Le roi des tropiques
Une après-midi d’un jour du mois de mai de l’année 1625 un jeune gentilhomme, debout sur la plage de Dieppe, le visage tourné vers la haute mer, les bras croisés sur sa poitrine agitée autant que les flots qui roulaient à ses pieds, regardait avec des larmes dans les yeux un brigantin retenu à l’ancre , à quelques brasses du rivage.
Ce jeune homme était si absorbé dans sa contemplation ou sa rêverie, qu’il ne s’apercevait même pas que la marée, en montant, avait atteint déjà jusqu’au point où il se trouvait.
A quarante pas de là, un autre gentilhomme, jeune également, était attablé à la porte d’une auberge, le coude appuyé sur la table et la tête dans sa main. Il fixait aussil’horizon, mais avec distraction et indifférence. S’apercevant que la mer montait, et que chaque
flot nouveau gagnait rapidement son camarade qui semblait pétrifié à sa place, il s’élança vers le riyage en criant :
— Êtes-vous donc fou, de Nambuc? Et songez-vous à vous laisser noyer par le flot?
De Nambuc se retourna vers son compagnon qui , voyant son visage tout humide de pleurs, lui dit:
— Est-ce donc que les lames vous ont craché leur écume au nez ?
De Nambuc essuya ses joues, et se dirigea vers l’auberge. Les deux amis s’attablèrent devant une bouteille de vin que leur apporta le maître de l’endroit, un homme au teint bronzé, à l’œil dur, mais vif et intelligent. C’était dans son ensemble, des épaules à la cheville du pied, une sorte de colosse taillé tout d’une pièce ; un type exagéré du marin noirci au rude métier de la mer.
Après avoir servi ses deux hôtes, Bonnard (ainsi se ' nommait le marin) se retira de quelques pas en arrière ; et s’adossant à la porte de la maison, il examina attentivement les deux jeunes gens.
De Nambuc avait le front large, l’œil profond, le regard énergique et plein d’enthousiasme, des traits mâles et bien accentués, rehaussés par une cicatrice glorieuse un peu au-dessus de la tempe droite. Il ne paraissait pas avoir au delà de vingt-huit à trente ans. Sa tenue était sévère, malgré l’usure de son pourpoint, qui laissait deviner aisément un pauvre cadet. De Nambuc appar-
tenait, d’ailleurs, à une riche et puissante famille de Normandie.
Son compagnon, le chevalier du Rossey, offrait à côté de de Nambue, un contraste frappant par sa tenue, par sa physionomie, par son langage. Du Rossey était débraillé, au physique comme au moral; ses traits cyniques trahissaient la débauche; sa parole était dé* cousue au moins autant que son pourpoint. Dans le délabrement de sa mise, il y avait quelque chose d’affecté et de goguenard à la fois.
Du Rossey écou lai t en souriant les proj ets gigantesques de de Nambue. De fréquents et ironiques mouvements d’épaules ou de tête marquaient le peu de foi qu’il avait en ces visions d’un esprit supérieur et enthousiaste.
Maître Bonnard ne laissait pas tomber une seule phrase de la conversation des deux gentilshommes; pas un des gestes de du Rossey ne lui avait non plus échappé. Il avait pesé au trébuchet de son bon sens instinctif la légèreté de l’un et la mâle gravité de l’autre. Il avait prêté attentivement l’oreille à l’écho sonore que rendait l’âme de de Nambue, et avait conçu pour ce jeune gentilhomme une de ces sympathies ardentes qui mènent au dévouement absolu.
De Nambue, à ce moment-là, expliquait à son compagnon comment son séjour à Dieppe et la vue du brigantin, qu’il savait être à vendre, avaient éveillé en lui une noble et grande ambition.
Du rivage, il avait si longtemps considéré ce bâtiment
oisif, qu’il s’était imaginé tout à coup être transporté à bord; puis,duhautdu pont, son regardavaitembrassé un horizon bien autrement profond que celui qui s’étendait alors à leurs yeux. Ensuite le navire s’était mis en marche sous son commandement; il avait franchi le tropique ; il s’était trouvé dans le Nouveau-Monde, non plus courant les prises, mais débarquant dans une île. — Laquelle? — Il l’ignorait encore ; s’y établissait au nom du roi de France, se proclamait seigneur et maître de cette île, y fondait comme une royauté pour luiméme ; arrivait à la richesse, à la puissance, couvrait de gloire son nom inconnu, et devenait finalement la souche d’un peuple.
Du Rossey, lui, ne comprenait bien que le côté matériel de ce rêve à yeux ouverts que lui racontait de Nambuc, en un langage si élevé, si enthousiaste, si convaincu, que le sceptique en frissonnait par instants, malgré lui. Mais ce' n’était là qu’une impression passagère. Ce qu’il saisissait le mieux, c’était, quoique de Nambuc ne le voulut pas, la chasse aux Espagnols, quelques prises hardies, et le retour en France avec la fortune. Quant à la colonisation de quelque île, quant à cette puissance imaginaire, chimères pour lui ! De Nambuc pouvait bien y penser présentement, mais il chasserait bientôt les illusions pour se rattacher au positif de son expédition.
Mais il manquait à de Nambuc le principal pour l’exécution d’un tel projet : il lui manquait un bâti-
ment. Depuis deux ou trois jours qu’il était à Dieppe, il avait convoité le brigantin à l’ancre ; seulement il lui fallait l’argent nécessaire pour l’acheter. Le propriétaire du bâtiment avait bien consenti à n’être payé de la moitié de la somme qu’en cas de succès ; l’autre moitié, il l’exigeait au comptant. Or, il ne s’agissait pas de moins de sept mille livres ; et où de Nambuc les pouvait-il trouver ?
Cet aveu fut pour du Rossey une chute affreuse, moins cruelle, cependant, qu’elle ne l’était pour de Nambuc ; car les larmes en vinrent aux yeux du brave jeune homme.
Du Rossey, qui s’était cramponné des dix doigts à son compagnon, fit une grimace piteuse au moment de ce fatal aveu ; et, comme s’il se fût repenti d’avoir perdu son temps à écouter des plans devenus tout à fait fantastiques, il allait s’éloigner dédaigneusement, tant il lui semblait improbable qu’un cadet de famille, môme de la meilleure mine, pût trouver sept mille livres à emprunter.
— Allons, mon pauvre de Nambuc, murmura du Rossey en vidant son verre, je révais un pourpoint neuf, vous venez de le mettre en morceaux. Comptezvous également sur un emprunt de sept mille livres pour solder notre bouteille de vin?
Maître Bonnard, le cabaretier, s’avança alors vers la table, et ôtant son bonnet avec la plus grande marque de respect :
— Les sept raille livres qui vous manquent, mon gentilhomme, dit-il à de Nambuc, je veux bien vous les prêter.
— Vous ?demanda du Rossey en souriant d’un air de doute.
— Moi-même, Monsieur, répliqua le cabaretier.
Du Rossey se rassit et devint plus sérieux et plus attentif. De Nambuc s’était levé pâle et muet. Il regardait Bonnard avec de grands yeux étonnés et avides.
— Je vous prête ces sept mille livres, reprit le cabaretier, à une condition.
— C’est que je vous les rendrai? interrompit de Nambuc, qui retrouvait enfin la parole; oh î oui, je vous les rendrai, maître Bonnard, je vous le jure ; non-seulement intacts, mais avec de gros intérêts, je l’espère.
— Ce n’est pas cela, mon gentilhomme, reprit le brave cabaretier. Que vous me rendiez mon argent, et à gros intérêts, je n’en doute pas. Je vous le prête à une condition, disais-je ; c’est que je ferai partie de votre expédition. Je n’avais qu’un être qui me retînt prisonnier à terre, ma fille Marie, une belle et douce enfant. Dans cinq jours elle épouse son cousin Saint- André. Son enfance s’est écoulée loin de moi; j’ai joui de cinq ans de sa jeunesse ; elle va aimer son mari plus qu’elle ne m’aimera, à coup sûr. Elle n’a plus besoin de moi, je n’ai plus 'rien à faire ici; tout mon bien, je le lui laisse , moins les sept mille livres que je vous offre, et qui sont mon enjeu dans cette partie que
vous entreprenez. Les voulez-vous bien accepter?
De Nambuc, pour toute réponse, sauta au cou du vieux marin et l’embrassa avec effusion. DuRossey qui reprenait, comme il disait, son rêve de pourpoint neuf, embrassa de Nambuc et Bonnard.
— Voilà qui est parler ! s’écria-t-il, et vous êtes un vrai brave homme !
— Dans dix minutes, reprit Bonnard, dégagé des tendresses de ses deux nouveaux amis, dans dix minutes les écus vous seront comptés.
— Et apportez-nous par-dessus le marché une autre bouteille devin, que nous viderons tous les trois.
^C’était du Rossey qui venait de parler ainsi.
— S’il vous faut un équipage, ajouta le cabaretier, je vous le recruterai d’autant d’hommes qui vous seront nécessaires. Ah I par exemple, je ne vous garantis pas leurs vertus et leur probité à tous ; mais vous ne me paraissez pas y regarder de si près, n’est-ce pas?
En prononçant ces derniers mots, Bonnard avait fixé les yeux sur du Rossey.
De Nambuc reçut des mains de Bonnard les sept mille livres. Il alla aussitôt payer le brigantin et faire passer le contrat ; après quoi il se rendit à bord en toute hâte.
En posant le pied sur le pont de son bâtiment, de Nambuc éprouva une indicible émotion. Un roi montant la première marche du trône, au jour de son couronnement, n’est pas plus fièrement heureux que ne
l’était le fier de Nambuc. Il était, en effet, debout sur son trône à lui.
— Eh bien ! dit-il à du Rossey, en lui serrant la main avec joie, suis-je toujours le fou que vous pensiez? Ah ! je sentais bien que ma vision ambitieuse n’était pas une ombre flottant incertaine dans mon cerveau ! C’était la réalité matérielle et palpable ! Mon rôve ! mon rêve de fortune, de puissance, de grandeur, voilà donc qu’il va s’accomplir !
Du Rossey demeurait étourdi du succès de de Nambuc ; et, par moments il tournait autour de Bonnard avec une attentive curiosité comme pour s’assurer que le gros cabaretier était un homme et non pas quelque être surnaturel. Mais du Rossey abandonna bien vite ce terrain où son imagination ne se pouvait complaire longtemps, pour revenir au positif de cette victoire gagnée par de Nambuc sur leur commune mauvaise fortune. A lui aussi, son rêve se réalisait, ce rôve de la vie d'aventures, de courses, de captures, de richesse et finalement de puissance matérielle. Il ne demandait, il n’espérait rien de plus.
— Non, vous n’étes pas si fou que je croyais, dit-il à de Nambuc ; mais vous pouvez le devenir, si vous ne tirez pas de ce coup inattendu du sort tout le parti que vous en devez tirer. Nous vous verrons à l’œuvre, mon maître ! ajouta-t-il mentalement.
Un éclair de jalousie venait de traverser le cœur du chevalier.
L’aventure de de Nambuc avait fait rapidement grand bruit dans la ville de Dieppe. En descendant à terre il trouva à l’auberge de Bonnard deux hommes qui l’attendaient. L’un grand, mince, un peu voûté, la figure triste, le regard fin, observateur et doux ; l’autre, impatienté déjà d’avoir attendu pendant vingt minutes à peine, avait les traits mâles et énergiques, une certaine contraction nerveuse dans les lèvres, un œil vif comme l’éclair, et un bras de moins, coupé à la hauteur de l’épaule.
Ils saluèrent de Nambuc et se nommèrent à lui : le premier, le chevalier du Pont; le second, du Halde. Ce qu’ils voulaient l’un et l’autre, le nouveau capitaine du brigantin le devina.
— Nous venons, dirent-ils, solliciter de vous l’honneur de vous accompagner et de vous seconder dans vos projets, quels qu’ils soient, bien convaincus que, sous la conduite d’un gentilhomme tel que vous, qui a
fait ses preuves de courage au service du roi, nous ne
pouvons qu’entrer en un bon chemin.
De Nambuc avait une réputation de bravoure et d’honneur bien établie dans la marine. Il s’était distingué en plusieurs occasions, et notamment, trois ans auparavant, dansla bataille navale livrée par l’amiral de Guise à la flotte rochelloise défendant le protestantisme. 11 avait montré la plus vaillante intrépidité dans l’attaque du vaisseau la Vierge, appartenant au duc deNevers; c’est dans ce combat qu’il avait été blessé au front.
De Nambuc tendit une main à chacun des deux gentilshommes en signe de leur bienvenue. Il leur expliqua ensuite tous ses plans d’avenir, que ceux-ci écoutèrent avec une grande attention, mêlée de respect et d’admiration.
— La première place, leur dit-il, je la garde pour moi ; la seconde appartient de droit à mon ami du Rossey ; il vous reste, Messieurs, la troisième. Vous convient-il de l’accepter, sauf à ce que chacun de vous plus tard, car le Nouveau-Monde est grand, arrive selon ses mérites, au premier rang à côté de moi? Vous y consentez; c’est bien, et merci. Dans cinq jours, nous mettrons à la voile. J’aurais souhaité que ce fût demain, mais je laisse à ce brave homme, ajouta de Nambuc en montrant Bonnard, le temps de marier sa fille Marie. Vous êtes donc des nôtres, Messieurs; c’est entendu et au revoir !
— Dans cinq jours et à bord.
— C’est dit ; je compte sur vous.
