VIII
La nouvelle de la mort de du Pont ne parvint pas vite à la Martinique. Les habitants attendaient toujours son retour avec une impatience mêlée d’inquiétude.
La colonie dut peut-être, à ce moment-là, son salut à l’ignorance où elle était sur le sort de ce brave gentilhomme. Si restreinte que fût alors la population de la Martinique (on se rappelle que du Pont y était venu à la tête de cent hommes), on voyait poindre déjà, en l’absence d’un chef ferme et résolu, des germes de désordre et s’agiter dans l’ombre d’absurdes et coupables ambitions ; sans compter que les Caraïbes, au mépris d’une récente soumission, pouvaient, sur le caprice d’un de leurs boyez , fondre sur les colons et les massacrer.
Un de ceux-ci venus à la suite de du Pont, Beauford, à qui nous avons vu jouer un si triste rôle à Saint-Christophe, avait profité du relâchement de la discipline, pour troubler les esprits découragés et ameuter des mécontentements imaginaires dont il se flattait de tirer parti. Beauford était un ambitieux de vulgaire portée, mais dangereux, fainéant de ses bras et jaloux de tout ce qui le dominait.
Depuis plus d’un mois, les colons surveillaient les routes boisées du nord de l’ile, repaire des Sauvages,
et simultanément consultaient les vastes solitudes de la mer, cherchant à y découvrir quelque voile doublant, pour entrer en rade de Saint-Pierre, le cap que, dans le poétique baptême de toutes les choses de leur pays , les habitants de la Martinique ont nommé la Perle , comme ils ont appelé le cap opposé le Diamant.
Enfin, par un beau matin du mois de janvier de l’année 1637, un navire apparut au large de la Perle. Le ciel était aussi clair qu’il peut l’ôtre sous ces merveilleux climats ; la mer douce comme un lac, si bien que le regard pouvait s’étendre à plus de sept lieues au large. Le soleil un peu pâle encore ne jetait pas sur la surface unie des flots ses gerbes de rayons aveuglants ; l’extrême limite de l’horizon était bordée d’une ceinture de nuages bariolés de bleu et de rouge, un mélange de soleil et d’azur, formant un fond lumineux sur lequel se détachait la blancheur brune des voiles et la coque noire du bâtiment qui se distinguait aisément à l’œil nu.
En moins de dix minutes, tous les habitants se trouvèrent assemblés sur la plage. Un d’eux, à l’aide de sa longue-vue marine, aperçut et annonça que ce bâtiment portait, battant à la corne de son mât, le pavillon de commandement.
— C’est du Pont ! crièrent en chœur toutes les voix émues.
Beauford seul ne s’était point uni à cette unanime joie.
Bientôt le navire qu’acclamaient tant d’espérances et d’épanouissements, tira une bordée qui le rapprocha de terre assez près pour qu’il fût possible de reconnaître et de constater que ce n’était point le bâtiment sur lequel était parti le gouverneur.
— Qu’importe le bâtiment? dirent les uns, pourvu que du Pont soit à bord.
— Quand môme ce ne serait pas du Pont! ajoutaient les autres. Pourvu que ce soit un chef envoyé par de Nambuc, il ne peut qu’être bien choisi.
Beauford trouva l’occasion favorable pour glisser son mot :
— Il serait fâcheux, dit-il, que ce ne fût pas du Pout ; car nul, pour nous, ne le vaudra jamais.
Beauford avait beau jeu de changer la note de son mécontentement. Il eût été bien aise de ne voir pas revenir du Pont ; mais puisque celui-ci faisait réellement défaut, quoi de plus simple et de plus habile que de le regretter, en trouvant matière ainsi à indisposer les esprits contre le nouveau venu.
Le navire approchait toujours de son mouillage ; soudain d’un sabord s’échappa un léger nuage bleu et blanc; puis, à peine une demi-seconde après, un coup de canon rebondit sur les échos de la rade. Le petit fort de Saint-Pierre répondit à ce salut. Enfin le navire jeta l’ancre en rade , et laissa reposer ses ailes qui retombèrent le long des mâts.
Quelques instants après, un canot se détacha des flancs du bâtiment ; et, au moment où le chef encore inconnu qui venait prendre le commandement de la Martinique y mettait le pied :
— C’est du Parquet ! s’écria-t-on.
Un immense hurrah accueillit ce nom illustré à Saint-Christophe par de brillants faits d’armes. Beauford, qui avait pâli, porta instinctivement la main à sa joue où il lui sembla sentir la brûlure qu’y avait appliquée le frère de du Parquet, un jour où le jeune héros, indigné de sa lâcheté, l’avait souffleté du plat de son épée avant de l’aller rougir dans le sang des Espagnols. La haine contre le frère mort se doublait de la haine contre le frère vivant ; car Beauford sentait encore pénétrer dans son bras l’épée qu’y plongea ce même du Parquet, désormais son maître, un jour d’émeute où lui, Beauford, avait osé insulter de Nambuc.
Au moment où le jeune chef débarqua, les habitants qui étaient sous les armes, rompirent leurs rangs, et, suivant l’exemple de leurs officiers, accoururent audevant de du Parquet, lui baisant les genoux, les mains, au milieu des cris de joie et des démonstrations les plus sympathiques.
11 n’y a pas de réception en ordre de bataille, les soldats le mousquet haut sur l’épaule et les officiers l’épée à la main, qui eût valu cet accueil où la discipline manquait.
Quand l’émotion fut un peu calmée, du Parquet dit d’une voix que les larmes faisaient trembler :
— Messieurs, c’est moi qui suis désormais votre chef. Du Pont est mort, et le capitaine de Nambue, en rendant aussi son âme à Dieu, m’a choisi pour remplacer du Pont auprès de vous. J’y tâcherai, Messieurs, avec votre bonne volonté et avec la grâce du Seigneur !
Cette double nouvelle de la mort de de Nambue et de du Pont jeta la consternation parmi les colons. Pendant le trajet du rivage au fort qui servait alors de demeure au gouverneur (1), un des gentilshommes venus de Saint-Christophe avec du Parquet, et nommé Lefort, s’approcha et lui dit tout bas :
— Il y a là, Monsieur, un homme avec qui je viens de croiser le regard, et dont je vous conseille de vous défier : c’est le troisième à votre gauche. Voyez comme il est pâle.
' — Je le reconnais, répondit du Parquet.
— Et moi, je le reconnaîtrai, murmura Lefort.
L’homme signalé et remarqué de la sorte était Beau-
(I) Ce fort élevé par de Nambue, au moment où 11 avait pris possession de la Martinique, était situé tout près du rivage et de l’embouchure d’uïie rivière. 11 a subsisté en assez mauvais état pendant de longues années. Au lieu de le réparer et de le conserver comme l’unique monument dont les débris pussent rappeler la date de sa naissance, à une ville de tout temps assez belle et longtemps assez riche pour avoir mérité le surnom de Paris des Antilles, les autorités de la colonie en ont ordonné la démolition en 1835.
ford. Lefort et lui avaient échangé un de ces regards où toute l’âme se traduit. Lefort avait lu dans l’œil de Beauford une menace, et Beauford dans celui de Lefort un dévouement inflexible à du Parquet.
Une haine profonde venait de naître entre eux ; nous en verrons par la suite les terribles effets.
Jacques Dyel Vaudroque du Parquet était né à Calville-les-deux-Églises, près de Dieppe , en 1608. Il avait donc vingt-neuf ans quand il vint prendre le commandement de la colonie naissante de la Martinique.
Doué d’un cœur bouillant et chevaleresque, d’un esprit élevé, d’une imagination ardente, d’un courage indomptable, du Parquet s’était formé à l’école et sous les yeux de de Nambuc. Plein d’une naïve et vive admiration pour cet homme hardi et aventureux, il avait partagé, avec une confiance exaltée, les rudes épreuves et les dangers où nous l’avons vu passer.
Désigné par de Nambuc pour remplacer son brave et fidèle du Pont dans une de ces œuvres d’avenir que les troupeaux de Sauvages, les serpents, une terre hérissée de montagnes et d’abord abandonnée par les premiers défricheurs, avaient fait déclarer inhabitable, du Parquet avait aspiré, au lit de mort de son oncle, dans son dernier regard et dans son dernier
baiser, par les yeux et par les lèvres, le courage et la foi, toute l’âm e du héros de Saint-Christophe.
On peut se représenter Jacques du Parquet, haut de taille, la tête fièrement posée, le regard énergique, la parole abondante et impérieuse, comme il convient à un chef appelé à une tâche difficile, et destiné à de grandes choses. Son geste et son attitude fascinaient et imposaient autant que sa parole. Il joignait à toutes ces qualités extérieures, au dire de ses contemporains, une bonté exquise, une affabilité séduisante. Il était juste et sévère comme Dieu, indulgent sans faiblesse.
Ces mérites n’avaient pas peu contribué à augmenter la population de la colonie ; car il n’arrivait pas à la Martinique un seul navire dont la moitié de l’équipage, séduit par les façons de du Parquet, ne voulût rester à terre. Si bien que les capitaines, qui l’avaient baptisé le Roi des Tropiques , en se rencontrant dans le golfe du Mexique , se disaient d’un pont à l’autre :
— Si vous n’avez pas encore abordé à l’île de M. du Parquet, allez-y donc : vous y trouverez bon visage, sympathie, aide et protection. Mais si vous ne possédez qu’un équipage suffisant, gardez-vous d’approcher , parce que votre monde vous désertera pour ce gouverneur, qui est une véritable sirène. Il a une manière de sourire qui vous prend les hommes comme dans un filet.
C'était l'exacte vérité.
Le commandeur de Poincy, capitaine-général de Saint-Christophe, et de qui nous aurons longuement à parler bientôt, disait de du Parquet: « Que c’était le plus brave gentilhomme qu’il eût connu aux îles. » Il sollicita pour lui le titre de lieutenant général du roi à la Martinique.
On peut comprendre, d’après cela, qu’aucun homme n’était mieux fait pour gouverner un peuple comme celui dont il venait prendre le commandement.
Après deux ans d’une bonne administration, d’une paix maintenue par la fermeté du jeune général, et malgré quelques tentatives de trahison de la part des Sauvages, la colonie avait pris un grand essor. La population s’élevaità deux mille habitants, parmi lesquels sept ou huit cents nègres de la côte d’Afrique, capturés sur les navires espagnols et portugais.
Bien qu’aucun fait extraordinaire n’ait illustré les deux premières années de l’administration de du Parquet, il faut cependant lui faire gloire de l’œuvre qu’il a accomplie en ce temps ; car c’était immense d’être parvenu, avec de si faibles éléments entre les mains, à convertir en terres fécondes une île déserte et inculte; à refouler au loin tous les ennemis, Caraïbes et serpents ;
à vaincre la nature, qui ne demandait pas mieux, à vrai dire, que de se laisser vaincre ; à accumuler une population, empressée de répondre à cet appel, sur un rivage où une poignée d’aventuriers avaient abordé avec répugnance ; à ébaucher quatre villes ; à organiser une milice de Cincinnatus, tantôt le mousquet au bras, tantôt la pioche à la main; à édifier des églises; à introduire les bienfaits de la religion au milieu de son petit peuple ; à établir des lois qu’il savait faire respecter. En un mot, du Parquet avait développé sur une échelle aussi large que le lui permettait le cadre du pays, tous les germes de la civilisation. C’est plus qu’il n’en faudrait aujourd’hui pour illustrer un homme.
Au temps où vivait du Parquet, dans le centre où il agissait, au milieu des gens qu’il commandait, ce n’était pas assez. Aux yeux de tels hommes, il fallait briller autant par l’éclat extérieur que par les succès paisibles et réfléchis. Il ne suffisait pas d’étre un excellent administrateur — qu’était cela pour des aventuriers? — Il fallait surtout imposer par des actes de bravoure et d’héroïsme, se montrer un peu aventurier soi-méme au besoin, et ne pas craindre de faire des coups de tête.
Du Parquetlesentaitbien.il avait trop exactement jugé son monde pour que le calme de cette existence ne lui inspirât pas de sérieuses réflexions. En attendant mieux, il commença par traiter fort mal un juge
civil que la Compagnie s’était ingéniée de lui envoyer. Ce ne fut que sur les vives instances de M. de Poincy qu’il consentit à ce que ce magistrat jugeât un accusé, et à la condition qu’il repartirait de Plie immédiatement après.
« — Eh ! qu’ai-je besoin de cela ? — écrivait-il au capitaine général de Saint-Christophe. Ma colonie est un régiment, et il importe que je juge moi-môme les coupables. Dieu sait où j’en serais dans un mois si j’en étais réduit à tolérer les lenteurs des procès ! Avec des hommes comme ceux à qui je commande, il faut de la promptitude dans l’exécution. Où est le juge qui me laisserait mettre aux fers ou fusiller un coupable comme et quand je tiendrai pour bon de le faire? Ma colonie n’est point une colonie de bourgeois, mais de soldats. »
Leshabitans furent enchantés de trouver du Parquet dans de telles dispositions. Et ils firent si grandes avanies au pauvre juge qu’il n’eut pas de meilleur parti à prendre que de s’enfuir de la Martinique.
Cette trop longue paix eût dépopularisé tout autre chef que du Parquet; heureusement, il avait pour lui son passé. Mais on va voir avec quel empressement le jeune général saisit, pour reconquérir scs droits à l’admiration de ce peuple d’aventuriers, une occasion qui se présenta dans toutes les conditions d’une héroïque extravagance.
Mais, d’abord, racontons un fait qui eut une grande
influence sur la vie de du Parquet.
De Nambuc était parvenu à armer le premier navire sur lequel il vint à Saint-Christophe, grâce au désintéressement de l’aubergiste de Dieppe, le brave Bonnard qui avait mis sa bourse, son dévouement et toutes ses sympathies au service dujeune capitaine. Le départ de de Nambuc avait été même retardé de quelques jours, on s’en souvient, pour donner à Bonnard le temps de marier sa fille. Triste mariage vite rompu, et que la mort de M. Saint-André dénoua définitivement. Marie, restée veuve, était venue rejoindre son père à Saint-Christophe.
Elle était belle d’une beauté exceptionnelle que rehaussaient une intelligence très-rare et une âme élevée. Marie, qui avait pu puiser auprès de son père quelques-unes des grandes qualités qui faisaient l’éclat de son cœur, devait le développement de son esprit à une éducation sérieuse que lui avaient ménagée les soins d’une tante, honorable bourgeoise de Paris, chez qui elle avait passé toute sa jeunesse.
L’attachement de Bonnard à de Nambuc rapprocha naturellement madame Saint-André de du Parquet, qui s’en éprit de vive passion. Marie, de son côté, res-
sentit pour le jeune gentilhomme une de ces fortes sympathies qui se traduisent d’abord en une naïve admiration. Le nom de du Parquet était, en effet, sur toutes les lèvres à Saint-Christophe, et faisait grand bruit dans ce petit monde où l’on tenait, en outre, sa personne en grande estime. Ces attraits extérieurs, joints aux qualités du jeune officier, suffisaient à captiver une femme dont l’âme éprouvée par les tempêtes, cherchait un cœur de refuge.
Le voyage de Saint-Christophe à la Martinique, si court qu’il eût été, avait décidé du sort des deux jeunes gens, que les plus tendres liens unirent l’un à l’autre. Cette intimité, quoique entourée de voiles et d’honnêtes précautions, ne fut bientôt plus un mystère. Marie était devenue l’objet de toutes les adulations; car si on ne faisait que soupçonner l’empire charmant qu’elle exerçait sur le jeune général, personne n’ignorait de quel poids pesaient dans les décisions de du Parquet les conseils intelligents de cette femme digne du rôle qu’elle jouait à ce moment-là, et digne de celui auquel elle devait être appelée plus tard.
Si du Parquet n’eût consulté que les désirs de son cœur et les mérites de madame Saint-André, il n’eût pas hésité à légitimer cette union par le mariage; mais, chose étrange ! sur ces rivages perdus du Nouveau-Monde, au milieu de cette vie à l’envers, de cet état social constitué à l’aventure, de cette population qui faisait bon marché de la morale et même de la
dignité, l’orgueil du gentilhomme se montrait quelquefois. Quoique du Parquet tînt en haute estime madame Saint-André, et qu’il l’entourât d’une affection trùs-sérieuse, elle n’était pour lui que la fille d’un cabarelier, la veuve d’un homme sans naissance.
Le révérend père Bouton, un jésuite de beaucoup de science et d’éloquence, et qui avait deviné la nature des relations de du Parquet et de Marie, insista longtemps et vivement auprès du jeune général pour qu’îl donnât au moins satisfaction à la religion qu’il aimait et protégeait, et , en même temps, un exemple de morale à une population effrénée dans ses passions.
Le père Bouton, quoiqu’il les appréciât peu, feignit de goûter les objections de du Parquet. Mais, bientôt après, il revint à la charge ; et tournant la difficulté, il proposa au moins un mariage secret.
Était-ce que le moyen proposé par le révérend père fût réellement excellent; ou bien trouva-t-il au service de sa logique des mystères d’éloquence? Toujours est-il que le lendemain, du Parquet, en se présentant chez Marie Bonnard, la prévint qu’elle eût à se tenir prête pour recevoir, dès ce même soir, la bénédiction nuptiale.
Marie jeta ses deux bras autour du cou de du Parquet, en poussant un cri de joie; puis tombant à genoux devant lui :
— Qu’ai-je donc fait, murmura-t-elle, pour que vous
payiez d’un si grand honneur l’affection que je vous porte?
— Je vous aime et je vous respecte, Marie, répliqua du Parquet; c’est pour cela que je veux que vous soyez ma femme devant Dieu comme vous l’êtes devant mon cœur, en attendant que vous puissiez prendre ce titre également devant les hommes.
La joie de Marie Bonnard, et l’insigne honneur qu’elle attachait à cette union, témoignent non-seulement de l’amour qu’elle avait pour du Parquet, mais aussi du respect que ses plus intimes professaient pour le jeune et illustre chef de la colonie.
Ce mariage, destiné à être tenu secret pendant quelque temps encore, fut célébré la nuit du 21 novembre 1645. Lefort, un autre gentilhomme nommé de La Pierrière et Bonnard furent les témoins de cette union qu’ils s’engagèrent sur l’honneur et devant le Christ à ne point dévoiler.
A peine à quelques pas du lieu où s’accomplit ce mariage, grandissait bien belle déjà, mais bien pauvre, une enfant réservée, elle aussi, à jouer un rôle analogue, à contracter une union semblable et dans des conditions aussi mystérieuses, avec un roi de France dont l’aurore du règne venait de commencer, au moment dont nous parlons.
Nous aurons à retracer tout à l’heure quelques épisodes de cette enfance aventureuse et misérable de Françoise d’Aubigné.
A la mort de de Nambuc, le gouvernement général de Saint Christophe avait été donné à Longvilliers de Poincy, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur d’Oisemont et chef d’escadre. On l’appelait ordinairement M. le commandeur. C’était, au dire des chroniqueurs du temps, un guerrier consommé, * un politique habile, et même « une des bonnes têtes de l’Europe, » selon l’expression d’un de ses vieux biographes. Dès son arrivée à Saint-Christophe, il se trouva en querelle ouverte avec le lieutenant de Pile, M. de La Grange, son subordonné, et particulièrement avec M me de La Grange. Le frère de cette dame, après avoir lancé un libelle des plus violents contre de Poincy, s’était enfui sur le territoire des Anglais, où il chercha à nouer un complot dans le dessein d’expulser les Français de la colonie.
Voici de quelle façon le commandeur fut avisé de cette indigne trahison. Le capitaine Waernard, notre vieille connaissance de Saint-Christophe, vint un jour sans étiquette, sans préambule, et, au grand étonnement de Poincy, lui demander à dîner. Le commandeur fit à son hôte inattendu l’accueil le plus empressé; et pour lui ménager une réception digne de son rang, il s’apprêtait à adresser des invitations aux principaux officiers français.
— S’il vous plaît, Monsieur le commandeur, dit Waernard, dînons tête à tête. Vous voyez, je.suis venu seul, sans suite, sans escorte aucune, parce que je désire causer avec vous sans témoin, le cœur sur l’assiette et le verre à la lèvre, si j’osais dire.
On s’assit devant une table aussi somptueusement servie que le permettait l’improvisation d’un dîner offert par un gouverneur à un gouverneur. Les premiers moments furent silencieux. Waernard affectait ou montrait un appétit de chasseur de Caraïbes, mangeant abondamment de tous les mets, goûtant de tous les vins, et acceptant avec un empressement particulier ceux que lui offrait son amphitryon lui-même. Le commandeur attendait toujours que Waernard rompît, enfin, ce silence obstiné.
— Il me semble, Monsieur le gouverneur, fil tout à coup de Poincy, au moment où les serviteurs, venant de poser la dernière corbeille de fruits, se retiraient, il me semble que vous pourriez bien commencer à me toucher quelques mots de l’importante communication que vous aviez à me faire.
— Le moment n’est pas encore venu, — se contenta de répondre Waernard en tendant son assiette pour y recevoir un fruit que lui présentait le commandeur, et qu’il dévora à belles dents.
Le dessert s’acheva sans qu’une parole eût été prononcée qui parût faire allusion à cette mystérieuse visite. Au moment de quitter la table, Waernard prit
un accent des plus sérieux et s’adressant à de Poincy :
— Pardon, mon cher commandeur, dit-il, de la question que je vais vous adresser. N’avez-vous plus rien à m’offrir pour boire ou pour manger, en viande, en fruit, en eau, en vin, en liqueur? quoi que ce soit?
— Vous plait-il que je fasse remettre le couvert et qu’on rapporte les plats? demanda le commandeur, un peu étonné.
— Ce serait de superflu, j’ai mangé de tous les plats.
— Je ne m’en suis pas aperçu, Monsieur.
— Alors, reprit Waernard, c’est dit, vous n’avez plus rien de nouveau à me faire boire ou manger?
— Ah çà! voyons, Monsieur, fit le commandeur, expliquons-nous enfin. Suis-je de votre part l’objet de quelque mystification?
— Qui vous autoriserait à le croire ? demanda l’Anglais.
— Est-ce une gageure que vous avez faite?
— Oh ! non pas, mon cher commandeur; je me suis condamné au travail herculéen que vous venez de me voir accomplir, pour quelque chose de plus grave et de plus digne de vous et de moi qu’une gageure, croyez-le bien. Mais j’avais besoin qu’il s’écoulât quelques instants entre la dernière bouchée et le dernier verre de liqueur que je viens de prendre, et la confidence que je vais vous faire. Cher commandeur, reprit Waernard, je suis venu vous demander à dîner sans façon, j’ai voulu dîner tête à tête avec vous, j’ai
mangé de tous les plats qui m’ont été présentés, bu de tous les vins qui m’ont été servis, parce que, continua-t-il en souriant et en étreignant vivement la main du commandeur, parce qu’on est venu me dire que vous vouliez m’empoisonner à notre première rencontre. Cette rencontre pouvait tarder, j’en ai fait naître l’occasion.
— Et vous avez cru à cela, Monsieur ! s’écria de Poincy, rugissant de colère.
— Si j’avais ajouté foi à cette infâme calomnie, mon cher commandeur, je me serais gardé de courir audevant d’une mort ignoble. Je suis venu, au contraire, m’asseoir à votre table; je m’y suis çonduit, comme je l’ai fait, pour vous prouver que j’avais une foi entière dans votre loyauté et dans votre honneur de gentilhomme. Je savais bien ne pas me tromper. Et tenez, — continua Waernard, voici un de mes officiers qui, connaissant cette dénonciation, voulait m’empêcher d'accomplir mon projet, et qui vient savoir si je suis vivant ou si je me tords dans l’agonie. Je suis en parfaite santé, mon cher Mac-Henry, cria le gouverneur anglais à l’officier qui venait d’arriver, — et le prenant par la main : Le capitaine Mac-Henry, dit-il en le présentant à de Poincy.
Le commandeur était dans un état d’agitation difficile à décrire. En saluant l’officier anglais :
— J’espère, Monsieur, lui dit-il, que vous n’avez pas cru sérieusement à ce projet infâme, bien que vous
ayez tenté d’empêcher M. Waernard de venir me demander celte hospitalité, que je lui offrirai toujours de grand cœur.
— Monsieur le commandeur, répondit Mac-Henry, je ne crois jamais aux lâchetés.
— Mais, s’écria de Poincy, me direz-vous au moins l’infâme auteur de cette calomnie ?
— Volontiers, répondit Waernard; c’est Laiguillère, le frère de madame de La Grange.
— Et vous me le livrerez pieds et poings liés, n’est-ce pas ?
— Hélas ! il est sorti de la colonie, ou, pour mieux dire, je l’en ai chassé. Il s’est réfugié à Saint-Eustache. Voulez-vous que je le réclame aux Hollandais?
— Au fait, qu’il aille se faire pendre ailleurs, dit de Poincy, je me contenterai ici de le faire exécuter en effigie.
Madame de La Grange, pour n’assister point à cette exécution de son frère, partit le lendemain pour la France, où elle acheva l’œuvre de Laiguillère, en accusant ou plutôt en calomniant le commandeur auprès de la Compagnie.
On va voir bientôt quel résultat cette petite guerre intestine eut sur la destinée de du Parquet.
Les calomnies de madame de La Grange atteignirent
leur but. De Poincy, ayant reçu des Seigneurs de la Compagnie des îles, des lettres pleines d’amertume et d'injustes reproches à propos de faits importants de son administration, commença tout d’abord par prendre la peine de se justifier ; puis peu après, dans un moment demauvaise humeur, il écrivit en France pourdemander son rappel. Entre ces deux messages, les Seigneurs delà Compagnie, répondant à la première lettre du commandeur, lui avaient adressé une réparation complète, ce qui laissa naturellement supposer à de Poincy que sa seconde missive serait considérée comme non avenue. Mais les démarches de Laiguillère et de sa sœur avaient * recommencé ; ils étaient parvenus à obtenir le rappel du commandeur, à qui l’on donna pour successeur un homme fort protégé en cour, le sieur Noël de Patrocle, seigneur de Thoisy.
Au moment môme où de Patrocle allait mettre à la voile, une dépêche de Poincy arriva en France. Le commandeur, indigné du traitement dont il était l’objet et fort de son éloignement, déclarait ne vouloir point quitter la colonie, ajoutant qu’il saurait bien empêcher le débarquement de son successeur.
Tout d’abord Patrocle hésita à partir. Il avait compté entrer paisiblement en possession d’un poste enviable et envié ; mais il ne se souciait guère de le conquérir. Son opinion étaitqu’il n’y avait pas de royaume qui valût qu’on y risquât sa vie ; à plus forte raison en était-il ainsi du gouvernement d’une petite île per-
due au fond du Nouveau-Monde. Il ne fallut rien moins qu’un ordre exprès du roi pour décider le timide Patrocle à partir, sous l’assurance qu’il trouverait de la part des gouverneurs de la Martinique et de la Guadeloupe, aide, secours, obéissance.
Il partit donc en tremblant. Ce début promettait pour l’avenir.
Le commandeur, lui, s’était mis en état de défense, bien résolu à vendre chèrement son petit royaume de trois îles, d’où il commença par expulser ceux qui penchaient pour l’obéissance aux volontés du roi.
Patrocle avait jugé prudent, avant de se présenter devant Saint-Christophe, de toucher à la Martinique • où il apprit les projets et l’irritation du commandeur. Il commença par s’assurer l’appui de du Parquet ; puis se rendit à la Guadeloupe pour sonder les dispositions du gouverneur de cette île, et cingla vers Saint-Christophe ; mais Poincy lui fit signifier qu’il lui casserait lui-méme la tète d’un coup de mousquet s’il s’avisait de débarquer.
Ce n’était point l’affaire de Patrocle qui leva l’ancre en hâte et se réfugia àla Guadeloupe.
Nous avons dit que du Parquet ne désirait rien tant qu’une occasion, pour réveiller cette fougue comprimée depuis quelques années, et pour se montrer de nouveau h ses colons dans tout l’éclat de cette bravoure chevaleresque qui lui avait valu dans les îles, et jusqu’en Europe, une si belle renommée. Puis il sentait
combien il était utile de ne pas laisser germer des idées d’indépendance et d’insubordination dans un pays composé d’aventuriers et de gens de toutes sortes.
En se décidant à prêter aide et secours à Patrocle de Thoisy, du Parquet obéissait autant à une pensée politique qu’aux entraînements de son courage. Il fit armer une goélette, s’embarqua avec un noyau d’hommes d’élite, confia le commandement de la Martinique à La Pierrière, et partit pour la Guadeloupe.
La nouvelle de l’arrivée de du Parquet produisit une émotion d’enthousiasme dans la ville de la Basse-Terre, devant laquelle son bâtiment avait mouillé. Toute la population se porta sur le rivage ; et quand le général débarqua, les colons le hissèrent sur leurs épaules, pour le porter en triomphe à la maison du gouverneur.
Je ne dirai pas que la présence de du Parquet rendit le courage aux hommes d’énergie qui, réunis en conseil à ce moment-là, discutaient un plan de campagne; mais son arrivée souleva des acclamations, et excita une joie immense.
— Messieurs, s’écria de Sabouilly, un vieux compagnon de Nambuc, vous m’aviez fait l’honneur de me confier le commandement de l’expédition contre Saint- Christophe ; puisque voici M. du Parquet au milieu de nous, je me récuse.
Ce Sabouilly était un des plus vaillants parmi les officiers qui avaient suivi et soutenu de Nambuc à Saint- Christophe.
100 LE KOI DES TKOPIQÜES.
— De quelle expédition voulez-vous parler? demanda du Parquet, et quelles résolutions avez-vous prises, Messieurs ?
Ce fut Patrocle deThoisy qui répondit.
— Il vient d’étre décidé, général, dit-il, que quatre cents hommes sous les ordres de M. de Sabouilly, et dés à présent sous les vôtres, iront attaquer Saint- Christophe et s’en emparer ; après quoi, de Poincy sera expédié en France pour y rendre compte de sa conduite.
— Et vous, Monsieur? demanda du Parquet.
— Moi? Mais une fois l’autorité du roi reconnue et rétablie à Saint-Christophe, j’irai prendre le gouvernement de l’île. Auriez-vous quelque modification à apporter à ce plan?
— Certes! répondit du Parquet, et mon avis, le voici : ce ne doit être ni à M. de Sabouilly ni à moi de commander l’expédition : c’est à vous. Monsieur, que revient ce devoir. Le succès dépendra de votre présence au milieu de nous et de l’exemple que vous êtes capable de nous donner. Seulement, je crois que c’est faire beaucoup trop d’honneur à M. le commandeur de Poincy d’aller à la conquête de Saint-Christophe, comme s’il s’agissait d’aller à la conquête du monde. Songez-y donc, quatre cents hommes pour si peu de chose ! Et d’ailleurs, comptez le temps que vous perdrez à équiper quatre cents hommes, à armer cinq ou six bâtiments. C’est plus qu’il n’en faudra
pour aller à Saint-Christophe et en revenir vainqueur.
On se regarda avec étonnement.
— Il suffira, reprit du Parquet, d’une dizaine d’hommes bien résolus, bien braves, bien énergiques, comme j’en vois autour de moi, qui consentent à s’embarquer sur le plus rapide navire que nous trouverons dans la rade. Nous mouillerons à quelque distance de Saint-Christophe ; j’ai des relations sûres dans l’île, nous débarquerons de nuit, et nous nous emparerons des principaux postes. Si ce sont des amis qui les commandent, tant mieux; si ce sont des ennemis, nous leur ferons sauter la cervelle. On s’imaginera aisément qu’une armée nous suit ; ce coup hardi et imprévu jettera la terreur parmi les troupes qui n’oseront pas nous résister. Une fois maîtres d’un point, l’ile entière nous appartiendra. Pour moi, je me charge de vous ramener de Poincy mort ou vif. Mais, en tous cas, il importe que M. Patrocle de Thoisy soit là tout prêt à prendre le commandement et le gouvernement. Voilà mon avis, Messieurs. J’ai déjà pour me seconder Le Comte et de Saint-Aubin, mes cousins, que voici; d’Orange en qui j’ai confiance comme en moimême; Tanneau, qui compte plus d’actions héroïques en sa vie que je n’ai déjà d’années sur la tête. Sabouilly, vous êtes des nôtres, cela va sans dire. Je compterais sur vous tous, Messieurs, si je ne craignais que nous ne fussions trop nombreux.
— Partons! crièrent avec enthousiasme tous les té -
moins de celle scène où du Parquet venait de se révéler chevaleresque comme autrefois.
Un quart d’heure après, l’embarquement s’opérait à bord d’un brick qui appareilla immédiatement. De Thoisy fut bien obligé de suivre du Parquet, un peu en victime qu’on mène au supplice ; il ne pouvait et n’osait pas résister.
Le plus beau temps favorisa la courte navigation entre la Guadeloupe et Saint-Christophe; mais du Parquet avait donné l’ordre qu’on manœuvrât sur Niève, si voisine de Saint-Christophe que, du large, on prend pour un petit ruisseau le bras de mer qui sépare les deux lies. Du Parquet, avant de jeter l’ancre sur rade, entraîna de Thoisy dans la chambre basse du navire.
— 11 ne m’a pas fallu un coup d’œil bien profond Monsieur, lui dit-il, pour comprendre que mon expédition n’était pas fort de votre goût. Il vous eût été préférable, je m’en doute, d’attendre à la Guadeloupe le résultat de l’affaire. Ce sera tout comme. J’ai plus peur des poltrons que les poltrons n’ont peur d’un mousquet et d’une épée. Vous resterez donc à bord, Monsieur, tandis que les hommes de fer et de cœur qui m’accompagnent descendront à terre avec moi. C’est nous qui accomplirons le coup ; et quand tout sera fini, on viendra vous prendre pour vous conduire triomphalement à votre gouvernement. Il était bon pour vous de ne point laisser un aussi fidèle serviteur que moi, et
d’aussi braves gentilshommes que ceux qui nous suivent, risquer leur vie sans que vous fussiez à portée de les voir, au moins à l’aide de la longue-vue, mourir pour votre cause et pour celle du roi. La Guadeloupe était trop éloignée de Saint-Christophe.
Du Parquet laissa de Thoisy atterré par ces paroles que l’accent de sa voix avait aiguisées et affilées comme des lames et des pointes de poignard sur la meule de l’ironie et du sarcasme. Patrocle s’essuya le front où quelques gouttes de sueur froide avaient perlé, et il ne reparut sur le pont que quand il se sentit assez raffermi de cœur et de jambes pour supporter le regard de ces ardents officiers qui attendaient avec impatience l’heure de l’exécution.
Thoisy aperçut du Parquet, l’œil calme et serein, la lèvre souriante, et avisant aux préparatifs de cette téméraire attaque comme s’il se fût agi d’une fête.
— Ce sont d’étranges hommes ! pensa de Thoisy. Et dire qu’il a fallu découvrir un monde nouveau pour que leurs qualités exceptionnelles, perdues ou confondues en France, trouvassent ici un théâtre qu’ils parviennent à agrandir pour se produire !
Le brick avait mouillé en rade dans l’après-midi. Du Parquet attendit le soir ; il fit armer un canot, y descendit ^vee ses deux cousins, Sabouilly , d’Orange, Tanneau ; puis il mit le cap sur Saint-Christophe, et aborda en pleine nuit à la Pointe-de-Sable.
Ces six hommes allaient entreprendre une expédition
que, quelques jours auparavant, on songeait à confier à un corps de troupes tout entier.
C’était le 18 janvier 1646. Il était dix heures au moment où la proue de l’embarcation heurta le sable du rivage; la nuit était sombre, et de gros nuages noirs, tout chargés d’orages, voilaient les étoiles qui sous le ciel des Antilles brillent comme de petits soleils.
Du Parquet, un pistolet d’une main et son épée de l’autre, marcha droit au premier corps de garde dont il apercevait de loin le factionnaire inattentif. Au moment où il s’apprêtait à fondre, comme un tigre, sur cet obscur défenseur d’une consigne inexorable, l’officier commandant le poste apparut sur le seuil. Du Parquet le reconnut.
— Lafontaine ! cria-t-il.
A cet appel l’officier s’élança, tomba dans les bras du général et de ses amis, qu’il entraîna vivement derrière un massif épais de rai sim ers marins , dont les larges feuilles et les branches touffues leur faisaient un abri contre toutes oreilles et tous regards.
— Le poste est à vous, leur dit Lafontaine. Depuis huit jours, je choisis les hommes qui y sont de garde ; ils vous connaissent tous ; Saint-Aubin, et toi aussi, Le Comte, entrez, et on vous rendra les armes. Moi, je cours prévenir notre ami Camo dont la compagnie tout
entière nous est dévouée. Dans une heure, vous aurez ici trois cents hommes autour de vous.
Lafontaine s’éloigna pendant que du Parquet et ses cinq hardis compagnons prenaient le chemin du corps de garde. La sentinelle fit tout juste autant de façon qu’il en fallait pour paraître résister; le reste de la troupe agit à peu près de même. Peu à peu le corps de garde s’emplit, et bientôt les cris de : « Vive Thoisy ! vive du Parquet ! » éclatèrent comme un coup de tonnerre, et les trois cents hommes promis par Lafontaine arrivèrent en courant, mêlant leurs clameurs à celles de leurs compagnons. La présence de du Parquet les avait électrisés.
— En avant ! En avant ! cria-t-on de toutes parts !...
— Le général n’est plus là, dit tout à coup Sabouilly.
— C’est qu’alors il est occupé à quelque bon tour de sa façon, répondit Lafontaine.
— Attendons-le.
En effet, du Parquet, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec ses deux cousins, et sans mettre personne dans la confidence de son projet, s’était élancé en courant vers l’extrémité de la plage, dans les environs d’un petit fortqu’ils contournèrent adroitement, et sans qu’aucune sentinelle eût fait mine de les apercevoir. Ce calme frappa du Parquet, il s’arrêta tout à coup et dit à ses deux compagnons :
— Si, en passant, nous nous emparions du fort?
— Ne risquons rien à l’aventure, répondit Saint-
Aubin ; il se peut que la sentinelle dorme, et qu’à l'intérieur on ne soit pas disposé à nous accorder une hospitalité du genre de celle que nous voudrions. Poursuivons notre route vers la petite maison là-bas. Nous y avons une bonne prise à faire.
Cinq minutes après, les trois cousins arrivèrent devant une case dont la porte, à peine close, céda à une pression un peu vigoureuse du genou. Ils entrèrent l'épée nue. Deux nègres, qu’ils rencontrèrent d’abord, tombèrent à leurs pieds, demandant grâce. Saint- Aubin les tint en respect sous la menace de son pistolet, pendant que Le Comte et du Parquet croisaient le fer contre deux jeunes hommes qui, moitié nus, et sautant bas de leur hamac, s’étaient mis en défense. Le temps commandait; Le Comte et du Parquet y allèrent si rapidement que, en moins de cinq minutes, les deux jeunes gens, blessés, lâchaient leurs épées. Du Parquet et ses cousins lièrent leurs adversaires avec des cordes, puis, les ayant bâillonnés, ils les placèrent tout sanglants sur le dos des deux nègres qui prirent le chemin du rivage où était resté le canot avec les matelots rameurs.
— Regagnez vite le bord, — leur ordonna du Parquet, — nous n’avons plus besoin de vous ici, et remettez ce pli à M. de Thoisy, — ajouta-t-il en crayonnant quelques lignes sur un papier.
Le canot s’éloigna, emportant les deux prisonniers et les deux nègres.
Ces deux prisonniers étaient les neveux de Poincy. Du Parquet avait pensé que c’étaient là de bons otages à garder. Ils étaient destinés à devenir le pivot d’un drame que contiennent les événements que nous avons à raconter.
En revenant au corps de garde, du Parquet fut accueilli par des cris d’enthousiasme. Quand il eut raconté la prouesse qu’il venait d’accomplir, on en tira un bon augure pour le succès de l’entreprise.
Ce coup de main fut au contraire la cause de grands malheurs en ce qu’il avait retardé la marche de la colonne. De Poincy, prévenu de ce débarquement, était arrivé à la tête de deux mille hommes. Du Parquet, obligé de battre en retraite, se replia avec ses trois cents hommes sur le corps de garde, s’y barricada, et soutint vigoureusement l’assaut.
La terre, jonchée de cadavres, attestait l’héroïsme avec lequel cette poignée de braves combattait autour de son général. Mais la position ne fut bientôt plus tenable ; les munitions de guerre manquaient. Le corps de garde, dernier refuge de tant de courage, fut enfoncé ; le combat dura un moment corps à corps, du Parquet faisant des prodiges de valeur, inutiles, hélas !
Ces malheureux, presque tous blessés, prirent la fuite et se réfugièrent dans les bois voisins de cet obscur champ de bataille.
Les vainqueurs poursuivirent un moment les vaincus qui, pied à pied, d’arbre en arbre, défendaient encore
chèrement leur vie. Mais de Poincy arrêta l’ardeur de ses hommes.
Cette lutte pouvait lui coûter beaucoup de monde; chaque branche de ces arbres épais cachait un mousquet, derrière chaque brousaille se dressait tout à coup la mort. Il fit sonnerla retraite. Quandsa troupe fut ralliée sur la lisière du bois, il lança contre l’ennemi une autre espèce d’armée, c’est-à-dire une meute d’énormes chiens boule-dogues et blood's âogs (chiens de sang), dressés à faire la chasse aux Caraïbes, et impitoyables à ce gibier humain.
Aux coups de mousquet succéda un formidable concert d’aboiements et de cris de douleur. Aboiements et cris allèrent se perdant dans les déserts du bois, sur les talons de du Parquet et de ses malheureux compagnons traqués, égorgés comme bêtes fauves.
Les chiens revinrent au chenil, le lendemain, la gueule sanglante et le corps couvert de sueur. Us avaient fait bonne chasse.
Du Parquet était parvenu à s’échapper. Il erra pendant trois jours et trois nuits, affamé, mourant de soif, affaibli, couvert de sang et de boue. Deux fois il passa devant des cases habitées par des colons ; mais il changea de route, de peur d’être vu, reconnu et arrêté. Enfin épuisé de fatigue, à bout non pas d’énergie, mais de forces, il alla, une nuit, frapper à la porte d’un couvent de capucins.
Le Frère qui vint lui ouvrir ne le reconnut pas et l’introduisit dans une petite salle basse.
— A boire, mon Père, s’écria du Parquet en tombant sur un siège, à manger, je vous prie... et faitesmoi l’hospitalité de quelques heures de sommeil :
voici trois jours et trois nuits que je n’ai pas reposé mon corps et que mes lèvres ne se sont point désaltérées.
— Seriez-vous, par hasard, des gens de M. du Parquet? demanda le capucin.
— Je suis du Parquet lui-même, répondit le général avec une franchise qui attestait sa confiance dans la loj'auté du religieux.
— Vous ! le général ! s’écria le capucin avec terreur. Alors, fuyez bien vite ! Le Commandeur a placé au couvent, dans le pressentiment que vous y viendriez, cinquante hommes.
— Cinquante hommes ! fit du Parquet. Eh bien ! mon Père, si vous voulez m’accorder quelques heures de repos, je me charge de vous débarrasser de cette garnison .
— Ah ! général, murmura le capucin, je vous tiens pour très-capable de cela; mais, outre qu’ily a déjà eu bien assez de sang versé, vous oubliez que M. le Commandeur aime peu notre ordre et qu’il nous préfère de beaucoup les Jésuites. Il raserait notre couvent èl nous expulserait ensuite. Et même , ajouta avec embarras le capucin, je crois qu’il serait imprudent à
vous de rester plus longtemps ici. Le plus simple serait que vous allassiez trouver le gouverneur anglais. Le malheur d’un soldat inspire toujours de la sympathie au cœur d’un homme d’épée. NVaernard vous fera tout au moins bon accueil, vous serez en sûreté sur son territoire, et il vous fournira les moyens de retourner à la Martinique.
Pendant que le capucin achevait ces mots, il se fit dans l’intérieurde la maison un certain mouvement qui jeta la terreur et l’inquiétude dans son esprit.
— Oh ! s’écria-t-il, vous avez peut-être encore le temps de fuir, général ; partez vite, et que Dieu vous conduise !
Du Parquet reçut la bénédiction du religieux, et s’enfonça de nouveau dans les bois.
Quand duParquet se crut à l’abri de l’alarme que sa présence avait peut-être répandue dans le couvent, il s’assit pour réfléchir à sa situation, déplorable pour nu courage comme le sien réduit à fuir, et pour son orgueil obligé d’aller se livrer à la pitié et à la merci d’un ennemi.
