‹ Le roi des tropiquesChapitre 8 sur 9 · SOUS DU PARQUET · texte numérisé non relu

SOUS DU PARQUET

J’emprunte les fragments suivants, qui expliquent bien des faits que j’ai racontés dans cet ouvrage, à l ’ Histoire de la Martinique, par S. Daney.

« S’il fallait qualifier le premier état politique de la colonie, on devrait dire qu’il a été oligarchique , puisqu’elle était sous la puissance à peu près souveraine d’une Compagnie composée de seigneurs et de hauts capitalistes; les droits que le Roi s’était réservés n’altéraient pas cette puissance. Comme tout ce qui relevait de la couronne, la colonie devait foi et hommage au Roi de France, et les fonctions de lieutenant général auxquelles il nommait, se bornaient à commander l’ensemble des forces de la colonie en cas de guerre ; encore faut-il ajouter que c’était sur la présentation de la Compagnie que le lieutenant général était nommé. Lorsque la' Martinique fut achetée par du Parquet, si le pouvoir de celui-ci ne se fit sentir que paternellement, la forme du gouvernement n’en devint pas moins absolue. Seigneur et propriétaire de Plie, il augmenta le nombre de ses gardes et disposa à peu près de tout à son gré. Aucun habitant ne pouvait se marier sans sa permission, ni quitter Plie sans avoir obtenu son congé, après qu’il avait fait annoncer son départ au prône, afin

d’avertir ses débiteurs et ses créanciers de régler avec lui avant son départ. Le capitaine qui aurait pris un passager qui n’avait pas rempli ces formalités préalables, aurait été mis à l’amende, et tout ce qu’il laissait dans la colonie confisqué. Après la mort de du Parquet, nous avons vu, au milieu des séditions qui éclatèrent, que le peuple essaya de ressaisir quelques droits et de s’immiscer dans l’administration. . . .

« La plupart de ceux qui passaient les mers et arrivaient dans la colonie, n’étant pas encore en famille, on sentit le besoin de se réunir pour se défendre contre les attaques nocturnes des sauvages, pour abattre les bois nécessaires à la construction des bâtiments, pour se prêter un mutuel appui dans les défrichements et cultures de terre. Dans la même case se trouvaient donc ordinairement deux ou trois colons que leur âge, leur caractère, leur conformité de goûts et d’humeur réunissaient dans un état de société appelé alors matelotage. Lorsque l’un des matelots se mariait, son matelot primitivement ne continuait pas moins de vivre avec lui ; mais des inconvénients en étant résultés, le gouverneur ordonna qu’aussitôt que l’un des matelots viendrait à contracter mariage, il y aurait séparation , que l’on partagerait les engagés et les esclaves, que l’habitation serait estimée par arbitres, qu’elle écherrait par la voie du sort à l’un d’eux qui paierait àl’autre sa moitié. Telle est l’origine de la législation spéciale

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qui régira plus tard la colonie sur les licitations et partages; seulement, les esclaves devenant une portion essentielle de l’habitation, ne pourront plus être séparés du fonds de terre. Les Français qui étaient passés aux dépens d’autrui, ou les engagés, après l’expiration de leur temps d’engagement, s’adressaient au gouverneur représentant la Compagnie ou au seigneur de l’ile, et en obtenaient gratuitement une portion de terrain d’environ deux cents pas de largeur sur mille de longueur. Comme, le plus souvent, ce terrain était couvert de bois et de balliers, ils y mettaient le feu, le défrichaient, le plantaient à leur guise, c’est-à-dire, dans les commencements en petun, quelquefois en casse ou indigo, plus tard, en cannes. Lorsque les colons étaient encore en petit nombre, et que les terres ne manquaient pas, c’était une industrie à laquelle se livraient quelques-uns de défricher les terrains incultes, de les planter, de former enfin une habitation qu’ils vendaient aux nouveaux venus. Mais en 1658, il n’en était déjà plus de même. Les terres que l’on aurait pu accorder gratuitement étaient si éloignées des forts et du centre du commerce, qu’il valait mieux acheter une habitation toute faite que la former.

« Il serait difficile de nier que la plupart des unions que contractèrent les premiers colons, ne furent pas toujours fort assorties et fort distinguées du côté des femmes. Il n’en pouvait être autrement. Parmi tous ces jeunes gens qui abandonnaient la mère patrie pour

aller s’aventurer dans les pays lointains, soit afin de fuir la gêne et la misère du toit paternel, soit afin d’acquérir de la fortune, soit par suite de quelque accident, de quelque duel, ou par simple désir d’affronter des hasards et des périls, il y en avait certes qui tenaient les uns à des familles roturières, mais connues en France, d’autres, à des maisons nobles, quelquesuns à la haute noblesse du royaume. On peut môme avancer que, dans ce temps et par suite des mœurs de la chevalerie, le goût des émigrations et des voyages appartenait plus particulièrement aux classes élevées. Il n’en était pas de môme pour les femmes qui, fussentelles de la condition la plus obscure, de l’état de fortune la plus médiocre, n’avaient pas coutume de quitter la maison maternelle pour courir par le monde. Aussi, étaient-elles rares dans ce premier âge de notre colonie. Lorsqu’il en arrivait quelques-unes, les .habitants couraient au-devant, et sans se préoccuper de leur naissance, de leur conduite, de leurs qualités, de leur vie antérieure, leur beauté était la seule chose qui attirait leur choix, et encore, faut-il ajouter qu’ils passaient souvent par-dessus cette condition. Deux ou trois jours après le débarquement le mariage était célébré, car l’on se dispensait des formalités préalables usitées dans la métropole. L’on rapporte que toutes celles qui venaient ainsi, ne manquaient jamais de dire qu'elles étaient fort bien alliées en France

