‹ Le roi des ribaudsChapitre 4 sur 18 · II. lO · texte numérisé non relu

II. lO

j46 le roi des ribauds.

maintenir le péage des cinq sols d'or par feninie

adultère...

Louis XII, qui semblait eu proie à une violente agitation , pencha sur la table sa tête allourdie, les veines gonflées, les yeux clos et la bouche écumeuse; c'était un évanouissement semblable à celui qui avait effrayé le roi des ribauds la nuit même. On cria, on s'empressa, on se lamenta; le roi fut porté sans mouvement dans son lit, et les médecins ne cédèrent point le pas au confesseur qui n'eût trouvé d'autres remèdes que des récriminations anti-conjugales. La cour se dispersa en plusieurs partis aussi divisés que les Bourguignons et les Orléanais sous Charles VI. Tout le monde s'affligeait en songeant que le tournoi du lendemain serait ajourné peut-être indéfiniment ; et nonobstant, les hommes préparèrent leurs armes, les femmes leurs toilettes. La reine était moins chagrine de la crise de son mari que de l'adieu glacial de son amant. Le duc de Valois alla se renfermer en conseil secret avec ses amis,

M. de Longueville, son épée nue à la main en guise du bâton de maréchal tant désiré, se promenait à la porte de la chambre du roi, comme eut fait le roi des ribauds; lorsque sortit maître

LE nOI DES RIBAUDS. \[\'^

André, qui paraissait avoir adopté la gravité dolente de son confrère maître Salmon;il essuya une larme avec la manche de sa robe et se prit à sourire.

— La vie n'est éternelle, dit-il avec résignation; aussi bien, la moindre des maladies du roi notre bon sire suffit pour coucher mort un plus jeune et mieux portant; ensuite ledit roi paie à la vieillesse les fortes dettes de sa jeunesse qui fut moult joyeuse et active, ébaudie et divertissante. Par la danse et le piot! la guerre est un rude travail, et j'aime mieux l'amour.

— Par monseigneur saint Georges! demanda le duc de Longueville qui entendit cet étrange soliloque, maître André, comment va le bon roi Louis que tant j'honore?

— Monseigneur, il serait plus sain et plus solide s'il avait le corps comme est votre habit de fer. Las ! ce vénérable sire qui soûlait aimer les femmes, le vin et les galans propos, ne rira plus au mois prochain ; c'est à savoir qu'il trépassera de souci, ou de fièvre, ou de goutte, ou d'apoplexie, ou de tous ces maux ensemble.

—M. saint Georges l'emmène au paradis! Oh ! le bon maître que ce fut! Hélas! après son trépassement,la nouvelle reine survivant sans postérité , M. de Valois sera oint et couronné.

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— Dieu le gard de maître Salmon, ce vieil homme qui enterra les rois Louis onzième , Charles huitième et présentement Louis douzième, comme son père fit Charles septième! Un jeune roi , aimant plaisir et soûlas, doit avoir longue et bienheureuse vie !

Le duc de Longueville remit son épée dans le fourreau , et courut aussitôt faire bruire son armure dans la grande galerie de l'hôtel d'Angoulême.

M. de Valois avait réuni en son cabinet ses quatre plus fidèles serviteurs, le président Duprat , Galéas de SaintSeverin , Arthus Gouffier et le sire de Bonivet, pour leur demander un conseil dans la position critique où il était placé. La comtesse d'Angouléme, cachée dans une garde-robe voisine , prenait une part invisible à la délibération. Son fils , plus tourmenté qu'il n'en avait l'air , exposa d'abord à ses amis le sujet de la conférence : ses ennemis avaient répandu dès bruits absurdes et calomnieux , qui tendaient à flétrir son honneur et à le perdre dans l'esprit du roi : non-seulement on lui avait attribué des relations avec la reine , qui n'existaient pas, mais on l'accusait encore de vouloir, par des moyens magiques , abréger la vie de son beau-père, pour lui succéder. Ces graves impu-

talions ; à force d'être répétées, avaient altéré l'amitié que lui portait Louis XII, et menaçaient de lui enlever peut-être la couronne. L'espèce d'interrogatoire qui avait eu lieu au dîner devant la cour montrait jusqu'à quel point ou osait attaquer sa réputation. D'ailleurs le roi des ribauds l'avait plusieurs fois averti en secret des intrigues et des noirceurs qu'on pratiquait à son détriment auprès de Louis XII , qui cédait par degrés à ces odieuses insinuations.

— Monseigneur, reprit Duprat pesant chaque parole comme aux séances du parlement, vous êtes beau et bien fait de corps, haut en noblesse et de merveilleux esprit, possesseur de la première duché du monde , celle de Bretagne ; enfin , unique gendre du roi des Français , qui n'a et n'aura onc d'enfans mâles. Certes, tels avantages naturels valent bien qu'on les envie, et je déclare infortuné quiconque n'a force envieux contraires à son bien. Adonc ne vous étonnez qu'on avise à vous nuire , aussi vainement que le serpent faisant rage pour mordre la lime ; ce témoigne manifestement qu'êtes heureux et prédestiné pardessus tous princes , rois et empereurs. Dieu vous maintienne en cet état!

— Oui dà , Duprat, mon ami , répliqua M. de

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Talois, sans doute je me rirais des complots et manigances des envieux et gens à l'œil louche , si mon beau-père le roi faisait de même et ne donnait créance aux mensonges iniques dont mon los est du tout offensé ; mais ce pauvre sire , quasi affolé de maladie et de tristesse, s^intrigue et s'embarrasse de ces infamies, me tient pour suspect et coupable : possible me citera pour être jugé en cour de parlement.

— Notre-Dame de chevalerie ! dit Galéas de Saint-Severin le poignet sur la hanche et le pied droit en avant , entre toutes ces médisances impies qui vous diffament, monseigneur, une me semble surtout à considérer , et je vous invoque de répondre en vérité : on assure, depuisla venue de madame Marie, que, malgré les lois divines et humaines, vous avez criminelles accointances avec cette princesse d'Angleterre? La honte en serait à elle plutôt qu'à vous , qui n'êtes encore parfait chevalier.

— M. le grand-écuyer, repartit le duc de Valois piqué surtout de cette dernière observation, je ne vous ai mandé pour me confesser à vous,^ m'est avis? néanmoins, mon ami ancien, je vous consens cet aveu fondé sur ma foi de gentilhomme : de fait, par amour des dames , j'ai servi et honoré la nouvelle reine à son avéne-

ment; aiiis jamais j e n'ai obtenu d'i celle loyer d'amour, ni rien, hormis baisers moult honnêtes. Dorénavant, je m'abstiendrai de l'entretenir et courtiser, peur de contrarier le roi son mari.

— Par la coiffe de ma dame ! s'écria Galéas la main à son épée , puisque n'avez péché aucunement sur ce point périlleux, monseigneur, suivez l'ordre de chevalerie : faut découvrir le déloyal qui vous accuse à l'emblée de si grave forfaiture; puis, le connaissant, vous le sommerez de déclarer qu'il a menti par la gorge; sinon, vous lui jetterez le gage de bataille et l'appellerez au jugement de Dieu.

— Messire de Saint-Severin , répondit Arthus Gouffier d'un air plus calme et non moins énergique , ces nobles us de chevalerie ne conviennent à des princes du sang royal ; car moyennant menteries et injures, unsouverain étranger pourrait défaire ses rivaux par les mains robustes de ses chevaliers. Au contraire, le plus proche héritier de la couronne n'appartient à soi-même, mais bien au pays qu'il doit gouverner; et par sa conduite irréprochable il combat plus efficacement les embûches de male-bouche et de faux-semblant.

