‹ Le roi du bagneChapitre 10 sur 243 · L'HOSPITALITE · texte numérisé non relu

L'HOSPITALITE

— Julien! dit M. de Neoules en se rapprochant du malheureux blessé.

En entendant la voix de son maître, ..e domestique tourna la tête et fit signe qu'il entendait.

—Peux-tu parler? continua M. de Neoules.

— Oui, citoyen, répondit Julien.

— Quand nous nous sommes arrêtés à cette auberge, avant de traverser Campdenny. qui s'est occupé des chevaux?

— C'est moi. Louis s'occupait de votre déjeuner.

— Tu as conduit les chevaux l'écurie? — Oui, citoyen.

— Tu leur as fait donner la provende où tu la leur as donnée toi-même?

— C'est moi-même qui leur ai donné l'avoine.

— Et à boire? demanda le marquis italien.

— Moi encore, répondit Julien.

— Et personne autre que toi ne s'est occupé des chevaux? reprit M. de Neoules.

— Personne, dit Julien en cherchant.

— Es-tu donc resté seul à l'écurie? dit l'Italien.

— Non, répondit le blessé. Il y avait avec moi deux maquignons qui soignaient également leurs chevaux.

— Et ils ne sont pas approchés de ceux du citoyen?

— Oh! si fait! ils les ont admirés.

— Us les ont caressés, n'est-ce pas?

— Je crois que oui.

— Rappelle bien tes souvenirs, Julien !

reprit M. de Neoules, le cas est grave. Estu certain de ne pas avoir perdu de vu 5 mes chenaux une seule minute?

Julien réfléchit longuement.

— Ah! fit-il enfin, je me rappelle. J'ai quitté un instant l'écurie pour aller dans la cour voir une jument que l'un des maquignons m'a prié d'examiner.

— Et quelqu'un est resté seul Ôans l'écurie? dit vivement Maurice qui suivait cet interrogatoire avec un intérêt marqué.

— Oui, citoyen, répondit le valet. L'autre maquignon est demeuré seul, mais une minute à peine.

< — LAussli ne saura is-je tr( ger, poursuivit l'Italien, à f

— Cela lui a suffi pour faire prendre du poison aux chevaux, fit le marquis avec assurance.

— Quoi! vous persistez à croire? s'écria M. de Neoules.

— La vérité. Certes, elle vous est suffisamment démontrée !par les événements..

Je vous répète, citoyen, qu'en y mettant la meilleure volonté possible, la mort de ces trois chevaux, arrivée au même instant, ne saurait être mise sur le compte d'un accident naturel.

Cela est vrai, dit Mauri<

vous eugaire, dès demain, votre déclaration à la ju* 'ce.

— C'est ce que je ferai effectivement, citoyen, répondit M. de Neoules.

En cet instant, on atteignit l'esti'émiî ' du village détruit, et la demeure du marquis Chivasso, la fameuse Mais >n Noir v se dressait lugubrement sur la gauche de la route. En apercevant son habitation, le marquis crut devoir redoubler d'instances auprès de l'officier pour le prier d'accepter un gîte pour la nuit, mais Maurice objecta encore l'impossibilité où le mettaient les ordres du général Berthier' d'accepter la gracieuse invitation qui lui était faite. Le marquis cessa d'insister, et, se dirigeant vers la maison, il prévint M. de Neoules qu'il allait tout faire préparer pour le recevoir et donner les premiers soins au valet blessé. L'Italien s'éloigna donc en conduisant toujours le cheval qui portait Julien. Les deux amis demeurèrent seuls à la porte de l'habitation.

—Au revoir, Maurice, dit M. de Neoules en serrant les mains du lieutenant, bon voyage; pressez votre cheval pour gagner le Luc avant que la tempête éclate, et n'oubliez pas mes recommandations ni vos obligeantes promesses.

— Soyez tranquille à cet égard, mon ami, répondit Maurice. En arrivant à le Luc, le vous expédierai un médecin et une voiture, et en passant devant Roquebrune je remettrai la lettre moi-même.

— Au revoir donc, et prions le ciel que les circonstances nous rapprochent promptement.

— Au besoin, j'aiderai le hasard. Mais, mon ami, avant que je vous quitte, affirmez-moi encore que votre antipathie ins-

l,i: TAMBOl H CXE LA 3 !< DEiMl BRIC V.DE

tinçtive pour le marquis <io < Ihivasso n'a rien de bien sérieux !

- i ; ; • 1 1 : j,. vous le répète; je suis même honteux de m'ê^re laissé aller a <i<- si niaises confidences. D'ailleurs, Je Buii bien armé.

— Mais, si v<»ns aviez a craindre...

— Bien, mon ami, je a'ai pien a craindre, continuez votre route ei ne vous attardez pas plus Longtemps car le mistral redouble de violence el la route est encore longue

a l'ai iv.

Les deux hommes se serrèrent cordialement la. main une dernière fois, puis Maurice remonta à cheval el sur un dernier geste de sou ami qui se tenait alors sur le seuil de la Maison-Noire, il piqua sa mouture et s'éloigna au moment où M. de Keoules pénétrait dans la demeure du marquis.

Le chemin que suivait le lieutenant devenait de plus en plus difficile et de plus en plus pénible, car il s'encaissait davantage daus les montagnes.

Le vent soufflait par rafales bruyantes, et les bourrasques passaient au-dessus de la tête du cavalier emportant dans leurs tourbillons des feuilles et des branches arrachées aux arbres de la route.

Maurice, le front baissé pour mieux résister au souffle impétueux, ferme sur ses é^traers et soutenant vigoureusement son cheval, trottait assez régulièrement en dépit des obstacles de la nuit et de la tempête.

Bientôt le ciel devint tellement noir que les ténèbres furent presque opaques: Maurice ne distinguait rien au-delà de la tête de son cheval.

Tout à coup un éclair déchira les nues, illumjina 'l'horizon Rétréci, et un violent coup de tonnerre ébranla les échos de la vallée.

Ce fut comme un signal donné à la colère de la nature: la tempête éclata dans toute sa furie; la pluie tomba, une pluie effroyable, diluvienne, qui, en un clin 'd'œil, transforma chaque sentier en torïfent; les éclairs devinrent incessants et le tonnerre roula avec un fracas horrible; le vent avait atteint l'apogée de sa violence, et, s'engouffrant dans les gorges, il éleva subitement une barrière infranchissable devant l'officier d'état-major. Maurice

voiiiiii forcer son cheval a' avancer, mais la pauvre bête courba la tête en couchani oreilles et Be pril à trembler.

LÉ BOUPEB

— Morbleu! grommela Maurice avec colère, la tempête aurait bien pu n'éclater qu'une heure plus iar<l : j'aurais eu le temps de gagner le Luc !"

Et il essaya encore, mais en vain, de forcer son cheval.

"Où diable trouverai-je un abri danpays perdu, continua-t-il. Impossible de continuer ma rouie par un temps pareil: c'est un retour du déluge!"

Un bruit sourd retentit sur sa gauche; Maurice se tourna vivement. Il vit une nappe d'eau écumante descendant de lamontagne et se ruant sur la route qu'il suivait. C'était un étroit sentier métamorphosé en cascade furieuse. Maurice laissa échapper de ses lèvres un juron énergique.

'''La route va être inondée ! dit-il ; je me ferai noyer ici en pure perte ! Ma foi ! le général me mettra aux arrêts, s'il le veut, mais ce serait folie que de poursuivre ma route. Allons, je vais retourner à Flassans demander l'hospitalité à ce marquis italien."

Maurice fit tourner son cheval. Cette fois, l'animal, qui n'avait plus le vent ni la pluie dans les naseaux et qui sentait le danger, partit au grand trot sans avoir besoin d'être appuyé par l'éperon. Le péril augmentait effectivement de minute en minute. Tous les sentiers te montagnes aboutissant sur la route, étroite et bordée de rochers, formaient torrent et inondaient le chemin encaissé. Le cheval du lieutenant de la 32e avait de l'eau par-dessus les sabots, et cette eau montait avec une rapidité véritablement effrayante, lorsque Maurice aperçut au loin les cimes des sapins entourant la Maison- Xoire.

Il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté M. de Xeoules, et le marquis italien ne devait attendre personne par un temps pareil ; aussi Maurice ne s'étonna-t-il nullement du silence profond qui répondit à son premier appel. Mais comme l'orage ne discontinuait pas'de violence, comme la pluie

LE TAMBOUR DE DA 32e DEMI-BRIGADE

redoublait, comme il sesentail trempéd'eau

et transi de froid, le lieutenant perdit patience et, se suspendant à la chaîne de là clochette, il l'agita avec une énergie qui produisit un carillon prolongé. Quelques instants après, un guichet pratiqué dans le battant de la porte, s'entrouvrit, et deux veux noirs brillèrent de l'autre côté de la grille.

— Qui est là? dit une voix rude que Mauriee reconnut aussitôt pour l'organe cuivrée, du marquis italien.

— Moi, citoyen, le compagnon de M. de Neoules, répondit Maurice, qui vient à son tour réclamer cette hospitalité que vous lui avez offerte, qu'il a refusée, et que les circonstances le contraignent à accepter.

— Oh ! mille pardons, citoyen, je ne vous Voyais pas au milieu des ténèbres qui vous entourent! répondit l'Italien avec empressement.

Aussitôt les verrous crièrent, la serrure grinça et la porte s'ouvrit.

— Conduisez par ici votre cheval, continua le marquis; mon écurie n'est pas belle, mais votre monture y trouvera bonne provende.

Maurice était entré et il tirait après lui son cheval, avec lequel il traversa une petite cour, conduit par le marquis qui dirigeait ses pas. L'écurie était située dans un petit bâtiment à demi délabré et qui n'avait pas même de porte. Maurice fut tout surpris de trouver trois chevaux dans cette écurie. Il se souvenait que le marquis italien avait répondu à M. de Neoules qu'il n'avait qu'un seul cheval. Sans doute le signor Chivasso remarqua l'expression de la physionomie de l'officier et en comprit le sens, car, s'avançant vers lui, tandis que 'Maurice débridait et dessellait sa monture:

— Ma pauvre maison sera bien honorée dans une seule nuit, dit-il d'une voix insinuante, car elle aura reçu, grâce à la tempête, des hôtes qui eussent probablement passé par une beau temps devant la porte sans même y jeter un regard.

— Avez-vous donc d'autres hôtes que M.

de Neoules et que moi? demanda Maurice.

— Oui, citoyen, un noble seigneur de mon pays et un brave citoyen du vôtre sont venus me demander un refuge contre l'orage, et vous voyez leurs chevaux à ce râtelier.

Ce que disait le marquis était tellement probable, que Maurice se repentit de l'éton-

nement qu'il avait presque manifesté claire-

— Maintenant, reprit l'Italien, si vous voulez bien le permettre, je vais avoir l'honneur de vous conduire dans votre chambre.

— Je désirerais avant tout voir mon ami, monsieur de Neoules.

— Si vous voulez bien me suivre, dit le marquis en s'inclinant en signe d'assentiment.

Les deux hommes traversèrent la petite cour et gagnèrent un vestibule sur lequel s'ouvrait un escalier. Le marquis Chivasso, s'effaçant pour' laisser passer le lieutenant, l'engageait du geste à franchir les degrés, lorsqu'une lumière soudaine brilla au premier étage, et un charmant petit pied, apparaissant sur les marches supérieures, fit lever la tête à Maurice. Ce fut avec peine que le jeune officier maîtrisa un cri d'admiration prêt à s'échapper de ses lèvres. Une charmante femme venait de lui apparaître dans tout l'éclat de la beauté, dans toute la fraîcheur de la jeunesse.

Cette jeune femme ou cette jeune fille (Maurice ne savait pas encore) pouvait avoir vingt ans au plus. De taille moyenne, élancée, svelte et gracieuse, elle avait une tournure d'une élégance extrême et sa personne était empreinte de la plus exquise distinction.

Sa figure, sans être irréprochable comme lignes, avait une suavité de contours et une harmonie de traits qui séduisaient au premier coup d'œil. De grands yeux bleus, une petite bouche, un joli nez, des lèvres vermeilles découvrant des clents nacrées et un front poli encadré sous les flots d'épais rouleaux de cheveux noirs formaient l'ensemble. Fne teinte de tristesse profonde et de mélancolie sombre était empreinte sur cette physionomie aimable; les joues étaient extrêmement pâles, et les yeux étaient entourés d'un cercle de bistre qui rehaussait encore l'éclat des prunelles. Devant cette charmante apparition, Maurice s'était reculé en s'inclinant respectueusement.

— La signora Josefa, ma nièce ! dit le marquis italien en désignant la jeune fille.

Puis, avant que Maurice eût le temps de répondre à la présentation :

— Nous montons auprès du citoyen Neoules, ajouta-t-il en s'adressant à sa nièce.

— Ah ! fit celle-ci d'une voix calme et dou-

LE I Wllioru !►!•: i,.\ .; 2< DEMI URK1 U)R

ce, vous allez déranger votre bote, mon on cle.

— Continent! reprit Le marquis. nV pas avec !<• \ alet bdesai

Non, I \ uni de quit ter son domest [que que qoum ayons panse ensemble. Le blessé sVsi endormi ri .M. <i Neoules est alors monté <lans sa chambre; il était extrêmement fatigué, ci je crois qu'il dort a celle heure.

Le citoyen désire le voir? dit le marquis en faisant signe à Maurice de monter.

Non ! non ! lit celui-CÎ avec \ Ivaclté. Si

.M. de Neoules repose, après cette journée de fatigue ei d'émotion, je ae veux pas le tçou hier. J'aurai le plaisir de i<- voir demain matin avant <le partir. Je vous demanderai seulement, monsieur le marquis, d'avoir l'obligeance «le me coniduire à la chambre

que vous me destine/; je suis trempé jusqu'au os et j'ai haie de taire sécher mon

uniforme.

— Ensuite, vous redescendrez souper avec nous, s'empressa de répondre le marquis du ton le plus aimable. Mes deux hôtes sont arrivés après que le citoyen Neoules avait pris sou repas, et ils vous attendront. Je vais avoir l'honneur de vous conduire.

Et, prenant des mains de Josefa la lumière que celle-ci tenait, il se hâta de passer le premier pour éclairer le lieutenant. La jeune fille s'effaça le long eje la muraille, Maurice la salua de nouveau en passant et il suivit le marquis.

L'Italien conduisit son hôte au deuxième étage de la maison, et, ouvrant la porte d'une chambre fodestemeut meublée, il l'engagea à y pénétrer.

— Je vous demande pardon s'il n'y a pas de serrure à votre porte, dit le marquis en souriant et eu faisant remarquer à Maurice la place vide sur le montant de bois, mais je suis pauvre et les réparations coûtent bien cher par le temps qui court. Au reste, 'il n'y a dans toute la maison que moi, ma nièce et nies hôtes.

— Je suis désolé de l'embarras que je vous donne, citoyen, répondit Maurice. Une botte de paille et un hangar étaient au besoi-, tout ce qui me convenait; un soldat en campagne n'a pas le droit de se montrer difficile.

— Veuillez vous hâter, citoyen; le souper sera cuit dès que vous descendrez.

Et Chivasso, saluant amicalement le lieu-

tenant, disparut en repoussant la porte, qui demeura entre-bâillée. .Maurice s'approcha de la cheminée, dans laquelle brûlail un bon feu, <•! bc mit en devoir de réparer les préjud ces i toilert te par la tempête,

la pluie ci le mistral. Tout en n'occupant de Paire sécher ses habits el d'éponger l'eau <!oni [ls ruisselaient, Maurice examinait machinalement la pièce « 1 1 1 i allait lui servir de

< hamhre a eoiieher. I'n vaste lit a colonnes

garnisse i toul un panneau ; an bahul et quatre chaises en compagnie «l'une petite lable composaient le reste de cet ameublement primitif.