Bonnard, en accompagnant de Nambuc à l’auberge, ne put se défendre de faire observer à son capitaine combien il regrettait de lui voir faire à du Rossey une si large place dans ses plans d’avenir.
Autant Bonnard avait ressenti d’entraînement pour de Nambuc, autant du Rossey lui avait inspiré de défiance et d’antipathie. De Nambuc, à dire vrai, partageait tous les scrupules de Bonnard à l’endroit de du Rossey, et de plus que Bonnard, il professait, en
connaissance de cause, pour son jeune compagnon, un profond mépris. Mais du Rossey avait, à lui, des vices qui pouvaient devenir des qualités relatives. Il faut des gens de toutes sortes dans certaines entreprises où chacun apporte une part proportionnelle et personnelle de force et d’énergie. C’est ainsi que dans la chimie, les éléments les plus opposés en se neutralisant, produisent des combinaisons homogènes, et qui ne s’acquièrent qu’à cette condition.
En tout cas, de Nambuc se réservait de surveiller du Rossey et de ne lui livrer que la part d’action dont il était digne. Et puis cet écervelé, ce sceptique, ce débauché était d’une bravoure éprouvée, et il avait, une fois, sauvé la vie à de Nambuc. La reconnaissance donc, en outre des calculs d’intérêt que je viens de dire, avait conseillé au jeune capitaine d’accueillir cet ami suspect ainsi qu’il l’avait fait.
Au jour fixé, de Nambuc, debout sur le pont du brigantin, l’œil étincelant de joie et d’orgueil, le front rayonnant d’espoir, la voix ferme et vibrante, le sourire sur les lèvres, commandait les manœuvres d’appareillage ; et, à la chute du jour, le bâtiment, toutes voiles au vent, cinglait vers la haute mer. Il se perdit bientôt dans les brumes.
De Nambuc n’avait pas tourné une seule fois la tête pour saluer la terre. Son regard, fixé en avant, semblait vouloir percer les mystères de l’horizon, comme pour y découvrir déjà la terre nouvelle où il allait aborder.
lî 1E ROI DES TROPIQUES.
11 était tout entier à son rêve merveilleux. Ses compagnons de voyage se tenaient à distance de lui, respectant l'extatique recueillement où il était plongé.
L’équipage de brigantin se composait de marins robustes, plus d’une quarantaine d’engagés, gens de sac et de corde pour la plupart. C’étaient là les soldats de cette grande bataille que le jeune aventurier allait livrer à l’inconnu.
On peut diviser en quatre classes bien distinctes les hommes qui, après la découverte de l’Amérique, se précipitèrent sur les routes du Nouveau-Monde, avec des idées et des préoccupations naturellement très-* diverses.
D’abord les navigateurs, explorateurs ardents de la science, jaloux seulement de compléter l’œuvre de Christophe Colomb, et désintéressés aux résultats matériels. Puis les écumeurs de mer, à qui s’ouvraient des grands chemins d’une nouvelle sorte, où ils détroussaient les passants, leur demandant la bourse ou la vie, le canon au sabord. Troisièmement, les missionnaires de l’Évangile, qui trouvaient dans des peuples nouveaux une ample moisson d’âmes à recueillir et de nombreux bataillons à ramener sous la bannière du Christ. Enfin, les fondateurs de colonies.
Ces derniers étaient incontestablement des ambi-
tieux de forte trempe, des pourvoyeurs de l’avenir, qui rêvaient de royautés et d’empires. Ils pensaient bien, à coup sûr, un peu à leurs intérêts, ceux-là; mais, à la vanité de Içurs rêves pompeux, se mêlait l’orgueilleuse satisfaction d’ajouter quelques fleurons de plus à la couronne de leur pays. Ce fut, en effet, une joie immense et réelle pour quelques-uns d’entre eux de voir flotter le drapeau de la patrie en des contrées où le vent n’avait encore agité que les cimes séculaires des arbres.
Après quatre siècles de possession de ces pays, le vieux monde a centuplé ses richesses par leur exploitation et par les relations qu’il y a établies; la vapeur en a fait des faubourgs de l’Europe ; la civilisation a jeté
des racines profondes dans ces îles et dans ces continents où nos lois commandent, où nos arts fleurissent, où la religion chrétienne exerce facilement ses bienfaisants pouvoirs ; nos gouvernements y trouvent de glorieux emplois civils et militaires à donner en récompense de services rendus, et pourtant l’on semble ignorer ou l’on oublie, aujourd’hui, au prix de quelles luttes ont été conquises ces possessions, au prix de quels combats, de combien de misères et de larmes, de combien de sang versé !
Ah ! les hommes ne sont pas seuls ingrats! L’histoire a été autant et plus ingrate que les hommes ! Car elle a laissé ensevelis dans l’indifférence de la postérité bien des courages, bien des énergies, bien des sacrifices ;
et Dieu sait ce qu’il en a été dépensé dans ces difficiles temps de l’enfantement moral et chrétien du Nouveau- Monde !
Quelques noms ont surnagé, il est vrai, épaves d’un naufrage consommé sur les rochers de l’ingratitude. Mais les épaves ne représentent jamais que la menue monnaie des richesses enfouies pour toujours dans les gouffres sans fond de la mer.
Peut-être y a-t-il une raison, une excuse même à cette indifférence, quoiqu’elle repose sur une erreur et sur un préjugé.
En effet, on mesure assez généralement l’homme à la dimension du théâtre où il a joué son rôle. On le grandit ou on le rapetisse aux proportions de ce cadre. Et c’est ainsi qu’on arrive à se demander pourquoi l’histoire se préoccuperait d’un héros dont la vie s’est agitée sur les rivages d’une petite île de vingt lieues de circonférence, perdue entre deux lames de l’Océan.
Est-ce juste de raisonner de la sorte ?
Non ! car tel coin de terre que les nations de l’Europe défendraient aujourd’hui pouce par pouce , qu’elles protègent de leurs meilleurs vaisseaux, de leurs canons, de leurs troupes, où flotte fièrement leur pavillon, ce mince coin de terre, dis-je, un homme l’a conquis sur la nalure, d’abord, puis sur des ennemis mille fois plus nombreux que la poignée d’aventuriers qu’il conduisait si bravement. Il l’a conquis et défendu, ce coin de terre, fécond héritage aujourd’hui, en ver-
sant son sang généreusement, en faisant preuve de cent fois plus de courage, d’audace, d’énergie, d’intelligence, de génie même, que n’en déploie souvent un général d’armées nombreuses pour gagner de grandes et immortelles batailles, ou un souverain à la tête de ses États pour les sauver ou les agrandir.
C’est par le prestige de ses forces, centuplées pour suppléer l’impuissance du nombre et l’impuissance des moyens, que cet homme parvenait, avec cent ou deux cents malheureux, souvent malades ou à moitié morts de faim, à accomplir des actes d’héroïsme !
Il avait pour le soutenir dans ces entreprises folles parfois, et dans ses rêves d’ambition sublime, un levier puissant : la foi dans son œuvre présente et dans son œuvre future. Ce n’était pas, comme on l’a cru à tort, le seul désir du gain qui le guidait toujours; ce n’était pas la nécessité du moment et l’espérance du mieux qui l’excitaient à ne plus reculer. C’était, je le répète, la foi dans son entreprise.
Des hommes de la trempe de de Nambuc et de quelques autres dont la vie glorieuse (je justifierai cette épithète) va se dérouler sous ma plume, étaient mus par d’autres idées que des idées vulgaires de lucre et de déplacement dans un but d’amélioration matérielle.
La découverte du Nouveau-Monde a été pour eux une occasion de reprendre, dans le classement des légitimes ambitions humaines, la place où l’organi-
salion des sociétés d’alors ne leur permettait pas d’aspirer.
A un certain degré, ils furent à la politique de l’ave-
nir, ce que furent à la religion les intrépides missionnaires de l’Évangile qui les ont accompagnés ou suivis. La même foi les soutenait, les uns et les autres.
Quelques juges sévères critiqueront peut-être les caprices, l’esprit essentiellement aventureux et. les âpres passions de ces fondateurs de colonies sur qui je veux appeler l’attention. Ils sont complètement justifiés, je crois, par celte considération que s’ils n’avaient pas été façonnés de la sorte, ils eussent manqué le but de leur vie.
Il y avait une affinité providentielle entre leur caractère et la tâche qu’ils devaient accomplir.
Le Nouveau-Monde, avec ses dramatiques et sanglantes épopées, exigeait de tels hommes, comme il fallait à de tels hommes un pareil terrain pour se révéler.
Ce n’est donc pas sur le seul coin de pays où leur génie a trouvé de l’emploi, qu’il faut mesurer certains de ces héros oubliés, inconnus, ou plutôt méconnus. C’est à l’étendue de ces mers, de ces continents, de ces fleuves et de ces forêts, dont la grandeur et la majesté frappent d’étonnement les voyageurs modernes, qu’il est juste et raisonnable de juger ces fondateurs d’États, allant à deux ou trois mille lieues de la patrie la continuer et la compléter,
sinon au point qu’on ait pu dire de tous les empires du vieux continent ce qu’on a dit plus tard de l’empire de Philippe II, «que le soleil ne s’y couchait pas, » mais assez pour que sur les deux faces de la médaille du globe, le nom, les mœurs, l’honneur et le drapeau des grandes nations civilisées se trouvassent représentés !
La bulle papale du 12 mai 1493 avait réglé le partage du Nouveau-Monde de telle façon qu’elle encouragea fatalement les brigandages des aventuriers vulgaires, en doublant le mérite et la valeur des aventuriers d’un ordre supérieur qui osèrent la braver pour s’en aller tenter des projets de conquêtes solides et durables.
Cette bulle d’Alexandre VI avait donné tout le Nouveau-Monde aux rois d’Espagne, « îles et terres fermes, découvertes et à découvrir, » avec défense, sous peine d'excommunication, et à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles pussent être, «quand même rois ou empereurs, » d’y aller ou d’y trafiquer « sans la permission des rois catholiques. »
Les Espagnols, en vertu de cette étrange donation, et prétendant à être les seuls légitimes possesseurs et maîtres du Nouveau-Monde, déclarèrent vouloir traiter « comme corsaires » tous ceux qui seraient rencontrés entre les deux tropiques.
Mais les richesses du Nouveau-Monde avaient excité trop de convoitises en Europe pour que l’on y tînt grand compte de la bulle du pape, et les navires
espagnols furent traqués de tous côtés par les forbans.
Les flottes de l’Espagne ne suffisant pas à protéger le pavillon national et à faire la police des mers, les écumeurs se multiplièrent à l’infini. Le métier, d’ailleurs, était bon ; et, pour quelques rencontres fâcheuses, ils avaient trop à gagner dans ces courses pour hésiter à affronter les coups de canon des galions de Sa Majesté Catholique.
Quelques années plus tard, les Espagnols furent si occupés au fond du Pérou, qu’ils délaissèrent presque complètement les îles de l’archipel des Caraïbes ; en sorte que les corsaires, forbans et flibustiers firent de quelques-unes d’entre elles de véritables repaires. Cet abandon, où les prétendus « maîtres légitimes » du Nouveau-Monde laissèrent les Antilles, autorisa également les aventuriers sérieux à en prendre possession au nom des souverains de la Chrétienté et à y fonder des colonies.
Pour en finir avec cette bulle d’Alexandre VI, peu à peu elle tomba si complètement en discrédit, en ce qui concernait du moins les pays où les Espagnols ne s’étaient point établis de fait, que le cardinal de Richelieu, par exemple, comme on le verra plus loin, envoya officiellement des secours à la colonie de de Nambuc. Cette bulle enfin se trouva radicalement abrogée le jour où le pape autorisa le Cardinal à confier aux Pères de l’ordre de Saint-Dominique, le spirituel d’une colonie fondée à la Guadeloupe en 1634, sous la direction
des sieurs de l’Olive et du Plessis, qui furent d’abord des lieutenants, puis devinrent les ennemis de de Nambuc, le héros de cette première partie du livre.
Les hommes, aux ordres de de Nambuc, avaient répondu à l’appel de Bonnard qui s’était montré prodigue de promesses, en leur faisant entrevoir des résultats merveilleux. Mais pas un d’entre eux ne connaissait ce capitaine et ce chef à qui ils avaient confié leur destinée, leur vie, leur avenir.
Ils étaient bien libres, au fond, de considérer comme bien précieux tout cela qui, certes, ne valait pas beaucoup. Les réflexions faites à ce sujet, à voix basse et timidement d’abord, au milieu de cette oisiveté monotone d’une navigation paisible, montaient chaque jour d’un ton plus haut, et plus insolent môme, à proportion que la traversée persistait à ne présenter aucune des dramatiques distractions de la mer.
Bientôt quelques mots inquiétants arrivèrent jusqu’aux oreilles de de Nambuc qui se vit, peu après, l’objet d’un scrupuleux examen de la part de ce petit monde qu’il gouvernait paternellement, mais énergiquement aussi. Tous ses gestes, toutes ses paroles, jusqu’à l’accent de son commandement, étaient épiés. On semblait s’attacher à surprendre dans la voix et dans
son altitude quelque chose qui trahît une faiblesse d’esprit ou de cœur, une crainte, une hésitation.
De Nambuc était loin d’avoir donné prise à de pareils doutes; mais il comprenait cette défiance, et, sans laisser voir ses préoccupations, il souhaitait qu’une occasion vînt, avant d’aborder terre, de prouver à ses soupçonneux sujets ce dont il était capable.
Cette occasion tant désirée se présenta sous la forme d’un galion espagnol, armé de trente-cinq canons, et qui fit toutes voiles sur le brigantin, dès qu’il l’eut aperçu.