— Foi de gentilhomme! dit le duc de Valois , onc Senèque en sa philosophie, Cicéro en sa Ré-

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publique et Jean Lascaris en ses apophthegmes , n'ont parlé plus sagement, et cette morale princière veut être inscrite en lettres d'or...

—Certes, derrière le dos des princes, afin qu'ils ne la puissent lire et la montrent à un chacun , interrompit Bonivet raillant son frère dont l'austère sagesse contrastait avec sa frivolité. Moi , le plus jeune de barbe , je prétends qu'un véritable prince proclame mieux sa noblesse par combats à la lance ou à l'épée que par sentences sophistiques. Les seigneurs Annibal, Scipio , César , Charlemagne , Bertrand . Duguesclin , avaient la langue plus courte et moins habile que l'épée.

— A ce propos , Bonivet , lui dit familièrement le duc de Valois , as-tu complété ton équipage de joutes, et inventé une devise pour le tournoi qui s'ouvrira demain?

— Mon cher François, comme je devais, j'ai ordonné mes habits, couleurs, paremens, armes et monture à l'imitation des vôtres , sauf la devise que madame d'Alencon , fort experte en ces blasons du cœur, louera entre les plus galantes.

-T- Vraiment, compaing , ma sœur Marguerite n'a point la beauté et grâce qu'il faut pour

te réduire à merci , et madame de Norfolk est plus mûre en amour?

— Fi de moi si déniais mon tendre servage à la plus précieuse princesse ! Vergogne me poind d'avoir reçu semblable reproche. Oh ! monseigneur , gardez-vous de me nuire si malignement au cœur de madame Marguerite ?

— Foi de gentilhomme ! pauvre Bonivet , je te plains en tes amours moult trop favorisées ; et ta mie la duchesse de Norfolk mangea la paille de son lit faute de ne te voir venir à nuit

— Mort-Dieu! mon bon seigneur, qui donc vous a si bien informé ? n'est-ce la vieille bagasse elle-même ? Vrai est qu'hier elle me manda par un écrit qu'elle descendrait vers la minuit en la galerie basse de l'hôtel de la reine ; mais, par ma foi de gentilhomme ! je ne pensai d'y aller et dormis dessus l'une et l'autre oreille

—Monsieur mon frère, dit Arthus Gouffier pour couper court à une digression qui lui semblait impertinente , je vous remémore que le devoir d'un vrai chevalier et homme de bien est de défendre la vertu des dames, et non d'y faire outrage; partant, déportez - vous de ces indiscrètes propositions. Aussi bien nous ne sommes céans pour ouïr telles vilenies, et il fâche à M. de

Valois qu'on ne lui baille plutôt un bon conseil^ s'il en est.

— Par l'ânesse de Balaam! reprit Duprat en soutenant le ton gai de l'entretien , M. de Valois fit prudemment de ne rien brasser en amour , malgré que madame Marie soit friande , sade , bellette et bien dressée : mais en cet état de choses le plaisir n'était égal au péril ; le gain d'une maîtresse n'eût compensé la perte d'un trône; car monseigneur se fût battu de ses propres verges en créant un dauphin au profit du vieil roi Louis qui n'en peut mais.

— Bon , mon gros Duprat , dit en riant le duc de Valois, même avertissement me fut jà baillé, et vous , premier président du parlement de Paris f avez la prudence de M. le roi des ribauds.

— Par mon écu ! repartit Galéas de Saint-Severin, ceux qui vous imputent les crimes de magie et de sorcellerie se mécomptent trop lourdement, et il n'est besoin de les reprendre. Toutefois ces maléfices peuvent sourdre et dériver d'autre endroit , tant le roi notre bon sire est débile et perplex. C'est pourquoi , monseigneur, je vous pousse à lui avouer vos ennuis et réclamer sa bénédiction pour preuve qu'il ne vous soupçonne de conspirer envers sa personne sacrée?

— J'approuve fort cet expédient , ajouta Arthus Gouffier. Le roi Louis , eût-il créance à vos adversaires secrets, recevra cette excuse en pleurant, et vous accolera d« paternelle amitié aux yeux de la cour assemblée , afin de signaler hautement votre innocence sans tache.

— Nen ni, messieurs, rétorqua Duprat se drapant de son épitoge , le roi notre sire est d'humeu r fantasque et déplaisante ;il interprétera à mal une si prude intention, et cuidera que monseigneur a peur d'être argué pour quelques méfaits. Outre ce , ledit roi s'en va mourir prochainement sans remède , et vous régnerez après , mon cher maître. Ores ne vous humiliez de la sorte par fausse honte, ce que vos sujets auraient peine à pardonner, vous estimant à peu de prix.

— Sur ma foi ! dit légèrement le duc de Valois levant le siège, je vous mercie et remercie mes excellens conseillers , pour les beaux discours qu'avez tenus en cette rencontre , et j'en veux extraire le suc. Si je parviens à l'héritage de monsieur mon beau-père , je rémunérerai tant de services recommandables. Adieu, messieurs; j'ai affaire cejourd'hui aux apprêts du tournoi , et pense qu'il en est ainsi de vous M. de Saint-Severin ; vous surpasserez les gestes de votre triomphant pas -d'armes à Milan ? Mon père Ar-

thus , VOUS avez bravement tournoyé en votre jeune âge? Duprat mon compagnon, les pronotaires et magistrats ne guerroyent que de paroles et de plumes ; et vous êtes mieux semblant à un cardinal qu'à un poursuivant d'armes. Çà, Bonivet, va-t-en prier madame de Norfolk de te donner quelque gage de victoire?

Le duc de Valois sortit le premier en se moquant du sire de Bonivet , qui se défendait trop pour être innocent de tout rapport avec la vieille duchesse. Il allait chercher la nouvelle devise que madame d'Alençon sa sœur lui avait promise , lorsqu'il fut arrêté un moment par les génuflexions du duc de Longue ville qui le guettait au passage.

— M. saint Georges le bon chevalier vous doint longs jours et copieuse santé ! disait ce courtisan cuirassé ; monseigneur, je vous porte nouvelle du roi notre bon sire qui est remis de sa pâmoison jusqu'à l'heure de son trépas. Par ainsi en avance je vous salue son royal successeur.

— Foi de gentilhomme! mon cousin , le roi n'est encore si malade que vous pensez ; mais si le cas advient, comme point ne l'espère, j'aurai mémoire de votre Dieu^gard prématuré.

La duchesse d'Alençon , qui outre tous les

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talens de l'esprit possédait celui de composer des devises et des emblèmes ingénieux dans leur obscurité, était seule dans son laboratoire occupée de peindre des figures et des lettres qu'elle destinait aux seigneurs et aux dames pour les joutes du lendemain. Elle venait d'en- /'uminer une miniature représentant une salamandre , sorte de dragon fabuleux qui ressemblait au serpent par la tête et au cheval par le corps. Cette salamandre noire, tachetée de vert, était accroupie au milieu d'un brasier ardent , avec ces mots au dessus : Nutrisco et extinguo. — Monsieur moïi bon frère , dit Marguerite lui désignant son ouvrage , voici ce que requérez pour faire reluire clairement le symbole de votre cœur. La salamandre est un grand et terrible animal , doué de singulières qualités, par quoi elle vit dans le feu flambant , l'éteint ou le ravive à son gré , selon qu'elle s'y plaît ou non.

— Oh!lamirifiqueetvraieallégorie!s'écriaM.de Valois embrassant sa sœur : tel est et sera mon amour enclin à s'enflammer, mais facile à refroidir ; car j'entends gouverner mes passions , et n'en être point gouverné. Notre marâtre d'Angleterre seule ne s'émerveillera de si gentilles inventions?

