I.i: TAMBOI U l»i: l,\ 32c DKMI BRIGADE
— (>n dirait des taches de BB,ng! Cl il Ob'
m v\ er avec un calme parfait.
< >h ! répondil en Bourianl 1*3 talien, c'esl Je sang des poulets que nous niions manger. Les derniers qui me restenl ci que je suis trop hetireus d'avoir conservé poiir ane tel le circonstance.
Le marquis s'étail arrêté, erl il oui ri1 ane poii,. ;i deux battants.
— Veuillez prendre la peine de passer, citoyen! dit-il en s'effaçanl le long du mur.
La s;ilic ;i manger dans laquelle renait d ■ étrer Maurice étail d'assez belle apparence, ii contrastait par son ameuhlemenl presque riche avec la pauvreté qu'affectait le reste de la maison, lue table recouverte d'une nappe blanche &\ de belles vaisselles occupait le centre de La pièce. Deux candélabres garnis de bougies éclairaienl ce1 te table et envoyaient leurs rayons lumineux jusque <l;llis les angles les plus reculés de la s:ii-
le: un bon feu, flamiboyanl dans la cheminée joignait sa clarté à celle des bougies.
Deux hommes étaienl assis devant cette cheminée et se chaut'faient les jambes tout eu causant. L'un de ces hommes pouvait avoir cinquante ans: il était grand, bien fait et très élégant dans toute sa personne. Son costume, d'ancienne date, était celui qui avait été de mode sous la " Terreur ". Son habit de drap, son gilet à la Robespierre, ses culottes de panne rappelaient les modes en vogue chez les " jacobins ". La physionomie de ce personnage était mobile, expressive, extrêmement intelligente: ses yeux lançaient des éclairs.
Son interlocuteur, de quelques années plus jeune, était très long, très mince, très fluet de corps et de tête ses gestes avaient -quelque chose de désordonné comme si ses membres eussent été disloqués. Une longue tête, un long nez pointu, une bouche grande aux lèvres minces et rentrées, s'harmonisaient bien avec le torse anguleux et les jambes sèches du personnage. Il était vêtu en bourgeois aisé de l'époque, mais ses habits défraîchis attestaient un récent voyage péniblement accompli. En entendant la porte s'ouvrir les deux hommes s'étaient reiournés avec vivacité, et ils se levèrent poliment pour rendre a Maurice le salut que celni-ci leur adressait. Le marquis Chicasso devança son hôte et il passa rapidement devant lui :
i.. c toyen Maurice Uellegrade, dit-il en présentant Maurice ci en ^'adressant deux causeurs. Lieutenant .1 la 32e demibrigade de l'armée d'Italie et officier d'ordonnance attaché a l'étatjnajor du général Berthier.
Maurice regarda son intercoluteur avec ébonnement. Il a'avail p rem once devanl lui
u nom de famille, ni parlé de sa situa- 1 ion u r;iniiét., el cependant le marquis le
niuii pour tel qu'il étail réellement.
L'Italien remarqua l'étonnemenl du jeune officier et il se mil a sourire :
— Votre am.i, mous cm- de Neoules, m'a beaucoup parle de vous. Voilà comment '1
se fa t que je vous connais,, citoyen. M. lis maintenant que j'ai eu l'honneur de vous présenter à nies botes, permettez-moi d'à; chever mon oeuvre el de faire pour eux ce que j'ai fait pour vous.
— Puis s'avançànl d'un pas el désignant d'un geste poli le premier des deux causeurs, celui au gilet à la Robespierre:
— Le citoyen Camparini, continua-t-il. Si nous étions en Italie, au lieu d'être <m France, je'prononcerais le signor marquis Camparini, l'nn des illustres descendants de l'une de nos pins antiques familles florentines, mais la République a rayé les Titres de noblesse, et le citoyen se conforme aux volontés nationales du pays qu'il habite.
— A vec 'Vantant plus d'empressement, se hâta d'ajouter le citoyen Camparini, que j'agis dans ce sens par principes et par conviction.
Maurice salua sans répondre.
— Le citoyen Pick! continua le marquis Chivasso en passant au second personnage. Un des plus intelligents cultivateurs de la contrée.
Maurice salua encore sans prononcer une parole.
— Maitenant que vous vous connaissez, citoyens, poursuivit le marquis, permettezmoi de voiis laisser seuls ensemble durant quelques instants. Je veux veiller moi-même aux ap] rets de notre souper.
En achevant ces mots, le marquis présenta un siège à Maurice, puis, quand il vit ceîui-ci installé entre ses deux autres hôtes. il < - '-ni ut la salle à manger.
— Citoyen, dit aussitôt Camparini en croisant s"s jambes l'une sur l'autre, je d<
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
vaut d'aller plus loin, réclamer de vous une discrétion absolue sur notre rencontre.
— Pourquoi? demanda Maurice avec étonnement.
— Parce que, tel que vous me voyez, je suis au plus mal avec les citoyens directeurs. On m'accuse d'être un ancien terroriste, ce qui est une sottise. J'ai été fort lié, il est vrai, avec Robespierre, avec Saint- Just, avec Fouquier, mais je n'ai jamais partagé cependant leurs convictions politiques. Eli bien! aujourd'hui, on me reproche ces anciennes liaisons comme des crimes, et peu s'en faut que je ne sois déporté ces jours-ci. Je ne me cache pas, mais pourtant je fuis prudemment la trop grande lumière: voilà pourquoi, citoyen lieutenant, je réclame votre discrétion à propos de notre rencontre.