La prudence, qui n’exclut pas le courage, eût conseillé, en toute autre circonstance, à de Nambuc d’éviter le combat; car son bâtiment ne portait que quatre pièces d’artillerie, et un galion de trente-cinq canons devait, à coup sûr, compter un équipage double au moins de celui du pauvre brigantin, en y comprenant les engagés.
De Nambuc avait mesuré le danger d’un œil calme et résigné. Puisque ses compagnons désiraient de le voir à l’œuvre, il allait leur montrer ce qu’il savait faire et le degré de confiance que son courage et son audace devaient inspirer.
Il réunit les officiers de son bord, et leur annonça sa résolution de marcher au-devant de l’ennemi. Il n’j avait pas h douter de la bravoure de du Halde, de du Pont, de du Rossey; tous les trois furent unanimes, cependant, pour conseiller à de Nambuc la retraite au
lieu du combat. A supposer môme un triomphe impossible, c’en était fait du sort de la petite colonie, probablement plus que décimée à la suite d’une pareille affaire qui n’avait pas son précédent.
De Nambuc les écouta attentivement, puis d’une voix calme et ferme :
— Mon opinion est conforme à la vôtre, leur dit-il. Si je n’obéissais qu’à la raison, je suivrais vos conseils, Messieurs. Vous n’en n’êtes pas à faire vos preuves, ni les uns ni les autres; et moi, vous m’avez fait l’honneur de croire que, sous mon commandement, vous étiez parfaitement en sécurité. Eh bien! Messieurs, quoi qu’il arrive, il faut accepter ce combat disproportionné, et non-seulement il faut l’accepter, mais aller audevant.
Du Halde et du Pont s’inclinèrent en signe d’obéissance ; du Rossey fît un geste de désapprobation. Bonnard, appelé à ce conseil, appuya la conduite de de Nambuc. Bonnard en savait très-long des dispositions de l’équipage du brigantin ; et c’était lui qui avait éveillé l’attention de son capitaine sur ce point.
— Messieurs, reprit de Nambuc, mon rôle est périlleux, difficile et multiple. Appelé à faire preuve de courage et d’énergie dans certains cas, dans d’autres, je le sais, la prudence m’est commandée ; et à des jours donnés, je suis exposé à agir en politique et en diplomate. Mais les circonstances peuvent exiger que je confonde ces trois aptitudes, qui semblent se contre-
dire, dans une résolution extrême et désespérée ; que tout en paraissant en appeler au hasard, je fasse acte, à la fois, de courage, de prudence et de politique, c’est le cas où je suis réduit aujourd’hui.
— Monsieur, interrompit du Halde, vous n’avez nul besoin de vous justifier ; vous commandez, nous obéissons. Puisque vous jugez convenable et opportun de livrer ce combat, nous n’avons pas à délibérer. Attendons l’ennemi ou marchons à lui, c’est comme vous voudrez, nous sommes prêts.
— Pardon, reprit de Nambuc, j’ai besoin de justifier, devant la confiance que vous avez fondée en moi, l’acte téméraire que je vais accomplir. Si noussommes battus, faits prisonniers, coulés à fond, comme cela est probable, au moins faut-il que pas un de vous, en mourant ou en traînant la chaîne du captif, ne m’accuse d’avoir joué sa vie ou sa liberté sur un caprice ou sur une espérance de vaine renommée. L’équipage de mon bâtiment se défie de moi, je ne sais pourquoi. Peut-être ces gens-là sont-ils excusables ; cependant ils ne me connaissent point. Ces soupçons injurieux ont gagné les engagés. De tous côtés, c’est un concert de craintes, de regrets, de doutes sur l’avenir. Les uns ne savent ce qu’il faut attendre de moi comme homme d’action, les autres comme chef d’expédition et comme colonisateur. Ces bruits et ces murmures ne sont pas arrivés à vos oreilles, peut-être, mais ils m’ont blessé le cœur. L’heure est venue, l’occasion se présente de frapper un
coup décisif. Il y va du succès de l’avenir, à supposer que Dieu fasse le miracle que notre courage triomphe du nombre de nos ennemis. Si je fuis ce combat, je suis compromis aux yeux de ces bandits, mon pouvoir est anéanti. Demain, ce soir peut-être, ils m’assassineront, puis ce sera le tour de chacun de vous. Mourir pour mourir, mieux vaut donc que ce soit de la balle du mousquet d’un Espagnol, que d’un coup de poignard français. — M’approuvez-vous, Messieurs ?
Tous répondirent par un cri unanime d’approbation. * Du Rossey, dont les espérances et les calculs peut-être venaient d’être détruits, et dont le courage d’ailleurs se réveillait à la perspective d’un combat, serra sincèrement la main de de Nambuc.
— Vous avez toujours raison, lui dit-il.
De Nambuc remonta sur le pont où il vit tous les yeux fixés au large et suivant les mouvements du galion espagnol. Sa voix haute et ferme rappela l’équipage aux manœuvres, et quand il eut ordonné de courir droit à l’ennemi, en lui épargnant ainsi la moitié du chemin, tous les regards se tournèrent vers le jeune capitaine, calme et souriant comme s’il allait à une fête.
Les deux bâtiments bondissaient l’un vers l’autre, emportés par les flots comme par des coursiers fougueux, acharnés eux-mêmes au combat, et tout frémissants. Une heure après, le canon retentissait. Son
écho formidable, porté de lame en lame, emplit les sonores échos de cette vaste solitude des mers.
La première bordée de coups de canon que lança l’Espagnol, passa à travers la mâture du brigantin français, dont les quatre canons, admirablement bien servis, répondirent victorieusement en faisant une trouée sur le pont et en entamant les bas mâts du galion. Pendant une demi-heure, les deux bâtiments restèrent à portée de canon seulement, grâce aux manœuvres de l’Espagnol qui calculait, et avec raison, sur la supériorité du nombre de ses pièces pour écraser le petit navire français. De Nambuc, lui, comptant sur la valeur désespérée de son monde, faisait tous ses efforts pour aborder l’ennemi, et livrer le combat au mousquet, à la hache, au poignard, et donner l’assaut à l’Espagnol.
Après deux heures de canonnade et de manœuvres habiles de part et d’autre, chacun pour arriver au résultat qu’il cherchait, le brigantin engagea enfin son beaupré dans les haubans du galion. Alors commença une de ces gigantesques batailles corps à corps, où toute arme est bonne, le poignard, le sabre, un morceau de bois, jusqu’aux ongles et aux dents.
La lutte fut terrible et sanglante, et notamment sur un point du pont où elle était engagée entre les commandants des deux bâtiments. De Nambuc fit sauter d’un coup de hache l’arme de son adversaire, se rua sur lui, le saisit à bras le corps et lui enfonça un poi-
gnard dans la gorge. Un hourra général répondit, à bord du brigantin français, au triomphe du vaillant chef; et le combat perdit de son acharnement. Les Espagnols, intimidés par la mort de leur commandant, commencèrent de lâcher pied et de regagner en désordre le pont de leur bâtiment, s’efforçant de le dégager de l’étreinte de leur ennemi. Enfin, après une véritable boucherie de trois heures, où de Nambuc, selon l’expression du père du Tertre, un de ses contemporains « se battit comme un lion, » le navire espagnol prit la fuite, abandonnant un monceau de cadavres sur le pont du bâtiment français.
Un immense cri de joie et d’orgueil, du côté des Français, salua ce honteux départ de l’ennemi.
De Nambuc avait chèrement acheté cette victoire inespérée. Son bâtiment était presque complètement désemparé. Voilure et mâture pendaient le long de ses flancs, comme des lambeaux de chair le long d’un corps humain ; plus du tiers de l’équipage était mort ou blessé.
A l’audace et à l’énergie du soldat succédèrent, chez de Nambuc, la prévoyance et l’intelligence du chef. Son infatigable activité parait à tout.
Il n’est pas d’homme qui compte autant de ressources à son service qu’un marin ; mais de Nambuc étonna tout le petit peuple de son bâtiment par la prodigieuse fécondité des expédients qu’il trouva pour tirer de
ces ruines quelque chose qui fût encore capable de tenir la mer et de naviguer.
Tous le contemplaient avec une sorte de respect. Au respect se mêla la vénération, quand, après avoir avisé au salut commun, il s’occupa, en père, des malheureux blessés et des morts. Si on le remerciait, si on l’applaudissait, il répondait, en souriant de ce sourire calme et expressif qui le distinguait:
— Nous en verrons bien d’autres, mes enfants, sur le chemin où nous voilà engagés !
De Nambuc n’avait plus besoin de demander si l’on était satisfait de l’avoir pour chef et si l’on avait confiance en lui.
Rentré dans la chambre, loin des regards de l’équipage, il se jeta dans les bras de ses amis.
— Vous avez gagné cette partie à pile ou face, lui dit Bonnard. Maintenant ordonnez à ces hommes de traîner le navire à la nage jusqu’au terme de notre voyage, et ils s’attelleront de grand cœur à cette corvée impossible.
Mais le terme de ce voyage, quel était-il?
Le projet de de Nambuc, en partant, était de questionner en quelque sorte chacune des îles où il se
proposait d’aborder, jusqu’à ce qu’il eût rencontré la
Terre-Promise de son ambition. Il allait un peu comme alla Christophe Colomb, au hasard d’une idée, mais d’une idée fixe et convaincue cependant. Dans l’état où se trouvait son bâtiment, tous ses projets étaient
renversés. Il ne lui seyait plus de faire le difficile; force lui était de mouiller devant le premier rivage un peu souriant où la Providence le conduirait.
Il navigua ainsi, pendant quinze jours, beaucoup à la grâce de Dieu. Enfin, un matin, le cri : « Terre ! » retentit du haut de la mâture , et ce fut la charmante Ile de Saint-Christophe, qui peu à peu se dessina aux regards ravis des passagers du brigantin.
Si Christophe Colomb n’a pas eu la gloire de signer de son nom l’œuvre gigantesque dont sont génie dota le monde, c’est une satisfaction au moins que ce nom immortel ait été donné à l’un des joyaux de ce merveilleux écrin qu’on appelle l’Archipel des Antilles.
« Rien de plus admirable, dit un voyageur mort derne (1), que l’aspect de Saint-Christophe, quand « on en approche par le nord-ouest. La partie nord « de l’île est montagneuse et couverte de forêts. A « mesure que nous avancions vers la côte, nous ne « pouvions nous lasser d’admirer le tableau que nous « offraient les collines et les plaines qui s’étendent « à leur pied, partout décorées de l’éclatante verdure « des champs de cannes. Nous nous plaisions à eon- « templer de loin les établissements des planteurs, où « tout annonce l’aisance et la prospérité ; quelques « moulins à vent en activité, et dans l’éloignement des « bandes de nègres qui paraissaient occupés aux tra-
(!) John Gumey.
« vaux de la campagne ; de jolies chapelles, et dans « le port de la Basse-Terre huit grands bâtiments, « avec quelques autres petits, attendant vraisembla- « blement leur cargaison de sucre. J’ai rarement « remarqué un lieu qui offrit, primû facie, autant de « signes de prospérité, et nous avons eu lieu, dans la « suite, de nous assurer que ces apparences n’étaient « pas trompeuses. »
Il est très-vrai que tel est aujourd’hui l’aspect enchanteur de Saint-Christophe, et il est peu de pays qui séduisent autant l’œil, du haut dupont d’un navire. Il en était déjà ainsi, parait-il, au temps où de Nambuc y aborda. Seulement substituez aux fruits du travail moderne, à ces champs de cannes, à ces maisons de planteurs, à ces jolies chapelles, la beauté luxuriante d’une nature vigoureuse et primitive telle que nous l’ont décrite, d’ailleurs, les chroniqueurs d’alors, et quiconque a vu Saint-Christophe comprendra quelle joie immense le spectacle de ces splendeurs dut produire sur soixante ou quatre-vingts malheureux, naviguant, depuis quinze jours, à la suite d’un désastreux combat, sous des voiles et des mâts de fortune.
A peine le brigantin eut-il mouillé devant ce riant rivage, que de Nambuc descendit à terre, où il fut étonné et attendri de voir des bras amis s’ouvrir pour le recevoir. Une vingtaine de Français, jetés en cette Ile à la suite d’un naufrage, y vivaient paisiblement dans l’abondance de tout depuis près d’une année.
Cette île, à qui appartenait-elle?
Qui en avait pris possession, et au nom de quel souverain?
Personne n’y avait songé encore ; pas même les Français naufragés, satisfaits d’avoir fait une alliance profitable avec les Sauvages, maîtres incontestés de ce pays.
Les bonnes relations de nos compatriotes avec les Naturels avaient été si complètes qu’une femme caraïbe, du nom de Barbe, avait, en cachette de ses frères, épousé un des Français... à la face du ciel,... bien entendu.
De Nambuc recueillit avec avidité ces détails, et aussitôt plantant dans le sable une croix grossièrement fabriquée avec deux branches d’arbre, il y suspendit une sorte d’écusson aux armes de France, y attacha un drapeau, et, en présence de ses lieutenants et de l’équipage de son petit bâtiment, il prit possession de Pile de Saint-Christophe au nom du roi de France, son maître.
Sur le récit que lui firent les Français naufragés des ressources que présentait l’île, et des dispositions amicales des Naturels, de Nambuc, déjà séduit par Paspect riant de Saint-Christophe, résolut de s’y établir.
Le lendemain, les flancs du navire furent vidés sur le rivage. L’aurore des colonies de l’Archipel se leva, en même temps que se réalisait le premier rêve de leur héroïque fondateur.