Le soir, à l'heure du couvre -feu, madame

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tl'Angoulémc 5 retirée dans ses apparteniens,ne songeait pas encore à se coucher, quoiqu'elle eût renvoyé ses femmes et fermé la porte même à ses amans. EHe marmottait des patenôtres; puis, absorbée par ses réflexions, elle jetait le rosaire béni et courait à la fenêtre pour plonger un regard dans la rue Saint-Antoine jusqu'à la croix de fer de la porte Baudoyer; ensuite elle se promenait à pas pressés , écoutait et donnait des signes d'une vive impatience. Enfin un pas connu et un petit rire entrecoupé la firent bondir de joie. Elle se précipita à la rencontre du Magnifique déguisé en moine mendiant de l'ordre des Augustins; celui-ci abaissa son capuchon noir et découvrit son visage huileux, ses cheveux crépus et ses dents blanches , que ce costume monastique caractérisait si singulièrement qu'on eût dit le faux pasteur de l'Évangile. Il contemplait impudemment madame d'Angpulême, qui le fit asseoir à côté d'elle sous le manteau de la cheminée et crut voir la braise s'obscurcir d'une teinte sanglante.

— Monsieur mon bon compère , commençât-elle en lui touchant la main, le cas pourquoi je vous ai fait quérir par Balthazar Villon ne se peut remettre, et possible est que demain il fût trop tard ; adonc montrez tôt qu'êtes de meilleur

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conseil que les plus fins docteurs , et surtout besognez à la hâte.

— Hé ! hé ! madame et maîtresse , mon savoir indigne est toujours prêt à vous aider et servir. Hé! volontiers à votre commandement j'appellerais l'enfer dessus la terre ou la terre dedans l'enfer.

— Il ne me chaille de ces remuménages, sire Magnifique, et je vous commets un office moins ardu. Mais, Dieu m'absolve! comment, ne devêtez-vous cet habit religieux que portez à profanation ?

— Hé ! cet ordre fut le mien tant que je demeurai enserré dans mon couvent d'Afrique; et portant cette livrée monacale que le grand diable n'oserait happer, hé ! hé ! je puis parfaire en sûreté mille abominations de l'art magique, lesquelles je dépouille avec l'habit. De plus, je ne suis d'aucun reconnu, sinon du bon Dieu que j'offense le moindrement possible. Hé! hé!

— Oyez ceci. Les amis et serviteurs de monsieur mon fils sont moult empêchés en ce dépiteux étrif : certains malveillans, dont le pire est M. de Longueville, ont cautement nui à la bonne renommée de François, l'accusant de diabolique attentat encontre la vie du roi , l'honneur de la reine , le salut du royaume , et telles men-

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teries semées clans le populaire comme ivraie parmi la moisson. Point ne vous détaillerai le compte des ruses et moyens agencés pour ruiner le crédit de mou cher et amé fils.

— Hé! madame, passez aux expédiens qui me regardent , hé ! hé ! d'autant que je sais tout à plein , trop mieux que vous , par divination. Hé ! voyez ce que prétendez de mon art omnipotent?

— Ces calomniateurs — que le Seigneur Dieu confonde ! — ont avancé leur outrecuidance au point que ces mauvais bruits sont répétés sans contrainte à la cour et partout; le roi Louis, ce dit-on, refuse de sévir contre les appelans et le défendeur ; mais demain et jours suivans, les fêtes du tournoi peuvent bailler occasion et prétexte de publier les griefs supposés de M. de Valois, et intenter un procès criminel où ne défaudraient impostures et fourbes témoins ?

— Hé ! lisant à renfort de besicles mon bréviaire de cabale , cejourd'hui je pourpensais à vous délivrer de peine et de soupçon? Hé! hé ! les procès instruits contre princes de sang royal sont plus souvent mortels qu'autres. Hé ! hé ! madame, il siérait de coucher au sépulcre le bon roi Louis qui préfère ses trésors au paradis? Hé! hé!

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— Maître, cessez de me tenter et induire à péché; non, meurtre d'homme et surtout de roi pèse à l'âme plus que meule de moulin ; aussi bien ledit roi notre sire nous secourra bientôt de sa belle et naturelle mort. Loin de là, j'avais eu idée d'appliquer l'attention générale à quelque miracle prodigieux, pluie de sang, de sauterelles ou de pierres , signes apparens au ciel , la guerre ou tels fléaux , parce que durant ces spectacles étranges ou ces misères communes , nul n'a souvenir ni intérêt aux affaires d'autrui?

—Hé ! hé ! madame , ce sont là mystères de politjque ambiguë. Hé ! hé! il conviendrait mieux plutôtde soulever autre accusation de même nature envers quelqu'un , et M. de Valois deviendrait d'accusé accusateur, voire juge. Hé! hé! qui mène ce tumulte en bas ? Hé ! hé ! madame d'Angoulême, vous m'avez garanti toute impunité et sauve-garde ?

Le Magnifique se crut un instant l'objet des huées et des cris furieux qui partaient d'un petit préau nommé le Jardin des Pages, à cause des querelles et batteries dont il était le théâtre journalier. On distinguait par intervalles un colloque animé dont plusieurs voix glapissantes faisaient la partie haute; madame d'Angoulême n'était pas plus rassurée que l'alchimiste, qui ir. I,

entr'oiivrit la verrière , et prêta l'oreille avec de fréquens hé! hé! qu'il accentuait diversement, selon ses émotions dominantes.

— Par le chef et la queue de Satanas! disait Gualland en frappant des mains, quand ce beau roi des ribauds sera brûlé en Grève et ses cendres au vent, son ombre ne reviendra prohiber nos jeux de dés, et imposer aux brelans grièves amendes.

— Je viderais mon escarcelle à payer les bourrées! reprenait Champvallon en sifflant; ce traître M. de Orignaux a bouté la perturbation en l'hôtel; c'est lui qui noua l'aiguillette de notre cher sire, et l'affecta de grosse maladie; qui déchaîne les lions, et empêtre chacun de sortilèges. Qu'il soit ars et consumé à la mode de Claude Guidon , que nous vîmes bouillir au marché aux Pourceaux 1

Les pages et valets, qui répondirent par des vociférations de mort et de vengeance, mirent le feu à un mannequin de paille figurant le roi des ribauds, et un jet lumineux éclaira le visage noir du Magnifique, semblable à un esprit des ténèbres présidant à une fête sanglante; cette bande joyeuse et clabaudante redoubla ses éclats et ses danses autour de l'homme de paille enflammé, qui les enveloppait d'une atmosphère

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fumeuse et opaque. Tout à coup Jacques Gualland aperçut à la fenêtre l'image fantastique du nègre, qui reflétait l'incendie; et ses camarades, qu'il avertit aussitôt, tournèrent de ce côté leurs regards et leurs exclamations, avant que le Magnifique se fut retiré dans l'ombre.

— Enfans! hurlait Gualland avec des sauts frénétiques, exorcisons monsieur le diable, qui nous est apparu pour enseigner qu'il accepte en redevance le corps et l'âme de ce maudit roi des ribauds!

Alors le mannequin s'écroula eu un monceau embrasé, et les pages, chantant des noéls bourguignons, se divertirent à franchir le brasier, qui s'affaissait en s'éteignant. Tout à coup les ribauds, conduits par leur lieutenant, et le bâton à la main, attaquèrent les pages, qui s'enfuirent de toutes parts en criant et sans faire résistance. Gualland et Charapvallon furent pris et tramés dans la geôle du prévôt des ribauds.

