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UNE AVENTURE NOCTURNE

Mariette ! cria une voix douce.

— La citoyenne m'a appelée? répondit une grosse servante joufflue, à la physionomie bonasse, en poussant la porte d'une chambre à coucher élégante.

— Oui, Mariette; quelle heure est-il?

— Neuf heures viennent de sonner, madame.

— Oh ! comme il est tard. J'ai été bien paresseuse, ce matin, Mariette. Et ma fillç, où donc est-elle ?

— Mademoiselle n'est pas encore levée, probablement, car je ne l'ai pas vue ce matin.

— Comment Amélie n'est pas encore levée, elle qui, d'ordinaire, est toujours debout la première de la maison!

— Madame veut-elle que j'aille frapper à la porte de sa chambre? demanda la grosse servante.

— Non; donne-moi ma robe de chambre; le déjeuner est-il prêt?

— Oui, madame.

— Eh bien ! dresse-le sur un plateau ; je veux

le porter moi-même chez Amélie, cela lui fera honte.

— Oh ! dit Mariette en riant, mademoiselle va êtie bien en colère. Elle qui jamais ne» manque de venir réveiller madame.

— Allons, fais vite que je la surprenne au lit.

— Oui, madame.

Ce dialogue avait lieu un matin du mois d'octobre 1799, dans une jolie maison bâtie entre cour et jardin sur la rue Saint-Lazare, et dont le terrain se prolongeait jusqu'aux limites de la rue de la Victoire, à peu de distance de l'hôtel Bonaparte. Cette petite maison, isolée au milieu des chantiers de bois qui l'entouraient, ressemblait à une frahhe oasis au milieu d'un sombre désert. Cet* t sans doute quelque ancien temple des plaisirâ secrets de quelques grands seigneurs de la cour oie Louis XV, que la révolution française avait transformé en honnête logis. De- • puis deux ans, habitait dans cette maison madame Geoffrin, veuve encore jeune d'un fournisseur des armées de la République. Madame Geoffrin avait quarante-troi" ans, un fils de vingt-cinq ans et une fille de dx-huit ans. Riche, aimable et aimée, elle était <. stimée de tous, et sa maison passait dans le quartier pour l'une des plus élé-

gantes de Paris. On vantait surtout l'attachement de madame Geoffrin pour ses enfants, et l'amour de ceux-ci pour leur mère.

La maison de la rue Saint-Lazare avait deux étages et les combles. Le rez-de-chaussée était consacré aux appartements de réception— b|i'en> qu'à cette époque personne ne reçût;— le premier était habité par madame Geoffrin et sa fille, dont les deux appartements étaient séparés par la salle à manger et el petit salon; le second étati consacré au logement de M. Ferdinand, le fils de madame Geoffrin, et, dans les combles, étaient les chambres des domestiques, dont tout le personnel se composait d'un cuisinier, d'un cocher et d'une femme de chambre. Encore, à l'époque où nous pénétrons dans la maison, ce personnel était-il réduit d'un tiers, car le cocher avait été chassé l'avant veille et il n'était pas remplacé. C'était un loueur de voiture voisin qui prenait soin des chevaux.

Quand Mariette eut passé à sa maîtresse une élégante robe de matin, elle courut prendre un petit plateau d'argent sur lequel était deux tasses de chocolat et des gâteaux légers, et les présenta à madame Geoffrin. Celle-ci se chargea du plateau et Mariette ouvrit la porte de la chambre. Cette porte donnait accès dans un cabinet de toilette qui communiquait avec un couloir contournant la salle à manger.

La maison avait un corps principal et deux ailes. Le salon, la salle à manger et l'escalier d'honneur occupaient le corps principal; une chambre à coucher et un cabinet de toilette étaient situés dans chaque aile. L'escalier était éclairé sur la cour, ainsi que les chambres à coucher. La salle à#manger, le salon et les cabinets de toilette donnaient sur le jardin. Pour éviter qu'on ne fût obligé de traverser constamment soit, le palier, toit la salle à manger et le salon pour communiquer d'une aile à l'autre; l'architecte avait établi un couloir qui, prenant entre les deux grandes pièces de la cage de l'escalier, avait une partie intérieure sur chacun des cabinets de toilette, lesquels avaient à leur tour une petite porte de dégagement donnant sur le palier de l'escalier. Entre ces deux portes, toujours sur le palier, était pratiquée une autre porte plus vaste servant d'entrée principal sur le couloir qui, à cet endroit, formait vestibule devant la salle à manger; de chaque côté de ce vestibule, on avait ménagé deux cabinets noirs formant office.