IY
Huit jours après leur installation dans l’ile, pendant que les colons, animés d’espoir et tout pleins d’ardeur au travail, se taillaient en pleine forêt les charpentes de leurs cases, de Nambuc aperçut, descendant le flanc d’un morne (colline), puis se perdant au fond d’une vallée, pour reparaître à deux cents pas à peine de son campement, une troupe d’Européens qu’il eut bien vite reconnus pour être des Anglais.
Les Français, instinctivement, jetèrent de côté leurs outils pour courir aux armes. Les Anglais, en môme temps, se massèrent en bon ordre, deux fois plus nombreux que nos compatriotes, et prêts à donner ou à recevoir l’attaque.
Mais, tout d’abord, les deux commandants s’avancèrent au-devant l’un de l’autre en se saluant avec l’épée. Arrivés à portée de parole, ils retirèrent leur chapeau et s’inclinèrent avec une vraie courtoisie de gentilshommes.
— A qui le capitaine de Nambuc a-t-il l’honneur de parler ? demanda l’officier français.
— Au capitaine Waernard, répondit l’Anglais en rendant le salut.
Les deux chefs, remettant en même temps l’épée au fourreau, firent signe à leurs officiers de s’approcher.
— 11 me semble, dit Waernard, que nous pourrions
remettre à demain le combat que nos troupes paraissaient, tout à l’heure, admirablement disposées à se livrer. L’heure est déjà avancée, et, en ce pays, capitaine, il fait nuit, à peine après le coucher du soleil ; le savez-vous ?
— Je l’ai appris depuis huit jours que j’ai planté làbas, sur le rivage où vous lè pouvez voir flotter, le drapeau de la France. A demain donc le combat, soit !
Les deux commandants firent donner l’ordre de mettre bas les armes et se dirigèrent vers une petite colline dont le sommet formait un magnifique plateau ombragé par un colossal figuier, qui joua plus tard un rôle important dans les destinées de la colonie. De Nambuc ayant fait apporter des bouteilles d’eau-devie, les officiers anglais et français anticipèrent, en trinquant, sur la chevaleresque politesse de Fontenoy.
De Nambuc et Waernard avaientabordé à Saint-Christophe le môme jour, l’un par le nord, l’autre par le sud de l'ile. Comme de Nambuc, Waernard avait été attaqué et poursuivi par les Espagnols, à qui il avait livré un furieux combat ; mais il avait gagné Saint- Christophe, un peu moins maltraité que ne l’avait été le capitaine français. Waernard avait, en outre, l’avantage de posséder une petite flottille de trois bâtiments, ce qu’il ne manqua pas de faire ressortir aux yeux de de Nambuc ; de plus, sa colonie se composait de trois cents hommes au moins, bien équipés, bien armés, ayant vivres et munitions de toutes sortes.
Waernard n’avait pas eu besoin d’exagérer les forces dont il disposait, pour faire sentir à de Narabuc l’infériorité numérique de ses troupes et l’insuffisance de ses ressources. Mais il n’y avait pas là de quoi intimider le jeune aventurier. 11 parut môme attacher si peu d’importance à cette partie de la conversation où Waernard, au contraire, se complaisait beaucoup, qu’il affecta de dévoiler toutes ses faiblesses, le nombre restreint d’hommes qu’il avait sous son commandement, et le piteux état où l’avait réduit son rude mais héroïque combat contre le galion espagnol. Il en fit le récit avec une telle simplicité et une si ferme confiance dans son étoile et dans sa bravoure, que Waernard en fut impressionné et comprit tout de suite que la force d’un pareil homme était en soi-même et dans son génie.
Aussi quand Waernard, après avoir entendu cette confidence si franche et si nette d’un capitaine confessant l’infériorité de ses moyens de défense, demanda naïvement à de Nambuc ce qu’il se proposait de faire désormais :
— Mais, répondit celui-ci sur un ton et avec un accent qui vibrèrent jusqu’au fond de l’âme de l’officier anglais, mais je compte rester où je suis, et défendre jusqu’à la dernière goutte de sang du dernier de mes compagnons, le drapeau français planté de mes mains dans le sable du rivage. Et vous, Monsieur, quels sont vos projets?
— Moi, répliqua l’Anglais, je compte pareillement rester.
— C’est au mieux, alors.
Un long silence suivit cet échange de paroles. Les deux adversaires dont la position venait de se dessiner, si nettement, avaient réfléchi beaucoup.
— Tenez, dit tout à coup de Nambuc à Waernard, du point où nous sommes, on découvre d’un côté les horizons de la mer, où notre désir commun doit être de combattre les Espagnols.
— C’est à quoi je pensais, fit Waernard.
— De ce côté-ci, reprit de Nambuc, nos regards embrassent une immense étendue de pays, jusqu’au pied de hautes montagnes par-delà lesquelles il y a l’inconnu. Ce pays est vaste, capitaine, et je crois que nous pouvons nous y mouvoir à l’aise sans nous gêner de longtemps encore.
— Je le crois pareillement.
— Ce figuier qui nous ombrage, continua de Nambuc,
paraît à en juger par ces deux promontoires qui s'avançent l’un au nord, l’autre au sud, partager Pîle par le milieu. Vous avez abordé au sud, moi au nord; prenons donc ce figuier pour frontière naturelle, et restons chacun chez nous, à l’ombre de notre pavillon national, et prospérons, s’il se peut, sous la protection de Dieu, et à la barbe des Espagnols. Cet arrangement vous convient-il ?
— C’est dit ! répondit Waernard.
— Avant qu’il vienne un moment où nos intérêts réclament entre nous l’intervention d’un traité, avait repris de Nam bue, notre parole échangée garantira bien, j’espère, cet engagement mutuel.
— Vous venez d’exprimer toute mapensée, capitaine, interrompit l’Anglais. Chacun, chez nous, soit ! Vous au nord, moi au sud. Faisons nos affaires le mieux possible, et que Dieu nous ait en sa sainte garde !
De Nambuc avait réussi à écarter ainsi le danger le plus pressant, celui d’une attaque du plus fort contre le plus faible. Quant à Waernard, il avait fait in petto toutes ses réserves pour l’avenir. Présentement, ce qu’il possédait de terres et de pays à sa disposition, dans ce partage de l’ile, suffisait et au delà, aux plus légitimes espérances qu’il pouvait fonder sur le succès de sa colonisation. Pour le reste, l’avenir déciderait.
La nuit était venue. Au moment où Français et Anglais se séparaient, renonçant à la lutte du lendemain, de Nambuc regarda à l’horizon et aperçut comme une traînée de petites lumières, semblables à des étoiles, et s’étendant, du nord au sud, par pléiades de trente ouquarante, entrecoupées d’intervalles sombres.
Il les montra du doigt à l’officier anglais.
— Sans doute, dit Waernard, c’est là quelque phénomène atmosphérique particulier à ces climats.
— Je ne suis pas de votre avis, capitaine, répondit de Nambuc. Eh ! tenez, chacun de ces groupes de lumières s’éteint régulièrement, au même point, derrière
ce promontoire qu’ils semblent doubler avec une remarquable précision. En voici venir d’autres qui se succèdent dans le même ordre ; je ne crois pas au phénomène que vous dites; mais...
De Nambuc fut interrompu par l’arrivée subite de Bonnard qui pénétra au milieu des officiers , annonçant que Barbe, la femme caraïbe, venait d’apporter à ton mari d’importantes nouvelles.
D’après le récit de Barbe , les Naturels qui ne s’étaient nullement émus, d’abord, de la présence dans l’île, des Français que de Nambuc y avait rencontrés, avaient conçu de sérieuses inquiétudes en apprenant le débarquement simultané desdeux colonies sur deux points différents de Saint-Christophe, fait dont ils avaient eu connaissance immédiatement. Ils y avaient vu un envahissement du pays et une déclaration de guerre.
Aussi, dès le lendemain, ils avaient adressé un appel aux Caraïbes de toutes les îles voisines. Leur plan, au dire de Barbe, était de surprendre les Européens et de les massacrer. La malheureuse femme avait assisté au conseil tenu par les Soyez (chefs), cachée derrière un arbre ; et elle affirmait que les Sauvages avaient pris rendez-vous, partie pour cette nuit même, partie pour le lendemain.
De Nambuc, comme on le voit, avait eu raison de ne point croire à un phénomène climatérique. Les petites lumières qui, pendant une heure entière, continuèrent
de glisser à l’horizon, n’étaient autre chose que le feu des pipes des Caraïbes, ralliant dans leurs pirogues le rendez-vous général assigné par les Boyez de Saint- Christophe. Du rivage, où tous les colons français étaient assemblés en ce moment-là, Barbe leur montrait, en preuve de la grande nouvelle qu’elle apportait, ces groupes de lumière passant au loin comme des fantômes.
Barbe en frissonnait ; et il ne lui semblait pas possible que môme les deux troupes réunies pussent résister à cette avalanche de Caraïbes qui allait fondre sur les malheureux Européens. Le nombre en était si grand, si grand, assurait-elle, que la moitié au moins du monde (c’est-à-dire la moitié de l’ile), en serait couverte. Dans sa terreur, Barbe conseillait aux nouveaux arrivés de se réembarquer au plus vite. Elle redoutait tellement de voir son mari massacré sous le couteau de ses frères, qu’elle demandait, en poussant des cris déchirants, à partir avec lui.
De Nambue et Waernard comprirent, en ce moment, combien l’intérêt devait les rapprocher, et comme, d’ennemis qu’ils étaient, il importait à leur défense commune qu’ils devinssent de fermes alliés. Ils n’eurent besoin d’échanger qu’un seul et rapide regard entre eux pour se convaincre de cette nécessité ; ils signèrent ainsi, on eût pu le dire, un muet traité d’alliance offensive et défensive.
Les deux commandants prirent ensuite la résolution
de se mettre en marche, dès le lendemain, pour surprendre les Caraïbes au milieu de la nuit, en prévenant ainsi leur attaque. Barbe, calmée peu à peu par la confiance que montraient les Européens dans leur courage, dans la supériorité de leurs armes sur celles des Caraïbes, et dans leur adresse dont ils lui donnèrent des preuves qui la frappèrent d’étonnement et la transportèrent d’admiration, Barbe, dis-je, consentit à servir de guide à ses nouveaux amis. Après ce qu’elle avait vu, il lui sembla que la victoire n’était plus douteuse pour les Européens.
L’entreprise hardie conçue par de Nambuc et Waernard, fut vigoureusement conduite à travers des difficultés sans nombre, dans un pays inconnu où chaque arbre pouvait cacher un ennemi, où chaque buisson de broussailles pouvait être un repaire d’hommes. Ils marchèrent dans des herbes plus hautes que leur taille, passèrent les rivières à gué ou sur des roches à moitié noyées dans le lit des torrents.
Les deux détachements d’Anglais et de Français arrivèrent, avant le lever du jour, au camp des Caraïbes, qu’ils surprirent en plein sommeil. Pas un coup de mousquet ne fut tiré; le plus grand silence régna dans les rangs des Européens qui se ruèrent sur leurs ennemis endormis le poignard et le couteau au poing .
Du sommeil à la mort, il n’y eut pas de passage pour la plupart de ces malheureux, dont le sang inonda ce sol, trempé déjà par la rosée de la nuit. Cette terrible
exécution une fois accomplie, les Anglais et les Français s’embusquèrent derrière une forteresse de cadavres et attendirent l’arrivée des autres Caraïbes, dont les embarcations commençaient de se montrer au large.
Les premiers débarqués furent reçus par une vive mousquetade qui jeta le trouble dans leurs rangs ; mais, comme leur nombre était considérable, les fuyards furent ramenés au rivage par une arrière-garde bien serrée, et il s’engagea, alors, unlong et sanglant combat où la victoire demeura indécise un moment.
Cependant, le feu bien nourri des Français et des Anglais triompha de l’obstination des Sauvages, dont les flèches empoisonnées avaient produit de grands ravages parmi les Européens. La mort d’un des chefs Caraïbes jeta, toutàcoup, dudésordre et de l’hésitation dans ces bandes de forcenés; ils parurent lâcher pied.
De Nambuc, en homme de guerre expérimenté, profita de cet avantage : il poussa une charge vigoureuse à la tète d’une quarantaine de ses hommes, et après une mousquetade à bout portant contre un groupe de Caraïbes où la défense était encore la plus énergique, il se jeta l’épée haute, au milieu d’eux, et engagea une lutte corps à corps. Repoussés enfin avec des pertes considérables sur tous les points, les Sauvages se rembarquèrent en toute hâte, et poussèrent au large leurs embarcations.
Il ne fut pas possible aux Européens de les pour-
suivre dans leur fuite; malhabiles à manœuvrer des canots longs et étroits, avec des avirons tout particuliers, ils y renoncèrent après plusieurs tentatives. Ce que voyant, les Caraïbes, maîtres d’un champ de bataille où on ne pouvait les atteindre, lancèrent pour adieu aux Anglais et aux Français, une grêle de flèches; mais ils avaient été, en même temps, saisis d’une si grande terreur, en voyant le nombre de cadavres étendus sur le rivage, qu’ils continuèrent leur fuite, pour disparaître bientôt derrière le promontoire qu’ils avaient doublé la veille.
Après cette victoire qui leur avait révélé la nécessité de se tenir très-intimement attachés l’un à l’autre, de Nambuc et Waernard changèrent leur première résolution de vivre isolément. Ils firent un pacte dans le but de se prêter une mutuelle assistance contre l’ennemi intérieur.