Les murailles étaient peintes; mais la peinture, détériorer par le temps el par l'humidité, était parsemée de taches noirâtres <l «h- places écaillées. .Maurice s'approcha ensuite de la fenêtre et continua son examen, de l'intérieur a l'extérieur, a la clarté rougeâtre des éclairs. 8a chambre donnait sur le derrière de l'habitation, et ce qu'il pouvait voir complétait, avec oe qu'il avait déjà remarqué du côté de la route, une idée à peu prés exacte de ce qu'était la Maison- Noire. Ce devait être une antique demeure ayant eu jadis de vastes dépendances, quelque reste de château seigneurial bâti du temps des croisades. Une aile en avait été évidemment reconstruite pour servir de logis, et sans doute cet aile communiquait par des passages et des souterrains avec le zeste de l'édifice à moitié en ruines.

La chapelle de l'ancien château était devenue, l'église du village; car cette chapelle était reliée aux bâtiments existants par un passage couvert placé entre deux murailles.

Le cimetière de Flassans était adossé au château et avait dû être bien certainement établi, par un caprice bizarre d'un propriétaire dans l'ancien jardin de plaisance. Une belle pièce d'eau touchait aux murs: elle occupait l'espace où avaient été les fossés. Un pont de planches la traversait, et de l'autre côté, on entrait dans cette vaste forêt de sapins qui entourait le village et grimpait le long des flancs des montagnes. Enfin, du côté opposé au cimetière et à l'église était le jardin potager de l'habitation. Maurice venait de terminer cet examen rapide des lieux et il endossait son uniforme à demi séché pour descendre souper, lorsqu'en se rapprochant encore de la fenêtre, il crut voir des

DE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

ombres se mouvoir dans les ténèbres du cimetière. Un éclair rapide, qui déchira les nues et illumina l'horizon, lui permit de distinguer trois hommes occupés autour d'une pierre blanche comme celle d'un sépulcre.

Mais l'éclair passé, la pluie redoublant et augmentant l'intensité des ténèbres, ne permit pas à Maurice de s'assurer s'il avait réellement contemplé ce qu'il croyait avoir vu. S'interrogeant lui-même, il demeurait immobile, et peut-être allait-il ouvrir la fenêtre pour être à même de mieux examiner l'extérieur, lorsqu'un léger bruit, retentissant au-dessus de sa tête, lui fit brusquement lever les yeux.

Une trappe venait de s'ouvrir au plafond ; une main blanche et fine passa dans l'ouverture. Maurice entrevit un scintillement rapide, des éclairs de nuances éclatantes partant d'un même foyer, comme les rayonnements produits par une pierre précieuse, diamant, rubis ou émeraude: c'était une ba gue qui brillait au petit doigt de la main. Cette main tenait un papier. Le papier, lâché, s'envola par la chambre et vint tomber aux pieds du lieutenant; la trappe s'était refermée.

— Que signifie cette manière de poste aux lettres? — dit Maurice en souriant et en ramassant le papier, qu'il déploya et qui était •recouvert d'une écriture fine et serrée.

"Fermez immédiatement votre porte, lutîl avec étonnement. Placez un meuble devant et assurez-vous, avant de continuera lire, que personne ne peut vous surprendre."

— Qu'est-ce que cela veut dire? fit le lieutenant en regardant le plafond.

Nulle trace de trappe n'y apparaissait.

Maurice demeura un moment immobile et comme réfléchissant profondément. Puis, comme après tout, la recommandation que lui adressait l'auteur de l'épitre n'avait rien qui pût paraître bien extraordinaire en parlant d'une porte que ne fermait aucune sersure, il attira un fauteuil et le plaça devant le battant, de manière à le maintenir clos. Ensuite il revint se poser devant la lumière.