Une heure après environ, dans la rue Saint- Antoine, vis-à-vis la rueTiron et non loin des lices construites pour le tournoi du lendemain, une femme luttait dans l'obscurité avec un homme à moitié ivre, qui l'avait saisie par les cheveux, et ne faisait que rire de son obstination plaintive; cette femme, la face égratignée et meur-

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trie, les vétemens déchirés et souillés de boue, essayait de mordre et de pincer son brutal adversaire.

— Sacre-Dieu! disait-il avec une game de hoquets, Jehannette la Bien-en-Point est plus sale et plus truande que les filles de la cour des Miracles? Oh! ma mignonne, force et bon droit bataillent souventesfois sans que force reste au dernier. Sacre-Dieu ! tu viendras , bon gré mal gré, au cabaret de la Magdeleine ta patronne!

— Enné! enné! disait Jehannette en se débattant, violeur, sarrazin, traître, assassin, je me plaindrai au roi des ribauds de ce que tu me paies de coups et de bignes pour rançon ! •

— Sacre-Dieu ! dépêche ta requête à ce vilain roi des ribauds et ribaudes , car bientôt il sera brûlé vif, ou du moins pendu pour ses crimes et ma vindicte.

— Enné! faut que la hart soit d'abord usée par ton col ! Enné ! page larron , affronteur et méchant! Je te quitte de ta dette si tu me laisses rentrer au logis ensuivant la règle de ma Dame?

-—Sacre-Dieu! gaultière avaritieuse, je veux que tu passes la nuit avec moi, buvant à tirelarigot du meilleur, et mangeant viandes salées, pour aiguillonner amour de soif et soif d'amour.

Un pas ferré approchait dans la rue Saint-

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Antoine: lin moine encapuchonné, ayant sur l'épaule une besace pleine qui tintait en marchant, s'empara du bras gauche du page avec une autorité que celui-ci subit en silence.

— Maître Villon, dit en ricanant le faux augustin, hé! hé! la plus utile besogne se fait nuitamment, hé! hé! Mon féal, viens çà où je te mènerai, non par la voie céleste? hé! hé! ne tarabuste davantage ma raie Jehannette : hé! dégaine ta bonne lame pour que les pillards, gens de croc et de pince, ne flairent mon sac aux agnus ! Hé ! hé !

Balthazar Villon abandonna son projet et la fille dont il emportait une poignée de cheveux, il tira son épée , et suivit en silence comme un chien fait son maître.

— C'est le Magnifique! s'écria Jehannette oubliant son martyre pour s'enivrer délicieusement du son argentin qui accompagnait le bruit <*écroissant de leurs pas.

Entretenir armes pour éviter Oysivete' , mère et nourrice de tous vices.

MoNTJOIE , roi d'armes. Proces-verbal manuscrit des joutes, i5i4.

Le i3 novembre, lundi, à deux heures après midi , les joutes furent ouvertes dans la rile Saint-Antoine près l'hôtel des Tournelles.

Dès le mois de septembre , la ville avait fait marché avec le maître charpentier Jean Marchand le jeune , pour la construction des échaf auds , et messire Jullie , chevalier lieutenant de la compagnie du grand-maître , en avait dressé les plans avec cette particularité qu'aux lices et*

contre-Iices, il ajouta encore des arrière-lices « afin que aulcun inconvénient ne peust advenir à ceulx qui jousteroient , » selon le devis qu'il en présenta le i3 septembre au bureau du prévôt de la ville. Cette innovation était nécessaire à cause du nombre des chevaliers et venans, et de la magnificence du tournoi, laquelle consistait moins dans l'éclat des préparatifs que dans la quantité d'hommes et de chevaux.

Les lices, hautes de cinq pieds, en bon merrain ou bois de charpente , avec des pals ou pieux fichés en terre à deux traverses, le tout fort asprement assis et barré, avaient quarante pas de largeur et soixante de longueur; les contre-lices qui régnaient à l'entour , et les arrière-lices qui occupaient les deux extrémités s'étendaient depuis la Bastille jusqu'à l'église Sainte-Catherine. A chaque coin des lices, s'élevait un pavillon élégant en forme de tourelle suspendue , couvert d'écaillés d'or et orné de peintures; les rois et hérauts-d'armes devaient s'y tenir durant les joutes pour faire les cris d'usage et proclamer les noms des combattans qu'un scribe recueillait avec la liste des coups de lance ou d'épée. Du côté des Tournelles et le long de la façade de l'hôtel d'Angoulème , un grand échafaud , plus élevé que les autres , était

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destiné au roi et à la reine en l'honneur de qui M. de Valois tenait le pas. Cet échafaud , où l'on montait par derrière, était tendu de riches tapisseries fleurdelisées et soutenu par des colonnettes entortillées de roses rouges; un double trône et trois rangs de tréteaux housses de velours indiquaient la place de la cour. Au dessous de la loge royale , dont la devanture portait les armes de France et d'Angleterre , l'échafaud du maréchal et capitaines du camp ou juges diseurs aboutissait par un large escalier à une entrée spéciale des lices ; des loges somptueusement tapissées, frangées, armoriées et empanachées, qui s'adossaient aux maisons dans touie la longueur des lices , avaient été réservées aux dames, à la noblesse, à la magistrature, au clergé et à la bourgeoisie. D'immenses échafauds en amphithéâtre fermaient presque la rue Saint- Antoine , et pourtant le peuple, à qui ces gradins appartenaient de droit , fut contraint de s'en emparer de force. Sous les échafauds privilégiés, des orchestres composés de tambours et d'instrumens à vent, obéissaient aux rois d'armes , qui donnaient le signal avec leur sceptre d'argent.

A la gauche de la rekie , vis-à-vis la porte des tenans, un arc de triomphe de légère architec-

ture, rehaussé d'or et de couleurs éclatantes en délicates arabesques, avait cinq piliers où se mariaient l'or, l'argent, le noir, le tanné et le gris figurant les cinq emprises du tournoi désignées par cinq écus triangulaires symboliques. Au plus haut de l'arc triomphal , étaient attachées les armes du roi et de la reine, qui dominaient celles du duc de Valois et de Bretagne. Au dessous de la corniche, les écus des princes tenans et des princes venans offraient des armoiries couronnées; plus bas, les écus des seigneurs aides-tenans et des seigneurs venans au nombre de cent cinquante, livraient leurs blasons héréditaires à l'épreuve de la publicité car il eût suffi d'une voix accusatrice pour faire déclarer l'indignité d'un champion, surtout si une dame réclamait contre lui; ensuite nul ne pouvait sa-dispenser de prouver sa noblesse que vérifiaient les rois d'armes. Tous les venans avaient touché un ou plusieurs des écus symboliques et fait inscrire leurs noms et titres sur le registre des emprises , selon qu'ils préféraient le combat à cheval en harnois de guerre, la course de lance, le combat à pied à la lance et à l'épée, le jet du javelot , ou le siège de la bastille. ^