Une année s’écoula, pendant laquelle de Nambuc avait poussé avec une vigueur dont, le premier, il donnait l’exemple, les travaux agricoles de sa petite colonie. Il était parvenu, avec cette poignée d’hommes dévoués, à des résultats que jalousait Waernard.
Dès qu’il vit son œuvre en voie de prospérité, de Nambuc songea à exécuter un plan médité depuis le jour de sa première rencontre avec le capitaine anglais.
Il n’avait pu se dissimuler que, tôt ou tard, l’insuffisance de ses forces autoriserait quelque attaque de
la part de Waernard. II avait donc résolu de retourner en France, d’arriver jusqu’au cardinal de Richelieu, jusqu’au roi s’il le fallait; de rendre compte, à l’un ou à l’autre, de ce qu’il avait fait et d’obtenir tout le nécessaire pour revenir prendre, en face de ses rivaux, une bonne et haute position.
Pour assurer un succès complet à ce plan, de Nambuc avait amassé, à la sueur de son front et par son propre travail, un approvisionnement considérable de petun (ou tabac) , qui se vendait alors fort cher en Europe.
Son dessein était de jeter de la poudre aux yeux, comme on dit vulgairement, de faire bonne mine partout en France, et surtout à Paris; d’étaler grand train, d’éblouir toute la gentilhommerie pauvre, en lui montrant comment un cadet misérable et râpé pouvait s’en revenir de Saint-Christophe, les poches sonnantes.
C’était à quoi il pensait déjà, même avant son départ de Dieppe, lorsqu’il avait reconnu en du Rossey tant de vices qu’il calculait devoir, un jour, tourner à son profit.
Du Rossey était le missionnaire tout trouvé de cette propagande et de ce pipage dans les tripots, dans les cabarets, dans les ruelles suspectes.
De Nambuc ne se montrait pas encore scrupuleux sur le choix de ses recrues. II n’en était pas à s’inquiéter de la qualité; il ne se préoccupait alors que du nombre.
De Nambuc partit donc de Saint-Christophe avec du Rossey sur le brigantin qui les y avait conduits, laissant le commandement de sa petite colonie à du Halde et tout confiant dans la fidèle amitié de Bonnard qui se sépara de son capitaine les larmes aux yeux, et en lui murmurant bien bas à l’oreille :
— Ah ! monsieur de Nambuc, défiez-vous du chevalier !
De son côté Waernard, doué d’une grande expérience des hommes, avait jugé de Nambuc un esprit trop net et trop pratique, un cœur trop ferme, un courage trop résolu pour se laisser jamais intimider.
Waernard pensa que, pour se tenir à la hauteur d’un si redoutable rival, il ne fallait pas se risquer au jeu avec des cartes égales aux siennes ; mais qu’il y allait du succès ou de la honte de son entreprise de pouvoir opposer au jeune aventurier français des ressources vingt ou trente fois supérieures.
Telles qu'elles se trouvaient constituées à ce moment-là, les deux colonies malgré la différence du nombre et des forces apparentes, pesaient du même poids dans la balance, grâce à l’influence de de Nambuc.
Waernard fit comme son rival redouté, il partit pour l’Angleterre en quête de secours nouveaux.
— Je crois bien, avait dit Waernard en mettant le pied sur son navire, que le jour est prochain où Saint- Christophe sera trop petit pour nous porter lui et moi î
Au moment oùle bâtiraentde deNambucleval’ancre : — Qu’aucun de mes amis ne me trahisse, murmurat-il ; que mon courage ne faiblisse point, que le Cardinal daigne m’entendre, que Dieü me protège, et je serai un jour le seul maître de cette île charmante et féconde !
Le plan de de Nambuc réussit en tous points.
« Il vint à Paris en si bel équipage, » raconte le Père du Tertre, « qu’il inspira à tous ceux qu’il entretint « de l’excellence des îles, de la beauté de leur climat, « et de la facilité de s’y enrichir, le désir d’y aller. »
Il fut question partout de l’arrivée, en France, de ce cadet de famille qui avait trouvé pour les gentilshommes pauvres un moyen de se venger de la fortune. De Nambuc cherchait le tapage et l’éclat, non point par vanité, mais par le calcul que nous savons. Il parvint, en effet, à faire si grand bruit, et si à propos surtout, que le cardinal de Richelieu le manda auprès de lui pour s’assurer, par la bouche môme du jeune gentilhomme, de tout ce qu’on racontait sur son compte.
Le Cardinal s’attendait à voir paraître devant lui un aventurier dans l’acception rigoureuse du mot, une sorte de fou et d’extravagant, un de ces coureurs de fortune h qui la fortune sourit par caprice. Son Émi-
nence fut charmée d’abord par l’air grave, l’attitude digne, la physionomie calme et sereine de de Nambuc. Elle fut bien plus surprise encore quand, au lieu d’un batailleur, d’un fanfaron enrichi par le hasard, d’un discoureur vulgaire, Elle trouva dans ce revenant du Nouveau-Monde, un esprit solide, modeste, mais convaincu, un politique de forte trempe, un de ces hommes enfin chez qui les idées se tiennent par un enchaînement logique que l’enthousiasme et le succès ne font point dévier du but entrevu.
Richelieu, bien disposé tout d’abord en faveur de de Nambuc, écouta avec une curieuse attention le récit que lui fit le jeune capitaine de l’ardent désir qu’il avait éprouvé de prendre la mer, de ses rêves d’ambition, de ses combats contre les Espagnols et contre les Caraïbes, de sa lutte latente contre Waernard, de ses craintes à l’endroit des projets du chef de la colonie anglaise. *
Le Cardinal, dont l’âme s’enflammait de plus en plus, se fit expliquer longuement et en détail tous les plans que de Nambuc se proposait de réalise^ dp a gfj 'avenir. Ces plans, présentés par le ycune aven.ui o* m un langage élevé, clair, avec ce chaleureux entraînement de l’homme convaincu, séduisirent Son Éminence. Elle y trouva l’occasion d’accomplir un des actes les plus compétents au titre de Grand-Maître, Chef et Surintendant général de la Navigation et du Commerce, qui lui avait été donné peu de temps auparavant (162G).
Le cardinal promit à de Nambuc d’entretenir le roi <le celte grave affaire.
Cependant Richelieu, au moment où de Nambuc allait se retirer, lui tendit un piège, et voulut prendre ainsi la mesure définitive de la foi du jeune gentilhomme en son œuvre, en lui offrant un emploi dans l’État, comme récompense de ses services.
De Nambuc repoussa si loin une pareille ouverture et persista si énergiquement dans la réalisation de ses grands projets, qu’il ne resta plus à Richelieu le moindre doute sur l’exactitude des récits du capitaine. Après que de Nambuc fut sorti, Son Éminence réfléchit longuement aux horizons nouveaux que la hardiesse et l’ambition de cet aventurier ouvraient à sa politique.
Malheureusement l’idée d’établir des colonies en Amérique avait plus préoccupé le Cardinal au point de vue politique qu’au point de vue commercial et maritime. Ce qu’il avait saisi surtout, avec le plus de vivacité, c’est qu’il s’offrait là une occasion providentielle do,quétre,la France en rivalité ouverte avec l’Espagne sùi-MiT* point du globe où la puissance de cette dernière avait considérablement grandi. Il s’agissait moins, pour lui, d’élargir la France que de rapetisser l’Espagne.
Quoi qu’il en soit, Richelieu résolut de former, tout d’abord, une compagnie qui ferait les premiers fonds nécessaires pour l’embarquement d’hommes, de vivres
el de munitions. Son Éminence communiqua ce projet à quelques-uns de ses intimes et à des gens bien placés en finances; et le 31 octobre 1626 fut passé l’acte d’association qui constitua la Compagnie de Saint-Christophe, au capital de quarante-cinq mille livres, sans qu’aucun associé fût engagé pour plus, «sauf sa bonne volonté, » laquelle ne s’y laissa plus prendre, soit dit en passant.
Ni le côté commercial de l’affaire, ni les calculs politiques du Cardinal, ni le terme des rêves ambitieux et des espérances de deNambucne figurèrent dans l’acte de société, qui se basa tout entier sur le seul mobile avouable en ce temps et par de tels associés, à savoir : « que la compagnie ne prétendait qu’à convertir les sauvages à la religion catholique. » Qu’importait à de Narr.buc l’hypocrisie de ses patrons ! Ce qu’il demandait, ce qu’il voulait, c’étaient des secours pour continuer son œuvre ; et il croyait les tenir.
La somme de quarante-cinq mille livres ci-dessus stipulée, fut consacrée à l’achat de deux navires, en outre du vaisseau la Victoire, que la compagnie avait acquis à part et au prix de quatre-vingt mille livres.
Dans la commission qui fut délivrée à de Nambuc et à du Rossey, le même jour que fut établi l’acte d’association, c’est-à-dire le 31 octobre 1626, les deux aventuriers n’étaient considérés que comme les représentants de la compagnie, moyennant un prélèvement du « dixième sur tous les produits des îles dont ils pren-
draient possession du 11 e au 18* degré delà ligne équinoxiale. »
Tous pouvoirs militaires et civils étaient donnés à ces deux capitaines de marine << pour entretenir équipés tel nombre de navires qu’ils jugeraient nécessaires pour se défendre, et au besoin attaquer et faire la guerre. »
Du Rossey, dans la sphère où il avait agi, n’avait pas moins réussi que de Nambuc à éveiller l’attention et surtout la cupidité. Du Rossey avait mené ce qu’on peut appeler joyeuse vie. Les tripots et les mauvais lieux, théâtres de ses exploits, en étaient émerveillés ; aussi le chevalier, qui avait nombreuse clientèle d’affamés attachés à ses talons, fit-il une assez bonne râtle de bandits de son espèce, le jour où il jeta le filet de l’embauchage dans cette tourbe de gens endettés, déguenillés, débauchés, vauriens d’en haut, vauriens d’en bas, et dont la seule vue donna à de Nambuc une sorte de frisson. Les espérances qu’il avait fondées sur son entrevue avec le Cardinal avaient rendu le jeune capitaine plus difficile qu’avant son départ de Saint- Christophe, sur le choix de ses nouveaux compagnons.
— Mon cher ami, dit-il à du Rossey, je crains bien que ce tas de misérables ne vous aient coûté plus d’argent qu’ils n’en gagneront jamais.
— C’est possible ; mais cela tient si peu à la vie, que nous en ferons, au besoin, une bonne avant-garde;
ce seront d’excellentes murailles à opposer aux flèches des Caraïbes.
— Ils espèrent trop, pensa deNambuc, pour n’ôtre pas un jour des traîtres ! puis se retournant vers deux jeunes gentilshommes (on eût dit des enfants) qui l’accompagnaient, de Nambuc les prit par la main, et, les présentant à du Rossey :
— Voici, ajouta-t-il, deux officiers qui valent mieux que toute votre bande, MM. du Parquet, mes parents.
Du Rossey rendit, d’assez mauvaise grâce, le salut que lui adressèrent les deux gentilshommes et les toisa avec humeur et défiance. De leur côté, MM. du Parquet ressentirent une vive antipathie pour ce compagnon de deNambuc. Leurs regards traduisirent leur pensée.
Ces deux jeunes gens, appelés à se signaler l’un et l’autre de façon différente, dans les débuts de la colonisation française aux Antilles, étaient des officiers d’une bravoure chevaleresque. Ils avaient conçu pour de Nambuc une respectueuse admiration, et avaient recherché comme un honneur très-grand de s’attacher à la fortune de ce vaillant capitaine, qui avait fait passer dans leur âme l’enthousiasme qui enflammait la sienne. Nous les verrons à l’œuvre.
De Nambuc et du Rossey avaient réuni environ six cents hommes, qu’ils embarquèrent sur les trois bâtiments qui composaient leur flotte, la Catholique , la Cai'd inale et la Victoire. La Catholique , sous les ordres de
de Nambuc, partit du Havre, et duRossey, avec les deux autres, fit voile du Port-Louis, en Bretagne.
La petite flottille quitta les rivages de la France le même jour (24 février 1627).
— Voulez-vous, avait demandé du Rossey à de Nambuc, me confier vos deux jeunes parents à bord du bâtiment que je dois monter moi-même ?
De Nambuc qui avait surpris l’éclair de haine échappé des yeux de du Itossey à la vue de MM. du Parquet, et le dégoût que ceux-ci avaient montré pour du Rossey, répondit sèchement :
— MM. du Parquet ne doivent point me quitter. Leur place est à côté de moi.
— C’est fâcheux ! murmura du Rossey en se retirant; je ne sais pourquoi la poitrine de ces deux enfants-là provoque la pointe de mon épée ; et les longues traversées sont fécondes en bonnes occasions. Mais nous nous retrouverons là-bas.
Jusqu’à présent, touta souri, tout a réussi à de Nambuc, depuis la providentielle intervention du cabaretier Bonnard, dans la réalisation de son premier rêve, jusqu’à la protection de Son Éminence le cardinal de Richelieu, pour favoriser ses plans d’un si gigantesque avenir. Il a monté, de succès en succès, de l’humble admiration d’un homme obscur et dévoué à l’enthousiasme du plus puissant ministre.
De Nambuc, fier de cette victoire de sa volonté sur des obstacles qui semblaient impossibles à abaisser, du
haut du pont de son navire, en contemplant blanchissant à l’horizon les voiles des deux autres vaisseaux, laissait errer sa pensée à travers des rêves où grandissait son cœur. De Nambuc n’était pas homme à se complaire et à s’arrêter dans un succès qu’il ne considérait que comme un premier pas en avant ; il comprenait à combien d'efforts il était engagé envers l’avenir. Des difficultés sans nombre se dressaient devant lui, il les entrevoyait; mais sa joie était de se sentir à peu près assez fort pour tenir tête à Waernard.