Son cœur se révolta d’abord à la pensée de se mettre aux mains de Waernard. Il était décidé à tout souffrir plutôt que d’endurer cette extrémité de sen malheur. 11 en appela h son imagination et à son énergie, pour trouver le moyen d’y échapper; et il s’arré a devant l’impossibilité. La précaution que de Point y avait prise de faire garder le couvent des capucins dans
la prévision qu’il irait y demander l’hospitalité, ne laissa |>as de doute à du Parquet sur les difficultés immenses qu’il éprouverait à sortir de l’île par ses propres ressources.
Son âme se tourna, alors, vers le souvenir de son bonheur domestique , vers son petit peuple abandonné. Il fut vivement frappé de l’importance de son devoir public et du dommage que son absence pouvait causer à la colonie, cette œuvre de son courage et de son intelligence, héritage que lui avait légué l’illustre de Nambuc et dont il devait compte à sa mémoire. Du Parquet fit taire tout son orgueil ; il se résigna, puisqu’il n’y avait pas d’autre moyen pour sortir de Saint-Christophe, à aller implorer le secours de Waernard. Il se raffermit dans sa résolution , et prit le chemin qui conduisait au territoire anglais. Il arriva, dans le triste équipage que nous savons, à la porte du gouverneur. Le jour venait de poindre à peine à l’horizon. ><
Waernard éprouva une vive émotion en apercevant du Parquet qui, même sous ses habits déchirés et dégoûtants de poussière, de sang et de boue, imposait encore par son air de fierté et de grandeur.
Avant de franchir le seuil que Waernard lui montrait delà main, du Parquet lui dit:
— Monsieur, ce n’est ni votre pitié, ni votre générosité que je viens invoquer. Je n’accepterais pas plus l’une que l’autre. Je n’en appelle point à votre amitié.
il*
Nous mentirions tous deux en nous servant de ce mot, car nous sommes de vieux ennemis déjà. Je m’adresse à vous au nom de l’honneur qui anime tous les cœurs honnêtes. Vous malheureux, je vous eusse offert l’hospitalité pour vous épargner la honte et l’infortune des vaincus. Puis-je compter, de votre part, sur les mêmes sentiments?
— Entrez, général, répondit Waernard ; ma maison est la vôtre, comme la vôtre eût pu être la mienne. Le malheur est un hôte sacré, entrez.
Du Parquet franchit le seuil hospitalier de Waernard.
— Je ne prétends pas vous importuner longtemps,. Monsieur, dit-il au chef anglais ; vous savez quels devoirs m’appellent à la Martinique. Les événements qui m’ont réduit où je suis, vous les connaissez également...
— Que puis-je faire qui vous soit agréable? demanda Waernard.
— Me faciliter le moyen, dès aujourd’hui s’il se peut,, de retourner dans mon île.
— C’est bien ! fit Waernard ; vous me permettrez alors de donner tous les ordres nécessaires aux préparatifs du départ. En attendant, regardez-vous ici comme chez vous, mon cher hôte.
Cet accueil changea toutes les dispositions d’esprit de du Parquet. Dans sa pensée, il demanda pardon à Waernard de la répugnance qu’il avait, d’abord, éprouvée à se confier à lui.
Peu d’instants après, le gouverneur anglais vint rejoindre le général, lui tendit de nouveau deux mains affectueuses et cordiales, lui fit servir tout ce dont il avait besoin, et le traita avec les honneurs dus à son rang. Le soir, il convoqua tous les officiers et les plus notables parmi les colons à un grand dîner.
— II est probable, dit-il à du Parquet, que nous nous séparerons cette nuit, général. Je veux qu’avant de partir, mon ennemi reconnaisse que j’ai su apprécier le prix qu’il faut attacher à la possession d’un homme tel que lui.
Du Parquet ne vit qu’une formule de politesse sous cette phrase, et s’assit en confiance à la droite de Waernard. Vers le milieu du repas, Waernard commença de manifester certaines distractions ; son regard s’obstinait à une des portes de la vaste galerie où avait été dressée la table du repas.
Pendant que Waernard prodiguait à du Parquet de telles marques de sympathie, voici ce qui s’était passé.
Cinq minutes après l’arrivée du général, le gouverneur anglais avait informé de Poincy qu’il tenait entre ses mains le redoutable du Parquet. Le Commandeur avait répondu : « Gardez-le jusqu’à ce soir. A sept heures je serai chez vous. »
C’est à l’approche de ce moment fatal que l’inquiétude s’empara de Waernard ; quelque soin qu’il y mît, il ne put faire que ses distractions et son regard toujours interrogeant la porte de la galerie ne fussent pas remarqués par du Parquet. Ce dernier se prit à concevoir quelques soupçons, mais sans laisser paraître la moindre émotion.
— Vous semblez préoccupé, Monsieur, dit-il à Waernard. Craignez-vous qu’on ne vienne vous prévenir que mon navire sera prêt avant la fin de ce repas, où je me trouve traité en roi, véritablement ? Mais on voudra bien attendre qu’il me plaise de me séparer de vous... Pourquoi donc, ajouta-t-il en voyant que Waernard prêtait à peine attention à ses paroles, ne pouvezvous détacher vos yeux de cette porte?...
Sept heures venaient de sonner ; un vague bruit de voix et de pas en sourdine arriva du dehors jusque dans la salle du festin.
— C’est que... balbutia Waernard, pour répondre à la dernière interrogation de du Parquet.
— C’est que, reprit celui-ci en se dressant comme un lion, vous me trahissez, Monsieur !
En même temps la porte de la galerie s’ouvrit brusquement, et de Poincy apparut à la tête d’une cinquantaine d’hommes. Du Parquet avait saisi le couteau de table qui se trouvait sous sa main, et il voulut s’élancer sur Waernard. Mais son voisin de droite, qui n’était autre que le capilaine Mac-Henry, l’avait saisi à bras le
corps, en sorte que Waernard échappa au coup qui porta dans le vide.
Avant que du Parquet eût pu se dégager de l’étreinte vigoureuse où le retenait Mac-Henry, les hommes du Commandeur s’étaient emparés de lui.
Du Parquet, conduit à l’hôtel ou pour mieux dire à la case somptueuse du Commandeur, fut enfermé provisoirement dans une chambre où de Poincy plaça quatre factionnaires , et au dehors un poste de cent vingt hommes. 11 ne fallait pas moins, disait-il, pour garder un pareil lion. Le Commandeur avait songé d’abord à faire instruire un procès régulier contre du Parquet, mais il trouva plus simple de s’en tenir à la justice sommaire de ce temps, et il le fit jeter comme un vulgaire coupable au fond d’une geôle.
Attendons que du Parquet recouvre la liberté.
De Thoisy, qui était resté paisiblement à bord de son brick, pendant que se passaient pour son compte les graves événements que nous avons racontés, avait levé l’ancre en apprenant le dénoûment de cette expédition, et était retourné à la Guadeloupe.
Quant à de Poincy, il ne perdit pas de temps pour tirer parti de la situation, et fit répandre à la Martinique un libelle des plus violents contre la Compagnie, qu’il accusait de despotisme et de projets odieux contre les colons. Ce libelle signalait du Parquet et de Thoisy comme les âmes damnées de la Compagnie des îles, les
instruments passifs et aveugles des spoliations qu’elle méditait.
Les colons, enchantés de cette croisade contre les Seigneurs de Paris, se félicitaient de trouver dans le commandeur de Poincy un appui et un défenseur. La révolte du Commandeur contre Patrocle de Thoisy, suivie de l’emprisonnement de du Parquet, n’avait pas eu d’autre but, ajoutait le libelle, que d’arrêter les excès et les empiétements de la Compagnie.
Cet écrit habilement exploité par les agents de Poincy, jeta à la Martinique quelque trouble dans les esprits les mieux disposés en faveur de du Parquet, mais animés tous d’une haine profonde contre les Seigneurs de la Compagnie. A plus forte raison eut-il pour effet de constituer un parti de mécontents, heureux qu’une si belle occasion s'offrît à eux de régénérer la colonie.
À la tête de ce parti se trouvait Beauford que nous avons déjà vu , dans le cours de ce régit, si vivement contrarié de l’arrivée de du Parquet à la Martinique.
Ce Beauford était un aventurier dans la plus triste acception du mot. Il avait fui la France, à la suite d’une affaire où il courait risque de laisser tout au moins sa liberté, sinon peut-être sa tête, en gage de son honneur perdu. Sur le sol du Nouveau-Monde il avait apporté les mêmes mauvaises passions et ce besoin de turbulence et d’agitation qui le caractérisait : orgueil
impudent, soif de révolte, paresse, ambition sans talent, tel était le lot de Beauford.
Tl était soutenu dans son œuvre par un gentilhomme d’un grand nom et d’une triste célébrité, qui avait mal porté l’illustration de son père, mais que sa fille devait plus tard laver, par sa glorieuse destinée, des infamies dont il s’étaitrendu coupable. Ce gentilhomme était Constant d’Aubigné, fils de Théodore-Agrippa d’Aubigné et père de madame de Maintenon.
Je ne saurais mieux faire connaître Constant d’Aubigné qu’en empruntant à Agrippa d’Aubigné, son père, le portrait qu’il a tracé lui-même de ce fils. Voici comment il s’exprime dans ses Mémoires:
« Comme Dieu n’attache pas ses grâces à la chair « ni au sang, mon fils aîné, nommé Constant d’Au- « bigné, ne ressembla pas à son père, quoique j’eusse « pris tous les soins possibles de son éducation. Je « l’avais élevé avec autant d’application et de dépense « que s’il eût été un prince. Mais ce misérable s’étant « d’abord adonné au jeu et à l’ivrognerie à Sédan, où « je l’avais envoyé aux académies, et s’étant ensuite a dégoûté de l’étude, acheva de se perdre entièrement « dans les musicos de Hollande, parmi les filles de « joie. Ensuite qu’il fut revenu en France, il se maria « sans mon consentement à une malheureuse qu’il a « depuis tuée. Voulant le tirer de la cour où il conti- « nuail ses débauches, je lui fis donner un régiment « lors de laguerre du prince de Condé, que je mis sur
« pied à mes dépens; mais rien ne pouvait arrêter ni « contenter les passions déréglées de cet esprit volage, « libertin et audacieux; il retourna à la cour où il « perdit vingt fois plus qu’il n’avait vaillant, de sorte « que, se trouvant sans ressources, il abjura sa reli- « gion et embrassa la romaine, dont il ne faisait pas a cependant profession publique, de peur que je ne le
« déshéritasse. Puis il s’en vint en Poitou à dessein
« d’essayer de me dépouiller de mes deux places de « Maillerais et de Doignon. Gomme je ne connaissais « pas sa perverse intention, je le fis mon lieutenant '( dans Maillerais, avec pleine puissance d’y com- « mander en mon absence, et je me retirai au Doignon.
« Par cette belle disposition, la ville de Maillerais « devint bientôt un brelan public, un rendez-vous de « femmes de mauvaise vie, et une vraie boutique de « faux monnayeurs. »
N’était-ce pas là un bien beau portrait, tracé surtout par une main paternelle, et à l’heure d’une confession suprême ! Ne le doit-on pas, à cause de cela, supposer adouci peut-être?
Constant d’Aubigné s’était cependant réconcilié à peu près avec son père, qui le déshérita ensuite et le maudit, pour avoir dénoncé un projet de rébellion des Rochellois.
Le triste sort qu’il avait fait à sa première femme r e l’empêcha pas de se faire aimer de mademoiselle < e Cardillac, personne d’esprit, de sens et de raison, ma s
qui manqua de ces trois choses à la fois le jour où elle épousa ce chenapan. D’Aubigné commença par manger tout le bien de sa femme, puis, surpris en flagrant délit d’intelligence avec l’Angleterre, il fut emprisonné au Château-Trompette à Bordeaux , et transporté à Niort d’où, grâce à l’influence de la famille de sa femme, il parvint à sortir pour aller aux îles.
De Saint-Christophe, il était venu à la Martinique à la suite de du Pont.
Constant d’Aubigné ne pouvait donc être un colon sérieux, et il n’était pas homme à laisser passer une si belle occasion que celle offerte par Beauford, pour continuer cette vie de révolte qui était son essence.
Beauford n’avait certes pas un passé plus honorable que d’Aubigné ; ils s’entendirent donc à merveille.
Tous les deux habitaient un bourg proche de Saint- Pierre, nommé le Prêcheur. Leurs terres étaient bien à coup sûr les plus mal cultivées et les plus délabrées de l’île ; raison de plus, pour qu’ils se missent à la tête de ce désordre qui allait compromettre l’avenir de la colonie. C’était l’éternelle guerre des ambitions illégitimes, des rêves audacieux, des haines de la paresse contre le travail, delà misère méritée contre le succès prévoyant. Beauford et d’Aubigné résumaient, par leur situation et par leur conduite, toutes ces détestables passions.
Pour s’assurer des partisans, ils avaient inscrit sur leur drapeau une devise qui imposait silence aux répu-
gnances : « Affranchissement des colonies du despotisme des Seigneurs de la Compagnie. » Avec ce texte mis en avant , Beauford et d’Aubigné obtinrent un succès considérable de propagande; ils étaient, en quelque sorte, devenus les maîtres de la colonie.
XYI
La Pierrière avait laissé dépérir entre ses mains le pouvoir que du Parquet lui avait confié en partant pour sa regrettable expédition. Au premier moment, il avait essayé de resserrer les rênes ; les colons, surexcités par Beauford et par son complice, opposèrent de la résistance. La Pierrière eut la faiblesse de céder. Enhardis par ce succès inespéré, les insurgés ne gardèrent plus de ménagements.
Le premier acte de leur insurrection fut l’incendie des établissements appartenant à la Compagnie et le massacre de quelques-uns de ses agents.
Marie Bonnard, d’une fenêtre de sa maison, située à quelque distance de Saint-Pierre, vit ces flammes coupables s’élever dans l’air, entendit les cris des victimes, les menaces des bourreaux. Au milieu de ces vociférations, le nom de du Parquet jadis béni et adoré, arriva jusqu’il elle conspué et confondu dans les malédictions d’une populace ingrate. Son cœur de femme, loin de défaillir, se fortifia et grandit devant cette injustice, ces crimes et celte lâcheté.
— C’est impossible, s’écria-t-elle, pâle d’indignation, que, moi vivante, je laisse insuller de la sorte le nom de mon mari, détruire son œuvre, le rêve de sa gloire, et outrager aussi lâchement son malheur ! Oh ! je serais coupable, à ses yeux et devant ma conscience, d’une lâcheté et d'une trahison égales à celles de tous ces misérables si je ne tentais pas de le venger et de reconquérir les lambeaux de son pouvoir !
Au milieu de la nuit, seul$ sans autre défense que son courage et son énergie, elle prit le chemin de Saint-Pierre illuminé par l’incendie, et alla tout droit à la case de Lefort. Elle y arriva en même temps que le brave gentilhomme rentrait découragé, pâle, épuisé des efforts impuissants qu’il avait tentés pour calmer cette révolte.
— Tout est-il perdu, désespéré, Lefort? demanda Marie.
— Hélas ! la trahison est partout.
— Et La Pierrière?
— S’il n’a pas encore trahi, il est bien près de le faire. Il n’ose rien commander, rien entreprendre. Il n’est pas du parti des insurgés, mais il n’est pas contre eux ; il est du parti de l’indécision, le pire de tous. Il faudrait l’en arracher. J’ai mon plan : impitoyable, peut-être extrême, comme les circonstances où nous nous trouvons. Vous savez quel dévouement d’esclave m’enchaîne au général; quelle affection j’ai pour vous... La liberté du général et la révolte vaincue, c’est
à quoi il faut arriver par tous les moyens. Votre présence, Madame, a doublé mon courage et ma volonté.
— Peut-être sommes-nous d’accord sur les moyens d’exécution, Lefort. Mais puis-je voir La Pierrière, lui parler?
— Le nom de votre mari lui inspire encore assez de respect pour qu’il se fasse honneur de cette entrevue.
— Allons donc chez lui !
Et sans plus entendre un mot, Marie releva sa cape, pritfle bras de Lefort et entraîna le brave et dévoué gentilhomme. Les rues étaient encombrées d’hommes et de cris, de visages menaçants et de visages consternés. Il fut difficile à Lefort et à madame du Parquet de traverser ces flots mouvants et agités comme ceux de l’Océan un jour de tempête. A chaque pas, quelque muraille humaine les arrêtait. A tout instant Lefort craignait que les clameurs contre du Parquet, en arrivant aux oreilles de sa compagne, ne la frappassent au cœur ; mais si Marie pâlissait et pleurait de rage et de douleur sous la cape qui voilait ses traits, elle ne montrait ni par un mot, ni par un mouvement qu’elle ressentît les émotions que redoutait Lefort.
Ils arrivèrent ainsi jusqu’en vue d’un des magasins en feu de la Compagnie. Tant de monde encombrait la place, qu’ils jugèrent le passage impraticable.
— Il serait imprudent de nous hasarder dans cette foule, dans ces flammes, dans cette pluie de feu et de décombres, fit observer Lefort. Vous plaît-il que je
vous ramène chez moi, Madame, où je vous conduirai La Pierrière?
— Vous me le conduirez, bien sûr? demanda Marie.
— Je vous le jure.
— Faites donc ce que vous croirez convenable.
Lefort et Marie revinrent sur leurs pas. Les flammes
de plus en plus vives du magasin qu’ils venaient de quitter, avaient attiré comme des phalènes tous les curieux autour de ce triste spectacle, en sorte qu’ils trouvèrent les chemins plus faciles. Mais bientôt des cris étourdissants leur firent détourner la tête, et ils aperçurent débouchant sur le théâtre môme de ce lugubre incendie, Beauford et d’Aubigné, suivis de La Pierrière :
— Le traître ! s’écria Marie. Il est trop tard...
— Non, pas encore, répondit Lefort. Voyez, Madame, comme il est pâle, et comme il semble marcher au supplice plutôt qu’au triomphe ! Qui sait ? cette alliance répugnante peut servir votre projet s’il est d’accord avec celui que j’ai médité le long de notre route.
— Laissez-moi rentrer seule, dit tout à coup Marie en quittant le bras de Lefort. Ne perdons pas de temps; pendant que je gagnerai votre case, approchez de La Pierrière et faites qu’il vienne me rejoindre.
Marie prit en courant la direction de la case de Lefort, à qui le contact de cette âme énergique et virile venait de rendre un peu d’espoir.
Il ne fut pas facile à Lefort d’aborder La Pierrière, et encore moins de l’arracher d’entre d’Aubigné et Beauford. Le brave gentilhomme n’y parvint qu’en provoquant une sorte de mouvement dans ce Ilot populaire dont il dirigea le courant vers les trois chefs, et avec tant d’impétuosité, sous prétexte d’enthousiasme, qu’il les sépara violemment. Lefort s’empara de La Pierrière, et l’entraînant à part :
— Tu n’es là qu’à contre-volonté, n’est-ce pas? lui dit-il. C’est pour cela que je t’ai arraché de l’étreinte de ces deux bandits. Viens maintenant là où ton cœur sera satisfait de se trouver, où il rencontrera cette énergie qui commençait de nous faillir à tous les deux.
La Pierrière suivit un peu machinalement. En entrant dans la pièce, où se tenait Marie qui, agenouillée et en prières, se releva au bruit de leurs pas, calme, fière, belle de pâleur, d’émotion, de dignité, — en entrant, dis-je, La Pierrière tomba aux pieds de celte femme outragée et trahie.
— Monsieur, lui dit Marie, est-ce à l’homme qui se traîne à la suite de Beauford et de d’Aubigné, ou au lieutenant de M. du Parquet que je parle en ce moment? M. du Parquet, en partant, vous a confié le commandement de la colonie, le sort de ses habitants, le dépôt des lois et de l’autorité du roi. Je n’ajouterai pas, Monsieur, qu’il vous avait chargé pareillement de défendre et de protéger sa femme. Si le général eût été
présent ici, Monsieur, tout ce qui s’est passé serait-il arrivé? Verrait-on, cette nuit, Saint-Pierre en feu? Verâiit-on le sang couler dans les rues? Verrait-on un Beauford et un d’Aubigné, rebuts de la colonie, traverser la ville en triomphateurs? Me verrait-on enfin, moi la femme de M, du Parquet, réduite à la position où je suis? Ce que le général n’eût point soulTert, Monsieur, comment le tolérez-vous, vous qui le remplacez, vous qu’il a choisi, à titre d’ami et de brave officier, pour vous remettre un dépôt sacré?
La Pierrière resta comme anéanti devant cette parole vibrante qui lui rappelait ses devoirs oubliés, et il se trouva fasciné par l’éloquence de cette voix où le ton superbe du commandement se mêlait à l’émotion tendre et suppliante de la femme.
— Eh bien ! Madame, dit-il, que faut-il que je fasse? Ordonnez et je l’exécuterai.
— Estril donc besoin que je vous l’apprenne ? demanda Marie un peu étonnée de cette exclamation de
La Pierrière. Mais il me semble. Monsieur, reprit-elle, *' # « « que ce que vous avez à faire est bien simple ! Il faut
étouffer cette révolte, arrêter Beauford, arrêter d’Aubigné, dût-il en coûter du sang ! Et d’ailleurs y a-t-il quelque ménagement à prendre aujourd’hui ? Il vous suffira, j’ose le croire, de faire entendre un peu haut le nom de M. du Parquet, d’appeler autour de ce nom tous les honnêtes gens de la colonie, pour que vous vous trouviez à la tête d’une armée. Oh ! si je
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n’étais pas une femme!... ou plutôt si j’étais sa
femme devant ces hommes comme je le
vous !...
— Je crois, interrompit Lefort, qu’en ce moment il vaut mieux user de ruse que de force. Si je suis bien informé, continua-t-il en s’adressant à La Pierrière, Beauford et d’Aubigné, appuyés par je ne sais quelle assemblée de leur composition, doivent, demain, te présenter à signer un traité stipulant la déchéance de M. du Parquet et une alliance avec de Poincy contre la Compagnie des îles. Il faut feindre de vouloir signer ce traité. Laisse venir Beauford, d’Aubigné et leurs acolytes, discute article par article cet acte; résiste d’abord, cède ensuite ; puis, au moment d’apposer ta signature, offre-leur de boire rasade à la santé du roi. Fais que j’entende ce signal; je ne serai pas éloigné. Retiens-les un instant chez toi, le reste me regarde. Seulement, sois bien armé.
— Madame, reprit Lefort en se retournant vers Marie Bonnard, me permettez- vous d’agir comme je l’entends?
— Certes, pourvu que vous rendiez la paix à cette colonie et que vous la conserviez intacte à mon mari.
— Et toi, La Pierrière, puis-je compter sur toi?
— Voilà mon serment, répondit celui-ci en posant
ses lèvres sur les deux mains de Marie.
— A quoi pensions-nous donc , murmura Lefort, de nous laisser abattre par de tels bandits ? Il a fallu que
ce fût cette femme qui nous réveillât de notre léthargie !
Lefort compta un à un les plus dévoués amis de du Parquet. En tête il plaça le vieux Bonnard, Pierre Dubuc, et deux ou trois autres de même trempe, hommes de fer, cœurs d’or ; puis il alla frapper à la porte de leurs cases, remua par quelques paroles les cendres de leur énergie dont la flamme reparut aussitôt. Il trouva les vingt bras qu’il cherchait pour exécuter son plan. Il en eût trouvé cent, à vrai dire.
X YII
Le lendemain, au moment convenu, Lefort, caché au haut d’un arbre dans le voisinage de l’habitation de La Pierrière, vit arriver d’Aubigné et Beauford, chacun de son côté, puis successivement par des chemins différents, et à distance les uns des autres, les membres du conseil nouveau à qui allaient échoir les destinées de la colonie.
— Bien choisis ! — oh 1 bien choisis ! — pensa Lefort, en voyant entrer dans la case tout ce que la Martinique contenait alors de misérables et de gibiers de potence.
Il écouta, et près d’un quart d’heure s’écoula avant qu’il entendit le cri de « Vive le Roi ! » résonner dans la case. Il sauta alors à bas de son observatoire, se
dirigea vers un petit groupe d’arbres à quelque distance, et à son appel ses vingt amis en sortirent, se dirigèrent avec lui. vers la maison de La Pierriôre, enfoncèrent la porte et se ruèrent dans l’intérieur. Après avoir déchargé leurs pistolets, ils mirent l’épée à la main.
Beauford tomba le premier, tué à bout portant par La Pierrière qui l’avait à ses côtés ; d’Aubigné tint tète et ne succomba qu’après une lutte acharnée contre Lefort. Beux des conspirateurs furent littéralement étranglés par Bonnard. Quant au reste, à peine s’il en put échapper deux ou trois.
Cet acte de justice un peu expéditive fut bientôt connu, et produisit l’effet que Lefort en attendait. La Pierrière traversa aussitôt Saint-Pierre aux cris de Vive du Parquet !
Ce cri arriva au cœur et aux oreilles de Marie au même moment où Lefort entra chez elle haletant et tout couvert de sang.
Marie lui ouvrit les bras, l’embrassa avec effusion, et lui dit, en lui pressant vivement les mains :
— Maintenant, Lefort, il faut arracher le général de sa prison !
— C’est à quoi j’ai songé déjà, Madame. — Tenez, continua-t-il en poussant une des croisées, qui ouvrait sur la mer, — voyez ce briganlin qui appareille et lève l’ancre en ce moment...
— Ya-t-il à Saint-Christophe ? — demanda Marie.
Dans cette simple question, elle avait mis toute son âme ; ses yeux humides de larmes, en regardant les voiles déjà enflées de vent, avaient confié mille pensées à ce bienheureux navire.
— Va-t-il à Saint-Christophe? — répéla-t-elle.
— Non, Madame, il va à la Guadeloupe ; à bord se trouve embarqué un ami dévoué, chargé de rendre compte à M. Patrocle de Thoisy, des événements qui viennent de s’accomplir, de lui exposer l’embarras de la colonie en l’absence de son chef, et de lui demander d’obtenir la liberté du général en échange de celle de ses deux neveux.
— M. de Thoisy refusera. * .
— Je l’espère bien, et alors j’aurai à offrir à M. de Poincy un échange qui le séduira davantage.
Marie fixa sur Lefort ses grands yeux intelligents qui avaient l’air de comprendre sa pensée ; mais elle semblait ne pas oser l’approfondir.
— Priez Dieu — reprit le gentilhomme — pour que ce bâtiment qui va se perdre tout à l’heure à l’horizon arrive à bon port à la Guadeloupe, et je réponds de l’avenir.
Ces paroles étaient dites avec un tel accent de conviction, que Marie Bonnard serra avec reconnaissance dans les siennes les deux mains de Lefort, puis tomba à genoux devant la croisée, d’où la vue s’étendait sur le poétique horizon de la rade de Saint-Pierre.
Le brigantin venait de s’enfoncer dans les brumes de l’immensité.
La victoire des amis de du Parquet avait provoqué, comme toujours, hélas ! de cruelles représailles. Les vengeances particulières succédèrent à cette conquête du bon droit pour achever la ruine et la confusion des perturbateurs. La maison de Beauford fut pillée et incendiée. De là, les vengeurs officieux se dirigèrent sur l’habitation de d’Aubigné. Ils y arrivèrent le soir, la torche à la main, et entourèrent la case, dont les jalousies fermées cachaient, derrière leur silencieuse obscurité, une grande douleur et une grande résignation.
Dans une des pièces de cette case où transpiraient la misère et la dégradation, était à demi couchée une femme couverte d’habits de deuil. Sur ses genoux et enveloppée dans l’étreinte de ses bras, une jeune fille d’une éclatante beauté, à peine âgée de douze ans, lisait tout bas du bout des lèvres et de plein cœur, sous
le doigt conducteur de sa mère, les lignes consolantes d’un livre de prières. Aux pieds de la mère, et un bras passé autour de la taille de sa sœur, un jeune garçon de sept ou huit ans environ, écoutait et s’absorbait, sans en approfondir le sens, dans cette grave mélopée de la douleur que modulait la jeune fille.
A un passage de leur pieuse lecture, celle-ci avait tout à coup placé son doigt à côté de celui de sa mère sur un de ces mots grands comme l’âme et qu’on ne trouve que dans les livres saints. Ce naïf et silencieux commentaire arracha à la pauvre mère deux larmes, qui tombèrent avec un baiser sur les cheveux de l’enfant. Mais en môme temps madame d’Aubigné avait remarqué sur la main de sa fille une enflure et une petite cicatrice.
— Françoise, lui dit-elle de sa voix la plus douce, que t’est-il donc arrivé ?
— Ceci, mère, ce n’est rien. Hier, en cueillant des légumes dans le jardin, mon doigt a rencontré une épine de raquette qui l’a ainsi égratigné. Mais cela ne m’a point empêchée de travailler toute la journée à enlever les mauvaises herbes dans nos plates-bandes.
Madame d’Aubigné porta à ses lèvres la main de l’enfant, brunie par le soleil, mais que les rudes travaux de la pauvre petite n’avaient pas privée de sa délicatesse et de sa haute distinction. Puis, cet incident vidé, la mère et la fille reprirent leur lecture, dont elles furent soudainement distraites par des clameurs sinistres. Françoise et sou frère pâlirent et se serrèrent contre leur mère. Celle-ci se leva avec calme et prononça ces mots :
— Mon Dieu 1 si le châtiment infligé à mon mari ne suffit pas à la colère des hommes, votre volonté ne
permettra pas qu’il s’étende au delà! Mon Dieu! ayez pitié de mes pauvres enfants !
Elle prit alors les deux petites créatures chacune par une main, et alla elle-même ouvrir la porte à la foule furieuse.
L’aspect de cette femme, enveloppée dans la majesté de sa douleur et dont la beauté imposait, toute ravagée qu’elle fût par les larmes et les souffrances, la vue de ces deux pauvres enfants que le calme de leur mère avait en quelque sorte fortifiés, arrêtèrent et intimidèrent les premiers assaillants.
— Que voulez-vous de nous? leur demanda madame d’Aubigné d’une voix sereine et résignée. Pourquoi venir ainsi troubler nos larmes et nos prières dont vous ne pouvez nous faire un crime ! Une femme n’at-elle plus le droit de pleurer son mari? Est-ce une faute à des enfants de pleurer leur père ?
Ces simples paroles produisirent d’abord une salutaire émotion sur ceux qui étaient assez rapprochés pour les entendre. Il se fit donc une hésitation de bon augure dans la foule ; mais la queue de cette troupe qui n’était point venue là, ainsi que le disaient quelquesuns, pour entendre des suppliques, arrêta cet élan sympathique. Quand les chefs voulurent retourner sur leurs pas, ils rencontrèrent une résistance opiniâtre. Les clameurs recommencèrent. Pendant que les meilleurs de la bande parlementaient encore en faveur de la pauvre veuve et de ses deux enfants, le pétillement
de l’incendie commença de se faire entendre dans un petit bâtiment voisin de la case, puis bientôt la case elle-même se prit à gémir sous les premières morsures du feu. La flamme s’éleva tout à coup comme un phare sinistre pour éclairer la fuite de madame d’Aubigné, emportant dans ses bras son fils et traînant par la main sa fille Françoise.
La malheureuse veuve courut éperdue à travers les brasiers, et tant que les lueurs de l’incendie lui marquèrent son chemin. Elle se dirigea par instinct, sans conscience de la route qu’elle suivait, vers les hauteurs de la montagne Pelée, ce volcan géant qui domine l’ile de la Martinique, et dont la tête en ébullition jeta jadis des flots de lave et de soufre qui desséchèrent et mirent à nu les vastes épaules de la montagne, — squelette de rochers abruptes et de terres crayeuses, grand spectacle qui attriste l’œil le jour, et qui, la nuit, emplit l’âme de terreur.
En suivant longtemps cette voie insensée, madame d’Aubigné se fût égarée dans des déserts dangereux, infestés de Caraïbes et de serpents. L’obscurité profonde qui succéda aux dernières lueurs de l’incendie et la fatigué arrêtèrent sa course.
Le silence solennel des bois, les ténèbres froides dont elle se sentit enveloppée, produisirent sur elle une si vive émotion, qu’elle se laissa tomber, consternée et prête à défaillir. Mais le sentiment maternel, réveilla les ressorts détendus de son cœur.
— Oh ! pardon, mes enfants ! s’écria-t-elle en pressant Françoise et son fils sur son sein, je n’ai pas le droit de me laisser mourir. Mais que devenir ?r epritelle en promenant ses regards inquiets autour du triste lieu où elle était; nous sommes perdus dans ce désert. Françoise, te souviens-tu si nous sommes arrivés par ce côté-ci ou par celui-là ?
— Mère, — répondit l’enfant, — je reconnais à ce gros arbre que voilà au-dessous de nous, que, pour retourner sur nos pas, il nous faudrait prendre àdroite...
Madame d’Aubigné se dirigea donc vers l’arbre indiqué, en ayant soin de marcher en avant afin d’éprouver le chemin et de sonder les abîmes de ronces et d’épines qui déchiraient ses vêtements et ensanglantaient ses pieds.
— Et je crois bien, mère, reprit Françoise, qu’en tournant par ici nous arriverions à la case.
— A la case ! murmura la pauvre femme ; la case, hélas ! n’est plus qu’un monceau de ruines. Pauvre chère petite ! mon cœur ne résisterait peut-être pas à ce navrant spectacle. Cherchons ailleurs un asile que notre pauvre toit ne peut plus nous offrir.
Elle s’assit alors sur le bord du chemin, enveloppa Françoise et son frère dans les plis de sa robe pour les garantir de l’humidité de la nuit. N’ayant plus à craindre ces naïfs témoins de sa douleur, elle donna un libre cours à ses larmes.
La fatigue du corps l’emportant sur les vives préoc-
cupations de l’esprit, écrasa enfin la nature forte et énergique de madame d’Aubigné. Elle commençait à se laisser aller à un sommeil agité et fiévreux, lorsque des pas lourds et un chant grossièrement fredonné se firent entendre sur la route, dans la direction où elle se trouvait.
— Qui vive? — cria ce passant attardé en pressentant le groupe au fond des ténèbres...
— Qui que vous soyez, répondit 1^ malheureuse mère, ne me faites pas de mal ; et grâce pour mes pauvres enfants.
Arrivant en face de madame d’Aubigné, ce mystérieux interlocuteur recula d’un pas.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il, c’est vous dont nous avons brûlé ce soir la case! Vous êtes madame d’Aubigné!
Celle-ci cacha son visage dans ses deux mains, autant par honte que par horreur de se trouver ainsi en présence d’un des auteurs de sa ruine et de son dernier
malheur.
— Quand je dis nous, reprit le colon, je me trompe ; car, s’il faisait moins obscur, vous reconnaîtriez en moi un de ceux qui ont tenté tout ce qui était humainement possible, pour empêcher cette inutile et horrible vengeance.
— Est-ce bien vrai ? murmura la pauvre femme dont le cœur s’éclaira d’un rayon d’espoir. Oh ! s’il en est ainsi, donnez-moi votre main, que je la serre avec reconnaissance, et si vous ne me voyez pas à vos ge-
nous pour vous remercier de vos généreux efforts, c’est que j’ai peur d’éveiller mes deux enfants qui dorment là sur moi.
— D’abord ne réveillez point ces petits êtres. C’est toujours un crime de troubler le sommeil des enfants; — et puis, ne me parlez point de reconnaissance , je faisais mon devoir. Permettez-moi de vous dire maintenant que la case de Larcher, si petite et si peu riche qu’elle soit, vous est ouverte. Si vous voulez m’en croire, mettons-nous en route tout de suite. Nous n’avons pas pour dix minutes de marche. Tenez, Madame, chargezvous de mon mousquet, ce sera moins lourd à porter que vos deux enfants. Attendez, que je prenne moi-môme la petite fille, d’abord. — Bien; — maintenant déposez le petit garçon sur mon autre bras. — Regardez, Madame, ils se sont fait un oreiller de chacune de mes épaules. — Allons ! bon courage !
— Vous avez des' enfants, monsieur Larcher? — demanda madame d’Aubigné à son sauveur.
— Certes, Madame. — J’en ai sept depuis dix ans que j’habite ce coin du Nouveau-Monde ! — Je suis le modèle des colonisateurs...
La porte hospitalière de Larcher s’ouvrit devant la veuve et ses enfants.
— Madame Larcher, — cria le colon en entrant dans sa case, — je ramène une belle moisson pour votre bon cœur, de quoi exercer les charitables vertus dont tous les jours, et cette nuit particulièrement, je remercie
Dieu de vous avoir si bien dotée... Un coin de matelas pour ce petit garçon ; un autre un peu plus large pour cette petite fille... Quant à vous, Mada Larcher s’était retourné pour adresser la parole à madame d’Aubigné ; il s’arrêta court dans sa phrase, en voyant la pauvre femme à genoux au milieu delà pièce et priant. Larcher retira solennellement son feutre, et sentit deux larmes glisser le long de ses joues et tomber sur ses mains.
— Au diable, — murmura-t-il, — les passions des hommes qui les portent à faire tant de mal inutilement !
Larcher n’était point riche, et il avait à sa charge une nombreuse famille. Sa propriété se bornait à un carré de terre, cultivé en vivres. Il appartenait à la catégorie des petits colons que, plus lard, on devait appeler, pour le leur conserver, du nom de petits habitants. Alors, comme aujourd’hui, ils étaient les pourvoyeurs des besoins quotidiens de la population. Ils étaient, ils sont restés les véritables paysans des colonies, industrieux, économes, calculateurs du lendemain.
Madame d’Aubigné n’avait pas abrité deux jours de suite sa tête sous le toit de Larcher qu’elle s’était aperçue
que sa présence menaçait de devenir une gêne à cette
généreuse hospitalité. Elle s’en ouvrit franchement à Larcher.
— Je ne prétends pas dire le contraire, Madame, répondit le colon; ce serait mentir, et j’ai horreur du
mensonge. Aussi bien, vous avouerai-je encore que je n’ai point manqué de raconter vos malheurs à bon nombre de mes amis de Saint-Pierre. Je leur ai dit combien était belle, et intéressante votre petite fille, que j’ai vue travailler hier, et ce matin encore, à mon jardin, comme si elle était l’enfant d’un rustre et non d’un gentilhomme... Je leur ai fait, de votre situation, un tel tableau que tous se sont écriés : « Garde chez toi la mère et les enfants ; nous t’aiderons à les faire vivre jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de changer leur sort. »
— L’aumône ! à moi ! s’écria madame d’Aubigné en se cachant le visage. Oh ! mes pauvres enfants ! oh ! ma pauvre fille!... Monsieur Larcher, reprit-elle, ma résolution est de retourner au plus tôt en France.
— Mais comment retournerez-vous en France? où prendrez-vous l’argent nécessaire pour payer votre passage à bord d’un navire?... Dieu me garde, reprit le colon en voyant que madame d’Aubigné courbait la tête avec humilité, de forfaire à l’hospitalité que j’ai été heureux de vous offrir. Ma modeste case sera la vôtre tant qu’il vous plaira d’y demeurer. Ne parlons donc plus de cela... Adieu, je cours au travail... Tenez, voilà votre fille qui s’en va aussi au champ ; elle est nu-tête, ordonnez-lui donc de mettre un chapeau, de peur que son beau teint, déjà un peu bruni, ne se brûle tout à fait. Ce serait dommage, en vérité !
Le soir, après que toute la famille fut couchée et endormie, Larcher conduisit madame d’Aubigné à
LG ROI DGS TROPIQUES. 139
qoelques'Spiïs de la porte et la fit asseoir sous un manguier gigantesque, coupole de verdure qui ombrageait les abocds de la case.
Quand madame d’Aubigné se fut assise :
— Vous avez donc quelque chose de bien grave à me confier, monsieur Larcher? demanda-t-elle au colon.
— Cela dépend, répondit celui-ci, — comment vous voudrez l’entendre. — J’ai beaucoup réfléchi à notre conversation de ce matin, Madame. Pour calmer vos craintes et vos scrupules, et pour concilier toutes choses j’ai cherché un moyen ; je. crois l’avoir trouvé. Tenez, Madame, continua-t-il, apercevez-vous là-bas, pas bien loin d’ici, encadrée dans une touffe d’arbres, et baignée en ce moment par les flots de toutes les étoiles du ciel une maison dont le toit est surmonté d’une petite tourelle? Cette maison est l’asile de la meilleure et de la plus pieuse des femmes, Marie Bonnard. Jamais sa • porte hospitalière ne s’est fermée à une douleur, à une prière, à un malheur. Allez y frapper, Madame; dites votre situation, racontez votre passé et vos espérances d’avenir à celle *qui vous recevra elle-même sur le seuil, et...
— Mais, interrompit madame d’Aubigné, Marie Bonnard est la maîtresse de M. du Parquet...
— Je croirais plutôt, reprit Larcher, qu’elle est sa femme, sa compagne secrète, son égide et sa meilleure conseillère. Ce que je vous en dis là est une supposition qu’un petit nombre de personnes se communiquent à
voix basse; mais tout porte à y avoir foi. Le dévouement de Marie Bonnard à M. du Parquet, l’influence bienfaisante qu’elle exerce sur lui, sa douleur profonde et sincère quand elle eut appris les malheurs du général, et les efforts qu’elle a faits pour hâter les événements qui se sont accomplis ces jours derniers...
— Alors, je ne comprends pas cette situation anormale, objecta madame d’Aubigné.
— Eh! mon Dieu! Madame, s’écria le colon, est-on toujours maître de son sort? Et qui peut dire que, dans sa vie, telle ou telle chose n’arrivera jamais? Vous, Madame, sortie d’une grande famille, vous voilà réduite en misère ; qui sait quelles destinées, en retour, attendent votre fille, élevée dans la pauvreté? Mais je reviens à mon conseil, suivez-le, il est excellent. Vous n’avez qu’à vous présenter en habits de deuil, tenant vos enfants, chacun par la main. Sans que vous ayez besoin de prononcer une parole, le cœur de Marie Bonnard vous sautera au cou.
— Cependant, si je porte aujourd’hui ces habits de deuil, si je suis veuve, et si mes enfants sont orphelins, c’est parce que mon mari a été tué, combattant contre les droits du sien, et quand elle saura mon nom...
— Quand elle saura votre nom, — s’écria Larcher avec chaleur, — ses deux mains iront vers vous, et ses lèvres s’abaisseront sur le front de vos enfants. — Ne vous ai-je donc pas dit que c’est la meilleure et la plus sainte des femmes?
Le lendemain le colon, en rentrant du travail matinal, trouva madame d’Aubigné appuyée contre le tronc du manguier, le regard fixé sur la maison à la petite tourelle, sur le toit de laquelle le soleil faisait danser ses rayons comme des aiguilles d’or. En apercevant Larcher, la pauvre veuve tendit vers lui une main, et, de l’autre, montrant la maison de Marie Bonnard :
— Je suis prête, dit-elle, voulez-vous bien me mettre sur la route ?
Ils partirent. Larcher ne l’avait point trompée. Elle n’avait pas paru sur le seuil de la porte que Marie Bonnard était accourue au-devant d’elle, en la saluant avec un de ces sourires et une de ces révérences qui fortifient les timides et désarment les orgueilleux. Madame d’Aubigné se sentit si vivement dominée, qu’elle fondit en sanglots. C’était assez pour faire comprendre à Marie qu’elle avait là devant les yeux une femme malheureuse, qui avait besoin de consolations. Les lugubres vêtements de la veuve, la présence de ses deux enfants ne laissaient pas de doute sur l’objet d’une pareille visite.
— Que puis-je faire pour vous, Madame? murmura Marie en entraînant madame d’Aubigné sur un canapé, et en. prenant aussitôt la petite Françoise sur ses genoux.
— C’est votre cœur que je viens implorer — répondit la pauvre mère, — moins pour moi que pour mes enfants.
— Me permettez-vous, Madame, de vous demander votre nom?
— Ce nom, répondit madame d’Aubigné, peut mal sonner à votre oreille. Il est celui d’un homme qui fut l’ennemi de M. du Parquet.
Marie rougit légèrement et d’une voix bien douce :
— Les ennemis de M. du Parquet peuvent ne pas être les miens, Madame. Ensuite vous n’êtes que la femme de votre mari, à tout prendre.
— Je suis madame d’Aubigné, reprit la pauvre veuve ; mon mari a été tué dans l’émeute d’ü y a quelques jours...