Dès l'aube du jour, qui s'annonçait radieux

et de bel augure pour les journées suivantes, on avait crié le tournoi à son de trompe dans les rues de Paris , et la Bastille avait réveillé les habitans au bruit de ses fauconneaux. Déjà la veille, suivant l'ancien usage de \ éprouve^ pages, écuyers et jeunes gentilsbommes armés de bâtons en guise de lances, avaient consacré la dédicace des lices. La populace, déguenillée, ardente, impérieuse et avide de voii*, cette populace de boue et de vermine , qui est la même dans tous les temps comme dans tous les pays, s'était précipitée à flots confus , bruyans et grossissans pour envahir tous les environs des lices; alors comme aujourd'hui les voleurs et les gueux exerçaient leurs adroites rapines à la faveur du tumulte , et la plupart des curieux ne demandaient qu'à entrevoir la plume d'un cimier ou la banderolle d'une lancepour s'en retourner contens. Mais les sergens maintenaient l'ordre à coups de boulaies distribués au hasard dans la foule. Les premiers venus ayant culbuté les gardiens des échafauds publics, envahirent ceux-ci que les officiers de la ville et les domestiques de l'hôtel espéraient conserver à leurs femmes, parens et amis, sous le nom du peuple; les entrailles caverneuses de chêne grondèrent comme les flancs du cheval de Troie , et les gradins en-

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combrés s'échelonnèrent de têtes; on n'osa pas employer la violence contre ces spectateurs empressés , et le corps des métiers dans sa loge d'honneur se plaignit aux gens du roi qu'on eût permis à cette canaille de venir montrer ses haillons et ses plaies , pousser des cris irrespectueux et incommoder la cour. Mais le roi, qui arrivait dans sa loge, salua en souriant son peuple, lequel lui répondit par un tonnerre d'acclamations et une grêle de bonnets lancés en l'air. On fut satisfait de part et d'autre ; Louis XII aimait les petites gens comme il en était aimé.

A ce moment Paris tout entier était aux fenêtres , sur les toits et dans les rues ; beaucoup de spectateurs ne voyaient rien que la nuque de leur voisin , peu distinguaient les panaches des pavillons confondus dans un nuage de poussière que le soleil d'automne perçait à peine. Les maisons, jusque pardelà la place de Grève, étaient ornées de guirlandes de têtes , et les pignons surchargés de grappes vivantes ; les tours et les clochers des églises , ainsi que la plate-forme de la Bastille, se couronnaient d'une multitude fourmillante. L'hôtel Saint-Pôl et celui des Tournelles surtout regardaient les lices avec d'innombrables yeux ; chaque créneau , chaque donjon , chaque girouette semblait un

1^2 LE ROI DKS RIEADDS.

être animé, et les hommes se faisaient pierres." Un immense bourdonnement populaire étourdissait les échos.

Les loges, pavillons, échafauds et arrière-lices n'étaient pas moins remplis, couverts de monde, étincelans de femmes. La reine, assise à côté du roi , en habits royaux , et moins sombre que la veille , avait un chapeau de diamans et d'émeraudes en couronne, un collier de rubis balais sur sa poitrine nue, des pendans d'oreilles à gros diamans, une robe de drap d'or frisé à figures et tissu de blanc , avec fourrure d'hermine ; à sa droite , Anne Boleyn , triomphante, se faisait remarquer par sa toilette ambitieuse, sa robe de satin broché sur argent, brodée d'or et doublée de taffetas blanc , son diadème de plumes et ses précieux joyaux; ses compagnes lui jetaient des regards d'envie, et sa mère Isabeau n'eût pas osé paraître auprès d'elle qui, par ses charmes plus que sa parure, attirait les cœurs de l'assemblée ; madame de Norfolk , entièrement vêtue de couleur verdâtre; la Marquise, habillée de bleu, avec la croix rouge entourée de la jarretière d'or ; madame de Montai gle , armoriée de trois chefs de cerfs, et les dames et damoiselles anglaises aussi richement accoutrées que des princesses; à la

gauche de la reine, madame d'Angouléme, portant la croix d'or de Savoie en champ de gueules; madame Claude, outre ses armoiries accollées de France et de Bretagne , ayant sa devise candida candidis , autour d'une pleine lune assez semblable à son visage ; mesdames de Bourbon , de Vendôme et de Nevers , sur les robes desquelles on pouvait étudier l'art du blason ; madame d'Alençon , sans autres armes que sa devise non inferiora secutus , avec un souci tourné vers le soleil ; les princesses , duchesses , comtesses , marquises , nobles dames françaises ou étrangères, étalaient leurs livrées et armoiries sur leurs cottes , leurs manches, leurs chaperons, leurs corsages et même leurs gants , de sorte que les échafauds de la noblesse, diaprés d'or, d'argent, d'azur, de gueules, de synople, de sable et devair, brillaient comme un grand écusson héraldique où le champ , les figures , la position et la disposition des figures , les émaux et les ornemens extérieurs enseignaient à la première vue les noms, les généalogies , les alliances et les honneurs. C'était la science des rois et hérauts d'armes qui exphquaient dans leur langue technique les dénominations et les signes empruntés aux élémens, aux quatre règnes de la nature et aux

objets artificiels, pour reconnaître l'ancienneté et l'illustration des familles. L'interprétation des devises et allégories n'était pas une science réglée , mais les dames y excellaient à cause de la galanterie et de la finesse de leur esprit pénétrant.

Les ménétriers annoncèrent par une fanfare éclatante l'ouverture des joutes et la venue de la reine; plus de quatre cents musiciens, dont l'ardeur s'égalait à l'espoir des récompenses, jouaient des instrumens qui ne ressemblent aux nôtres que de noms : trompes, buccines , clairons, rebecs, doucines, luths, hautbois, orgues, flûtes et tambourins. Aussitôt les capitaines du camp de Cursol , de Nancey , de la Marche , de Montmort et de Juîlie, précédés de leur maréchal M. d'Aubigny, vinrent prendre place aux pieds du roi ; ils étaient vêtus d'une robe large de velours rouge avec le chaperon de velours noir et le chapeau de feutre pareillement noir; un long bâton blanc à la main servait d'attribut à leur mission de justice et de paix. Montjoie, souverain roi d'armes de France , vieillard presque tombé en enfance , qui avait commencé sa charge au sacre de Louis XI , s'avança seul au milieu des lices, monté sur une haquenée blanche, à la housse fleurdelisée; son costume con-

sistait en un bonnet, des grègues et un pourpoint de velours blanc , une cotte d'armes de France, une pièce de drap d'or sur l'épaule avec les clefs du tournoi peintes et l'écusson de M. de Valois. Il chancelait et toussait au pas de son cheval , et Jarretière , roi d'armes d'Angleterre , accoutré de velours vert et rouge à la cotte d'armes de Lancastre, accourut pour lui tenir la bride et le suppléer au besoin. Montjoie déploya un parchemin^ et lut d'une voix cassée l'ordonnance des joutes':

— Par haut et très-puissant prince Monseigneur le duc de Valois et de Bretagne, sont ouvertes joutes pour le joyeux avènement de la reine à Paris, lesquelles joutes avaient été publiées dans les royaumes de France et d'Angleterre par Montjoie , premier et souverain roi d'armes des Français et de l'ordre du très-chrétien roi mon souverain seigneur , afin de faire savoir à tous princes , nobles et gentilshommes les cinq emprises attachées et signifiées par cinq écus à l'arc triomphal. Le premier écu , qui est d'argent, ordonne la lice à cheval en harnois de guerre et de doubles pièces, quatre courses de lances à fer émoulu et la course de la dame; le second écu, qui est d'or, une course de lances à fer émoulu et beaux coups (i'épéeà la discrétion

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des juges; le tiers écu, qui est de sable, combat à pied à force de lance et coups d'épée d'une seule main tant que chacun pourra; le quart, qui est tanné, jet de lance la large en main, et après jet de l'épée à deux mains; enfin le quint écu qui est gris, les tenans en une bastille, délibérés à la défendre contre les assaillans. Plusieurs princes , sires et gentilshommes , desquels on proclamera les noms à mesure qu'ils entreront en lice, ont touché lesdits écus et accepté les susdites conditions. Mondit sire de Valois , pour soutenir l'effort de cent cinquante venans et davantage, s'est associé huit tenans élus entre les plus nobles et les plus preux, à savoir : Messeigneurs de Vendôme , de la Palice, le grand-sénéchal de Normandie , le grandécuyer de France, le sire de Bonivet, le Jeune- Aventureux , le duc de Suffolk et le marquis d'Orset. Sur ce, soyez avertis , durant les emprises , de garder le silence et respect que devez à si bons combattans; mais les dames sont requises de conforter et inciter leurs amis qui entre-, tiennent armes pour éviter oisiveté , mère et nourrice de tous vices. Vous tous qui regardez nos prouesses , aidez-nous de vos prières , ce pendant que crierai : Noblesse! largesse l honneur aux /ils des preux !