N’est-ce pas l’histoire de tous les hommes que la chute se trouve à côté du triomphe, les déceptions amères à côté des plus brillantes illusions ? Ainsi pour de Nambuc. L’échafaudage de ses espérances s’écroula au lendemain du jour où la destinée paraissait si bien lui sourire.
A son arrivée à Saint-Christophe, commença pour de Nambuc une série de revers où son cœur affligé, mais non découragé, devait se retremper pour se produire dans toute sa grandeur. C’est le propre des hommes d’un tel caractère et d’une telle énergie, de ne point succomber comme le vulgaire et de mourir à l’œuvre plutôt que de céder.
Voici ce qui était arrivé :
Peu de temps après le départ de de Nambuc, de Saint- Christophe, un relâchement’déplorable s’était introduit dans la conduite et dans le travail de la petite colonie.
A toutes les époques, — en ce temps-là comme au-
jourd’hui encore, — les Français émigrants se sont toujours bercés de cette fatale illusion : qu’il suffit de quitter leur pays et de poser le pied sur un sol étranger pour que la fortune leur sorte de dessous terre ou leur tombe des nues. L’ardeur des premiers moments se calme bien vite chez eux. Dès que le succès a répondu aux efforts de quelques heures de travail, ils se croisent volontiers les bras, s’en rapportant à l’intervention du ciel pour leur continuer cette bonne aubaine.
Il en avait été de même à Saint-Christophe. Les colons, sous l’énergique impulsion de deNambuc, avaient fait un vigoureux effort dont les premiers résultats avaient été des plus heureux. D’ordinaire, c’est là une raison pour redoubler d’activité.
Les colons y virent, au contraire, un argument péremptoire pour ne plus rien faire. Ils laissèrent donc leurs terres à l’abandon, et la misère les envahit bientôt.
De Nambuc avait placé le gouvernement de la colonie entre de bonnes mains cependant. Du Pont et du Halde, dont il avait éprouvé la valeur et les capacités, avaient été chargés de continuer son commandement. Mais, à vrai dire, les colons n’avaient pas en ces deux gentilshommes la confiance que leur inspirait de Nambuc qu’ils redoutaient, en l’aimant beaucoup.
De Nambuc trouva donc la colonie en plein désarroi. Mais ce n’était pas tout encore. L'armement des navires de la compagnie, confié à des commis infidèles ou in-
capables, avait été si mal ordonné, que de Nambuc s’aperçut bientôt du mauvais état des approvisionnements, du choix pitoyable et de l’exiguité des objets de première nécessité. Le pain manqua, dans les derniers jours d’une traversée qui fut extrêmement longue; car la flottille, partie, comme je l’ai dit, le 24 février, ne mouilla à Saint-Christophe que le 8 de mai. Les passagers, réduits à boire de l’eau de mer, succombèrent à des maladies violentes. Près de la moitié des hommes périt, et le reste arriva affamé, malade, sans force et sans courage.
Étrange et curieux travers de cet esprit français que je signalais tout à l’heure ! Tandis que les nouveaux venus avaient quitté la France avec l’espoir de faire fortune dans le Nouveau-Monde, auprès et avec l’appui de leurs prédécesseurs, il se trouva que ceux-ci, au contraire, par suite de la situation déplorable qu’ils s’étaient faite, attendaient avec anxiété les secours que, dans des calculs insensés, leurs compatriotes devaient apporter.
Aussi, le spectacle de la misère, de la détresse, des maladies des nouveaux débarqués jeta-t-il la consternation dans la colonie, en doublant l’abattement auquel succombaient déjà tous les cœurs.
De Nambuc ne se laissa.point aller au désespoir et au découragement. Il gémit en silence de ce lâche abandon des colons, et lança un furieux anathème contre la compagnie. Elle eût voulu lui tendre un piège
et le perdre, qu’elle ne s’y fût pas prise autrement ni mieux. Sa rage s’augmenta surtout de voir revenir son rival Wacrnard, àla tête d’hommes forts, bien portants, munis de tout ce qui leur était nécessaire pour attendre la récolte de leurs premiers travaux.
Wacrnard avait rencontré en Angleterre de généreux secours. Comme de Nambuc, il avait formé une compagnie. Mais cette compagnie, sous la direction de lord Karlay, s’était constituée sur des bases considérables, s’élevant à la hauteur de l’œuvre que Waernard lui avait proposé d’accomplir; et, de plus, des engagements qui furent scrupuleusement tenus en leur temps, avaient été pris pour l’avenir.
La comparaison à établir entre les deux compagnies anglaise et française nous fournira, bientôt, l’occasion de démontrer combien le grand cœur de de Nambuc eut à rabattre de l’espoir qu’il avait fondé sur ses protecteurs, si insouciants et si exigeants tout à la fois.
De Nambuc ne s’occupa pas moins de reconstituer le gouvernement de la colonie. Il donna le commandement d’une partie de l’île à du Rossey, et s’établit dans l’autre. Il essaya de raviver l’ardeur de ses compagnons; mais le désespoir et la mort qui avaient moissonné les trois quarts au moins des derniers arrivés furent plus forts que lui. Pendant ce temps les Anglais voyaient leur colonie, grâce aux libéralités de la compagnie, prospérer et progresser. Les arrivages de navires se succédaient ; les échanges avec la métropole,
Üigiti2edby (
régulièrement établis, développaient le commerce et l’agriculture, et jetaient l’abondance parmi les colons.
Ce que de Nambuc souffrait est indicible, et ne se peut comprendre que par ces cœurs ardents et enthousiastes qui voient s’écrouler, pierre à pierre, l’édifice des rêves de leur vie entière. Supposez un artiste, par exemple, à qui on aurait lié les pieds et les mains et devant qui un sauvage déchirerait, lambeau par lambeau, un tableau gigantesque, son chef-d’œuvre, le tremplin de sa gloire !
Dans la situation précaire où il se trouvait, de Nambuc comprit que tout d’abord il devait se fortifier contre la colonie anglaise, devenant de jour en jour trop puissante pour ne pas tenter, tôt ou tard, quelque envahissement ou quelque empiétement. Nonobstant la répugnance qu’y montra Waernard, il avait obtenu de lui l’échange d’un traité solennellement juré sur l’Évangile.
Ce traité, qui délimitait la part de possession de chacun dans l’ile de Saint-Christophe, avait été signé sous le grand figuier le 13 mai 1627, c’est-à-dire cinq jours après Je retour de de Nambuc qui avait jugé que c’était là l’acte le plus urgent et le plus prudent à accomplir. Il y avait prévu les cas d’attaque extérieure de la part des Espagnols et de course contre les Caraïbes, en stipulant que les deux commandants devaient fournir, chacun selon ses moyens, son contingent d’hommes et d’armes dans l’intérêt de la défense commune.
Il était réservé à de Nambuc de souffrir la plus poignante des douleurs, 'c’est-à-dire de se voir trahir dans la détresse.
Vivement préoccupé de l’avenir, il jugea utile de faire connaître à la compagnie le mauvais état de ses affaires. Nul n’était plus capable que lui-même, à coup sûr, de plaider cette cause où étaient engagés l’humanité en même temps que l’honneur national ; mais, instruit par la leçon du passé, il n’osa pas abandonner la colonie, languissante comme elle l’était. Il l’avait laissée une première fois prospère et courageuse pour la retrouver pauvre et avilie ; en quel état se représenterait-elle à lui s’il s’éloignait en un pareil moment?
Il jeta les yeux sur du Rossey et résolut de l’envoyer en France auprès du Cardinal. Du Rossey était spirituel, intelligent, habile; il était homme à gagner le procès contre la lésinerie de la compagnie. De Nambuc chargea de tabac un des navires qu’il avait à sa disposition, et expédia du Rossey en France.
Celui-ci vendit à très-bon prix le chargement de son navire ; mais, oubliant la détresse de ses malheureux compagnons, sans pitié pour les grandes et nobles douleurs de de Nambuc qu’il connaissait, mais qu’il était insensible à comprendre, il gaspilla l’argent en débauches. Bientôt à bout de ressources, il partit avec un de ses amis, le commandeur de Razelly, pour une expédition d’où il ne revint que plusieurs mois après.
Le cardinal de Richelieu le fit arrêter; mais, par
l’influence de Razelly, il obtint sa grâce, et fut renvoyé à Saint-Christophe avec un misérable secours de 150 hommes. Cette seconde expédition fut digne en tous points de la première. Des 150 hommes confiés à du Rossey, à peine la moitié arriva à Saint-Christophe, et dans un état si pitoyable, que de Nambuc ne put se défendre, dit un de ses contemporains, « de laisser couler d’abondantes larmes en voyant débarquer ces malheureux, de véritables spectres. »
Comment de Nambuc ne se débarrassa-t-il pas alors de son funeste ami? c’est ce qui est incompréhensible. On ne peut s’expliquer son indulgence que par le respect qu’il montra évidemment pour les décisions du Cardinal. Son Éminence avait pardonné, avait-il le droit d’étre plus sévère qu’Elle?
Mais du Rossey n'en avait pas fini avec la trahison.
Comme contraste à ce misérable et dérisoire secours, les Anglais avaient reçu, presque en même temps, des renforts nouveaux. Si bien que le capitaine Waernard, pendant que les Français se débattaient contre la misère, se trouva bientôt trop resserré dans sa part d’île, et envoya un nombreux détachement de colons former un établissement à l’ile de Nièves (Nevis), voisine de Saint-Christophe.
Cet accroissement de la population anglaise présageait à de Nambuc quelque prochain conflit, annoncé déjà par des querelles isolées entre les colons des
deux nations, et par le ton de plus en plus arrogant de Waernard.
Un jour, enfin, la crise prévue éclata.
Les Anglais, entrés à main armée sur le territoire français, avaient tenté de s’emparer de nos terres.
Celte attaque fut vigoureusement repoussée à coups de mousquet.
De Nambuc indigné fit appeler Waernard sous le grand figuier, terrain neutre et spécialement affecté à vider, par la diplomatie, toutes les difficultés qui ne pouvaient manquer de surgir dans ce commandement partagé d’une île inégalement prospère. De Nambuc reprocha en termes hautains au capitaine anglais son manque de foi, et invoqua le traité récemment juré sur l’Évangile.
La discussion devint si vive, que Waernard, sentant le rouge de la colère lui monter au visage, s’écria:
— Monsieur, mon épée ne tient plus dans son fourreau.
De Nambuc, dégainant aussitôt, lui répondit froidement:
— Mon épée à moi n’a pas môme de fourreau, Monsieur... vous voyez...
Les deux commandants allaient croiser le fer; mais les officiers présents les ayant séparés, la querelle
s’apaisa. Non-seulement de Nambuc obtint la remise immédiate des terres envahies et des garanties nouvelles pour l’avenir, mais, allant planter son épée à cinquante pas sur le territoire anglais :
— Je veux de plus, dit-il, tout ceci.
Et, bon gré mal gré, il fallut que Waernard cédât ce que demandait son impitoyable adversaire, qui eût été bien embarrassé, hélas ! d’empêcher l’herbe de pousser sur ce morceau de terre qu’il venait de conquérir.
De Nambuc, ne recevant aucun secours, aucune dépêche même de la compagnie, fut bien obligé de se rendre de nouveau en France, au risque de ce qui l’attendait à son retour. Force lui fut, en vertu de la commission dont du Rossey était porteur, de lui confier le gouvernement supérieur de la colonie; mais il eut soin de laisser de bonnes instructions secrètes à du Pont, à du Halde, aux deux du Parquet, et tout particulièrement à Bonnard.
Cette fois la Providence protégea la colonie après le départ de son chef. L’arrivée d’un navire de Flessingue ranima un peu la mollesse des colons. Ce navire leur apporta des approvisionnements en abondance, accepta en paiement un à-compte en tabac, et s’engagea à revenir, six mois plus tard, chercher son solde en apportant une nouvelle cargaison. Traiter avec un navire étranger, c’était violer les conventions de l’acte passé avec la Compagnie, lequel stipulait que
le commerce se ferait exclusivement avec les bâtiments français.
Mais de quel droit celle-ci, en bonne conscience, pouvait-elle réclamer l’exécution d’un traité sans réciprocité? Cependant, à quelque temps de là arriva un flibot expédié par elle, età bord duquel se trouvaient une centaine d’hommes. Mais une fatalité incroyable pesait sur toutes les expéditions de la compagnie; comme les deux premières fois, moitié de cès hommes avait péri en route ; le reste était dans un si misérable état qu’un grand nombre ne put se rendre du rivage aux cases bâties à peine à trois ou quatre cents pas de là. Ils furent obligés de rester couchés sur le bord de la mer, «où ils furent mangés, pendant la nuit, raconte le Père du Tertre, par des crabes descendus des montagnes en quantité prodigieuse (1). »
Les colons avaient été un peu ranimés par l’abondance et le renouvellement des vivres apportés par le navire hollandais ; la perspective d’une dette à payer, avec l’espoir d’une visite prochaine du môme navire, leur rendit un peu d’ardeur au travail. Ils se remirent à la culture, bâtirent de nouvelles cases et se défendirent le mieux qu’ils purent contre les usurpations des Anglais à qui le départ de de Nambuc avait rendu toute leur arrogance.