« La plupart des habitations étaient plantées en petun; quelques-unes en cannes; mais en 1658, la fabrication du sucre était encore dans l’enfance à la Martinique. Une habitation formait un petit hameau ou village et présentait à peu près la physionomie qu’elle a conservée aujourd’hui. La case à petun, qui était un grand bâtiment de huit à dix toises de longueur, était placée au milieu. A l’entours’élevaient les maisons des maîtres et des serviteurs engagés ; les cases des nègres s’échelonnaient et se groupaient sous le vent. Les familles un peu aisées avaient un commandeur ou économe actuel, qui gagnait treize cents, deux mille et quelquefois trois mille livres de petun. Dans les grandes exploitations de petun il y avait, pendant la récolte, un torqueur qui présidait aux travaux de manufacture. Il recevait un dixième du travail ou un rôle de tabac sur dix. . .

« La maison que du Parquet bâtit à la Martinique, était de pierres de taille et de moellons ; celles des officiers et principaux habitants étaient en bois, couvertes en tuiles et parées de briques qu’apportaient les Hollandais : elles n’avaient qu’un seul étage. Les cases du plus grand nombre étaient palissadées de roseau et distribuées en trois salles basses. L’ameublement était généralement fort simple.

« La principale distinction était entre les officiers des compagnies et ceux qui ne l’étaient pas. La ri-

cliesse et l’étendue des biens formaient des différences entre les autres. Tout maître de case avait le droit de porter l’épée au côté et la canne à la main, ce qui donnait lieu à de fréquentes rencontres , que du Parquet, comme nous l’avons dit, essaya d’empécher. Les officiers se faisaient remarquer par le luxe éclatant de leurs costumes où les broderies d’or et d’argent et les bouquets de plumes n’étaient pas épargnés. Leurs femmes les surpassaient encore par le brillant de leurs toilettes, qui auraient rivalisé avec celles des grandes dames de Paris. Les officiers et les principaux habitants allaient de temps en temps rendre leurs devoirs au gouverneur, et leurs femmes faisaient la cour à la gouvernante. Quoiqu’il y eût à Saint-Pierre quelques maîtres d’école qui faisaient parfaitement leurs affaires, les plus riches habitants envoyaient leurs enfants en France.

« Les quatre quartiers formés alors, Saint-Pierre, le Carbet, le Prêcheur et la Case-Pilote, avaient chacun une ou deux compagnies, selon la population, composées de tout ce qui était en état de porter les armes. La compagnie du Carbet était la colonelle, soit parce que cet endroit est réputé le premier où abordèrent les Européens, soit parce que du Parquet y demeura quelque temps. La garde à laquelle chaque habitant était tenu durait 28 heures

« C’était, depuis le berceau de la colonie , une cou-

tume invariable, que toute personne, soit homme, soit femme, qui passait à la Martinique aux dépens d’une autre était, du moment qu’elle avait mis le pied sur le rivage, obligée à servir celle-ci pendant trois années. Il n’y avait pas besoin de contrat écrit pour établir cette obligation. L’engagé n’était pas tenu de servir seulement celui qui l’avait passé, mais tout autre à qui il pouvait être vendu tant que ses trois ans n’étaient pas expirés. Aussi, vit-on des jeunes gens de bonne famille, mais sans fortune, servir dans la colonie des gens dont la naissance était loin d’égaler la leur. L’engagé pouvait mettre à sa place un autre ; si le maître s’y refusait, le gouverneur avait le droit de l’y contraindre. Pourtant, il ne fallait pas que le droit du maître fût sacrifié, et si le remplaçant était nouvellement arrivé, non encore habitué au climat, tandis que le remplacé avait déjà un an ou deux de séjour dans le pays, le remplaçant s’obligeait pour trois ans entiers, au lieu d’achever simplement le temps du remplacé. Du reste, la mort de l’engagé mettait fin au contrat, et ses héritiers, s’il en avait, n’étaient tenus à rien. Il était logé et nourri durant tout le temps de l’engagement. L’engagement était donc un véritable esclavage temporaire avec faculté de remplacement. Le sort de l’engagé était même plus dur que celui de l’esclave africain. Il n’était pas, comme ce dernier, propre au climat brûlant des tropiques ; ne devant son travail que pendant un temps limité, les maîtres n’épargnaient pas ses

sueurs et ses fatigues pour en tirer tout le parti possible : ils succombèrent donc, dans ces temps, en quantité incroyable, et sans les travailleurs africains, il eût fallu renoncer à la colonisation des Antilles comme contrées agricoles.