— Est-ce que ce marquis italien voudrait se donner le plaisir de mystifier un officielfrançais! reprit-il en ouvrant de nouveau la lettre mystérieuse.

Mais à peine eut-il lu quelques lignes, qu'il devint affreusement pâle, et étouffa

un cri prêt à jaillir de sa gorge, tandis que sa main frémissante saisissait les pistolets "qu'il avait déposés sur le manteau de la cheminée.

Voici ce que contenait l'épi Ire parvenue d'une façon aussi singulière au lieutenant 'de la 32e :

"Ne vous étonnez pas! ne poussez pas un cri ! Que rien ne décèle l'émotion que va vous causer ce que vous allez lire. Un crime vient d'être accompli dans celte maison. .M. de Xeoules a été assassiné il y a une heure."

C'est en achevant la lecture de ces quelques lignes que Maurice avait pâli et que sa main avait cherché ses armes. Mais ne pouvant encore en croire ce qu'il lisait, il S3 contint et reprit en parcourant le papier:

"Il est inutile que vous vous exposiez. Aucun secours n'est plus possible. Les monstres savent accomplir leur œuvre de destruction. Votre ami mort, on s'est approprié toutes les valeurs qu'il avait sur lui. Maintenant, c'est à votre existence que l'on en veut ; mais, comme on vous connaît, comme on vous sait brave, fort, et bien armé et décidé à la lutte, on ne tentera rien ouvertement.

"Au souper, on vous comblera de soins, d'attentions et de prévenances: défiez-vous de tous ceux qui vous entoureront. On ne vous attaquera pas, on ne vous frappera pas on vous fera boire une liqueur qui vous endormira d'un sommeil léthargique, comme a été endormi M. de Neoules. Vous remonterez dans votre chambre sans ressentir aucune chose qu'un léger mal de tête; puis vous vous endormirez pour ne. plus vous réveiller, car, à deux heures du matin, vous serez égorgé dans votre lit. Ceux qui souperont avec vous pousseront l'astuce jusqu'à boire du même breuvage que celui qui doit vous être fatal, mais ils auront pris, avant le repas, un contre-poison puissant qui empêchera les effets du narcotique.

"Vous seriez donc perdu sans ressource si la personne qui vous écrit n'avait résolu de vous sauver. Que pourriez-vous faire? Trois hommes seront en, face de vous, sept autres sont cachés dans les sauterrains de la maison et se tiennent prêts à s'élancer au premier signal.

"Dissimulez donc ! ne demandez même pas à voir votre compagnon : trop d'insistance pourrait éveiller l'attention et vous

LE tamuoI'r DE LA Ma DŒMJ i*.iu<;aih;

perdre. Je vous répète que, tous éveillé, vous n'aurez rien à craindre : on n'agira que durant votre sommeil. Plus tard, je voms expliquerai pourquoi. Soupez donc sans que rien ne puisse faire supposer que vous avez connaissance des desseins des assassins.

Mangez et buvez à votre guise de tout ce que Ton vous offrira. Seulement, au dessert, acceptez et mangez, à vous seul, la pomme que vous présentera la signora Josefa. Man-

gez cette pomme sans l'éplucher, sans la fendre, mangez même les pépins. Elle renferme l'antidote puissant qui doit détruire l'effet du poison que vous aurez bu. Si ce fruit vous semble amer, nauséabond, répugnant, n'en témoignez rien, ne le rejetez pas : il vous sauvera. Maintenant que dois-je aj ou ter pour vous convaincre et vous déterminer à suivre mes instructions? Ne croyez pas à une mystification !. . .

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— Cela en a cependant tout l'air dit Maurice en interrompant sa lecture.

"Ne croyez pas que je veuille vous tromper ni que je sois votre ennemi," continua ]e lieutenant en revenant à Bon épitre. "Si cela était, pourquoi vous préviendrai -je? Dans que] but agirai-je ainsi que je le fais?"

— C'est vrai! dit encore Maurice. Corbleu ! ce pauvre M. de Neoules serait-il réellement mort, et serais. je, moi, bel et bien, dans un coupe-gorge? Dix hommes! si Pau-' teur de cette lettre dit vrai, je suis perdu, et tout à fait perdu! Comment lutter? Je ne connais ni mes ennemis, ni les êtres de cette maison!

Tout eu réfléchissant, Maurice avait repris ses pistolets qu'il examinait et dont il faisait jouer les batteries.

— La poudre a été mouillée par la tempête! continua-t-il, et j'ai laissé ma poire dans les fontes de ma selle. Si on a l'intention ■d'attenter à mes jours, ou on aura pris ma poudre ou on l'aura abirnée. S'il y a danger pour moi, il n'est plus temps d'agir. J'ai mon sabre! mais que pourrai- je contre dix hommes? En tuer deux ou trois et être massacré ensuite.

Maurice se prit à marcher à grands pas.

— Tout cela est un conte ! dit-il en s'arrêtant.

Puis il reprit sa marche par saccades.

— Corbleu ! s'écria-t-il à demi voix, comment savoir la vérité?

Et froissant entre ses doigts crispés l'épitre révélatrice, il chiffonna le papier; puis, le dépliant de nouveau, il le plaça en pleine lumière pour en relire le contenu. Cette fois, encore, Maurice étouffa un cri, mais ce cri n'avait pas la même intonation que celui qu'il avait déjà arrêté sur ses lèvres. C'est qu'il venait d'apercevoir deux lignes qu'il n'avait point encore lues. Ces deux lignes contenaient cette phrase qui pouvait à bon droit passer pour une hiéroglyphe.

"Si vous refusez d'avoir foi en moi, si vous n'acceptez pas la pomme que la signora vous offrira, L. G. D. deviendra A. B. H.

— Lucile! murmura Maurice. Que signif:ent ces signes connus de nous seuls? Oui a pu les révéler? Qui donc a écrit cette lettre?

Il paraît que ce qui eut été un hiérogly-

phe pour tout autre n'en était pas un pour i'officier d'état-major.

— Oh! dit-il encore, cette fois je dois croire! j'obéirai!

Et prenant la lettre, il lut sur un bout de papier séparé et collé évidemment après coup à la missive écrite :

"Après Bpuper, vous remonterez dans votre chambre. Une fois là, barricadez votre porte et attendez votre libérateur. Surtout ne vous étonnez pas de la façon dont il parviendra, jusqu'à vous. Brûlez ceci, et que pas un de vos traits ne trahisse votre pensée."

Maurice jeta aussitôt et sans hésiter le papier au feu; puis il alla enlever le siège placé devant la porte. Il achevait à peine de prendre ce dernier soin, lorsque le battant s'ouvrit et que le marquis Chivasso parut sur le seuil.

— Eh bien! mon cher hôte, dit-il en souriant. Je crois vous avoir laissé tout le temps nécessaire pour vous remettre et vous sécher? Etes vous prêt à souper?

— Tout prêt, citoyen, répondit Maurice en prenant son chapeau.

— Alors si vous voulez bien me faire l'honneur de me suivre, je vais vous montrer le chemin.

Le marquis italien, s'inclinant profondément, passa devant son hôte qui le suivit.

— Oh! fit Maurice en se mordant les lèvres. Ces hoinmes que j'ai vu agenouillés dans le cimetière!. . .

Le marquis, qui tenait une bougie allumée, Se retourna pour éclairer le lieutenant :

— Mille grâces, citoyen ! dit Maurice de sa voix naturelle.

Les deux hommes atteignaient le premier étage.

— Est-ce donc par ici qu'est le citoyen Neoules? demanda le lieutenant.

— Cette porte est celle de sa chambre, répondit l'Italien en désignant une porte et en baissant la voix. Je regrette que vous n'ayez pu le voir; mais il repose, demain matifi vous lui ferez vos adieux.

Maurice remarqua que son interlocuteur descendait plus rapidement en prononçant ces paroles. Il le suivit en étouffant un soupir. En passant dans un couloir qu'avait enfilé son guide, Maurice aperçut tout à coup des taches rouges sur la muraille.

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