— Et votre maison a été bien lâchement incendiée, continua Marie, — vous êtes sans asile, je le sais, Madame. Je sais aussi que vous ne méritiez pas de si cruelles épreuves; je ne parle pas seulement des dernières, mais de celles que votre vie entière a traversées. M. d’Aubigné a pu être, comme vous le disiez, l’ennemi de M. le général, mais il n’avait aucune raison pour être le mien. Il a été durement puni; vous n’avez plus son bras pour vous protéger, vous êtes malheureuse et à plaindre, Madame. N’est-ce pas là un titre suffisant pour que je vous doive dire : Cette maison-ci est assez grande pour que vous y trouviez un^ place, vous, votre fils et cette charmante jeune fille, grave déjà comme le malheur?
Après quelques minutes de conversation, madame d’Aubigné se trouva subjuguée par la grâce et l’affa-
bilité de Marie Bonnard. Le lendemain , ces deux femmes étaient conquises l’une à l’autre, et madame d’Aubigné n’avait plus de secrets pour Vomie du général. Elle lui avait raconté page par page sa pauvre vie de femme et de mère, les plaies de son âme et les souffrances de son corps.
C’était une femme d’un grand caractère et d’un cœur élevé, que madame d’Aubigné. Ruinée par les crimes et les débauches de son mari, après avoir été la compagne fidèle de ses heures de prison à Niort et à Château-Trompette, elle s’était enchaînée volontairement à son exil dans le Nouveau-Monde. Elle avait, si ce n’était plus par amour, du moins par intelligence et par respect de ses devoirs, resserré au lieu de les briser, les liens de ce déplorable accouplement. Elle s’était concentrée surtout dans une affection profonde pour ses deux enfants.
Françoise avait ouvert son âme, son cœur, son esprit aux grandes et sérieuses leçons que madame d’Aubigné lui enseignait. Elle avait appris à lire dans les livres sacrés, et elle avait épelé déjà Plutarque qui devint plus tard sa lecture favorite. Elle avait singulièrement fortifié sa raison à cet austère commerce ; si bien qu’il n’y avait pas eu besoin, à l’âge même où elle était, de l’édifier sur la triste situation où elle vivait. Elle avait instinctivement donné à son affection et à sa tendresse pour sa mère un caractère sérieux dont celleci avait auguré quelque chose de grand pour l’avenir.
— Est-il vrai, demanda un jour Marie à madame d’Aubigné, que votre fille Françoise fut réduite à travailler la terre sur le seul coin cultivable et cultivé de votre habitation?
— C’est exact; la pauvre enfant, de ses mains délicates et frôles arrachait les mauvaises herbes du jardin, plantait les légumes, cueillait les fruits dont la vente nous aidait à vivre, et gardait môme la basse-cour. Ah ! je ne sais quel sort l’avenir lui réserve, et si je la verrai jamais heureuse ; mais il lui faudra bien des dédommagements pour racheter les humiliations qu’elle a supportées ici, sans compter les dangers...
— Les dangers ? fit Marie.
— Oui, et d’abord le bâtiment qui nous transporta à Saint-Christophe (1) faillit être pris par les Espagnols. J’allaitais Françoise en ce temps. L’émotion du combat auquel nous avions assisté, avait tari mon lait; la pauvre enfant fut sur le point de mourir d’inanition. On la crut môme si bien morte que déjà le linceul l’avait recouverte, et on s’apprêtait à jeter son pauvre petit corps à la mer...
— La mer pour tombe ! s’écria Marie Bonnard en pâlissant et en frissonnant. Cette idée me glace d’effroi !
— Je mendiai quelques instants de grâce, de répit ;
(I) Malgré l’affirmation très-honorable de M. le duc de Noailles, il y a des doutes sur ce point de savoir si Françoise d’Aubigné e st née en France ou à Saint-Christophe. Ici, nous adoptons la première version, la plus répandue .
on eut pitié de ma douleur, on laissa encore ce petit cadavre à mes baisers qui le réchauffèrent, je pense. Françoise revint à la vie, elle ressuscita ; j’appelle cela une résurrection. Et, comme par un miracle dont Dieu seul est capable, le lait tari afflua à mon sein. Ce n’est pas tout : sur cette habitation désolée, il y a de cela trois mois, un jour que la pauvre enfant avait conduit notre basse-cour paître dans une savane, elle s’assit tout près d’un bouquet touffu de raisiniers de mer. A peine accoudée sur l’herbe, elle sentit le point d’appui fléchir peu à peu, et sur son bras nu, le froid gluant d’un serpent qui se délovait et dont la queue irritée commençait à fouetter l’herbe. Françoise se leva avec précipitation, bondit de vingt pas, et vit le serpent ramassé sur lui-môme, la gueule béante et l’œil flamboyant. Elle arriva morte de frayeur à la case et se jeta dans mes bras où elle s’évanouit.
Un jour que Françoise d’Aubigné, devenue Madame deMaintenon, racontait ces détails à la cour, où sa puissance commençait à poindre, l'évêque de Metz l’interrompit pour lui dire :
— Madame, ce n’est pas pour rien qu’on revient de si loin !
Marie Bonnard ne fit pas la même réponse à Madame d’Aubigné; mais elle pressa Françoise contre son cœur avec une effusion toute maternelle, et s’écria :
— Chère enfant, le ciel vous doit bien des compen sations dans l’avenir !
On se souvient qu’après la victoire des amis de du Parquet, Lefort avait expédié à la Guadeloupe un brigantin avec les instructions nécessaires pour assurer la délivrance du général. À bord de ce bâtiment était embarqué un ami dévoué de Lefort, nommé Matthieu Michel, porteur d’une lettre de La Pierrière, adressée à Patrocle de Thoisy qui, depuis l’échauffourée de Saint-Christophe, était demeuré «à la Guadeloupe, y exerçant in partibus les fonctions de gouverneur général des îles. Cette lettre que j’emprunte à des documents historiques, était ainsi conçue :
« Monsieur, le sujet de la tragédie qui s’est jouée a quelques semaines en cette isle de la Martinique,
<( est trop long pour vous le représenter par le menu. «Je laisse au porteur d’icelle à vous en faire le récit « comme témoin de tout, et comment je m’y suis ac- « quitté de mon personnage. Enfin nous nous sommes « défaicts de tous les mauvais esprits factieux, ennemis « et perturbateurs du repos public; ensuite de quoy « je pense, sous votre meilleur advis, Monsieur, qu’il « nous est besoin d’une absolution générale, que vous « nous pouvez octroyer et envoyer, s’il vous plaist, telle « et en la façon que vostre bonté et prudence le trou- « vera plus à propos pour le maintien de cette colonie « au service du roy, et asseurer nos insulaires des in-
« quiétudes et deffiances que leur cause le remords « des choses passées. En cela, Monsieur, je crois que « vous ferez un acte de justice qui fera paroistre avec a éclat l’authorilé et la qualité que vous avez en ces « isles de l’Amérique.
« Je suis, etc. »
Quelques jours après, le brigantin revint de la Guadeloupe avec l’absolution demandée par La Pierrière. Matthieu n’était point à bord ; mais il avait envoyé à Lefortun compte rendu de ses négociations secrètes. Lefort courut chez Marie, et en l’apercevant :
— Victoire! cria-t-il, victoire! — Puis il l’entraîna dans une chambre où ils s’enfermèrent tous deux.
Françoise d’Aubigné jouait dans la pièce où Marie et Lefort avaient échangé les premières paroles; elle resta assise devant la porte de l’appartement où ils s’étaient retirés.
— Eh bien ! dit Lefort, Matthieu Michel m’écrit que Thoisy a refusé net de proposer au commandeur d’échanger ses deux neveux contre le général. «M. de Poincy, a-t-il répondu, est un factieux avec qui il ne m’est pas possible de traiter. » Il lui faut la soumission du commandeur, comme si c’était là un homme à se jamais soumettre ! Maintenant, continua Lefort, nous voilà assez engagés dans l’action pour que vous m’expliquiez, Madame, ce que vous vous proposez de faire.
— Quoi qu’il arrive, je puis toujours compter sur vous, n’est-ce pas, Lefort ? — Vous avez bien expliqué
à Matthieu Michel qu’il doit rester à la Guadeloupe? — Vous lui avez bien dit que son rôle est de fomenter contre M. de Thoisy une foule de petites intrigues, d’ourdir contre lui de petites conspirations, de lui susciter une multitude de petits ennuis! Si Matthieus’y prend habilement, s’il dirige bien ses coups d’épingle, la vie ne sera plus tenable pour M. de Thoisy à la Guadeloupe. Force lui sera de fuir cette île et de chercher refuge quelque part. Ce n’est point à Saint-Christophe qu’il songera à se rendre. Il viendra donc à la Martinique, tout naturellement. De ce jour-là, du Parquet sera sauvé, Lefort! N
— Je me fie à vous, Madame ; mais une fois Thoisy rendu ici?
— C’est alors, mon ami, que le projet devient difficile, périlleux même, pour vous, pour moi, pour tous ceux qui y mettront le cœur et la main. Ce que j’ai rêvé d’exécuter alors, ce que vous m’aiderez bien certainement à exécuter, est si audacieux, Lefort, que vous me permettrez, jusqu’à la minute où je vous commanderai de marcher, de garder le silence, et de porter seule mon secret.
— Amen, répondit Lefort en s’inclinant. Au jour qu’il faudra, je serai prêt, Madame.
Françoise d’Aubigné avait entendu cette conversation. Tout autre enfant eût continué ses jeux ou sa lecture. Françoise, grave et réfléchie comme elle était, ne perdit pas une seule des paroles qui venaient d’être
dites. Lorsque Lefort sortit de la chambre, elle le regarda avec étonnement, et, dès que Marie Bonnard se trouva seule, la jeune fille se jeta dans ses bras et l’embrassa avec enthousiasme.
Mademoiselle d’Aubigné avait conçu, tout à coup, une sorte d’admiration pour celte femme qu’elle se prit à aimer, de ce moment, avec une ferveur passionnée. Il lui semblait que les héros dont elle lisait si souvent la vie dans Plutarque, revivaient pour elle, par quelques côtés, dans cette âme énergique, résolue et dévouée.
Michel avait fait merveilles à la Guadeloupe, dans sa mission.
Excité par lui, de Thoisy, déshérité de son gouvernement de Saint-Christophe, mais toujours légalement investi de son commandement sur les autres îles, se mit en tête de vouloir être, de fait, le gouverneur de la Guadeloupe en absorbant l’autorité du chef de cette colonie. Michel exagéra à ses yeux les dispositions peu favorables qu’on montrait, de toutes parts, aux seigneurs de la Compagnie dont il se posait comme le représentant officiel en Amérique ; il lui persuada que la révolte de la Martinique avait été soufflée par de Poincy comme une protestation aux droits de la Compagnie des îles, que l’esprit de rébellion gagnait tous les jours, à ce point que Hoüel, le gouverneur de la Guadeloupe, pourrait bien, par crainte d’événements fâcheux, se mettre du parti du commandeur et octroyer par faiblesse des concessions funestes.
De Thoisy considéra donc qu’il était de son devoir de prévenir le mal; et il pensa n’y pouvoir pas plus sûrement arriver qu’en supplantaut Hoüel dans son gouvernement.
Ces perfides conseils de Michel avaient enivré Patrocle de Thoisy. Us avaient d’autant plus d’opportunité que, en efiet, une forte opposition contre la Compagnie couvait dans la colonie. Hoüel, esprit prudent et politique, s’efforçait, par la conciliation et par des mesures habiles, de détourner l’orage qu’il surveillait surtout du côté de Saint-Christophe. Il était préoccupé constamment de l’idée de ne point laisser l’influence du Commandeur pénétrer à la Guadeloupe.
L’intrusion de Patrocle dans les affaires du gouvernement donna, d’abord, de l’ombrage à Hoüel, et lui inspira en même temps de sérieuses inquiétudes. Les murmures commencèrent bientôt à circuler ; l’antipathie qu’inspirait de Thoisy se manifestait ouvertement, et la Guadeloupe menaçait de subir les mômes rudes épreuves par où venait de passer la Martinique.
Hoüel et Patrocle se trouvèrent, un beau jour, en pleine hostilité, et l’anarchie la plus complète régnait dans la colonie. Hoüel avait déjà parlé de renvoyer de Thoisy. Celui-ci invoquait son autorité souveraine, et, de son côté, songeait à révoquer le gouverneur. La lutte pouvait se prolonger etallumer Iaguerre civile. Matthieu Michel mit fin à ce déplorable conflit en persuadant à de Thoisy que ses jours étaient menacés, qu’il y avait
contre lui un complot criminel, et que le plus simple était de quitter la Guadeloupe et de chercher un asile à la Martinique où la récente victoire des amis de du Parquet sur les adversaires de la Compagnie ne pouvait que lui assurer un sympathique accueil.
De Thoisy, encore cette fois, se fla à Matthieu. Il s’embarqua de nuit, mystérieusement, et lit voile pour la Martinique où il débarqua le 3 janvier 1647.
Dix minutes après l’arrivée de Thoisy, Lefort, Matthieu et La Pierriôre s’enfermaient secrètement chez Marie Bonnard, dont le visage rayonnait de joie.
— Il faut, dit-elle, que l’un de vous écrive et signe la lettre dont voici la minute.
— A qui est adressée cette lettre ? demanda Lefort.
— A M. le Commandeur de Poincy, répondit Marie. Lisez-la, Lefort.
Lefort lut cette lettre qui avisait M. de Poincy de l’arrivée de son ennemi à la Martinique, où il était reçu avec les plus grands honneurs ; mais on le prévenait en môme temps que cet enthousiasme serait vite changé en haine et en malédictions, du moment que les habitants sauraient que M. de Thoisy avait refusé de lui proposer l’échange de ses deux neveux contre du Parquet. la lettre ajoutait que si le Commandeur trouvait qu’il y eût quelque bon parti à tirer de la présence de Thoisy dans l’ile, il eût à envoyer à la Martinique un navire, commandé par un homme en qui il eût pleine confiance, et muni de pouvoirs assez
étendus pour traiter de toutes les combinaisons possibles.
— Pardieu ! s’écria Lefort, il ne me répugne en rien d’écrire et de signer un pareil billet. — Qui le portera ? demanda-t-il ensuite.
— Moi, répondit Matthieu.
— Ce soir môme, ajouta La Pierrière, un navire sera à votre disposition. Je cours au-devant deThoisy.
— Où le conduisez-vous loger ?
— Chez les Révérends pères Jésuites, aux portes de Saint-Pierre; ils ont revendiqué l’honneur de le recevoir.
Le message dont Matthieu était porteur était de nature à causer une grande joie à Poincy. Malgré le désastre qui avait suivi l’infructueuse tentative de du Parquet, malgré la réserve observée depuis ce moment par de Thoisy, le Commandeur ne dissimulait pas ses inquiétudes. Un ennemi libre est toujours dangereux. De Thoisy pouvait bien, un jour ou l’autre, à la tête de forces importantes recrutées dans les deux îles, tenter une descente à Saint-Christophe, et rien ne répondait qu’il ne réussît pas. L’occasion s’otfrait belle à lui de se débarrasser de ce compétiteur ; à quelque prix que ce fût, il ne devait pas la manquer.
Quant aux vagues insinuations de la lettre, relativement au parti à tirer et de la présence de Thoisy à la Martinique, et de la disposition où allaient être les habitants à son égard, de Poincy en avait parfaitement compris le sens.
Il accueillit Matthieu à bras ouverts, et, aussitôt, il ordonna l’armement de cinq bâtiments, avec huit cents hommes de troupes.
Une pensée arrêta cependant de Poincy. Cette ouverture qu’on lui faisait ne cachait-elle pas un piège, une trahison, une surprise ? Il pressura le sens de la lettre qu’il avait sous les yeux, et n’en put rien faire sortir autre chose que ce qu’elle contenait : la proposition évidente de lui livrer pieds et poings liés son antagoniste. Il fit venir MatthieuMichel et lui confia les doutes qu’il éprouvait.
— Monsieur le Commandeur, se contenta de lui dire Matthieu, il n’est pas depreuve plus grande à vous donner de la sincérité de nos intentions que celle-ci : cliargez-moi de fers et jetez-moi dans le plus obscur de vos cachots jusqu’au retour devos navires de la Martinique, et si le dénoûment de cette expédition ne répond pas à nos espérances et à nos promesses, vous me ferez périr de tel genre de mort qu’il vous plaira de choisir, le plus atroce que vous pourrez imaginer.
Le Commandeur lui tendit la main et lui dit :
— Soit ! Je vous crois, monsieur Michel. Puis il appela un officier et lui donna un ordre à voix basse.
Quelques minutes après, Matthieu Michel vit entrer dans la pièce où il se trouvait, du Parquet entouré de gardes. Le colon poussa un cri et se jeta dans les bras de son général, dont la captivité n’avait altéré ni la hauteur superbe, ni la dignité, ni l’affabilité. Après cet
épanchement du seul bonheur dont il eût joui depuis près d’une année, du Parquet s’adressant à de Poincy :
— Monsieur, lui dit-il, je n’avais rien à espérer de vous ; vous venez cependant de me faire oublier tous mes malheurs. J’apprends que mon île est heureuse, pacifiée et prospère ; je sais mes amis fidèles, je sais que ceux que j’aime plus que ma vie ont le courag e et la bonté de m’attendre. Je vous remercie de ce baume que vous avez versé sur mes plaies. Maintenant, faitesmoi reconduire en ma prison.
— Général, — répondit de Poincy en s’avançant vivement vers du Parquet, — vous n’étes plus prisonnier que sur votre parole.
— Et quelles conditions mettez-vous à cette douteuse liberté, Monsieur ? Avant de vous donner ma parole, je veux savoir ces conditions. Jusqu’alors je reste prisonnier.
— Quelle âme de fer ! pensa de Poincy. Puis, s’adressant à du Parquet : — Général, la première condition que je pose à votre liberté est celle-ci : votre parole de gentilhomme que, laissé seul avec moi dans cette pièce, vous ne tenterez en aucune façon de vous évader.
— Cette condition me fait trop d’honneur, Monsieur, pour que je ne m’empresse pas de l’accepter. Vous me redoutez, même désarmé, et ayant à votre service deux ou trois mille mousquets prêts à faire feu
sur moi au premier cri d’alarme. C’est me combler, Monsieur. J’accepte donc. Après?
Le Commandeur se mordit les lèvres ; il venait de grandir de cent coudées ce héros, redoutable en effet.
— C’est, reprit-il, dans le tête-à-téte d’une conversation intime que je vous dirai les autres conditions. Nul ne s’avisera de penser, si'Vous les acceptez, qu’elles ne soient honorables.
— Je l’espère, répliqua du Parquet.
13e Poincy ordonna aux gardes de sortir ; il ne resta plus dans la pièce que le Commandeur, du Parquet et Matthieu Michel.
— Général, — dit le Commandeur en passant à du Parquet le message apporté par Matthieu, — lisez ceci. — Et quand du Parquet eut terminé sa lecture : — C’est moi-même, Monsieur, — continua de Poincy, — qui partirai cette nuit pour la Martinique ; vous m’accompagnerez dans ce voyage. Nous resterons en rade tous les deux ; et à bord de mon navire, j’attendrai les propositions qui me seront faites par vos amis. A bord, comme ici, vous serez mon prisonnier sur votre parole. Vous vous engagerez sur l’honneur à ne point tenter de vous évader, à ne point accepter une fuite qui vous serait offerte en vue de ce rivage.
Du Parquet hésita, puis :
— Ne me conduisez pas en vue de la Martinique, répondit-il ; ne me faites pas entrevoir ce rivage où tout ce que j’aime m’appellerait et me tenterait. Je ne
sais pas bien, je devine, il est vrai, comme vous, ce que veulent mes amis ; mais s’ils ne réussissaient pas, s’il fallait, après avoir respiré l’air de ce pays qui est devenu ma patrie, voir fuir derrière moi cette terre aimée, sans avoir embrassé ceux qui me tendraient les bras du rivage... je ne résisterais pas, Monsieur, à ce naufrage de mes espérances, je mourrais ou je manquerais à la parole que je vous donnerais... Oh ! non ! non ! ne me conduisez pas à la Martinique... la tentation serait trop ardente. Me sentir si près de tout ce que j’aime, me donnerait le vertige. Je tiens à rester gentilhomme et honnête homme.
DePoincy réfléchit un moment:
— Il s’agit, reprit-il, de gagner du temps, général ; il s’agit, pourvous d*’être libre huit ou dix jours plus tôt ; votre présence peut même décider du succès de l’entreprise, en enflammant le courage et le dévouement de vos amis.
Le Commandeur plaidait sa propre cause en ce moment. Il était clair qu’il avait intérêt à tenir le plus vite possible de Thoisy en son pouvoir. Il ne doutait pas que la vue de du Parquet ne dût exciter l’audace de ses amis, et les déterminer à ne plus reculer. Aussi le Commandeur attendit avec anxiété la réponse du général.
— J’ai dit, Monsieur, répliqua du Parquet, toute ma pensée, je l’ai exprimée avec franchise ; ne me tentez pas, Monsieur, ne me tentez pas !
Le Commandeur, après avoir vainement cherché dans la logique de son éloquence, l’argument tant désiré, se rabattit sur la logique brutale des pouvoirs tout-puissants qu’il avait sur son prisonnier. Là, il trouva.
— Général, est-ce votre dernier mot? demanda-t-il.
— Mon dernier mot, Monsieur le Commandeur.
— Eh bien ! tant pis pour vous ! Holà ! cria-t-il d’une voix courroucée, quelqu’un ! Faites avancer les gardes, dit-il à l’officier qui se présenta, et reconduisez M. du Parquet en sa prison ; qu’on lui mette les fers aux pieds et les fers aux mains. Vous me répondez de lui sur votre tête!
Du Parquet se retira le front haut, pressa la main de Matthieu Michel, et jetant à de Poincy un regard plein de mépris :
— C’eût été, lui dit-il, la première fois que la peur m’aurait fait changer de résolution. Vous ne l’espériez pas, Monsieur?
Matthieu Michel porta la main à ses yeux mouillés de larmes.
— Monsieur le Commandeur, — dit-il à de Poincy, — ma mission est terminée. Je n’ai plus rien à faire ici; mais je dois vous affirmer que les huit cents hommes et les cinq navires que vous allez expédier à la Martinique ne suffiront pas à vous faire livrer votre ennemi. Quand j’aurai dit à mes compagnons l’outrage que vous avez fait subir à notre général, il n’y en aura pas un qui ne
jure de le venger. Et si vous vous avisiez de me retenir prisonnier, en ne me voypnt pas revenir, on saura ce
que cela signifie. Puis-je sortir d’ici, Monsieur?
— Oh ! vous le pouvez ! répondit de Poincy en riant aux éclats.
Matthieu resta stupéfait devant cette explosion de joie.
— Je vous étonne, n’est-ce pas? et je m’explique votre belle tirade de tout à l’heure. Vous n’avez donc pas compris qu’il y va de mon intérêt, de celui du général, de celui de vos amis, que M. du Parquet se trouve en rade de Saint-Pierre, à bord de mon navire, au moment où je négocierai avec la Martinique? Puisque M. du Parquet ne me répond pas, libre sur sa parole, d’étre assez sage, en cas d’insuccès, il fallait
bien que je l’eusse avec moi, sous la main, tout prêt,
si besoin est, à passer de mon bord dans le canot qui le conduira au rivage. C’est brutal de ma part si vous voulez ; mais le fond doit faire pardonner les apparences. N’ai-je pas bien fait de prendre ces précautions, voyons? Quant à vous, ne vous en déplaise, mon cher, vous demeurerez à Saint-Christophe, parce que si vous vous trouviez à bord, vous seriez capable de faire savoir à vos Martiniquais que leur général est là, à leur portée ; et pour peu que l’affaire traînât ou manquât, ils seraient gens à livrer bataille pour le ravoir. J’attache à tenir entre mes mains ce Thoisy un bien autre prix qu’à posséder M. du Parquet. Mais je ne veux lâcher l’un que
contre l’autre, cependant; donnant donnant. Vous êtes prisonnier à Saint-Christophe, sur parole. Adieu donc, et à bientôt, j’espère!
Le soir les troupes étaient embarquées, et les navires mettaient à la voile, s’orientant sur la Martinique.
Du Parquet n’avait pas été médiocrement étonné de se voir transporté à bord. Il demanda bien quelle route suivait le navire dans la chambre basse duquel on l’enferma; mais défense avait été faite de répondre à ses questions. Du Parquet s’imagina que de Poincy le faisait conduire en France, ou peut-être encore sur quelque point désert du Nouveau-Monde, dans quelque île inhabitée où il l’abandonnerait. Son sort, enfin, était pour lui un mystère dont il attendait le dénoûment avec cette résignation et ce courage qui ne lui avaient jamais failli.
Les choses avaient assez bien marché à la Martinique, au gré des désirs de Marie et de Lefort. Ils avaient habilement calculé le moment où ils commencèrent à mettre en circulation le refus de Thoisy d’échanger contre du Parquet les deux neveux du Commandeur. L’ébruitement de ce fait avait été combiné avec l’arrivée probable du plénipotentiaire de Saint-Christophe, et il produisit sur les habitants de la Martinique l’effet qu’on en espérait. Un cri d’indignation s’éleva dans Saint- Pierre contre une telle perfidie, après le dévouement que du Parquet avait montré à la cause de cet égoïste et de cet ingrat.
Mario passait les nuits et les jours à interroger la haute mer, épiant si une voile allait enfin doubler la pointe de la Perle. Au moment où elle aperçut un grand navire se traînant comme un fantôme le long de l’horizon que la brume du soir commençait à obscurcir, elle poussa un cri de joie, et se sentit si émue qu’elle dut s’appuyer sur l’épaule de Lefort.
— Vos mesures sont bien prises, n’est-ce pas ? demanda-t-elle au dévoué gentilhomme. Vous êtes assuré que personne ne nous trahira à l’heure suprême? Ah ! dit-elle tout à coup, un second bâtiment vient de doubler la pointe.
— En voici un troisième ! s’écria Lefort.
Le gentilhomme devint plus attentif à ce mouvement de l’horizon ; quand il eut compté cinq bâtiments, son front se rembrunit et il secoua la tête.
— Je trouve, dit-il, que c’est trop ; cinq bâtiments pour ramener de Saint-Christophe Matthieu Michel !
— Vous m’effrayez, murmura Marie en pâlissant. Dites-moi toute votre pensée, Lefort; vous ne devez me rien cacher, à moi.
— Eh bien ! je soupçonne quelque projet d’attaque de la part de Poincy. Il se sera dit que, s’il pouvait avoir son ennemi sans rendre le général, ce serait double coup...
— Ah ! mon Dieu ! tout est donc perdu! Oh! s’il y a trahison, Lefort, défendons-noos et vengeons-nous.
En rentrant à Saint-Pierre, Lefort trouva la ville en émoi. L’arrivée des cinq navires qui couraient leurs dernières bordées pour venir prendre mouillage, avait jeté la consternation dans les esprits. La Pierrière partageait les mêmes craintes que Lefort; ces craintes se répandirent dans toute la population, et le cri : « Aux armes ! » retentit bientôt dans les rues et de case en case.
De Thoisy ne doutait pas que l’expédition ne fût dirigée contre lui. Il s’agissait, cette fois, de risquer son enjeu tout entier. Il fit mettre les troupes sous les armes, visita les forts et les batteries, et s’apprêta à une vigoureuse défense.
— Nous n’avons plus qu’un espoir, dit La Pierrière à Lefort, c’est, quand les navires seront mouillés, devoir Matthieu Michel débarquer. S’il nous revient, tout est sauvé : s’il n’est point à bord, nous sommes trahis comme tu disais.
Les cinq bâtiments mouillèrent l’un après l’autre, assez au large, dans la partie de la rade la plus rapprochée du lieu appelé aujourd’hui la Pointe-Lamarre, entre Saint-Pierre et le Prêcheur.
Il avait été convenu avec Marie Bonnard que si Mathieu arrivait tout d’abord chez elle, elle ferait prévenir ses amis. Une heure se passa, sans qu’on entendît parler de Matthieu, ni à la maison de Marie, ni chez
Lefort, ni chez La Pierrière. Pendant qu’on renforçait les postes le long du rivage, en échelonnant les sentinelles jusqu’en face du mouillage des navires, et que tous les préparatifs se faisaient pour l’attaque du lendemain, La Pierrière, Lefort et Marie Bonnard tenaient conseil.
Après bien des conjectures et bien des hésitations, Marie ouvrit cet avis:
— Puisque Matthieu ne vient point à terre, il faut que quelqu’un se rende en parlementaire à bord d’un des navires.
— Comment s’y prendre? objecta La Pierrière. M. de Thoisy a, prudemment, interdit toute communication entre la terre et les bâtiments. 11 ne sera pas possible de mettre à la mer une embarcation, si petite qu’elle soit, sous peine, au délinquant, d’étre fusillé.
— Mais ce qu’on n’a pas pu interdire de mettre à la mer, s’écria tout à coup Lefort, ce sont les bras d’un bon nageur, et j’offre les miens; à condition, ajouta-t-il en se tournant vers La Pierrière, que tu feras placer sur le point que je choisirai des factionnaires dévoués à nous.
A l’heure où les factionnaires devaient être relevés, sur un espace de cinq cents pas environ, se trouvèrent réunies les huit ou dix personnes confidentes de ce projet qui pouvait coûter la vie à Lefort. La Pierrière lui-méme, le mousquet sur l’épaule, prit faction comme un simple soldat, au lieu où cet ami, dévoué jusqu’à
l’aveuglement, se jeta à la mer. Calmes et unies en ce moment, les lames expiraient mollement sur le sable lin et noir du rivage. Lefort put donc, en nageur athlétique, gagner le large rapidement. Pendant quelques minutes, on aperçut sa tête au-dessus de la surface des flots, peu à peu il s’enfonça dans les ténèbres, puis l’on ne vit plus rien.
Lefort nagea pendant près de trois quarts d’heure. Arrivé dans l’ombre que projetaient sur la mer les murailles élevées des navires, il se dirigea vers celui à bord duquel il avait vu, avant la nuit, flotter le pavillon de commandement. Jusque-là, Lefort ne s’était point aperçu que son approche eût été remarquée. C’est si peu de chose, le corps d’un homme flottant ou glissant sur l’étendue de la mer ! De Poincy, qui soupçonnait bien que quelque communication s’établirait entre son bord et la terre, avait ordonné qu’on fit bonne garde, et qu’on accueillît tout parlementaire qui se présenterait.
Déjà Lefort nageait au milieu du petit clapotement qui se produit, môme par les mers les plus calmes, autour de la coque d’un navire, et il s’impatientait qu’on ne le vît pas. Il Ht le tour du bâtiment, à distance cependant. Enfin il se décida à héler un factionnaire qui se promenait sur le pont. Un « Qui vive! » lui fut lancé, auquel il répondit. Sur l’invitation du factionnaire qui jeta la nouvelle à bord, Lefort s’approcha et se hissa le long des flancs du bâtiment.
— Qui êtes-vous, d’où venez-vous, que demandezvous? dit l'officier qui le reçut.
— Je me nomme le capitaine Lefort ; je viens de terre, et je demande, tout d’abord, à me couvrir d’un vêtement un peu chaud, avant de me présenter devant votre commandant.
On jeta sur les épaules du colon une espèce de couverture, et on lui offrit à boire un verre d’eau-de-vie.
— N’avez-vous point à votre bord ou sur un de vos bâtiments, un habitant de cette île nommé Matthieu Michel ? demanda-t-il à l’officier.
— Ce n’est point à moi de vous répondre.
Lefort, introduit devant M. de Poincy qu’il ne connaissait point, commença par lui renouveler la question adressée à l’officier. Le Commandeur lui annonça alors que Matthieu éLait resté en otage à ^Saint-Christophe. Puis il lui demanda si c’était bien lui qui avait écrit la lettre apportée par Matthieu Michel.
— Dans celte lettre, reprit-il, vous offrez de livrer M. de Thoisy, du consentement et avec le concours des habitants de la Martinique, en échange de votre général. Êtes-vous toujours dans les mêmes dispositions?
— Toujours. M. de Poincy accepte-t-il l’échange? Qui en fera foi?
— La caution que je vous donnerai. — Ma personne vous sera acquise en otage, jusqu’au moment où M. du Parquet libre vous sera rendu.
— M. de Poincy tient-il à vous autant que nous tenons
à notre général, pour vous placer ainsi sur le même rang?
— Je puis vous le garantir.
— Votre nom, Monsieur?
— Je suis le Commandeur de Poincy.
Lefort recula de deux pas, en saluant avec respect.
— Allons, posons vite nos conditions, reprit le Commandeur, — asseyez-vous, capitaine.
— Nos conditions, reprit Lefort, - ne seront pas longues à stipuler. Je vous amène M. de Thoisy à votre bord ; vous, Monsieur le Commandeur, vous restez entre nos mains jusqu’au retour de M. du Parquet, le tout sur notre parole réciproque de gentilshommes.
— Vous avez ma parole.
— Cela suffit. Je retourne donc à terre par la même voie.
— Bon voyage, capitaine !
— A revoir, Monsieur le Commandeur.
Lefort, debout sur le plat-bord du bâtiment, s’élança dans la mer. De Poincy, la tête passée par un des sabords, suivit le sillage lumineux que traçait l’intrépide nageur.
— Allons ! dit-il en rentrant dans sa chambre, il faut avouer que c’est là un vaillant homme et un courageux ami !
Le lendemain, c’était le 17 janvier, avant le lever du jour, la ville de Saint-Pierre était prête à soutenir l’attaque dont elle se croyait menacée. De Thoisy,
après avoir inspecté les postes, était rentré à l’habitation des Jésuites, où il avait entendu la messe.
Pendant la nuit, un conseil avait été tenu dans la maison de Marie Bonnard, et là avait été résolu l’acte audacieux dont l’exécution futconfiéeà Lefort. Le procès-verbal qui avait été dressé de cette séance nocturne, est rapporté tout au long par le père du Tertre. II était signé de Jérôme Sarrat, seigneur de La Pierrière; Louis de Guerengoau, sieur de Rossillon ; de la Renardière; de Beaujeu; de la Haye ; Lefort, et de la Houssaye, au nom duquel avait été ajouté en marge : « Ne signe pas ne sachant pas écrire. » Il y avait eu hésitation parmi tous ces gentilshommes sur celui d’entre eux qui oserait arrêter M. de Thoisy, lieutenant général des îles pour le roi. C’était comme une offense à la personne du roi lui-même. Lefort se trouvait tellement engagé déjà dans l’affaire, qu’il réclama ce périlleux honneur.
— Consignez au procès-verbal, dit-il, que cette mission m’est confiée « comme au plus brutal de I’île (1). »
Si la plus vive anxiété régnait parmi les quelques personnes initiées à ce terrible secret, l’inquiétude n’était pas moins grande du côté de Poincy. De son bord, toutes les longues-vues étaient braquées sur le rivage, épiant les mouvements de la population, et suivant les préparatifs du combat. Le Commandeur se promenait avec agitation sur le pont de son navire,
(I) Texte historique.
indécis s’il devait entreprendre un simulacre d’attaque pour aider peut-être au dénoûment de l’acte qui se préparait. Il regardait avec irritation à sa montre, et se répétait tout bas : « Dans un quart d’heure : » puis, le quart d’heure passé, il en obtenait un autre de son impatience. Bien près de deux heures s’étaient écoulées ainsi.
Lefort venait de rassembler une compagnie de grenadiers, et s’était dirigé vers la maison des Jésuites. Les officiers seuls avaient été informés, au dernier moment, de la mission qu’ils allaient remplir. La maison des Jésuites fut cernée à distance ; Lefort seul pénétra dans l’intérieur.
De Thoisy, en grande tenue, se promenait avec un dominicain, le révérend père du Tertre, sous une allée de citronniers. En apercevant Lefort, qu’il s’imagina lui être envoyé pour quelque ordre de service, il s’avança en disant :
— Capitaine, qu’y a-t-il ?
— Il y a. Monsieur, répondit froidement Lefort, que j’ai mission de vous arrêter.
— M’arrêter ! — s’écria de Thoisy en portant la main à son épée. Mais Lefort le saisit vigoureusement par le bras, et tira en l’air un coup de pistolet en signal convenu. Tout d’abord ce furent les gens de la maison et tout le personnel du couvent qui accoururent.
— Chargez l’insolent! — commanda de Thoisy.
Mais, en même temps, la compagnie des grenadiers entra au cri de : « Vive du Parquet ! » dispersa la poignée des défenseurs officieux de Thoisy et enveloppa celui-ci dans une muraille vivante. Le cri poussé par les grenadiers avait rebondi par-dessus les haies de l’habitation des Jésuites; répété par les affidés au complot, il gagna bientôt les rues de Saint- Pierre, où tout le monde le fit éclater avec enthousiasme, sans trop savoir pourquoi, ni à propos de quoi. Les troupes prirent les armes, LaPierrièreà leur tête, et regardèrent passer de Thoisy et son escorte sans qu’un seul homme, officier ou soldat, parût s’en émouvoir. Lefort conduisit son prisonnier droit au rivage. De Thoisy voulut opposer quelque résistance. Lefort le saisit entre ses bras et le jeta dans une embarcation qui poussa au large.
Quelques instants après, un des officiers du bâtiment de Poincy, qui n’avait cessé d’examiner à la longue-vue tous les mouvements de la terre, accourut vers le Commandeur.
— Un canot, dit-il, s’avance à nous ; il est chargé de monde, et, en ce moment, un homme debout sur l’avant agite un drapeau. C’est, je crois, ce gentilhomme qui est venu à bord à la nage, hier au soir.
— Messieurs, cria de Poincy, en s’adressant aux officiers groupés autour de lui : M. de Thoisy est mon prisonnier !
Puis, descendant vivement dans l’entre-pont, il pé-
nétra dans la chambre basse où du Parquet était resté enfermé. Celui-ci, en apercevant le Commandeur qui avait eu soin, pendant toute la traversée, de ne point faire connaître sa présence à bord, poussa une exclamation de colère et d’étonnement à la fois.
— Général, lui dit de Poincy, je viens vous rendre la liberté.
— La liberté ! s’écria du Parquet ; où donc suis-je ?
— A la Martinique.
— A la Martinique ! vous ne me trompez point, Monsieur! Et je suis libre !... A terre alors! Oh ! laissez-moi descendre à terre tout de suite !...
— Attendez au moins que l’embarcation qui conduit à mon bord M. de Thoisy soit arrivée.
Le nom de Thoisy fut un trait de lumière pour du Parquet. Il devina tout.
De Poincy remonta sur le pont au moment où l’embarcation accostait le bord. Lefort fut le premier à franchir l’échelle. Il alla droit au Commandeur, et d’un ton très-énergique :
— Donnant donnant, Monsieur, lui dit-il, j’ai tenu ma parole, à vous d’exécuter la vôtre.
De Thoisy, pâle, défait, à moitié mort, fut hissé à bord. Les officiers, sur l’ordre de Poincy, et l’équipage tout entier, le saluèrent au passage.
— Vous ôtes un grand criminel, Monsieur, murmura de Thoisy en s’adressant à Lefort.
Quand le prisonnier eut quitté le pont, de Poincy, tendant la main à Lefort :
— Je vous remercie, capitaine, de votre fidélité et de votre exactitude à tenir vos engagements. Vous ne serez pas moins satisfait de moi. Je vous ai promis de vous rendre M. du Parquet en échange de M. deThoisy ; regardez. Messieurs.
A ce moment, du Parquet mettait le pied sur le pont, au milieu des larmes de joie, des cris de surprise de tous les témoins de cette scène. Le Commandeur lui-même ne résista pas à cette émotion. Du Parquet pressa Lefort dans ses bras, et les autres gentilshommes martiniquais embrassèrent leur général avec effusion.
— En route, en route, Messieurs ! cria du Parquet. D’icije vois le rivage couvert d’amis !...
— Général, lui dit de Poincy, il n’est pas juste que vous vous présentiez sans épée à votre peuple. Voici celle que vous portiez à Saint-Christophe, le jour où vous avez été fait prisonnier. Je tiens à honneur de vous la rendre, car personne ne s’en servirait aussi bien que vous.
— Merci, Monsieur le Commandeur.
— Et maintenant, reprit de Poincy, je vous demande votre main, général ; me la refuserez-vous ?
— J’ai tout oublié, Monsieur. Ma vie recommence aujourd’hui ; je ne sais rien du passé.
Du Parquet descendit dans l’embarcation, qui s’éloigna du navire avec une rapidité si grande qu’on eût
dit que les rameurs avaient doublé de nombre et de forces. Le général se tenait debout à l’arriére ; Lefort, agitait sur l’avant un drapeau en poussant avec frénésie le cri de : «Vive du Parquet!» que les passagers du canot répétaient en chœur.
Dès que leurs voix parvinrent jusqu’au rivage, ce môme cri répondit au leur, comme un écho que rendaient le cœur et l’àme de toute une population. Mais nul ne devinait encore que du Parquet fût à bord de cette embarcation pavoisée de joie.
Avant que le canot eût touché le sable, du Parquet avait été reconnu. La population entière, on peut le dire, entra dans la mer jusqu’à mi-jambe, et ce fut littéralement sur les bras des habitants que le général débarqua. En mettant le pied sur la terre, les larmes dans les yeux et la voix tremblante d’émotion, du Parquet s’écria : m
— A genoux, Messieurs, et remercions le ciel-!
En moins de cinq minutes, le feu était aux canons des forts. Les vaisseaux de Poincy répondirent salve pour salve ; les cloches furent mises en branle, et les prêtres, groupés aux autels, entonnèrent le Te Deum.
Marie Bonnard, à qui il n’était point permis de prendre part officiellement à cette joie, était à genoux dans sa maison, pleurant de bonheur et chantant le Te Deum dans son cœur. Lefort entra tout à coup chez elle, et, la prenant par le bras, sans écouter ni ses remercîments ni ses efforts à trouver des expressions introuvables
pour rendre sa reconnaissance, il la conduisit en courant sur l’habitation de du Parquet, dont la marche était ralentie par l’enthousiasme de la population et des troupes. Il fit entrer Marie dans une pièce voisine du salon où le général devait recevoir, pour les congédier ensuite, les chefs de la colonie.
— Il ne faut pas, lui dit Lefort, que vous soyez la dernière à l’embrasser. Ce serait, par ma foi ! bien injuste.
Il se passa près d’une grande demi-heure avant que du Parquet pût arriver jusqu’à son habitation. Je n’essaierai pas de peindre l’agitation fiévreuse où était Marie, à qui les minutes semblaient des siècles. Enfin, à peine le dernier comparse du cortège officiel eut-il tourné les talons, que Lefort, ouvrant brusquement la porte, appela le général.
Du Parquet, en se retournant, aperçut Lefort soutenant une femme à moitié évanouie.
— Marie! — s’écria-t-il, et la prenant dans ses bras, il la pressa contre son cœur, déposa sur ce front aimé tout ce que ses lèvres purent y faire passer de son âme. — C’est encore à vous, Lefort, que je dois d’avoir hâté le moment de ce bonheur. Merci, vous êtes un bien bon ami. Restez, ajouta-t-il, en voyant que Lefort voulait s’éloigner, restez, pour que je vous dise devant elle toute ma reconnaissance. Je vous dois à vous, à La Pierrière, à mes meilleurs amis, à vous surtout, Le-
fort, je vous dois la paix de mon lie, la vie de Marie, ma liberté.
— Pardon, général, interrompit Lefort, nous n’avons tous été que les instruments d’une volonté et d’un courage supérieurs aux nôtres. Dans les temps de trouble que nous avons traversés, nos cœurs abattus se laissaient aller au découragement et au désespoir, la révolte menaçait de nous vaincre. Une femme est venue réveiller dans nos âmes l’honneur et le dévouement endormis; elle a tiré de leurs fourreaux nos épées engourdies et les a placées dans nos mains. Cette femme, la voilà! C’est encore elle quia conçu et tramé ce projet audacieux de vous délivrer, en punissant la lâcheté et l’ingratitude de M. de Thoisy à votre égard. Général, s’il y a quelqu’un ici que vous devez remercier, c’est celle qui fut l’âme et la tôle de ce complot couronné de succès; je n’ai été que le bras docile.