« La condition des femmes engagées était la môme, avec quelques modifications qu’avaient dictées l’intérôt de propagation et l’utilité de multiplier les mariages.

« Non-seulement elles pouvaient être remplacées comme les hommes, mais tout colon qui voulait épouser une femme engagée, pouvait faire cesser son engagement, soit en payant simplement le prix de son passage, soit en remboursant le montant de son acquisition. Quelquefois aussi elles étaient achetées par les femmes des officiers et des principaux habitants pour servir de nourrices ou faire le ménage, et dispensées ainsi de travailler à la terre. Ainsi, l’engagement de la femme emportait, de plus que celui de l’homme, la faculté de rachat pour cause de mariage.

« A la formation de la colonie, outre les engagés dont nous venons de parler, il y avait des esclaves de différentes origines : des esclaves arrouagues, des esclaves brésiliens et des esclaves africains. Les Arrouagues étaient une nation sauvage de la Côte-Ferme avec laquelle les Caraïbes des îles étaient continuellement en guerre. Toutes les fois que les Caraïbes en faisaient prisonniers, ils les vendaient aux Français. Les esclaves brésiliens étaient apportés par les navires hollandais

qui les prenaient au Brésil où la Hollande fut longtemps en guerre avec le Portugal. Les naturels du Brésil tenant le parti des Portugais, tous ceux qui étaient pris étaient réduits en esclavage par les Hollandais qui en faisaient passer quelques-uns aux Antilles.

« Ces deux peuples sauvages, les Arrouagues et les Brésiliens, se ressemblaient fort par leurs goûts , leur antipathie et leur haine. Ils ne pouvaient être assujettis qu’à certaines occupations qui leur faisaient oublier leur état d’esclavage et leur rappelaient leur indépendance primitive : la chasse et la pêche. Quant au travail des champs, ils le méprisaient en disant qu’il était réservé aux nègres africains pour lesquels ils montraient de l’éloignement et du mépris. Tous les deux, et surtout les Arrouagues, haïssaient profondément les Caraïbes, et ils se joignaient volontiers à leurs maîtres quand ceux-ci faisaient la guerre aux sauvages, leurs voisins.

« On avait essayé de tirer parti des Caraïbes faits prisonniers et de les employer comme esclaves , mais on n’avait pu réussir. Leur caractère fier et surtout indolent leur rendait la mort préférable au travail.

«Les nègres africains de la colonie sortaient la plupart de la Guinée, d’Angola, du Sénégal et du Cap-Vert. Les premiers qui furent employés provenaient, comme nous l’avons dit, des navires espagnols ou portugais que les Français ou les Hollandais capturaient et qu’ils conduisaient dans les colonies françaises. Plus tard,

les Français elles Hollandais allèrent les chercher directement en Afrique. Les capitaines négriers s’adressaient aux petits princes de ces différentes côtes d’Afrique, qui leur vendaient les prisonniers de guerre et ceux mômes de leur propre nation, qui étaient condamnés à mort ou au bannissement.

« Ceux d’Angola étaient préférés à cause de leur force et de leur adresse.

« Les maîtres, guidés par leur intérêt propre et par l’humanité naturelle à tous les Français qui ont toujours été regardés comme les meilleurs maîtres entre toutes les nations qui possédèrent des esclaves, avaient un égal soin et de leur corps et de leur âme. Dans la maison du gouverneur, son aumônier lui-même les faisait prier Dieu. Dans les familles, c’était le commandeur, ou un engagé, ou leur maîtresse

« Les maîtres faisaient leurs efforts pour les amener au mariage, ce à quoi ils réussissaient rarement. Les enfants qui naissaient du commerce illégitime d’un blanc et d’une négresse n’avaient pas la même condition qu’actuellement. Les gouverneurs, pour arrêter ce mal, déclaraient libres les enfants nés ainsi, condamnaient le père, s’il était connu, à les nourrir jusqu’à l’âge de douze ans, et celui-ci pouvait être condamné à une amende envers le maître de la négresse. On appela mulâtres ceux qui devaient leur naissance à un Européen et à une Africaine, pour exprimer qu’ils venaient

de races différentes. En 1658 la colonie étant mieux pourvue de femmes européennes, ces naissances devinrent plus rares. Nous verrons plus tard, que ce mal s’étendit au point qu’il fallut revenir à la règle commune que l’enfant suit le sort de sa mère.

« Du Parquet rendit une ordonnance qui enjoignait à tous les maîtres de cases de donner à chaque nègre, outre de la cassave et des pois, deux livres de viande salée, par semaine, pendant l’arrière-saison, et trois livres lorsqu’il arrivait des navires ; l’usage de ne distribuer aucune nourriture aux nègres en leur accordant le samedi et le dimanche pour cultiver leurs terres, vient des Hollandais réfugiés â la Martinique, après leur expulsion du Brésil. »

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