Les dames, à qui s'adressaient toujours ces institutions de la chevalerie , applaudirent le cri de Mon tj oie , qui se retira en annonçant la grande montre des tournoyans; et les fanfares bruirent de plus belle quand le cortège commença lentement à sortir du préau de l'hôtel d'Angouléme et à défiler autour des lices où le passage de chaque bande provoquait des transports d'admiration , de joie ou d'amour. Les dames cherchaient de loin leurs chevaliers, les encourageaient de la voix et du regard , leur jetaient des écharpes , des manches , des coiffes , des aiguillettes comme des talismans de victoire , et leur promettaient un prix plus souhaité que celui du tournoi. Jean Marot a bien décrit cet empressement des femmes pour lés gendarmes, qui leur plaisaient mieux en haubert de mailles qu'en justaucorps de satin :

OEillades doulcettes Aux amans tendoient :

Chevaliers honnestes Raviz d'amourettes De veoir tel' fillettes , Comme les mouschettes , Au fou se bruloient.

Musequins f'rians , Pelis yeulx rians , II. 12

iy8 LE ROI DES RIBAUDS.

Regards attrayans , Voyans ces puissans Gransarchiers de garde, Disoient : Quelz geans , Forts comme elephans , Hardis , triumphans !

Dieu les sauve et garde !

Ce sont gens ardens

Le duc de Valois , précédé de ses trompettes vêtus de sa livrée et sonnant à perdre haleine, parut le premier sur son grand destrier , dont la housse traînante de tissus d'or mettait en regard les armoiries de France et d'Angleterre. Les armes de Bretagne, d'argent semé d'hermines de sables, étaient placées sur le volet, pièce d'étoffe dentelée qui descendait du cimier sur les épaules, et finissait en pointe; le cimier du heaume portait des fleurs-de-lis et une aigrette de plumes rouge , jaune et blanc. Son armure, ciselée et argentée, était presque cachée par sa cotte d'armes , toute bardée de drap d'or sur satin rouge, jaune et blanc , avec les lettres F et M dans des losanges d'orfèvrerie. Son écu représentait la salamandre d'argent dans des flammes d'or, et la devise obscure tant de fois inutilement comuiQuléQ'. Nutrisco ,extinguo. Au milieu du brasier, les lettres F et A entrelacées

LE ROr DKS KIBAUDS. I HQ

donnaient à entendre que M. de Valois s'éloignait de la reine pour servir d'amour Anne Boleyn. Celle-ci devina cette mystérieuse intention et sourit sans rougir. Madame Marie rougit sans sourire, et appela des yeux lord Suffolk.Le duc de Valois fut accueilli avec froideur par la cour, qui ne le défendait pas contre la calomnie , et avec enthousiasme par le peuple , qui avait oui vanter son courage , et appréciait sa bonne mine. Mais la salamandre était une énigme pour les plus ingénieux blasonneurs de devises.

Après le duc de Valois , les rois et hérauts d'armes du roi , de la reine et des princes allaient l'amble en criant no If lesse ! Ensuite les chevaux des tenans, harnachés, housses et caparaçonnés avec les armes de leurs maîtres, étaient conduits par des pages de livrée , et secouaient leurs grelots et leurs plumails d'autruche. Puis les écuyers à cheval : anglais , habillés de velours vert et coiffés de drap d'or : français , de satin rouge , jaune et blanc découpé ; puis les porteurs de lances , dans le même costume , et leurs lances peintes des trois couleurs. Les tenans suivaient, chacun avec ses aides , ses écuyers, ses porteurs de lance et les chevaux composant sa bande , pour rejoindre le duc de Valois, qui, après avoir

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salué le roi et la reine, s'était arrêté soys l'arc (k triomphe.

Le duc (le Suffolk et le Marquis, tous deux portant par dessus leurs armes dorées une cotte décorée de l'ordre de la Jarretière, à petites croisettes rouges et à la devise Honni soit qui mal j pense, se faisaient remarquer par les pennades et les courbettes de leurs montures comme par leurs panaches verts flottans. Leurs écus offraient les trois léopards d'Angleterre au dessus des armes de leur maison. La reine, qui avait brodé une écharpe pour l'octroyer à M. de Valois son chevalier, la donna publiquement à Siiffolk, qui la baisa avec amour et s'en ceignit aussitôt. Cette imprudence rouvrit les blessures de la jalousie du roi.

Le sire de Bonivet et le Jeune-Aventureux étaient armés et accoutrés de même que M. de Valois, sauf leurs armoiries particulières et leurs devises galantes ; mais, par un hasard que Bonivet n'avait pas prévu , croyant imiter l'écu de son modèle le duc de Valois, il avait pris les couleurs de madame de Norfolk, qui ne fut pas la seuleà s'apercevoir de cette délicate attention; et , dans un accès de tendresse, elle arracha son voile vert pour en parer l'armet de son •h lier, qui n'osa pas se soustraire à cette

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marque d'amour : les rires et les persifflages des dames accrurent son embarras et son désr espoir.

M. de Vendôme, vêtu de drap d'or et de velours bleu découpé à lettres brodées; M. de LaPalice, dont la casaque de velours rouge avait par devant un grand lion noir tirant la langue armé et couronné; M. de Bresé, grand-sénéchal de Normandie, avec les insignes de sa dignité; et M. Galéas de Saint-Severin , grand-écuyer, avec l'épée royale dans ses armes, menaient au pas leurs palefrois de cérémonie : tandis que derrière eux leurs chevaux de combat et leurs lances aux hampes de couleur attestaient le vaillant usage qu'ils en savaient faire.

Les aides que M. de Valois avait choisis n'étaient pas tous aussi bons guerriers que bons gentilshommes, M. d'Alençon venait avec un grand bruit de trompes ^ un cheval d'honneur couvert de drap d'or, des porteurs de lances, vêtus de satin tanné , et toute sa bande, hommes et chevaux ,^ en livrée de velours jaune. Luimême, bien armé, s'était précautionné d'une cottede mailles par dessous sa casaque mi-partie de drap d'or et de velours noir, avec cette équivoque exprimée en deux lettres A L. Madame ]Vlai;guerite ne lui en tenait pas compte. Le duo

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de Bourbon , vétii de velours cramoisi semé d'épées flamboyantes à la devise de A toujours mais y avait à son cimier les gros rubis balais de sa maison ; M. de Guise , non armé , était vêtu de brocart figuré et de velours à ondes avec bordures de velours noir et plumes blanches; M. de Nevers, accompagné de sergens vêtus de damas noir, blanc et tanné, avait un habit de moire d'argent et un bonnet de velours tanné où rayonnait un diamant de la grosseur d'une noix; M. de Bonneval, par une pénitence amoureuse, portait une armure peinte en couleur violette , et cette couleur assombrissait les hommes et les chevaux de sa suite; M. de Saint-Paul, dont les aides étaient chapes de taffetas jaune et de satin noir, s'enveloppait d'une écharpe grise et tannée, avec les lettres A F et des cordelières d'or, désignant peut-être un vœu de célibat mal gardé plus tard.