— Vous avez fait tout cela, Marie ! murmura du Parquet en prenant avec effusion les deux mains de la jeune femme, et vous ne le disiez pas, et vous laissiez s’égarer sur ceux qui, certes, en méritent une bien large part, ma reconnaissance tout entière.
— Eh ! qu’importe ! s’écria Marie en se jetant au cou de du Parquet, donnez-leur, donnez-leur à ces chers et dévoués amis, toute cette reconnaissance dont je n’ai que faire... Je garde pour moi le bonheur, et mon lot est bien assez grand !
to.
— Non, ce n’est pas assez d’un bonheur inavoué, d’un bonheur qu’il faut cacher, Marie ! A compter de cette heure, vous ôtes et vous serez, pour tout lé monde, ma femme bien-aimée. Ce mariage secret qui vous a unie à moi sera rendu public dès demain, dès ce soir, s’il se peut.
— Allons donc! s’écria Lefort. — A la fin, ce mystère Commençait de me peser. Et ce sera une grande joie pour moi d’entendre marier vos deux noms dans les acclamations de la foule ! — Général, ce soir, la ville de Saint-Pierre sera illuminée; vous vous promènerez dans les rues, avec madame la générale au bras...
— A la condition, — dit madame du Parquet, — que vous pardonnerez aux coupables emprisonnés à cette heure.
— Je ne veux pas même savoir leurs noms... vivants ou morts...
— Très-bien ! — Il en est un cependant que vous serez forcé de connaître et qu’il ne faudra pas oublier, — s’écria tout à coup Marie, en s’échappant des bras du général et en allant prendre par la main Françoise d’Aubigné que la curiosité avait conduite sur les pas de Lefort, jusqu’à l’habitation de du Parquet.
— Une pauvre jeune fille en deuil ! je devine, murmura du Parquet en essuyant une larme.
— Mademoiselle Françoise d’Aubigné.
— D’Aubigné ! J’eusse été étonné de voir sa femme et ses enfants en habits de fôte. Pauvre jeune fille,
continua le général, en embrassant Françoise sur le front, tout ce que ma femme a fait pour vous et vous a promis, je l’approuve, mon enfant.
Françoise ouvrit dé grands yeux étonnés en entendant du Parquet appeler Marie sa femme; puis elle baissa ses belles paupières aux longs cils, et s’en alla, toute rêveuse et réfléchie, rejoindre sa mère. On eût dit qu’un des voiles de l’avenir venait de se déchirer devant elle.
Étranges mœurs que celles de ce temps-là où les dépositaires du pouvoir royal donnaient eux-mêmes le singulier exemple du mépris pour les formes judiciaires ! On avait alors une façon un peu expéditive de trancher le nœud des questions embarrassantes, et la brutalité militaire était l’argument le plus généralement adopté.
Ces habitudes, quoique beaucoup radoucies, depuis lors, sont restées longtemps encore à l’état de loi dans les colonies. Elles s’expliquaient aux époques primitives où se reportent ces récits, par le caractère des habitants qu’il fallait mener militairement et despotiquement, par l’éloignement de tout secours de la métropole, au milieu d’une population recrutée en partie de gens de sac et de corde. Les chefs, alfranchis visà-vis de leurs administrés de toutes formalités, se sen-
tirent autorisés peu à peu à en user de même entre eux. Ainsi s’expliquent les faits que nous avons racontés et ceux qu’il nous reste à dire.
De Poincy, heureux de tenir sa proie, ne voulut pas rester un jour de plus à la Martinique. Il refusa l’hospitalité que du Parquet lui offrit noblement ; le soir même de sa conquête, il leva l’ancre et repartit pour Saint-Christophe. Il débarqua Patrocle de Thoisy dans la nuit, et le fit conduire au cachot. Le Commandeur se savait peu sympathique à la population de la colonie qu’il gouvernait. Déjà, pendant la captivité de du Parquet, il s’était manifesté en faveur du général des sentiments qui ajoutèrent au souci que de Poincy avait de se débarrasser d’un compétiteur comme de Thoisy, légalement investi des pouvoirs du roi, et dont la présence dans les îles pouvait soulever, d’un moment à l’autre, un mouvement insurrectionnel.
Le Commandeur fut d’abord indécis sur le sort qu’il réserverait à son prisonnier. Quelques cris de : a Vive Thoisy ! » ayant été proférés le lendemain dans la journée, de Poincy en conçut peur et rage à la fois; il convoqua immédiatement un conseil composé de ses familiers les plus dévoués, à qui il demanda de se prononcer sur le parti à prendre à l’égardT de Patrocle.
Le conseil prononça une sentence de mort.
Cette décision violente rencontra de l’opposition, cependant, de la part de l’un des membres présents à la délibération, et qui, après bien des efforts, obtint du
Commandeur qu’il se contenterait d’expédier M. de Thoisy en France, d’où certes il ne s’imaginerait jamais de revenir.
De Poincy s’arrêta à ce parti plus sage, plus juste, plus humain.
Quelques instants après, un officier se présenta dans la chambre où était enfermé de Thoisy, et en fit sortir un capitaine, fidèle compagnon de son infortune, qui avait obtenu le privilège de partager sa captivité.
— Est-ce donc, demanda de Thoisy h l’officier, que mou sort est décidé ? Que compte faire de moi M. le Commandeur ?
L’officier, conformémentaux ordres qu’il avait reçus, ne répondit pas un mot à de Thoisy et se contenta d’emmener son compagnon.
— Est-ce à la mort que vous me conduisez ? — demanda celui-ci à son tour ; — du moins vous me donnerez le temps de m’y préparer, j’espère.
L’officier, muet comme un exécuteur, introduisit le capitaine dans la nouvelle prison qu’on lui avait destinée, l’y enferma et se retira.
De Thoisy demeura frappé de cette idée qu’on en voulait à ses jours. Mais il pensait que le Commandeur n’oserait pas, de crainte d’un soulèvement, le faire exécuter publiquément. Restait donc l’assassinat, une mort obscure, mystérieuse, enveloppée de toutes les ténèbres d’un accident. Quel que fût le moyen qu’on devait employer contre lui, de Thoisy se prépara à
mourir en chrétien. Il ne voulut point se mettre au lit, de peur d’étre surpris pendant son sommeil. L’oreille collée contre la porte de sa prison, le front couvert d’une sueur froide, il s’étudiait à surprendre, à deviner les mouvements du dehors. Le moindre bruit de pas,
le moindre éclat de voix qui arrivait jusqu’à lui le faisait frissonner de la tête aux pieds.
Vers minuit il entendit, distinctement cette fois, le pas cadencé d’un peloton et un cliquetis d’armes. Les pas s’arrêtèrent devant sa porte, la crosse des mousquets frappa le sol. De Thoisy recula de dix pas et alla tomber sur le pied de son lit, au moment où la clef tourna dans la serrure de la porte.
L’officier qui commandait le peloton formé de vingt soldats, se tint debout sur le seuil, l’épée dans une main, un pistolet dans l’autre.
— Monsieur, dit-il à de Thoisy, vous allez me suivre. Puis, il ajouta : — Je marche à vos côtés, Monsieur ; au moindre cri que vous pousserez, au moindre signe, au moindre geste, comme à la moindre tentative qui serait faite pour vous arracher de nos mains, je vous préviens que je vous brûle la cervelle. Marchons.
De Thoisy suivit le peloton qui, à la sortie de la prison, se trouva renforcé de trois cents hommes. La nuit était noire, et la pluie tombait à torrents, une de ces pluies diluviennes dont la tradition a été perpétuée aux Antilles ; le prisonnier, nu-tête (il avait oublié son chapeau dans le cachot), couvert d’un manteau de
campagne, traversa la ville où toutes les maisons étaient closes. On n’entendait que le bruit large et sonore de la pluie rebondissant sur le sol, le pas cadencé des soldats, et dans le lointain le grondement de la mer agitée.
— Allons-nous bien loin ainsi? demanda le malheureux patient à l’officier qui l’escortait, toujours son pistolet au poing.
L’officier feignit de ne l’avoir point entendu. Un vague espoir s’empara de Thoisy, sans qu’il osât cependant s’arrêter à entrevoir la vérité, lorsqu’il vit son escorte prendre un chemin qui conduisait directement à la mer dont les lames, en se brisant sur la plage, commençaient déjà à faire jaillir leur écume jusqu’à son visage. Il aperçut enfin, dansant sur la cime des flots, un canot chargé de matelots l’aviron à la main, et de soldats le mousquet sur l’épaule ; à l’horizon, un bâtiment pavoisé de ses feux de nuit.
Sur le rivage, se tenait un petit groupe d’hommes duquel se détacha subitement, à l’arrivée du cortège, un personnage enveloppé dans son manteau. Ce personnage s’approcha de de Thoisy, constata son identité, et s’adressant à l’officier qui commandait l’escorte :
— C’est bien, Laforest ; faites embarquer le prisonnier, et songez que vous m’en répondez jusqu’à ce que le navire soit sous voiles. Au large donc !
Le canot gagna la mer. Le Commandeur (car c’était lui), l’œil fixé sur l’horizon, où il ne distinguait que
180 LE noi DES TROPIQUES.
les feux allumés du navire, était dans une vive agitation. Enfin un coup de canon parti du bord lui annonça que le bâtiment avait levé l’ancre.
On ne pourrait pas nier que la conduite de Lefort à la Martinique et les brutalités de Poincy à l’égard de M. de Thoisy, revêtu au nom du roi d’une charge aussi importante que celle dont il était investi, ne méritassent d’être sévèrement punies. A son arrivée en France, de Thoisy rendit un compte détaillé des procédés dont il avait été victime et de l’attentat commis, sur sa personne, contre l’autorité royale. Ce que dans un cas pareil un gouvernement ferait aujourd’hui, tout le monde le comprend. On se contenta alors de condamner le Commandeur de Poincy à des dommages-intérêts envers de Thoisy. Il n’est pas certain même qu’il les ait jamais payés.
Du Parquet avait consacré les premiers moments de son retour à réparer par une active et sage administration les désastres de son absence. La colonie reprit bientôt l’essor où elle avait été arrêtée pendant la captivité du général. En moins de six mois, l’aspect de l’île avait entièrement changé; ce fut comme une résurrection. Ce que voyant et son esprit bouillant y aidant, du Parquet songea alors à s’étendre au dehors. Il avait jeté les yeux sur la Grenade, un peu surtout parce que deux ou trois tentatives y avaient déjà échoué ; puis, parce qu’il avait appris que les Anglais convoitaient cette île. Enfin une dernière circonstance l’y décida.
LE ROI DES TROPIQl’ES. 181
Legrand capitaine des Caraïbes, nommé Kaïeroüane, vint le trouver à la Martinique et lui offrit de lui vendre la Grenade, marché qui fut accepté et conclu immédiatement, moyennant quelques couteaux, des serpes, une certaine quantité de bijoux, et, deux quartauts d’eau-de-vie. Ce n’était pas cher assurément.
Du Parquet s’embarqua (1649) avec deux cents hommes d’élite, de bons approvisionnements et des munitions de guerre. Il prit possession de l’ile au nom du roi de France. Malgré l’accueil amical que lui firent les Caraïbes, il avait trop d’expérience de leur caractère et de leurs habitudes, pour ne pas mettre, tout d’abord, sa nouvelle conquête sous la protection d’un fort construit à la hâte, et bien garni de canons. II passa quelque temps à la Grenade, présida à l’organisation de la colonie, et repartit pour la Martinique, laissant le gouvernement de l’îleà son cousin Le Comte, le même qui l’avait si vigoureusement assisté dans son expédition de Saint-Christophe.
Tant que du Parquet était resté à la Grenade, les Caraïbes qui le tenaient dans la plus haute estime et lui donnaient communément le nom familier de compère (ami), avaient montré les meilleures dispositions à l’égard des nouveaux colons; mais à peine le général fut-il parti que les sauvages commencèrent les hostilités, et il fallut soutenir contre eux une lutte désespérée d’abord. Le Comte, ayant reçu des renforts,
leur livra trois ou quatre combats décisifs, les mit
en déroute et les chassa môme entièrement de l’île.
Une fois cette conquête bien assurée, et toujours préoccupé du désir et du besoin d’accroître son autorité, du Parquet songea à conquérir Sainte-Alousie (1), cette voisine et si longtemps cette sœur de la Martinique, dont elle n’est séparée que par un ^anal large de quelques lieues à peine. A Sainte-Alousie, comme à la Grenade, il fallut, après les caresses affectueuses des Caraïbes, subir leurs attaques, leurs trahisons, et, à force d’énergie et de courage, les chasser de leur île.
Les Caraïbes de la Grenade et de Sainte-Alousie se réfugièrent à Saint-Vincent. De là ils menaçaient incessamment et tenaient en échec les établissements des Français. Du Parquet résolut d’entreprendre contre eux une expédition dont il donna le commandement à La Pierrière et à Lefort. Traqués, harcelés dans leurs repaires, vaincus après un dernier et rude combat où ils perdirent bon nombre des leurs, les Caraïbes se réfugièrent en masse sur un rocher à pic * au pied duquel battait la mer. Plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous, hommes et femmes, dans les flots.
Une jeune sauvagesse seule n’osa pas imiter cet exemple héroïque et resta évanouie sur le bord du précipice. Cette jeune fille était, paraît-il, d’une beauté
(I) Aujourd’hui Sainte-Lucie.
remarquable. Elle inspira une vive convoitise à deux officiers qui se la disputaient et allèrent mênje jusqu’à mettre l’épée à la maio. Attiré par les cris que poussait la jeune sauvagesse, Lefort arriva sur le lieu où se livrait ce combat.
— Halte-là ! commanda-t-il aux deux officiers. N’est-ce pas honteux, continua-t-il, que de braves gentilshommes comme vous risquent de faire couler un sang dont la colonie a besoin, pour une femme de cette race ? Et oubliez-vous donc que notre général a défendu que les Français croisent le fer entre eux? Remettez vos épées au fourreau, Messieurs, et pour qu’il ne vous prenne plus envie de les en tirer pour le même objet, cette femme ira rejoindre ses frères.
Saisissant alors la jeune fille par les épaules, Lefort la traîna jusqu’au bord du rocher. Les cris de détresse de la malheureuse, ses efforts suprêmes pour échapper à cette horrible mort, qu’elle n’avait pas eu le courage, une fois déjà, de regarder en face, émurent les deux officiers et ils intercédèrent en sa faveur. Lefort, irrité de cette résistance à laquelle il ne s’attendait point, se sentant embarrassé dans les enla- ♦ cemenls énergiques de cette pauvre créature demandant la vie avec des cris lamentables, Lefort, dis-je, voyant qu’il ne parviendrait pas à exécuter son impitoyable projet, saisit un pistolet, le déchargea dans la tête de la jeune fille et jeta ensuite son cadavre dans la mer.
Ce crime odieux, quoique accompli dans des circonstances exceptionnelles, irrita vivement du Parquet contre Lefort. Il l’en* punit, malgré la reconnaissance qu’il lui devait pour ses services passés, en lui refusant, à quelque temps de là, le gouvernement de la Grenade où Lefort se trouvait alors. Le vieux capitaine tenta d’organiser, mais sans succès, une révolte contre son chef. Honteux de sa prompte défaite, honteux surtout de son criminel projet, il se réfugia au fond des bois, se fit administrer par une sauvagesse dont il avait fait sa concubine, un poison subtil dont celle-ci avait le terrible secret, et mourut comme foudroyé.
Ainsi finit cet homme d’une trempe peu commune, aventurier dans toute l’acception du mot, d’un dévouement aveugle, d’une énergie étrange. On l’a vu à l’œuvre ; avons-nous besoin d’essayer de le peindre ?
La compagnie des îles avait su si bien ou plutôt si mal s’y prendre, que les plus beaux produits des colonies, qui étaient sa propriété exclusive, lui échappaient, tant les colons avaient rencontré d’avantages à traiter avec les nations étrangères, notamment avec les ' Hollandais. En sorte que la compagnie se trouvait sur le point de tomber en déconfiture. Elle eut recours à un moyen énergique pour ne perdre point complètement le fruit de scs stériles sacrifices : ce fut de vendre ses droits sur les îles.
Du Parquet, informé de cette résolution, se rendit en France, et il devint acquéreur, bien entendu sous
LE KOI DES TROPIQCES. 185
l’autorité du pouvoir royal, de la Martinique, de la Grenade et de Sainte-AIousie, moyennant la somme de soixante mille livres (1).
Pendant son séjour à Paris, du Parquet fut accueilli et recherché à la cour. Le jeune roi Louis XIV le reçut trois fois et il fut, en plusieurs occasions, félicité publiquement de son courage, de son mérite et des talents militaires dont il avait fait preuve dans son gouvernement. II retourna à la Martinique, en 1651, investi de toute l’autorité et de tous les pouvoirs que lui donnait sa nouvelle position.
Une nombreuse émigration de Hollandais arrivant des côtes du Brésil introduisit à la Martinique de nouveaux éléments de travail et de population. Chassés de leur territoire par les Portugais, les Hollandais vinrent demander à du Parquet l’hospitalité. Industrieux et riches, ils établirent sur un grand pied l’exploitation des terres qui leur furent concédées. Ils avaient amené avec eux de nombreux nègres esclaves, parmi lesquels la désertion ne tarda pas à se glisser. Les Caraïbes en ayant rencontré plusieurs égarés dans les bois, comprirent qu’ils auraient en eux des renforts importants. Ils offrirent aux fugitifs un abri dans leurs familles et sous leurs huttes. Les nègres, assurés ainsi de l’accueil qui les attendait, organisèrent le marronage[ c’est le nom que
(1) La Guadeloupe fut cédée en même temps, à Hoüel et Baris seret, pour 73,000 livres, et SaintrChristophe à de Poincy pour 120,000 livres.
j SC LE ROI DES TROPIQUES.
l’on donna dès lors et qui fut conservé àla désertion des esclaves) sur une très-formidable échelle, ce qui commença à inquiéter vivement les colons.
On songea alors à user de représailles envers les Caraïbes. Deux de leurs chefs qui vinrent à Saint-Pierre, furent arrêtés et on chargea ceux qu’on laissa libres de repartir, de faire connaître à leurs compagnons qu’on ne relâcherait les deux prisonniers qu’après la restitution des nègres marrons.
Les Caraïbes, enhardis par le recrutement des esclaves fugitifs, se crurent en force pour tout oser. Ils convoquèrent leurs frères des îles voisines, et tinrent un grand conseil à la suite duquel la guerre fut résolue contre du Parquet, qu’ils débaptisèrent du surnom de compère , pour lui donner celui de Ouli buti ou boutou (le méchant général).
Les Caraïbes occupaient la partie de l’île placée au vent, et désignée sous le nom de Capesterre. Ce territoire était séparé de l’autre partie qu’occupaient les colons, par la montagne Pelée couverte de bois épais, aussi dangereux, alors, qu’aujourd’hui. L’habitation de du Parquet était située proche de Saint-Pierre, sur, le versant méridional de la montagne Pelée. Les Caraïbes s’étaient divisés en deux bandes ; l’une, de mille guerriers environ, se dirigea sur l’habitation de du
Parquet, où elle arriva un peu avant le lever du jour ; l’autre prit le chemin plus direct de Saint-Pierre. Leur plan était d’attaquer les deux points à la fois.
Le calme le plus complet régnait dans la maison du général, lorsqu’un nègre vint en courant, annoncer que les Caraïbes arrivaient en colonnes serrées. Déjà on entendait leur chant de guerre ; bientôt ils apparurent à l’extrémité de la vaste savane qui s’étendait devant la maison. Du Parquet n’eut que le temps d’éveiller ses hommes de garde, et fit barricader les portes. Seul, il
resta debout sur le seuil les bras croisés, dans l’attitude d’un homme qui attend un hôte ami dont on vient de lui faire espérer l’arrivée. Comme ses amis voulaient l’empêcher de commettre cet acte de témérité :
— Laissez, répondit-il froidement ; s’ils n’ont point de coupables intentions, je neveux pas paraître redouter leur approche. S’ils sont mal intentionnés, j’aurai toujours le temps de me retirer.
Dès qu’ils furent à portée de flèches, les Caraïbes en firent une décharge sur du Parquet. Une flèche effleura la cuisse du général et vint se planter dans l’huis de la ' porte contre laquelle il était adossé. En même temps un des chefs s’élança pour le frapper de son boutou (espèce de massue). Du Parquet, calme, froid et courageux comme toujours, laissa le sauvage arriver jusqu’à deux fois la longueur de son bras, et lui déchargea son pistolet en pleine poitrine.
Cette mort de leur chef intimida les agresseurs, qui firent retraite un moment, donnant ainsi à du Parquet le temps de rentrer dans la maison, où du haut des croisées, les Caraïbes essuyèrent une mousquetade qui en mit bon nombre hors de combat. Persistant néanmoins dans leur attaque avec un incroyable acharnement, ils vinrent, sous le feu bien nourri des Français, jusqu’au pied de la maison tenter d’enfoncer les portes et les fenêtres. Les munitions commençaient à manquer ; du Parquet, ne voulant pas se trouver au dépourvu, fit ralentir le feu. Les sauvages, s’imaginant que c’était le commencement de la victoire, redoublèrent d’ardeur. Les assiégés se décidèrent, alors, à tenter une sortie à l’arme blanche, et à se faire une trouée pour se replier sur Saint-Pierre.
Cette manœuvre hardie obtint, au début, le meilleur succès. Mais le nombre des assaillants était si considérable, qu’ils furent sur le point d’avoir raison de celte poignée de braves. Heureusement, un des Caraïbes, en frappant à coups de boutou les portes de la maison, enfonça celle d’un vaste chenil où se trouvaient enfermés une quinzaine de ces chiens que de Poincy avaient lancés sur les talons de du Parquet à Saint-Christophe. Ces chiens, animés par l’odeur du sang, et parla présence des Caraïbes, leur proie habituelle, se jetèrent dans la mêlée, et commencèrent l’espèce de chasse à laquelle on les avait élevés. La terreur se répandit parmi les Caraïbes. Ils lâchèrent enfin pied et se réfugièrent dans
les bois, cherchant à rallier la bande qui avait marché sur Saint-Pierre.
La ville était livrée, en ce moment, à un désordre d’autant plus grand, que les habitants, ignorant le combat qui se livrait à la Montagne, se trouvaient sans chefs et surpris à l’improviste.