(I) La voracité de ce crustacé, aux Antilles, est assez connue, et leur nombre, aux époques de pluie, est en effet si considérable dans le voisinage de la mer, qu’on peut ne rien voir d’exagéré dans le fait raconté par le Révérend Père.
De Nambuc, à son arrivée en France, avait eu facilement accès auprès du Cardinal. Il lui dépeignit en termes chaleureux l’état des colons et les insultes auxquelles leur faiblesse exposait les Français. Il lit vibrer dans l’âme du ministre la fibre nationale, et finalement obtint de lui un nouveau renfort de trois cents hommes d’abord, puis le secours plus efficace d’une escadre de guerre de neuf navires, laquelle avait mission en môme temps de protéger la colonie contre une flotte espagnole, que des avis secrets avaient signalée au Cardinal comme devant, avant de se rendre au Brésil, attaquer Saint-Christophe et en chasser Français et Anglais.
De Nambuc n’en demanda pas davantage. Cette fois il ne songea plus à étaler grand équipage à Paris. D’autres soucis le préoccupaient. Il ne perdit pas de temps et repartit, l’espérance dans l’âme, sur, un des vaisseaux de l’escadre dont le commandement avait été confié à de Cussac, marin très-distingué et homme de grande résolution.
Les colons français, en voyant apparaître ( vers la fin d’août 1629) l’escadre française, poussèrent des cris de joie. A peine les vaisseaux furent-ils mouillés, que de Nambuc se rendit à terre et se fit rendre compte des méfaits dont les Anglais s’étaient rendus coupables en son absence. Il retourna auprès de Cussac; et celui-ci, jugeant qu’il fallait agir avec éner-
gie, envoya immédiatement sommer Waernard d’avoir à rendre toutes les terres usurpées.
Waernard, blessé d’étre obligé d’obéir à une menace, fit demander à Cussac trois jours pour délibérer.
— Allez dire à M. le capitaine Waernard, répondit Cussac à l’officier anglais porteur de la proposition, que je lui accordejuste un quart d’heure de réflexion, et pas une minute de plus.
Cussac tint parole; il l’expiration juste du quart d’heure, il leva l’ancre, arbora son pavillon de combat, et commença l’attaque contre les bâtiments anglais, au nombre de douze dans la rade. Après un combat acharné de quatre heures, et auquel de Nambuc prit sa vaillante part, trois des navires anglais furent capturés, trois autres, fortement avariés allèrent se jeter h la côte, et le reste prit la fuite.
Waernard souscrivit alors à toutes les conditions qu’onlui imposa et s’exécuta immédiatement. Prévenu du danger que la colonie courait du côté des Espagnols, il se trouva encore heureux de pouvoir attendre un efficace secours de la part de cette môme flotte qui venait de le maltraiter si fort.
Après quelqup^s semaines d’attente, ne voyant pas venir l’escadre espagnole contre laquelle il avait mission de combattre, et, fatigué de son inaction, Cussac leva l’ancre, permit à ses capitaines «de courir le bon bord », comme on disait alors, et lui-méme alla cher-
cher fortune dans le golfe du Mexique où il y avait de belles prises à faire.
Ce fut la faute de Cussac, et le malheur de de Nambuc. En effet, quelques jours à peine après le départ de l’escadre française, la flotte espagnole commandée par l’amiral don Frédéric de Tolède, apparut en vue de Saint-Christophe par le côté de l’ile placée sous le gouvernement de du Rossey. Mais tout d’abord, en passant àNièves, elle avait démantelé la petite colonie de Waernard, et capturé quatre bâtiments anglais.
Don Frédéric de Tolède salua la forteresse de du Rossey de trois volées de canon. Du Rossey, au lieu de riposter, à l’étonnement de tous, demeura impassible, ne donna aucun ordre, en présence même d’une embarcation de la flotte qui se dirigeait vers la terre, chargée d’une compagnie de débarquement’.
Le cri : « Aux armes ! » retentit dans la forteresse française sans que du Rossey parût s’inquiéter de la gravité de la situation.
Vainement quelques officiers osèrent le presser d’agir enfin; il fut inflexible.
— C’estj donc une trahison, s’écria alors le plus jeune des frères du Parquet; et s’avançant vers du Rossey : — Que signifie votre silence, Monsieur?
— Je suis le maître ici, répondit du Rossey, et je ne dois compte de ma conduite à personne.
— Est-ce une tactique de votre part? reprit du Par-
quet; alors, expliquez-vous; nos hommes murmurent déjà, et bientôt notre voix sera méconnue.
— C’est, de ma part, ce qu’il me convient, répliqua du Rossey.
— Alors, si vous n’étes un traître, vous êtes un lâche ! s’écria le jeune officier. Le temps presse. Voyez, la première embarcation ennemie touche déjà terre; une seconde la suit. Une minute de retard, et nous sommes perdus!...
Du Rossey, pâle de colère et d’émotion, ordonna impérieusement à du Parquet de lui rendre son épée.
— Avant que de te la rendre, répliqua celui-ci, je m’en servirai d’abord pour le souffleter, et ensuite pour combattre l’ennemi que tu n’oses attaquer !
Ce disant, du Parquet s’élança à la tête d’une centaine d’hommes qui le suivirent, et courut au rivage. 11 était déjà trop tard ! Les Espagnols avaient débarqué plus de trois cents hommes. De Nambuc et Waernard, n’ayant pas été avertis, n’envoyèrent pas de secours. Du Parquet n’avait sous scs ordres qu’une poignée d’intrépides soldats qui se jetèrent avec lui dans la mêlée.
Après avoir déchargé son mousquet, il s’en servit comme d’une massue, et assomma tous les Espagnols qui se trouvèrent à sa portée. La lutte était trop inégale; de la petite troupe de du Parquet, il ne resta bientôt plus que des cadavres jonchant le sol. Le valeureux officier se trouva seul au milieu des Espagnols.
Il mit l’épée à la main, et courut droit à l’officier qui commandait le débarquement et qui était un capitaine italien. Un duel acharné commença entre eux. Du Parquet frappa son adversaire en pleine poitrine; mais en même temps il tomba lui-même. Ce n’était pas le courage qui lui manquait, mais ses forces le trahissaient. Épuisé par la perte de son généreux sang, qui coulait par dix-huit blessures, il s’affaissa et resta prisonnier entre les mains de ses ennemis.
Transporté à bord de la flotte, il vécut encore pendant plusieurs jours. Don Frédéric de Tolède, touché de tant de courage, traita son vaillant prisonnier en ami. Au moment où du Parquet expira, don Frédéric ne put se défendre de verser des larmes, et ordonna qu’on rendît les honneurs militaires à un si brave soldat.
Du Rcssejr, pendant ce combat homérique, n’avait point bougé de sa forteresse; et au moment où il vit la débandade de ses troupes, il poussa le cri de : « Sauve qui peut ! » et prit la fuite en entraînant ses soldats.
En chemin, il rencontra de Nambuc arrivant avec des renforts tardifs. La panique gagna également ces derniers, qui tournèrent le talon. Dans ce moment critique , de Nambuc déploya autant de courage et d’éloquence pour relever le moral de ses soldats qu’en avait montré du Parquet dans son combat impossible ; le désespoir et la rage dans le cœur, il voulut aller seul braver les Espagnols, comptant sur l’influence
d’un si bel exemple. C’était courir à une mort certaine et inutile. Ses plus dévoués amis lui barrèrent le passage, et le rejetèrent dans ce courant humain qu’il avait tenté de remonter.
Un coup bien autrement cruel l’attendait au terme de cette fuite.
Du Rossey avait tellement frappé de stupeur les colons ; il avait si bien préparé son odieux plan, grassementpayé par Waernard, qu’en arrivantà la Capesterre, sa résidence, de Nambuc entendit un seul cri sortir de toutes ces bouches, pâles de peur, et ce cri était : qu’il fallait abondonner l’île, s’embarquer immédiatement sur les navires en rade, retourner en France ou aller fonder quelque autre établissement où l’on serait moins exposé aux attaques des Anglais et des Espagnols, où l’on aurait sous les yeux le spectacle douloureux de moins de tombes.
De Nambuc, indigné, répondit par un refus formel. Son épée d’une main, un mousquet de l’autre, il courut au rivage, tourna le dos à la mer, et là, faisant face à ce petit peuple révolté, il jura que personne ne sortirait de l’tle avant qu’on l’eût massacré, et qu’il était résolu à défendre chèrement sa vie. Ses braves et véritables amis, du Pont, du Halde, l’autre du Parquet, Bonnard, vinrent se placer à ses côtés, l’épée à la main, décidés à mourir avec lui.
L’énergique altitude de de Nambuc, le souvenir de ses bienfaits, de ses efforts désintéressés, l’ascendant qu’il
exerçait sur les colons, impo sèrent à ceux-ci et changèrent môme le cours des idées de cette foule tout h l’heure furieuse et épouvantée. Il avait si bien reconquis tout à coup son pouvoir, que sur une entraînante allocution, il avait décidé ses soldats à retourner sur le champ de bataille, lorsqu’un envoyé de Waernard vint annoncer à de Nambuc que l’amiral espagnol avait aussitôt levé l’ancre pour se rendre au Brésil, en laissant l’ordre aux colons d’avoir à déguerpir de l’ile dans le délai de trois mois.
Cette nouvelle avait achevé de rétablir l’ordre et le calme. De Nambuc, instruit de la conduite de du Rossey, le fit chercher pour lui demander des explications. Mais il avait disparu. Du Rossey ne s’était dérobé à la vue de de Nambuc que pour compléter son plan de trahison. C’était à quoi il s’était engagé envers Waernard, qui ne pouvant avoir raison ouvertement de son redoutable adversaire, se servait du lâche instrument qu’il avait sous la main.
Du Rossey ne revint que le soir, allant de case en case, attiser de nouveau la peur éteinte sous le souffle puissant de de Nambuc.
— Dans trois mois ce sera à recommencer, disait-il, les Espagnols reviendront, et comment leur résister? Le plus simple et le plus court est donc de quitter Saint-Christophe au plus vite.
Sur des gens découragés et frappés d’épouvante, les mauvais conseils ont facilement prise. Du Rossey
réussit au delà môme de ses désirs. Au réveil, le lendemain, les colons qui avaient passé la nuit à faire tous leurs préparatifs de départ, déclarèrent qu’ils voulaient s’embarquer. De Nambuc leur résista comme la veille et essaya de les ramener. Cette fois, sa parole fut méconnue ; on l’insulta, et le mot d’assassinat fut prononcé. Un colon, nommé Beauford (1), osa môme lever la main sur lui ; mais il reçut en plein visage un soufflet de l’épée du jeune du Parquet.
De Nambuc était homme à ne reculer devant rien ; ni menaces, ni injures ne pouvaient l’intimider.
Un moment môme il étouffa la sédition, mais elle reprit bientôt le dessus.
Du Halde, du Pont, du Parquet, et Bonnard se réunirent en conseil. Reconnaissant l’imminence du danger, l’impossibilité de prévenir quelque crime prochain, ils résolurent, pour sauver leur chef, de l’entraîner malgré lui à s’embarquer. C’est ce qu’ils firent dans l’après-midi. Les deux navires qui se trouvaient en rade, commandés, l’un par du Rossey, l’autre par de Nambuc embarquèrent toute la colonie, composée de 400 individus, et mirent le cap sur Antigue, que les mutins avaient désigné comme point de retraite.
Les larmes qui voilaient ses yeux empêchèrent de Nambuc de voir fuir derrière lui ce rivage où il avait rôvé de si grandes destinées.
(1) Nous retrouverons plus tard ce Beauford.
Mais le ciel s’était chargé de le venger. Dès le soir, une horrible tempête éclata, suivie d’une série de gros temps et de vents contraires ; si bien qu’après trois semaines d’une navigation un peu à l’aventure, après avoir souffert toutes les tortures de la faim et de la soif, les deux navires abordèrent à Pile Saint-Martin, qui n’est éloignée que de huit lieues environ de Saint- Christophe.
Cette dure épreuve avait, comme on le pense bien, donné à réfléchir à ces fous et à ces ingrats. Ceux qui se trouvaient sur le bâtiment de de Natnbuc le retrouvèrent ce qu’il avait toujours été, homme de cœur, de courage, de dévouement.
Quant aux malheureux qui avaient eu du Eossey pour capitaine, ils expièrent durement leur coup de tête, et peu s’en fallut que ce traître ne payât de sa vie le crime dans lequel il les avait entraînés.
Débarqués à Saint-Martin, les colons trouvèrent l’île dénuée de toutes ressources ; pas même une goutte d’eau fraîche pour étancher leur soif !
Étendus, à moitié morts de maladie et de fatigues sur ce rivage inhospitalier, ils demandaient à retourner à Saint-Christophe.
YII
La nuit venue, du Rossey qui avait débauché quelques officiers et une trentaine de colons, leva l’ancre ;
et après être allé se ravitailler à Saint-Christophe où il toucha le prix de sa trahison, il cingla vers la France.
Richelieu avait pu lui pardonner une première infamie; mais cette fois il le fit arrêter et jeter à la Bastille où du Rossey mourut peu de temps après.
Pendant que du Rossey s’enfuyait de Saint-Martin, de Nambuc toujours préoccupé du sort de ses com- 'pagnons, dont il répondait devant Dieu et devant sa conscience, avait profité de l’obscurité de la nuit pour s’enfoncer dans un bois dont l’épaisse voûte commençait à quelques centaines de pas du rivage.
Après avoir un moment pleuré sur l’écroulement de ses beaux et grands projets, qui évidemment n’étaient pas une folie, puisque les Anglais les avaient réalisés à côté de lui, il pria Dieu de lui 1 donner la force de sortir de celte épreuve et de continuer l’œuvre pénible qu’il avait entreprise.
II explora la forêt pendant toute la nuit, cherchant sous l’épaisse couche séculaire de feuilles qui jonchaient le sol, la trace d’un ruisseau ou d’une source, goûtant à tous les fruits, à toutes les racines que ses mains pouvaient rencontrer, écoutant dans ce grand silence d’une nature vierge encore, s’il n’entendait pas le chant de quelque oiseau, le cri de quelque animal.
Tout à coup il lui sembla, qu’en un coin du bois, les feuilles étaient humides sous ses pieds. Mais au milieu de l’obscurité, il ne pouvait rien préciser sur cette découverte. Il s’assit alors où il était, et attendit
que le jour vînt éclairer ces mystérieuses ténèbres.
Au premier rayon de lumière qui pénétra sous cette voûte colossale, de Nambuc reconnut qu’il était à l’entrée d’un champ de bananiers dont les feuilles, larges comme des tentes, formaient au-dessus de sa tête une toiture immense. Puis il observa que ces larges feuilles, un peu relevées sur les bords et concaves, laissaient filtrer à travers leurs fines fissures à peine perceptibles, des gouttelettes d’eau. Il s’approcha, tendit la main, y reçut quelques gouttes de cette eau, qu’il goûta... O bonheur ! ô joie inexprimable ! toutes ces feuilles de bananiers, dont les cimes d’ailleurs étaient chargées de fruits avaient fait l’office d’autant de réservoirs qui avaient recueilli les abondantes pluies des jours précédents. •
De Nambuc, avant de songer même à désaltérer sa soif et à apaiser sa faim, regagna en courant le rivage où se passaient, alors, d’étranges scènes de désespoir et de malédictions.
A leur réveil, les malheureux colons avaient vu que de leurs deux navires il n’en restait plus qu’un sur la rade. Ils apprirent le départ de du Rossey et de quelques-uns des leurs.
Ils appelèrent de Nambuc ; de Nambuc n’était plus là, ni pour les consoler ni pour ranimer leur courage.
La première pensée qui leur vint fut que de Nambuc, las de tant de tortures, les avait abandonnés et avait fui avec du Rossey. Quelques-uns avouaient l’avoir bien
mérité, mais n’en gémissaient pas moins; les autres, que le désespoir et les souffrances rendaient encore injustes et ingrats, criaient à la trahison.
11 se trouva, cependant, des hommes parmi cet amas de spectres et de cadavres qui, ayant compris l’élévation de cœur et la grandeur d’âme de de Nambuc, repoussèrent énergiquement les accusations dont ce noble et valeureux chef était l’objet.
— S’il n’est pas ici parmi nous, disaient-ils, c’est parce qu’il s’occupe de nous ; c’est parce qu’il cherche, sans doute, pour nous un abri dans cette lie, de l’eau pour notre soif, de la nourriture pour notre faim. Attendons tout de ce fier cœur, de ce génie béni du ciel, — tout, excepté une lâcheté et une trahison 1
On n’apaise pas aisément des hommes réduits où l’étaient ces infortunés. Ils parlaient de repartir, de livrer de nouveau aux caprices des vents et des tempêtes ce navire fatigué lui-même de tant de luttes. Déjà les canots se chargaient de passagers, lorsqu’un cri de joie et de surprise retentit sur ce rivage.
De Nambuc venait d’apparaître, souriant, ému, l’œil fier, le front haut.
Ces hommes qui le maudissaient tout à l’heure, tombèrent à genoux devant lui, comme pour implorer leur grâce et le bénir en même temps.
Encore une fois il venait de leur prouver de combien de coudées il leur était supérieur. Il raconta alors sa précieuse découverte, emmena avec lui quelques
hommes, parmi les plus valides, et arrivés sous les bananiers, il creva avec la pointe de son épée chacune des feuilles qui, comme autant de mamelles bienfaisantes, firent couler dans des barriques placées audessous, l’eau que le ciel leur avait confiée à garder. Puis ces approvisionneurs revinrent au rivage avec la substance qui soutient le corps et l’espoir qui soutient l’àme.
De Nambue avait jugé que Saint-Martin ne lui offrait pas assez de ressources pour qu’il tentât d’y rester. Il résolut donc de partir à la recherche de quelque île plus hospitalière avec une portion de son monde. Au fond, il rêvait un retour à Saint-Christophe, sa fille bienaimée, sa création, son œuvre ébauchée et abandonnée.
Il venait de donner aux colons une preuve trop évidente de son dévouement pour que ceux-ci attachassent aucune idée fâcheuse à ce départ. De Nambue les laissait, d’ailleurs, munis de provisions qui leur permettraient d’attendre son retour. Il s’embarqua avec cent cinquante hommes, et se dirigea d’abord sur Antigue; mais il trouva cette île marécageuse, malsaine, et offrant peu de ressources. Il fit voile alors pour Montserrat, où il rencontra un des navires de la flotte de Cussac, commandé par le capitaine Giron à qui il raconta ses malheurs et ses projets secrets sur Saint- Christophe.
— Eh bien î allons à Saint-Christophe, répondit Giron ;
7 a LE ROI DES TROPIQUES.
et ils cinglèrent vers cette île, dont la vue fit battre violemment le cœur de de Nambuc.
Les Anglais n’avaient, bien entendu, tenu aucun compte des ordres de l’amiral espagnol. Non-seulement ils étaient restés paisibles possesseurs de leur colonie, mais ils avaient envahi toutes les terres des Français, et s’y étaient installés en maîtres. Ils voulurent s’opposer au débarquement de Giron et deNambuc qui ripostèrent à cette défense par une vigoureuse attaque, à la suite de laquelle ils s’emparèrent de deux navires anglais, chassèrent les usurpateurs des terres conquises, et réclamèrent une nouvelle sanction du traité de 1627. Gela fait, de Nambuc expédia une des prises anglaises à Saint-Martin , pour y chercher ses malheureux compagnons, qui trois mois après en être partis, rentrèrent à Saint-Christophe au nombre de trois cent cinquante.
Les Anglais, à cette époque, comptaient déjà plus de six mille habitants dans l’ile.
De la Compagnie de Paris il n’était plus question : pas un seul navire, pas un homme n’avait été expédié par elle. A ses yeux, l’arrestation, la captivité et la mort de du Rossey avaient été le dénoûment de cette entreprise ininlelligemment conduite.
Aussi, de Nambuc ne se fit-il aucun scrupule de commercer ouvertement avec les navires hollandais, qui, alléchés par le prix énorme qu’ils retiraient de
leurs cargaisons de tabac, venaient en grand nombre à Saint-Christophe.
Bientôt la Compagnie, informée de ces faits et des profits que les colons commençaient à tirèr de ces intercourses avec la Hollande, s’en inquiéta. En échange de la misère qu’elle n’avait su que donner aux habitants de Saint-Christophe, elle invoqua le traité du 31 octobre 1626, et obtint du roi un édit qui interdisait tout commerce avec les étrangers.
Ces réclamations, comme l’édit royal sur lequel elles s’étayaient, n’eurent ancun effet.
II ne restait plus à la Compagnie qu’une chance de recouvrer ce qu’elle avait perdu par sa faute : c’était de se reconstituer sur de nouvelles bases et d’aider, sérieusement cette fois, à la prospérité de la colonie. Un nouvel acte fut donc passé le 12 février 1633.
Les signataires prirent le litre de Seigneurs de la Compagnie des îles de l’Amérique ; et afin d’y attirer le plus possible de gens d’importance (le président Fouquet en faisait partie et posséda longtemps de très-grands biens aux Antilles) (1), le roi déclara que les prélats, gentilshommes, officiers qui s’associeraient à cette Compagnie ne perdraient pas leur noblesse, nonobstant le trafic et commerce qu’ils allaient exercer; et que les artisans qui se rendraient aux colo-
(I) Entre autres personnages influents, le duc de Luynes, le inar quis d’Aligre souscrivirent également pour une somme importante comme actionnaires.
lonies seraient réputés « maîtres de chefs-d’œuvre. »
Il s’ensuivit une recrudescence de faveur pour Saint- Christophe, et en peu de temps la colonie prit un accroissement assez considérable.
De Nambuc triomphait en fait, et trouvait la récompense de ses généreux efforts.
Il lui était encore réservé d’autres déboires cependant. Sa destinée était d’étre chaleureusement aimé et lâchement trahi tour à tour.
Voyant la grande prospérité et le développement rapide de Saint-Christophe, il songea à coloniser les îles voisines. La première sur laquelle il jeta les yeux fut la Guadeloupe. Il envoya alors en France, auprès des Seigneurs de la Compagnie, un de ses lieutenants nommé de L'Olive, avec mission de ramener tous les renforts nécessaires pour exécuter ce plan. De L’Olive trouva plus glorieux et plus avantageux de plaider sa propre cause, obtint pour lui et pour un gentilhomme de ses amis, nommé du Plessis, l’investiture d’un gouvernement.
Au lieu donc de revenir à Saint-Christophe, de L’Olive et du Plessis se rendirent d’abord à la Martinique, dont ils prirent possession au nom du roi de France. Ils ne restèrent guère que quelques heures dans cette île, dont l’aspect ne les séduisit pas; ils repartirent pour la Guadeloupe.
Celte nouvelle trahison produisit une impression profonde sur de Nambuc.
Il résolut alors de ne plus rien entreprendre que par lui-même. Ayant appris l’insuccès de L’Olive à la Martinique, il s’embarqua avec cent hommes bien choisis parmi les meilleurs habitants de Saint-Christophe , se rendit à la Martinique, et aborda à l’endroit où est bâtie aujourd’hui la jolie ville de Saint-Pierre (juillet 1635).
De Nambuc passa six mois à la Martinique, et s’en revint à Saint-Christophe, laissant le gouvernement de la nouvelle colonie à son fidèle ami du Pont.
La santé de de Nambuc s’était ressentie des rudes épreuves qu’il avait traversées. Tant de déboires, tant de déceptions, tant de trahisons, tant de fatigues aussi avaient affaibli cet homme si vigoureux d’esprit et si laborieux de corps.
On lui conseilla le repos; il répondit « que le repos pour lui était dans la gloire d’avoir triomphé des obstacles et de ses ennemis, et que c’était à Dieu de lui appliquer l’heure du repos en le couchant dans la tombe, après que sa tâche serait accomplie. »
Du Pont avait eu dans les premiers moments de son établissement de terribles combats à soutenir contre les Caraïbes, et les cent braves colons qu’il avait sous ses ordres, bien aguerris, bien acclimatés et bien commandés surtout, avaient fait des prodiges de valeur.
Enfin, du Pont, conformément aux recommandations expresses de de Nambuc, avait lait la paix avec les Sauvages.
Pressé de porter cette bonne nouvelle à son chef, il s’embarqua pour Saint-Christophe. Le lendemain de son départ, le navire qu’il montait fut assailli par une violente tempête qui le poussa, démâté et en perdition, devant Saint-Christophe même.
De Nambuc, accablé par la maladie, se fit porter jusqu’au rivage, où les colons organisèrent d’impuissants secours pour sauver ce navire, dont le pavillon français excitait toutes les sympathies. La tempête augmentait toujours, et le navire, poussé à la côte, toucha et sombra.
Quelques heures après, au milieu des cadavres que la mer vomissait sur le sable, on reconnut celui de du Pont (1).
De Nambuc porta une main à ses yeux, l’autre à son cœur et rentra dans sa case, vivement émotionné.
Le soir il se sentit pris d’une violente fièvre et comprit que son heure était venue.
Avant tout, il voulut s’inquiéter de donner à du Pont un successeur digne de lui. Son choix se fixa sur le jeune du Parquet, le frère de cet héroïque officier que nous avons vu livrer un si vaillant combat aux Espagnols, élevé à bonne école, sous les yeux et sous la main de de Nambuc.
(I) Quelques chroniques disent que le navire monté par du Pont fut jeté sur la côte de Saint-Domingue où ce brave gentilhomme fut fait prisonnier par les Espagnols, et qu’il mourut au fond d’un cachot.
Cet homme énergique lutta pendant quelques instans contre les envahissements de la mort. Il eut le temps encore de dicter à du Parquet ses dernières instructions et de lui désigner les personnes qu’il devait mener avec lui à la Martinique. De ce nombre, se trouvaient Bonnard et sa fille Marie, arrivée peu de temps auparavant à Saint- Christophe, et qui allait commencer le rôle qu’elle était appelée à jouer. Constant d’Aubigné, le père de madame de Maintenon, faisait également partie de l’escorte de du Parquet.
Avec le dernier ordre qu’il avait donné, les yeux de de Nambuc se fermèrent à la lumière de ce monde pour s’ouvrir à celle de l'éternité. Un long concert de larmes et de sanglots se fît entendre autour du lit où était étendu le cadavre de cet homme qui, sur un espace de terre large comme la main, avait dépensé plus de génie, de talent et de volonté qu’il n’en faut pour conquérir des royaumes avec des armées bien disciplinées et avec les ressources qui sont le cortège des grandes entreprises d’aujourd’hui.
Tel fut l’homme à qui l’histoire adonné l’oubli pour linceul, dont le nom ne figure pas dans les biographies ou n’y a qu’une mention ; lui que ses contemporains et les fidèles amis de sa bonne et de sa mauvaise fortune ont tous appelé le Grand de Nambuc!