Enfin il faudrait les cent langues et les cent voix que les poètes imitateurs d'Homère désirent toujours dans leurs descriptions , pour raconter en détail les princes et seigneurs en pompeux équipage, cavalcadant autour des lices: et l'infant d'Aragon , à la saie de toile d'or trait; et le prince de La Roche-Guyon, ayant pour devise une main armée dans une nue de feu; et le

comte de Laval , tout enchaîné de lacs d'amour en fil d'or; et le duc d'Albanie, bizarrement orné d'ailes d'oiseaux en argent, avec l'inscription : Sub umbrâ alarum tuarum; et M. de Brienne, de drap d'or barré en damas à ses couleurs; et Jarnac, en velours cramoisi et violet, à lettres blanches et devises; et MM. d'Estouville, de Foix, de La Rivière, de Conti, de Rainci , et le bon chevalier Bayard. Il était venu des combattans de Suède, d'Espagne et de Pologne. L'antique chevalerie revivait à ces pasd'armes, joutes et tournois, qui moururent avec Henri IL

Quand les oreilles furent assourdies du son des trompettes , du piétinement des chevaux et du cri des hérauts d'armes, quand les yeux furent éblouis de l'éclat des étoffes d'or et d'ar-igent, des pierreries, des écussons et des armures qui reflétaient le soleil comme dans un miroir, la fatigue amena l'ennui, et l'attention ne fut pas fixée par l'admirable spectacle des tenans rangés en bataille devant l'arc de triomphe. Mais un rire universel se communiqua des amphithéâtres aux échafauds , et des échafauds aux chevaliers, lorsque l'on vit sortir des arrière-lices un cheval nain monté par un vaste écu , du moins n'apercevait-on pas en face

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celui qui portait cet écu monstrueux, peint de cent armoiries extravagantes; et les assistans, qui pouvaient voir par derrière ce nouveau champion , suffoquaient d'hilarité. Le nom de Villemanoche circula de bouche en bouche, etfut bientôt répété en chœur par l'auditoire entier. Madame Marie , pensant bien que c'était encore à elle que Villemanoche avait affaire , saisit cette occasion de s'égayer un moment , et pria le roi de ne point chasser ce pauvre fou avant qu'il eût exposé les motifs de sa mascarade. Louis XII, fronçant le sourcil , fît signe aux hérauts d'armes de laisser approcher ce ridicule cavalier.

En effet Villemanoche, peu intimidé par les éclats renaissans qui l'accompagnaient dans la lice, éperonna sa monture comme l'eût fait un habile écuyer , et signala son adresse à conduire un cheval au trot, au galop, au camelirl, à l'amble, à sauts et courbettes; son cheval déploya toutes ses grâces de manège , rendues par harmonie imitative dans un vieux poète : Fite virade , pompante pennade , saut soulevant, prompte petajTade. Les dames applaudirent , bien que la plupart encore n'eussent aperçu qu'un écu armorié en selle; enfin le petit cour» sier vint s'agenouiller devant l'échafaud royal, et l'écu sembla se mouvoir; une tête en sortit,

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comme la tortue de son écaille ou le colimaçon de sa coquille : Villemanoche était emprisonné entre deux écussons, et sa coiffure figurait un grand lambrequin qui paraissait surmonter les armoiries. La gaité redoubla, et gagna même ceux qui étaient le plus empêchés de voir : on liait peut-être au cimetière des Innocens.

— Sire, dit-il d'un air impassible et avec majesté, ces joutes, ordonnées et tenues par messire de Valois à la gloire de ma dame et maîtresse Marie d'Angleterre, ont convoqué en lice les plus héroïques capitaines et aussi les plus nobles princes de la chrétienté; mais ce n'est que menuaille si le çom des Pichelins défaut à ces noms honorifiques , comme les étoiles dépourvues de lune.

— Le diable m'emporte! reprit Louis XII frappant du pied , ce maître fol s'en va diffamer la reine publiquement et susciter la risée contre moi ! Il ne fait pas bon être sage avec les fous et clément avec les cruels.

— Ma très-amée dame et épouse en Jésus- Christ, continua Villemanoche immobile comme un panonceau, j'approuve volontiers cette mode solennelle d'attribuer au plus preux le prix d'une haute alliance , et par ainsi votre époux sera élu par victoire et noblesse. Boisde la vraie croix!

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je briguais l'heur de ces noces pour perpétuer la lignée des Pichelins très-illustres; mais puisqu'il convient disputer en joutant ce prix insigne, je veux faire merveille, et vous réclame quelque joyau ou enseigne pour cet effet, en témoignage de votre indulgence.

La reine jeta en folâtrant une tablette dorée et enluminée, représentant la devise et les armes de M. de Valois , qui la lui avait donnée sans recevoir en échange la moindre faveur^ pas même une aiguillette à ses couleurs. Villemanoche voulut l'atteindre en l'air, et se pencha sur le bord de la selle ; mais le poids de son armure, lui ôtant l'équilibre, l'enleva des arçons, et il tomba comme une masse de métal sur l'arène résonnante, au bruit des huées et des applaudissemens dérisoires. Mais sa chute devint plus comique aux efforts inutiles qu'il faisait pour se remettre sur pied, s'agitant et se tournant en tous sens dans sa double enveloppe de fer. Il ne pouvait se servir de ses mains, qui ressortaient à peine en s'étendant hors des larges écussons; il se soulevait à moitié pour retomber plus pesamment , et pivotait sur l'axe de l'écu inférieur jusqu'à ce que, meurtri, essoufflé et désespéré, il resta couché sur le dos. Les rieurs impitoyables l'auraient laissé

ilaus cette position critique si deux hérauts d'armes n'étaient accourus à son aide ; on le releva , et on le remonta sur son cheval à force de bras. Il rentra dans son étui armorié pour cacher sa rougeur et sa honte. Mais son premier soin avait été d'arborer à son cimier l'enseigne, qu'il baisa plus dévotement qu'une relique. M. de Valois , fatigué de ce retard burlesque , quitta sa bande et devança Montjoie, roi d'armes, qu'il avait dépéché vers ce trouble-fète. Il poussa son destrier à la course, et arriva si près de Villemanoche qu'il reconnut ses armes au cimier des Pichelins ; il les en arracha et les brisa dans son gantelet d'acier. Viilemanoche remontra sa face pourpre de colère , et demanda une lance pour venger cet outrage en présence de sa dame, qui était intéressée dans l'insulte et dans le châtiment ; le duc de Valois, plus justement offensé, était indécis, les yeux fixés sur madame Marie qui essayait de sourire.

— Par la Passion de mon cousin Jésus ! criait Viilemanoche d'une voix beuglante, est-ce un vrai prince de Valois et de Bretagne qui fait injure aux Pichelins, descendus de notre Seigneur Christ, fondateurs de l'ordre Saint-Jean de Jérusalem, et germains de tous rois, empereurs et ducs , jusques en les états du Prêtre Jean ?

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Sang-Dieu ! ma très-honuète dame , je lui ferai confesser sa déloyauté de své ou de force! O mon cher seigneur, restituez à moi cet inappréciable joyau , ou chamaillons avec la lance ou fépée? Un Pichelin peut sans vergogne combattre un prince de France.