Les Caraïbes avaient fondu sur les habitations voisines de Saint-Pierre, mettant le feu partout, assassinant les colons sans défense, éventrant les femmes enceintes et arrachant de leur sein les enfants pour leur briser la tête à coups de boutou. La tactique des Caraïbes, en jetant cette panique dans la ville, avait été d’empêcher qu’on portât du secours à la Montagne, de manière à pouvoir s’emparer de du Parquet et à l’égorger. Du train dont marchait ce massacre, en deux heures la ville de Saint-Pierre pouvait être réduite en cendres, et des colons il ne serait plus resté un'être vivant.
La Providence voulut qu’au moment où les flammes commencèrent de couronner la ville, trois bâtiments hollandais arrivassent à Saint-Pierre. En apercevant de loin ces incendies répétés sur vingt points à la fois, les Hollandais soupçonnèrent qu’il se passait quelque chose de lugubre dans la colonie ; ils mirent leurs embarcations à la mer, avec six cents hommes bien armés, ayant ordre d’obéir aveuglément à du Parquet.
En touchant terre, ils apprirent que l’on était dans la plus grande inquiétude sur le sort du général. Un détachement se dirigea aussitôt vers la Montagne, et
y arriva au moment où du Parquet poursuivait, l’épée dans les reins, les derniers fuyards. Les Hollandais furent merveilleusement étonnés de la quantité de Caraïbes qui jonchaient le sol, et du petit nombre des combattants qui étaient parvenus à accomplir cette boucherie. Frappés d’admiration pour le courage de du Parquet, ils le portèrent en triomphe à Saint-Pierre.
La présence de leur chef ranima le courage des habitants ; ils se rallièrent autour de lui, et firent sur les Caraïbes une charge vigoureuse qui les mit en fuite. Du Parquet rassembla immédiatement quatre compagnies d’intrépides volontaires qu’il plaça sous les ordres de d’Orange, un des plus courageux capitaines de ce temps-là, et les lança à la poursuite des sauvages. D'Orange les rejoignit au Prêcheur, et leur livra un combat qui dura onze heures. Les Caraïbes épuisés, affaiblis par des pertes importantes, se débandèrent. Grâce à l’obscurité de la nuit, ils purent disparaître dans des sentiers à eux seuls connus, et où il n’était pas possible aux colons de les suivre. Ils avaient été si maltraités que, arrivés à leurs carbets, ils se jetèrent dans leurs pirogues et abandonnèrent l’ile.
Parmi les morts laissés sur le champ de bataille tant à la Montagne qu’à Saint-Pierre, on compta plus de cent nègres marrons que les Caraïbes avaient entraînés avec eux. Afin qu’on ne les reconnût pas, ils les avaient barbouillés de roucou de la tête aux pieds.
L’expédition conduite par d’Orange rentra le sur-
LE KOI DES TKOPIQEES.
lendemain, mais sans son valeureux chef. Cependant comme son corps n’avait point été retrouvé parmi les morts, on supposa qu’il avait été fait prisonnier par les Caraïbes.
Cette nouvelle émut profondément du Parquet.
— Mon pauvre d’Orange ! s’écria-t-il, il faut qu’on me le ramène. J’entreprendrai plutôt la conquête de la Capesterre pour le retrouver.
Ce d’Orange était un des hommes les plus distingués de la colonie. Il avait pour du Parquet une amitié égale à celle dont Lefort avait donné tant de preuves, mais une amitié plus éclairée, plus intelligente.
Pendant trois jours consécutifs on alla à la recherche de d’Orange sur tous les points où l’on s’était battu. Ce ne fut que le dernier jour, et à la tombée de la nuit, au moment où le détachement se disposait à rentrer, qu’un soldat le découvrit au pied d’un arbre, mais sur le point d’expirer. D’Orange s’était traîné là le soir du combat, blessé de cinq flèches, dont trois avaient été empoisonnées. Se doutant bien que sa mort serait rapide, s’il conservait ces flèches dans ses blessures, il en avait arraché le fer à l’aide d’un couteau. Il avait perdu une si grande quantité de sang, que quelques instants plus tard on n’aurait plus relevé qu’un cadavre.
Du Parquet fit conduire d’Orange chez lui et le soigna comme un frère jusqu’à sa guérison. Quand ce
brave officier fut hors de danger, du Parquet le serra contre son cœur avec effusion en lui disant :
— Mon cher d’Orange, plutôt que vous, j’aurais mieux aimé perdre mon bras droit.
Ce fut une étrange destinée que celle de du Parquet. On peut dire qu’il passa par toutes les grandes émotions de la vie. Le caractère exceptionnel des hommes qu’il avait été appelé à commander, ne contribua pas peu à rehausser ses talents et à rendre plus éclatantes les dernières épreuves de sa carrière. Nous avons parcouru, jusqu’à présent, le côté brillant de cette existence, où la conscience de sa valeur et l’autorité du pouvoir avaient donné à ce héros du Nouveau-Monde un prestige que justifiaient son courage personnel, ses éminentes qualités de cœur et d'intelligence, un esprit aventureux, tempéré, cependant, par la raison.
Voici que nous allons entrer dans la période, trèsrapidement accomplie, de ses défaites et de la décadence qu’il pressentit avec ce jugement sain qui ne lui faillit jamais.
Depuis quelque temps le comte de Cérillac faisait négocier auprès de du Parquet l’acquisition de la Grenade. Du Parquet s’y était refusé ; mais, vers la fin de l’année 1657, se sentant atteint de violentes attaques de goutte qui commençaient à le rendre perclus ’ de ses membres, comprenant que, dans un cas si grave, il ne lui serait plus possible d’aller surveiller de près ses
deux colonies, il se décida à accepter le marché qu’on lui proposait.
Cérillac envoya alors comme mandataire à la Martinique un gentilhomme d’origine écossaise, nommé de Maubray, qui passa plusieurs semaines avec le général. Du Parquet avait reconnu dans ce Maubray tant d’éminentes qualités qu’il avait tenté de le retenir près de lui, en prévision d’événements qui pouvaient, tout à coup, priver sa femme et ses enfants de l’appui d’un bras capable de défendre leur propriété et leurs droits. Du Parquet alla même jusqu’à proposer à Maubray d’épouser une nièce de sa femme, alors à la Martinique, et de lui donner en dot la propriété et le gouvernement de Sainte-Alousie. Maubray, qu’un traité liait au comte de Cérillac, ne put accepter l’offre de du Parquet, et partit pour la Grenade emportant une estime et une amitié profondes pour le général. Mais il laissa à la Martinique sa sœur, qu’une étroite intimité avait liée à madame du Parquet.
On verra bientôt quel rôle important ce Maubray était destiné à jouer à la Martinique.
Du Parquet avait eu raison de se préoccuper de l’avenir. La maladie dont il était atteint, ne lui laissait plus de répit qu’à de rares intervalles. De nouveaux événements qui se préparaient lui inspiraient de vives inquiétudes, peu faites pour aider à sa guérison.
Les nègres esclaves de la Guadeloupe s’étaient soulevés en masse, et avaient déserté l’île, non pas sans avoir
commis nombre de cruautés contre les blancs. Quelques-uns de ces fugitifs étaient parvenus à aborder à la Martinique, à l’état de marronmge bien entendu, et avaient fomenté une insurrection qui commença par une désertion presque quotidienne. Pendant que les maîtres prenaient des mesures sévères pour arrêter le marronnage, du Parquet avait organisé un système de surveillance tant dans l’intérieur de la colonie que sur les côtes. Cette sorte de police entraîna le général à des dépenses considérables qu’il jugea juste de ne pas supporter seul, puisqu’il s’agissait, à côté de l’intérêt de tous, de l’intérêt des particuliers. Il décida que les habitants auraient à payer un droit, fort léger d’ailleurs, dont le produit serait affecté à la défense de la propriété de chacun.
Celte mesure souleva de vives réclamations, et les habitants y répondirent par un refus positif.
A quelque temps de là, du Parquet s’était rendu avec madame la générale, dans une localité voisine de Saint-Pierre, pour y assister à une cérémonie religieuse. En sortant de l’église, il vit venir à lui un
habitant nommé Bourlet, à la tête d’une centaine
d’hommes.
— Général, lui dit-il, je viens vous déclarer, au nom de mes amis, que nous refusons de payer l’impôt, et que si nous connaissions ceux qui ont pu vous donner le déplorable conseil de l’établir, nous les tuerions comme des Caraïbes.
Du Parquet, exaspéré de l’audace et de l’insolence de ce personnage, tira l’épée pour le punir d’un acte aussi formel d’insubordination. Mais, hélas! il était si fort perclus du bras à ce moment, que l’épée lui échappa de la main. Pour la première fois, ses forces trahissaient son courage. Du Parquet sentit les larmes lui monter aux yeux.
— C’en est fait de moi, dit-il à madame du Parquet. Je viens de donner publiquement la preuve de mon impuissance ! Et comment, désormais, ces colons habitués à compter sur moi, auront-ils confiance dans un chef qui n’a plus la force de tenir son épée?
Du Parquet rentra en villç désespéré. À peine arrivé cependant, il apprit qu’un mouvement analogue à celui dont Bourlet venait de donner un avant-goût, se préparait au Prêcheur.
— Oh! j’ai une revanche à prendre, s’écria-t-il, et dussé-je en mourir, ces rebelles me verront encore une fois en face.
S’arrachant des bras de sa femme, il se fit hisser sur un cheval, et partit au galop pour le Prêcheur, sans escorte, sans gardes, et suivi de d’Orange et de La Pierrière. Il pénétra seul au milieu du rassemblement qu’il trouva sur la place du bourg, harangua ces mutins avec une telle énergie, qu’il leur imposa, et, séance tenante, sous ses yeux, leur fit payer le droit.
Hélas ! c’était là le dernier elfort, la dernière lueur
d’énergie dont il fut capable. Il rentra à la Montagne, épuisé, fut porté au lit, et expira deux jours après, le 3 janvier 1658, à une heure après minuit.
En se mettant au lit, du Parquet avait dit :
— Ce Bourlet m’a blessé au cœur. J’en mourrai !...
Sentant venir sa fin, il fit appeler le juge chargé d’instruire le procès contre Bourlet, et lui ordonna de brûler devant lui toutes les pièces de l’accusation.
Voici en quels termes le P. Feuillet, qui l’assista à ses derniers moments, rend compte des funérailles de du Parquet :
« Les compagnies de M. de la Garenne, du fort a Saint-Pierre, et les deux du Carbet, estaient sous les « armes : à dix heures du matin, on commença à par- «tir pour aller à l’église; toute la milice marcha en « bel ordre, les mousquets baissez et les picques traî- « nantes ; les tambours couverts d’une serge noire son- « naieDt un son lugubre qui marquait l’affliction pu- « blique. La compagnie du sieur La Garenne marchait « la première, celle de M. deNambue (1) conduite par « le sieur Le Vasseur, enseigne, allait auprès; une « du Carbet allait ensuite, et M. de la Houssaye conte duisait la colonelle (c’était la compagnie de du Par- « quel). Ces quatre compagnies faisaient au moins « six cents hommes. Le clergé, composé de trois « prestres seulement, des RR. PP. Jésuites, du R. P.
(1) Le üls aîné de du Parquet.
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« Boulongne et de moy marchaient ensuite, chantant « l'office des morts. Immédiatement devant le corps « marchait M. de la Fontaine-Héron, capitaine des « gardes de feu Monsieur, à la teste de douze gardes « revestus de leurs casaques d’écarlate avec la croix « blanche , tous avec le mousqueton et la bandou- « lière. Quatre capitaines tenaient les quatre extréïni- « tés du drapeau de la colonelle, de tafetas blanc parte semé de fleurs de lys d’or en broderie, et enrichy « d’une image de la Vierge, qu’on avait mis sur le « drap mortuaire... Huit des plus considérables ha- « bitans portaient le corps.
a Depuis la Montagne jusqu’à l’église, le chemin « était bordé de femmes, d’enfants et d’esclaves, qui « étaient venus de tous les quartiers de l’isle. Je n’ay « rien entendu de plus pitoyable au monde; ce n’es- « taient que pleurs et gémissements ; les uns soupi- « raient, les autres pleuraient ; je vis mesme des « nègres se frapper le corps et s’arracher les cheveux « pour témoigner leur extresme affliction. Après la « grande messe, on enterra le corps au bruit de tout « le canon du fort et de la mousqueterie qui fit trois <' salves pour honorer la mémoire de l’illustre dé- <i funct. «
Celte grande affliction qui entoura la mémoire de du Parquet, est une des preuves de ses services éminents et des bienfaits dont il illustra sa vie. On a eu beau en médire, les hommages publics rendus aux morts sont
plus souvent sincères qu’hypocrites. Dans le cercueil l’homme ne chemine ni aux honneurs terrestres, ni au pouvoir. Il n’appartient plus à ce monde; on n’a plus rien à espérer, rien à craindre de lui!
Du Parquet ne fut point un aventurier de l’espèce de ceux qui avaient envahi le Nouveau-Monde dans l’unique dessein d’y faire bénéfice de tout, à tout prix, au prix même d’un honneur que la plupart d’entre eux n’avaient plus. Du Parquet avait quitté la France pour accompagner à Saint-Christophe son oncle de Nambuc; il avait entrevu à travers le génie de l’illustre fondateur des colonies, un avenir splendide pour des hommes de sa trempe.
L’ambition grandiose, cette ambition qui féconde au lieu de dessécher le cœur et l’esprit, avait éveillé en lui le rôve de la fortune, plutôt qu’elle n’y avait allumé la soif des richesses. L’ardent désir de l’autorité, l’exercice sans contrôle d’un pouvoir dominateur, la magique espérance de réaliser les grandes chimères des conquérants, je ne sais quel entraînement d’un bouillant courage qui, faute d’occasion pour se produire, çéclamait un vaste théâtre où se développer dans des conditions exceptionnelles, enfin tout ce qu’il y a de louable, d’honorable, d’excusable, de noble, d’inspirateur dans le cœur humain, tentait ces héros condamnés
à l’oubli et à la médiocrité dans la société d’alors, et qui allèrent chercher ' dans le Nouveau-Monde une gloire... anonyme.
Du Parquet fut un de ces hommes à part dans l’armée des aventuriers. On s’explique que son entourage ait subi l’influence de sa puissante organisation. Les véritables héros ont cela de particulier que leur âme est un foyer qui projette ses flammes autour d’eux. Ils éclairent et réchauffent tous ceux qui les approchent. On les retrouve dans leurs compagnons, dans leurs familiers.
Il en arriva ainsi de du Parquet. Lui mort, ses rêves, ses espérances, son énergie, son courage demeurèrent après lui. Cette œuvre qu’il avait bâtie de son cœur, de ses mains, de son intelligence, se devait continuer. La moitié de du Parquet, si j’osais dire, lui survécut dans son héroïque femme, digne compagne d’un tel homme. Les lecteurs savent ce dont Marie Bonnard a été capable par dévouement à son mari; ils me pardonneront peut-être la tentation où je suis entraîné de leur raconter ce dont madame du Parquet a été capable ensuite par ambition.
Ce petit coin de terre sur lequel on a vu s’agiter tant de passions et se dérouler de véritables drames politiques auxquels le caractère des habitants prêtait un aliment puissant, ce petit coin de terre, dis-je, eut le privilège de r fournir, en ce temps-là, des événements que l’histoire n’a pas eu le loisir d’enregistrer et qui lui
eussent fourni matière à de curieux rapprochements.
C’est d’abord la présence à la Martinique de Mademoiselle d’Aubigné, se trouvant, par une coïncidence bizarre, placée sous la protection d’une femme jouant auprès du chef de la colonie le même rôle mystérieux et influent que, plus tard, elle-même devait jouer auprès de Louis XIV. Nous allons retrouver également dans les faits qui ont rempli les derniers mois de la vie de madame du Parquet, des épisodes, jusqu’à une date fatale, qui rappelleront la tempête révolutionnaire où a sombré la royauté, et quelques-unes des infortunes de Marie-Antoinette.
Comme si ce n’était pas assez pour arracher de l’oubli et mettre en lumière un pauvre petit pays perdu au milieu des flots de l’Océan, on retrouve plus loin des pages de son histoire, sur lesquelles -sont gravées la naissance de l’impératrice Joséphine, et celle de la grand’mère du sultan Abdul-Medjid, les aïeules de deux souverains actuellement régnants et alliés.
On se souvient que du Parquet était devenu, moyennant acquisition faite en bonne règle, et deniers comptants, le propriétaire des deux îles de la Martinique et de Sainte-Lucie, sous l’autorité du roi qui l’en avait nommé gouverneur et général.
Du Parquet mort, les deux colonies offraient ce dou-
ble caractère d’être un héritage de famille en même temps qu’un haut poste militaire et administratif dont •le roi de France pouvait seul disposer.
Il s’agissait de concilier ce double intérêt, sans nuire aux droits' des héritiers, en respectant les volontés royales. Madame du Parquet était femme à prendre les devants dans cette occasion. Il lui parut tout simple et tout naturel que la possession et le gouvernement des
deux îles restât dans la famille du général, en se réunissant sur la tête de son fils aîné. Ce fut là sa réponse très-nette et très-ferme à ceux qui l’interrogèrent à ce sujet, en présence même du cercueil de son illustre mari. Malheureusement ce fils aîné de du Parquet était un enfant de douze à treize ans. On en fit l’objection à la générale qui répondit fièrement :
— Eh bien ! je serai régente, et saurai administrer la colonie aussi bien que la fortune de mes enfants, jusqu’à ce qu’il plaise au roi de faire connaître sa volonté.
Ce langage hautain et résolu passa par-dessus les cloisons de la chambre mortuaire du général, et alla tomber dans l’oreille des ambitieux qui s’agitaient déjà et s’apprêtaient à s’emparer du pouvoir. Ils hésitèrent, sachant par expérience tout ce que cette femme avait d’énergie, de courage, de volonté dans le cœur et dans l’esprit.
Pour ne pas laisser le temps aux conspirateurs d’organiser leur plan, le lendemain même des funérailles de son mari, madame du Parquet, imposant silence à sa
grave douleur, convoqua un conseil. Elle y déclara que son intention était de donner mission à quelqu’un de ses amis d’aller solliciter du roi la survivance de la colonie en faveur de son fils aîné, et qu’en attendant elle croyait devoir prendre le gouvernement.
Le souvenir de du Parquet était encore trop vivant dans le cœur de ces aventuriers qui l’avaient reconnu comme maître, pour que la déclaration de la générale ne fût pas accueillie avec enthousiasme. On tenait madame du Parquet pour une femme d’un rare mérite ; personne n’ignorait l’influence bienfaisante qu’elle avait exercée sur l’esprit de son mari. Les milices se réunirent donc sous les armes, et, au bruit du canon et du tambour, madame du Parquet fut proclamée « dame et gouvernante de la Martinique. »
Madame du Parquet avait éprouvé de trop près les hommes qui jouaient les premiers rôles dans la colonie, pour se dissimuler les pièges dont elle était entourée. Elle se rappela le dévouement aveugle de Lefort, et ne vit autour d’elle personne en qui rencontrer une telle amitié si pleine d’abnégation. Elle jugea prudent de se montrer politique envers les moins douteux de ses partisans. La Pierriére n’était plus là non plus ; la lieutenance de l’île appartenait à Eools de Gourselas, un ambitieux vulgaire, mais d’un caractère déterminé. Gourselas laissa courir ses rêves au delà de la limite que madame du Parquet avait eu l’intention de donner à son influence, et se posa en prétendant à sa main. La
générale, glorieuse du nom qu’elle portait, tout entière aux regrets dont elle entourait la mémoire de son mari, écarta les espérances de Gourselas, et le relégua dans ses fonctions de lieutenant auxquelles du Parquet l’avait élevé peu de temps avant de mourir.
Elle comprit bientôt que le dépit et les déceptions de Gourselas allaient lui causer de sinistres embarras. Elle avait, à coup sûr, le cœur et l’énergie nécessaires pour résister; mais, au milieu de ce monde d’aventuriers turbulents contre qui du Parquet lui-même avait été obligé de tirer l’épée, il fallait un bras vigoureux et dévoué qui pût frapper au besoin.
Madame du Parquet écrivit à de Maubray, ce gentilhomme écossais que nous avons vu passer à la Martinique, et qui se trouvait, alors, à la Grenade où il n’avait point réussi dans ses entreprises^Elle le supplia au nom de l’amitié qu’il avait eue pour le général, de la venir rejoindre et de lui servir à la fois de défenseur et de conseiller.
Maubray était du nombre de ces aventuriers qui avaient vu le Nouveau-Monde à travers un prisme; il y avait révé quelque haute position, la puissance jointe à la richesse, fallût-il gagner l’une et l’autre au prix de son sang. Son insuccès à la Grenade ne l’avait pas découragé. Après bien des luttes et des efforts qui attestaient chez lui des facultés et des ressources peu communes, il était arrivé à un de ces moments de calme et de doute, où les ambitieux méditent leurs préparatifs
de campagne. Maubray rêvait les moyens de se procurer de l’argent et des hommes pour quelque entreprise hardie, peut-être hasardeuse. Son premier mouvement fut donc de refuser l’offre que lui faisait madame du Parquet. Il lui parut que le rôle était indigne de son ambition; qu’il aurait à lutter, sans profit, contre des haines, des jalousies et des troubles intérieurs qui bouleverseraient la colonie. Puis tout à coup, comme si un éclair eût traversé son esprit, Maubray accepta avec joie. Tout un plan gigantesque et criminel venait de se dérouler à ses yeux. Ces haines jalouses qui l’avaient effrayé d’abord ; ces troubles, ces guerres civiles peutêtre dont il se voyait la cause, et qui avaient soulevé d’étranges scrupules en sa conscience, il les accepta comme la plus heureuse chance qui pût sourire à son ambition inassouvie.
Il arriva donc à la Martinique, et n’accepta tout d’abord qu’une position très-réservée.
— Je ne veux être, dit-il à madame du Parquet, qu’une sentinelle de faction à votre porte, rien de plus. Si mes conseils vous paraissent bons à quelque chose, je vous les donnerai, vous en ferez tel usage que vous jugerez convenable. La part que je prendrai, si je dois réellement en prendre une, dans la conduite de vos affaires, sera discrète et occulte.
Maubray s’attacha à se faire des amitiés, vraies ou fausses dans la colonie, mais il s’aperçut bientôt qu’il n’y avait pas réussi. 11 chercha un autre point d’appui,
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