Traversant le cabinet de toilette, ce fut par ce

couloir que madame Geoffrin se rendit chez sa fille. Après avonr longé le salon et la salle à manger, elle atteignit la porte donnant dans le logement d'Amélie. Mariette, précédant sa maîtresse, posa sa main sur le bouton de la porte pour ouvrir.

—Non, dit vivement madame Geoffrin à voix basse, n'ouvre pas; frappe doucement.

Mariette obéit: elle heurt alégèrement.

— Oh ! la dormeuse, dit madame Geoffrin après un assez long silence. On dévaliserait la maison qu'elle n'entendrait seulement pas. Allons, ouvre la porte, Mariette.

Mariette ouvrit et on pénétra dans un élégant cabinet de toilette de jeune fille. Tous les objets étaient à leur place; rien n'était dérangé. Une portière de velours, retombant à droite, cachait une ouverture communiquant avec la chambre à coucher.

— Décidément,, dit en riant madame Geoffrin, Amélie dort comme la Belle au bois dormant.

Ah ! dit Mariette, ' mademoiselle aura eu

faim cette nuit; elle est allée chercher des confitures dans l'office.

Et elle désignait une petite table sur laquelle on voyait un pot de confitures entamé, du pain, un verre et une carafe d'eau.

—C'est cela qu'elle dort si bien! dit madame Geoffrin. Elle aura soupe avant de se coucher. Mais vois donc, Mariette, si cette enfant donne signe de vie. Elle ne nous entend seulement pas. Soulève la portière, que je passe.

Mariette s'avança vivement pour obéir, elle écarta le rideau et madame Geoffrin franchit le seuil de la chembre ; mais elle n'avait pas fait un pas dans la pièce que le plateau, s'échappant de ses mains, roula sur le parquet avec fracas. Un effroyable cri de douleur s'échappa à la fois de la poitrine des. deux femmes.

—Ma fille ! mon enfant ! s'écria la mère en se

précipitant.

— Ma...de...moiselle, balbutia Mariette paralysée par une terreur subite.

La chembre dans laquelle venaient d'entrer les deux femmes était plus longue que large et percée à son extrémité par deux fenêtres donnant sur le jardin. Un lit, une commode, un clavecin . quelques fauteuils bas composaient un ameublement de bon goût. Des tentures de soie à bouquet tapissaient la chambre et formaient rideaux. Ur tapis moelleux recouvrait le plancher.

Eien n'était plus frais, plus charmant, plus élégant que ce petit réduit dans l'aménagemen

duquel on devinai! la tendre m intelli d'une 1 1 « ■ f ■ iîn minul ieui d'une enfant hen-

• el fièrc de son luxe.

pas la vue de cette coquette ohambre qui avnil pu arracher un double cri de trrrour aux doux h» m mes, mais au milieu de la

. 'sur le tapi \, enl rc le lit et La cheminé Baij un < orp étendu. « '«• i orp« étail celui d'une jeune fille de dix sep! à dix-huit ans, jolie dans pi ion ehariiinnte du mot. La jeune fill>' vê! uo comme elle avai! dû l'd! re la veille, oe qui indiquai! que l'acciden! inconnu dont elle avai! été \ ietime avai! eu lieu avant qu'elle eu! commeneé sa toilette.

Son visag< avai! la pâleur du cadavre, son : roidi, ses mains glacées, mais elle ne

il sur elle auci trace de la plus légère vio-

[ence. Ses vêtements étaien! intacts, la chamlle-même étai! dans un ordre parfait, rien ^'indiquai! un crime tenté.

N i madame Geoffrin, ni Mariette n'avaient certes pu l'aire ces réflexions. Se précipitant sur le corps inanimé de son enfant, la pauvre mère l'avait saisi dans ses bras en la [tressant contre sa poitrine et en poussant des cris déchirants.

— Ma fille! mon enfant! disait-elle avec des ots dans la gorge. Que lui est-il arrivé? l'n médecin!... des secours!... Mais appelle doue. Mariette, appelle donc!

Et, comme la pauvre servante, suffoquée par l'effroi, ne pouvait tenter un mouvement, la mère se releva d'un bond, courut à la cheminée et arracha les deux eordons de sonnette appendus da chaque côté de la glace. Un effroj^able carillon retentit au dehors. Cette action avait rendu! Btariette à elle-même. Elle se précipita pour ouvrir la fenêtre.

— V laçons mademoiselle à l'ail sur un fauteuil dit-elle.

— De l'eau, du vinaigre, de l'éther! donne vite! s'écriait madame Geoffrin.

— Eh ! mon Dieu, qu'y a-t-il ? demanda une voix émue.

— Ta soeur ! répondit madame Geoffrin.

— Amélie ! . . . elle est malade ?

Et un jeune et élégant cavalier bondit jusqu'au fauteuil sur lequel madame Geoffrin et la serrante venaient de placer le corps de la jeune fille.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est -il arrivé à mademoiselle, ? demanda un valet en entrant à son tour.

— Joseph ! un médecin ! . . . courez chercher un médecin ! ordonna madame Geoffrin.

Le valet se précipita.

— Mais que s'est-il homme es r, dont il

l.' tdit macL

prodiguan!

ndue

dans ga chambre.

Ali ! Lee coul lu conu

Marie! te b n c an ac< ent jo; eux.

de Lia bouche fine e! mignonne d'Am< Elle i i elle, di! Ferdinand.

Mon I )ieu, mon D l'ii n, mais que lui est-il ai couchée. . . Ma pair, re enfani '. . . . I.

pu mourir Là ... ■■ r ...,<> .

Amélie redressa la ti jus-

qu'alors s'en! r'uin rirent.

— Amélie, ma fille, d'où souffres-tu ? da la pauvre mère avec une m de te

adicible.

— Ma soeur, qu'as-tu?... parle?..', répondsnous, ajouta Ferdinand, toujours à genoux devant la jeune fille.

Amélie ne répondit pas, elle ne paraissait même pas avoir entendu. Ses yeux sans regard erraient autour d'elle, son visage n'exprimait aucune pensée. La vie revenait, le sang recommençait à circuler, mais le cerveau de la jeune fille n'avait évidemment pas repris ses fonctions.

Sur un geste de madame Geoffrin, Mariette et Ferdinand s'étaient écartés, pour laisser l'air circuler librement autour de la malade. Celle-ci, affaissée sur elle-même, ne paraissait pas avoir repris conscience de sa situation.

Tout à coup ses yeux s'animèrent, puis ses traits se crispèrent et une douloureuse expression d'horrible anxiété se peignit sur son joli visage. Faisant un effort, elle porta les mains en avant comme pour écarter quelque rêve affreux et un cri expira sur ses lèvres.

Madame Geoffrin se précipita vers Amélie.

— Qu'as-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.

— Grâce ! . . . pitié ! balbutia Amélie d'une voix suppliante.

— Que dis-tu? demanda Ferdinand avec étonne ment.

— Oh ! poursuivit Amélie, je les entends . . . ils montent . . . Ma mère ! . . . Mon frère ! . . . ils vont les tuer ! ... au sec .. . •

La voix expira sur ses lèvres et la jeune fille se renversa en arrière avec des tressaillements convulsifs.

—Mon Dieu! Amélie, mais qu'as-tu donc? s'écria madame Geoffrin avec désespoir; parle! réponds-moi, ne reconnais tu pas ta mère.?. . .

—Au secours! reprit Amélie en se redressant, ils vont nous tuer tous ! . . . A moi !.. . ma mère ! oh ! ils la tuent.

—Mais elle est folle! s'écria Ferdinand avec un accent déchirant.

— Tais-toi, dit vivement sa mère.

Puis, revenant vers Amélie, elle la prit doucement dans ses bras, et la forçant à appuyer sa tête sur son épaule; elle se mit à la bercer tendrement comme on berce un enfant malade.

—Amélie, chère fille, dit-elle d'une voix caressante, tu n'as rien à redouter; que parles-tu de tuer!... n'es-tu pas auprès de ta mère... Tiens, regarde, voici ton frère Ferdinand que tu aimes tant. *

—Ferdinand, s'écria Amélie, c'est lui quils

,i tuer!... mon frère!... au secours!... je

les- entends. . . ils montent. . . ils.. . Au secours!

La jeune fille se renversa en arrière en proie aux spasmes nerveux les plus caractérisés. Madame Geoffrin et Mariette s'élancèrent pour la secourir. En ce moment la porte s'ouvrit et Joseph entra précipitamment, — Voilà le médecin! cria-t-il.

Un homme, vêtu sévèrement, pénétrait effectivement dans la pièce.

— Corvisart ! dit Madame Geoffrin, avec un cri de joie; oh! c'est le ciel qui vous envoie.

Eh bien! qui donc est malade ici? répondit

le savant praticien en posant son chapeau et ses gants sur un meuble. J'ai rencontré Joseph tout effaré. . . Cette chère enfant?. . . Que lui est-il donc arrivé?

Et le médecin s'approcha d'Amélie toujours en proie aux spasmes nerveux qui agitaient convulsivement tout son être.

Tandis que le docteur examinait attentivement la jeune fille, madame Geoffrin lui racontait en quelques mots ce qui s'était passé depuis son entrée dans la chambre et l'état encore inexpliqué et inexplicable dans lequel elle avait trouvé Amélie.

—Et hier soir, elle n'était pas malade? — Nullement, répondit madame Geoffrin.

—Elle ne s'est plainte d'aucune douleur dans la tête? « — D'aucune.

— Elle a bien dîné?

Parfaitement, et avant de se coucher elle a

même dû souper, car nous avons retrouvé dans le cabinet de toilette du pain et des confitures. — A-t-elle été contrariée hier?

— Pas le moins du monde, répondit Ferdinand; auquel s'adressait plus directement le docteur.; Elle était d'une humeur charmante quand elle' m'a dit bonsoir. Contrariée! elle, Amélie!.... vous savez bien que c'est l'enfant gâtée de la maison, docteur : tout le monde l'adore ici !

Le docteur quitta la jeune fille, et allant vers une petite table où se trouvaient papier, encre et plumés, il écrivit rapidement une ordonnance qu'il tendit à Joseph:

— Allez à la pharmacie, dit-il.

Joseph partit comme un trait.

Qu'envoyez-vous chercher? demanda madame Geoffrin avec inquiétude.

— Des antispasmodiques, répondit le docteur des calmants. Cette enfant est sous l'influence d'une surexcitation nerveuse extraordinaire

Ferdinand entraîna Corvisart dans un angle de la pièce:

—Docteur, dit-il avec émotion, est-ce que voug pensez que cela soit grave.

—Je ne le pense pas, répondit Corvisart; ce pendant je n'ose affirmer: il y a perturbation complète dans l'organisme. Cet évanouissement, qui a dû durer des heures entières, puisque votre soeur ne s'est point couchée et que, par conséquent, l'attaque a dû avoir lieu vers minuit om une heure, a pu déterminer quelque crise dange reuse.

— Que craignez-vous?

— TJn épanchement au cerveau peut-être.

Ferdinand fit un geste de désespoir.

J'indique le péril, dit vivement Corvisart

mais je ne désespère pas de le conjurer.

—Mais à quoi attribuez-vous cette attaque? —A quelque émotion morale des plus violentei bien certainement.

—Quelle émotion a-t-elle pu avoir?

—Docteur, cria madame Geoffrin, le calme re vient un peu.

Covisart quitta Ferdinand pour se rapproche de la malade ; le jeune homme se promenait dan la chambre en réfléchissant. En passant devar un fauteuil, ses yeux tombèrent sur un jourm déployé qui s'y trouvait; machinalement il s'en para de cette feuille, et à demi absorbé dans s< réflexions, il s'approcha contre la chambranle c la cheminée. Au même instant Joseph rentra avec les médicaments demandés par Covisart. —Il faut coucher cette enfant-là, reprit le do

teur d'une voix impérieuse, el Laii er peu de monde autour d'elle. Ce que j'ordonne avant tout, o'esi le ropos absolu. \ enez, Ferdinand, do Tiendrons toui à l'heure, quand votre mère uoua appellera.

Le médecin pril Le brai du jeune homme. Ah ! fit celui-ci eu Crois tant Le journal qu'il tenait, je devine ce qui s'esl passé; ma soeur aura lu hier soir quelques-unes de ces abominables histoires de meurtre doni Boni remplies Les feuilles publiques, è\ son imagination aidant, la peur des chauffeurs Lui aura tourné la tête.

Les chauffeurs! répéta Oorvisart eu sortant jvrec Le jeune homme; vous savez ce qui s'est , cette nuit!

—Où cela?

— Parbleu ! à deux pas de chez vous, dans une maison de la ru» ■ de la Victoire dont les jardins sont mitoyens avec le vôtre : à côté de l'hôtel Bonaparte.

— Et que s'est-il passé?

— Toute une famille a été massacrée! Deux ménages: pères, mères et enfants!

— Ah ! mon Dieu, vous en êtes sûr ?

■ — J'ai été appelé ce matin par la justice pour examiner les cadavres; je sortais de cette maison quand j'ai rencontré Joseph.

— Et quels étaient ces malheureux?

— Des fabricants de drap d'Elbeuf, arrivés à Paris depuis quelques heures.

— Et ils ont été assassinés par les chauffeurs, cette nuit.

— Cette nuit même, ainsi qu'on vient de le constater.

En ce moment Joseph vint rejoindre les hommes qui étaient entrés dans la salle à manger.

— Monsieur, dit-il à son jeune maître, voilà qui est bizarre : je ne peux plus parvenir à ouvrir la serrure de la porte du cabinet de toilette de mademoiselle donnant sur le grand carré, ni celle du vestibule non plus. On dirait que les serrures ont été abîmées, qu'on a cherché à les forcer.

Corvisart regarda Ferdinand qui était demeuré tout stupéfait.

AMELIE

Avec cette vigilance inquiète qui n'appartient qu'à la mère, madame Geoffrin prodiguait à sa fille les soins empressés et intelligents. Mariette

L'aidai! en fiil

«Haï ion morale «pu L'empi < <• de ce qui . Amélie pa-

irreur profonde qu'elle avail manifesté di recoi le La par.

l >■ mots fan suite t échappaient e! ton décelaient la pensée d'un crime

soij accompli, soi! à accomplir, Madame Qeoffrin se perdait en conjectures pour deviner ee qui pouïprit de sa fille.

— Tu ne me reconni La portant dans son lit et en la pressant sur sa. poitrine. Comment! mon Amélie ne veut plus me connaît 10 !

— .Mu mon'.! répéta la jeune fille. Oh! si je l'apolais... mais non... elle aurait peur... elle aussi . . . elle les entendrait. . .

— Qui entendrait-elle':' demanda madame Geoffrin.

— Eux. . . ils montent. . .

— Mais qui donc?

— Les chauffeurs!

— Les chauffeurs! répéta madame Geoffrin en pâlissant; «pic parles-tu de chauffeur

— Silence ! dit Amélie en posant le doigt sur ses lèvres, ils vont nous entendre ... Us nous surprendront ... ils nous tueront ... Il faut appeler.. . mais non ... je ne puis pas .... je ... . Ah ! . . .

La jeune fille fit un effort comme pour parler, elle se dressa sur son séant, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Les veines de son cou se gonflèrent; son visage prit une teinte violacée; ses yeux parurent près de jaillir de leur orbite; elle étouffait.

— Docteur ! docteur ! appela madame Geoffrin en proie à la plus horrible frayeur.

Le docteur arriva suivi de Ferdinand. En ce moment Amélie poussait un cri rauque et elle éclatait en sanglots. Des larmes abondantes ruisselèrent sur son visage; son corps se cambra comme brisé et -elle retomba sur son lit.

— Bravo ! dit Corvisart, voilà une heureuse crise; voilà des larmes qui valent mieux que tous mes antispasmodiques.

— Vous croyez? dit madame Geoffrin aves inquiétude.

— Et oui, parbleu! Laissez là pleurer! Qu'elle sanglotte, qu'elle gémisse, qu'elle verse des larmes surtout, et ce ne sera rien! Tenez, les nerfs de la face se détendent, le front se dégage, les veines du col sont moins gonflées. