‹ Le roi des tropiquesChapitre 9 sur 9 · LES SAUVAGES DES ILES · texte numérisé non relu

LES SAUVAGES DES ILES

Le Révérend Père du Tertre donne d’assez curieux détails sur les Caraïbes ou sauvages qui habitaient les Antilles ; je lui emprunte les passages suivants :

« Comme dans les siècles passés plusieurs ont cru que l’air de la zone torride n’était, s’il faut ainsi dire, composé que de feu, de flammes et d’ardeurs ; que la terre qui est dessous n’estoit qu’un désert affreux, si stérile et si bruslé qu’il ne servoit qu’à ensevelir ceux

qui le vouloient habiter, que toutes les eaux y estoient chaudes, croupies et envenimées : en un mot, que c’estoit plutost un séjour d’horreur et de supplices, qu’une demeure agréable et charmante. De mesme à ce seul mot de Sauvage, la plupart du monde se figure dans leur esprit une sorte d’hommes barbares, cruels, inhumains, sans raison, contrefaits, grands commfe des géants, velus comme des ours : enfin plutost des monstres que des hommes raisonnables, quoy qu’en vérité nos Sauvages ne soient sauvages que de nom, ainsi que les plantes et les fruits que la nature produit sans aucune culture dans les forests et dans les déserts, lesquelles quoique nous les appelions sauvages, possèdent pourtant les vrayes vertus et les propriétés dans leur force et leur entière vigueur.

« Mais quelque grands désirs qu’ils ayent d’estre honorez, ils n’ont pas de point d’honneur que l’intérest d’un petit Cousteau, d’un grain de cristal, d’un verre de vin ou de brusle-ventre (c’est ainsi qu’ils appellent l’eau-de-vie) ne leur fasse fouler aux pieds.

« Ils sont d’un naturel bénin, doux, affable, et compatissant, bien souvent mesme jusqu’aux larmes, aux maux de nos François, n’estant cruels qu’à leurs ennemis jurez.

« Nuis Sauvages sont remplis de tant de rêveries touchant leur origine que ce n’est pas une petite difficulté de tirer mesme une vray-semblance de la diversité de leurs rapports.

« Toutefois, parmi tant de différentes opinions, ils ont tous cette croyance qu’ils sont descendus des Galibis, peuples qui demeurent dans la terre ferme, et qui sont leurs proches voisins ; mais ils ne peuvent dire ny le temps ny le sujet qui les a portés à quitter leur terre natale, pour s’épandre dans des isles assez reculées; ils asseurent seulement que leur premier père nommé Kalinago, ennuyé de vivre parmi sa nation, désireux de conquester de nouvelles terres, fit embarquer toute sa famille, et après avoir vogué assez longtemps, qu’il s’establit à la Dominique (qui est une isle où les Sauvages sont en assez grand nombre) mais que les enfants perdant le respect qu’ils doivent à leur père, luy donnèrent du poison à boire dont il mourut; de telle sorte qu’il changea seulement de figure et devint un poisson épouvantable, qu’ils appellent Atraioman, et qui vit encore aujourd’hui dans la rivière. Cette métamorphose n’est approuvée que des plus simples, les austres l’estimant une pure rêverie.

« Mais comme l’on ne saurait rien tirer de cette fable, qui nous puisse pleinement satisfaire sur cette matière, il faut que le lecteur se contente de ce que nous en a donné le Révérend Père Raymond dans son dictionnaire; car je ne crois pas qu’il y ait présentement personne dans l’Europe qui en ayt de plus certaine connoissance que luy, ayant passé une bonne partie de sa vie avec ces insulaires, desquels il a appris tout ce que l’on en peut sçavoir. Voici ses propres paroles :

« J’ay enfin appris des capitaines de l’isle de la Do- « minique que les mots de Galibis et de Caraïbes, c’es- « toient les noms que les Européens leur avoient don- « nez, et que leur véritable nom estoit Callinago, qu’ils « ne se distinguoient que par ces mots Oubaobanum, « Boloiiébonuni, c’est-à-dire des Isles, où de terre ferme, ci que les insulaires estoient les Galibis de terre ferme : « qui s’estoient détachez du continent pour conquester « les Isles, que le capitaine qui les avoit conduits estoit « petit de corps, mais grand en courage, qu’il man- « geoit peu et beuvoit encore moins, qu’il avoit exter- « miné tous les naturels du pais, à la réserve des fem- « mes, qui ont toujours gardé quelque chose de leur « langue; que pour conserver la mémoire de ces con- « quesles, il avoit fait porter les testes des ennemis que « les François ont trouvées dans les rochers qui sont « sur le bord de la mer, afin que les pères les fissent « voir à leurs enfans, et successivement à tous les au- « très qui descendroient de leur postérité. Ils m’ont « dit qu’ils avoient eu des Roys, que le mot Hoüyou « estoit celuy de ceux qui les portoient sur leurs épau- « les : et que les Caraïbes qui avoient leur carbet au « pied de la souffrière de la Dominique, au delà d’Ar- « nichon, estoient descendus de ces Rois. »

« L’on peut adjouster deux ou trois choses qui font voir clairement que ces peuples sont descendus des Galibis : dont la première est la tradition commune de tous les sauvages qui le croient ainsi et qui asseureni

que les Galibis, leurs ancestres, vinrent dans les siècles passez combattre les Ygneris qui estoient les naturels du pays.

« La seconde chose qui le confirme, et de laquelle nous parlerons d’ailleurs, c’est la diversité du langage des hommes et des femmes qui dure encore aujourd’huy ; car ils disent que cette diversité a pris son origine dans le temps de cette conqueste, d’autant que les Galibis ayant tué tous les masles de ces Isles, et n’ayant réservé que les femmes et les filles auxquelles ils donnèrent de jeunes hommes de leur nation pour maris, les uns et les autres conservèrent leur langage originaire. A quoy si vous adjoustez la conformité de religion, de mœurs et de langage, il n'y a pas lieu de douter qu’ils ne tirent leur origine des Galibis de terre ferme.

« Au commencement que l’isle de la Guadeloupe fust habitée, c’estoit un bruit commun, parmy les sauvages et les vieux habitants françois, qu’outre les sauvages qui estoient les maistres des isles, il y avoit encore dans les montagnes quelques Ygneris qui estoient restés des premiers habitants, que les Galibis avoient massacrez, lesquels en descendoient quelquefois furtivement, et leur faisoient beaucoup de tort; mais nos chasseurs, qui en ce temps traversèrent l'isle de toutes parts, n’en ont jamais eu aucune connoissance.

« Il faut mettre au nombre de leurs superstitions l’abstinence qu’ils font de sel, de la chair de porc, de

Digitizëd ÉyTTo^le

tortue, de lamentias, de graisse, d’œufs, et de quantité d’animaux qui auroient passé pour immondes en la loy de Moïse... et cela avec leur coutume d’espouser leurs cousines germaines, et que les cousins, fils de deux frères, s’appellent frères, qu’ils n’ont point de surnom et qu’ils disent communément un tel, fils d’un tel, comme les Iuifs, a fait croire qu’ils estoient descendus des Iuifs; mais ils ne rendent aucune raison qui fasse connoistre qu’ils pratiquent toutes ces coustumes, par aucuns motifs de religion ; de sorte qu’il n’y a pas lieu d’en tirer aucune conséquence.

« Ils croient l’immortalité de l’ame, mais ils tiennent que chaque personne en a*trois : une au cœur, une à la tête, et l’autre au bras. Celle du cœur, qui se manifeste par ses battemens , va , disent-ils , droit au Ciel après la mort, pour y estre bien-heureuse ; celle du bras et de la teste qui se manifestent par le battement du poulx et par le mouvement des artères, deviennent Maboyas , c’est-à-dire esprits malins, auxquels ils imputent tout ce qui leur arrive de sinistre et de funeste.

« Comme depuis la nature corrompue par le péché de nos premiers pères, les lois ont esté absolument nécessaires pour esclairer la rai^oi^ çi ^ f^jre marcher sans erreur -dans les étroits la vé-

rité, il ne faut pas s’estonner si la naissance, la vie et les mœurs des sauvages, qui sont privez de ces belles lumières, ne soient remplies que de superstitions, d’er* reurs et de sottises, qui , en donnant matière de risée,

tirent en mesme temps les larmes des yeux de ceux qui ont des véritables sentiments chrestiens.

« Celle de leurs sottises qui me choque davantage, est une superstition que les hommes pratiquent à la naissance des enfans. Les femmes enfantent avec peu de douleur, et si les travaux sont rudes en quelques unes, elles le sçavent soulager par la racine d’un simple qui a une admirable vertu pour cet eflet. Et tant s’en faut qu’elles fassent toutes les façons des femmes de l’Europe; l’enfant n’est pas plutost au monde, qu’après l’avoir lavé et mis dans son petit lict de coton, elles travaillent dans la case comme si rien ne s’étoit passé à leur endroit, mais comme si le mal de la femme avoit passé jusqu’au mari, il commence à se plaindre.»

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