SCÈNE IV ANGELO, MARIO
MARIO
Nous voilà seuls. Parle ! dis-moi tes chagrins ; car, je le sais, tu en as de grands !
ANGELO
Tu te trompes, je n’ai rien !
MARIO
N'’essaie donc pas de mentir, ta pâleur, ton triste, tout me dit que tu souffres !
ANGELO
Je t’assure que. ......
MARIO
Assez! Je suis ton ami depuis assez longtemps tu sais bien que tu ne me tromperas pas ; et que ton secret sera bien gardé si tu me le confies. Parle ! dismoi la cause de tes tristesses ?....
ANGELO
À quoi bon?....
MARIO
Je veux savoir. Tu es malade, c'est ton cœur qui l'est, je l'ai deviné depuis longtemps, et tu ne veux pas te soigner !
ANGELO
Bah ! pour qui ?
MARIO, avec reproche.
Pour qui ? (veut s'éloigner.) | ANGELO.
Mario! (/7 lui tend la main et le Sfait asseoir près de lui.) Pardonne tu tiens ce que tu promets, toi ; tu m'avais juré de me protéger et tu l’as fait: Ilest incroyable—conviens-en —que je n'ai pas revu Sylvana depuis deux longs mois, depuis le jour fatal où je fus surpris par son père.
MARIO
Il est certain qu'elle t’aime cependant !
ANGELO
Je ne sais si je dois le croire.
MARIO
Comme tu l’aimes, toi !
ANGELO
Je voudrais l'oublier !..car cet amour me sera fatal !. . mais son souvenir me trouble malgré moi. Elle m'a dit qu’elle m’aimait ! Pourquoi me faire cet aveu puisqu'elle devait par ses actes me prouver le contraire. Ah ! pourquoi l’ai-je connue, j'étais joyeux, souriant, plein d'espérance et de santé ; mon cœur ne connaissait qu'une sainte affection, celle de ma mère ; me voici triste et malade, je connais le découragement et l'air manque à ma poitrine.
MARIO
Mais c'est du délire, de la folie, cela ! Et la gloire, le talent, tu n’y songes donc pas ?...
ANGELO, découragé.
De la gloire, je n'en aurai jamais ! je ne sais même plus si j'ai du talent.
MARIO
Moi, je le sais, et, tiens, ce plan le prouve. (ZZ lus montre le plan sur la table.)
ANGELO, fressaillant.
Ce plan! (à part.) Plan fatal, qui me trouble, problème que je ne puis résoudre !
MARIO
A quoi songes-tu ?...
ANGELO, à lui même.
Infernale destinée que la mienne !..… toujours lutter, toujours attendre !...La fortune qui s’acharne après moi, semble avoir oublié que j'existe, que je respire, que je sens dans chacun de mes membres des nerfs et des muscles ; que j'ai un esprit, un cœur ! elle frappe sur moi sans relâche, sans pitié, comme sur une matière
insensible. Rien ne me réussit, tout m'échappe, j'ai la main malheureuse, il suffit que je touche une chose pour qu'elle se corrompe ou s’évanouisse. Vrai Dieu! Ne ‘ vaudrait-il pas cent fois mieux dormir dans la tombe, que de vivre ainsi le cœur brisé, n'ayant que des déceptions !
MARIO
Calme-toi! Cette irritation te fatigue, te brise... ANGELO.
Mario !.. je voudrais mourir...
MARIO
Tais-toi! Tais-toi!
Me taire ! et pourquoi ?..
MARIO
Si ta mère t’entendait !..
ANGELO
Ma mère! Ah!.. tu as raison !..je l'avais oubliée, je suis ingrat !. . Pauvre chère mère, puisse-t.elle ignorer toujours les tourments, les peines de son enfant.
MARIO
Te voilà un peu plus calme, réponds à mes questions. Dis-moi pourquoi, au moment d'atteindre le but, tu sembles si désespéré ?..
ANGELO
Pourquoi ?..
MARIO
Ma question te surprend; mais mon cher ami, c’est demain le jour de ton triomphe ; demain tu seras le premier horloger de Florence.
ANGELO, à part.
Demain, je serai mort de honte et de désespoir ! MARIO.
J'arrive ici croyant voir la joie régner dans votre maison, je n’aperçois que des figures attristées et des
yeux en pleurs. Mais parbleu ! tu n’es donc pas satisfait de ton œuvre. Faite sur ce plan, ton horloge doit
être merveilleuse, et je ne comprends pas que tu ne sois fier d’un tel travail.
ANGELO, à part.
Cette horloge !..Demain !..Ah!sil pouvait savoir.
MARIO
Eh bien ! nous le verrons n'est-ce pas ?.
. Tune me réponds pas ?..
ANGELO
Oui, oui, vous la verrez et vous serez satisfaits, contents de moi. (4 part.) Où serai-je demain ?..
MARIO
A la bonne heure ; et je te prédis un triomphe sans précédent. D'abord, le Conseil a reçu l’autorisation de te payer les dix mille ducats de récompense, dès qu’on aura vu sur la place, le monument dû à ton talent.
Oh! Esprit des ombres,
Pourquoi m'avoir abandonné ?..
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MARIO, à part.
C'est étrange !
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il se passe ici des choses extraordinaires, que je ne puis comprendre. (4 ce moment, on entend frapper à la porte de droite. ) Tiens! on frappe !
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ANGELO
Qui peut venir ?.. (4 Part.) J'ai évoqué l'esprit des ombres. Si c'était lui ? (Z7 va ouvrir la porte et pousse un cri de surprise en voyant entrer Sylvana. )