— Foi de gentilhomme! dit à la reine M. de Valois avec une fine ironie, vous plaît-il, ma très-amée dame , que je dépose les clefs du tournoi à votre chevalier Villemanoche Pichelin?

— Point, monsieur mon beau-fils, reprit-elle vu femme piquée : il sera mieux séant que je quitte la place à damoiselle Anne Boleyn, qui se déclare votre dame si ne porte vos couleurs.

— Montjoie Saint-Denis ! cria en nasillant le premier roi d'armes qui d'une main faible tirait par le mors le cheval de Villemanoche; je clame j)unition exemplaire envers ce menteur et usurpateur d'armoiries; j'ordonne qu'il soit désarmé de toutes pièces et son faux écu brisé en secret, à cause des très-nobles figures et émaux qu'il a volés aux plus grosses maisons du monde.

— ?*îa tante la Vierge sainte pardonne à ce vieil insensé! répondit Villemanoche tout ému de celte nouvelle attaque à l'honneur des Pichelins; certes, il n'est au monde meilleure noblesse qu'est la mienne, et j'ai trouvé ma raco

en des livres si vieux de fait, que nul , lors moi , n'y saurait rien lire.

— Par i'oriflamme! en ces écus est pourtrait l'armoriai de tous pays! Aux ornemens, voici la tiare et les clefs en sautoir d'un pape; le bonnet couronné, ouvert au milieu, d'un emperetu"; la couronne à fleur-de-iis, à croix et à fleurons de France , d'Angleterre et d'Espagne ; couronnes ducales d'ache et de persil , de comtes et de marquis en perles rangées; timbres de gentilshommes; crosses et mitres d'évêque; colliers de la Toison-d'Or , de Saint-Michel , de la Jarretière, et autres ordres de chevalerie. Montjoie! c'est momerie et abusion , ou ce quidam est plus noble que Dieu le Père 1

— Le Saint-Esprit te puisse inspirer! Vrai, mon ancien serviteur et frère en Jésus-Christ, lorsque je serai conjoint maritalement à ma bonne dame d'Angleterre, je t'instruirai en l'art des armoiries , où les Pichelins sont moult exercés à cause de leur brave origine.

— Saint Denis m'assiste pour confondre ce traître imposteur ! Ci sont les meli usines de Lusignan , les dragons d'Ancezune à face humaine affrontés d'or. Je connais Rohan de gueules à neuf macles d'or accolées et aboutées trois à trois; Dubeilay d'argent à la bande de fusées,

igO LE ROI DES IIIBAUUS.

accostées et accolées de gueules, accompagnée de six fleurs-de-lis d'azur; Miremorit d'azur au pal d'argent, frété de sable, accosté de deux fers de lance; Xaintrailles à la croix alezée de gueules ; G aètani d'argent à deux ondes jumelles; Sidney d'or au phéon d'azur ; Turlinger tiercé en bande d'or, de gueules et d'azur; Werderenn d'azur au cbeval effrayé d'argent, sellé, bridé et caparaçonné de gueules; Dufou d'azur... c'est une tres-antique maison de Bretagne ; ains elle porte une fleur-de-lis d'or et non d'argent, avec deux oiseaux d'or et non de vair, affrontés et perchés ?

— Voire , mon docte blasonneur , repartit Villemanoche oubliant toutes ses querelles à l'explication de son écu, vous eussiez mieux dressé les armoiries paternelles des Pichelins, issus du divin sauveur Jésus, et prêcheurs de la foi chez les Sarrazins, qu'ils rangèrent au giron de l'église catholique : ores suis-je le dernier successeur de cette case Picheline 1

Villemanoche, dont la folie se bornait à deux idées fixes , son mariage et ses ancêtres les Pichelins, avait entièrement perdu de vue la première pour s'arrêter à la seconde, sans s'apercevoir que Montjoie, d'après l'ordre du roi, l'emmenait hors des lices, en lui énumérant les

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différentes armes peintes sur son écu. Les rires bourdonnans de la cour, et les agaceries taquines du peuple furent impuissantes à déranger sa préoccupation attentive; et le rusé Montjoie achevait de décrire le blason de Cluni en Bourgogne, d'azur à deux clefs d'or adossées et attachées en pal , quand Villemanoche entendit refermer derrière lui la porte d'une écurie de l'hôtel des Tournelles où son guide l'avait perfidement conduit. Il s'indigna , jura les Pichelins, voulut retourner aux joutes; mais le roi d'armes avait déjà disparu. Deux vigoureux valets d'étable le désarmèrent malgré ses débats de rage , et il se trouva étendu sur la paille fraîche , en pourpoint de chamois , quand les ménétriers entonnèrent le cantique des preux, avec un accompagnement guerrier , qui fit battre son cœur de regret.

Louis XII, dévoré de fièvre , de jalousie et de colère, avait hâte de se retirer seul avec son confesseur et ses médecins; à cette espèce de pilori entouré de tant de regards dent il était le centre , mille angoisses traversaient sa pensée. Il avait envoyé le roi des ribauds pourgourmander la lenteur des tournoyans. Aussitôt Je cantique des preux , qui avait de vieux échos dans tous les souvenirs, avertit chacun de se tenir à

ig^ l'E ROI DES RIBA.UDS.

son poste : les tenans rentrèrent clans leur camp pour en sortir à l'appel du roi d'armes ; les sergcns se multiplièrent partout pour imposer silence aux assistans; les hérauts de France et d'Angleterre montèrent dans leurs niches, etMontjoie, debout sur le perron de l'arc de triomphe, ouvritle registre des courses. On écoutait, oii attendait dans une muette impatience.

Tout à coup à la barrière des contre-lices il se fit un bruit de chevaux et de voix , qui couvrit celle de Montjoie proclamant l'ouverture du pas , fait par M. de Valois et sa bande, contre le bailli de Caen et sa bande.

— Le diable m'emporte! s'écria tout haut le roi craignant un nouveau retard. M'est avis que l'Ante-Christ nous veut distraire de ces honorables divertissemens pour nous séduire à péché , colère, jurement ot blasphème ! Qu'est cela encore, M. de Orignaux?

— Pâque-Dieu! monseigneur, répondit le roi des ribauds qui revenait de porter des ordres de police, c'est un chevalier inconnu, visière baissée et à l'écu noir, lequel, avec son écuyer , prétend aller au milieu des lices et parler à vous , devant que de se nommer et déclarer.

LE ROI DES RIBAUDS. Iq3

— Le diable.... ! Çà, je ne suis juge du camp , non plus roi d'arme's , et n'entends rien aux cérémonies des joutes. M. de Valois ou seulement Montjoie lui peut bailler licence de combattre aux emprises. Mais d'abord faut qu'il lève la grille de son heaume, peur que larrons et mauvais garçons viennent à nous comme loups ravissans en un troupeau.

— Sire, dit Champvallon qui accourait tout contrarié, Montjoie défend que ce venant soit admis s'il n'a touché les écus , et M. de Valois jure sa foi de gentilhomme qu'il a trop de cent cinquante jouteurs sur les bras ? Permettez toutefois qu'il entre céans et vous raconte son cas étrange?

— Oui, s'il vous plaît, mon bon et amiable maître, ajouta la reine par un sentiment de curiosité féminine; consentez à ce par amour de moi, et vous serai bien obligée; car j'ai lu maintefois dans les romans de l'ancienne chevalerie que souvent parmi les joutes apparut maint glorieux roi sous obscurs semblans , sans armoiries ni devises : leur quahté se signalait tant seulement à leurs faits et gestes.

— M'aide Dieu ! madame , répondit le roi branlant la tète, je vous aime et honore tant que je n'aurais garde de vous refuser ce qui me

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