— Je suis soldat, citoyen, répondit Maurice, et je m'occupe bien plus de la guerre avec l'Autriche que des menées politiques intérieures. Je n'ai acuune mission pour agir contre vous; donc ne craignez pas, de ma part, une indiscrétion qui pourrait vous compromettre.
— Mille grâces î Je sais jusqu'à quel point on peut compter sur votre parole.
— Plaît-il? fit Maurice, surpris de la réponse.
— Le concitoyen Chivasso, mon excellent ami, ne m'eût-il pas fait l'honneur de vous présenter à moi tout à l'heure, que j'eusse su en présence de quel homme de coeur je me trouvais.
— Citoyen! dit Maurice embarrassé par ce compliment lancé à brûle-pourpoint.
— N'est-ce pas le citoyen Maurice Bellegarde qui, parti simple soldat en 1792, poursuivit Camparini, a gagné une blessure et ses galons de sous-officier à Mayence, en S'emparant, à la tête de quelques intrépides, d'un canon prussien? N'est-ce pas lui qui a enlevé deux drapeaux, tué quatre officiers supérieurs de sa main et fait prisonnier un général autrichien à Melogno, ce» qui lui valut le titre d'officier, donné sur-lechamp de bataille par le général Masséna? NVst-ce pas lui enfin que Berthier a distingué à Loano, où il s'est conduit d'une manière si brillante que le chef d'état-major de l'armée a voulu l'attacher à son service? Dites, lieutenant, avais-je besoin que le ci-
toyen Maurice Bellegrade me fût présenté pour le connaître?
— J'avoue que les particularités de ma vie auxquelles vous faites allusion sont vraies, répondit Maurice, mais j'ignore, citoyen, à qui ou à quoi je dois attribuer la cpnnaisjsance intime que vous paraissez avoir de ma vie militaire.
— Je vous étonnerais bien davantage si je vous parlais des circonstances de votre vie privée, répondit Camparini.
Maurice fit un mouvement brusque, mais il n'eut pas le temps d'interroger. La porte s'ouvrit de nouveau, et le citoyen Chivasso paraissait sur le se'uil, suivi aussitôt par la charmante femme que le lieutenant avait rencontrée déjà peu d'instants après son arrivée à la Maison-Noire. Le marquis et sa nièce se dirigèrent vers leurs hôtes et les invitèrent à prendre place à table. Un vieux domestique, aux cheveux blanchis par l'âge, entra au même instant, portant un énorme plat sur lequel s'étalaient quelques poulets dorés par le feu. Ce domestique composait tout le service du marquis italien, lequel s'excusa auprès de ses hôtes et réclama leur indulgence pour la mesquinerie du service. Tous les convives avaient pris place: Chivasso au centre ayant le marquis Camparini à sa droite, et sa nièce à sa gauche. Le citoyen PickN venait après Josef a ; et Maurice, assis entre lui et Camparini, se trouvait ainsi placé presque en face de la jeune fille. En attirant à lui son siège, Maurice, qui ne quittait pas des yeux la jeune fille depuis son entrée dans la salle, Maurice tressaillit violemment. Ses regards avaient rencontré une bague surmontée d'une magnifique émeraude qui scintillait au petit doigt de la main droite de la nièce du marquis, et cette bague jetait des feux semblables à ceux qui l'avaient un instant ébloui lorsque, seul dans sa chambre, il avait vu apparaître la main tenant la mystérieuse lettre.
Tout ce qui s'était passé, et que le lieutenant commençait déjà à prendre pour un rêve, lui revint aussitôt à la pensée, tout le contenu de la lettre se retraça dans sa mémoire; il frissonna en pensant à M. de Neoules, et involontairement il pressa entre ses doigts crispés le manche du couteau placé devant lui sur la table. Josefa ne semblait accorder aucune attention au jeune lieutenant. Maurice reporta alors ses re-
LE TAMBOUR \>l) l,\ 32o DBM I-BRIGADE
garda sur le marquis Camparini qui avait eu avec lui une si étrange conversai Ion, et qui paraissait connaître à tond son exis tence rni 1ère. < lamparini avaij sans doute grand'faim, car il semiblail complètement' absorbé par le découpage d'un poulet que son ami Chivasso avait fait poser sur son assiette. L'autre convive, le citoyen Pick, dégustai 1 a petites gorgées et avec un air de contentement toul béai un verre de vieux vin de Lamalgue qu'il s'étaii amoureusemeni versé. Le propriétaire de la Maison-Noire mettait le plus grand empressenicui a s'occuper de ses botes, et sa nièce veillait, à ce que l'unique \al<i fit conve aablement le service.
En examinant cet ensemble, <iui décelait les Intentions les plus pacifiques de la part <lc ses compagnons, le lieutenant secoua la tête comme pour en chasser les pensées qui l'assiégeaient, niais ses yeux rencontrèrent encore l'émeraude étincekfcnte, et un nouveau frissonnement agita tout son corps.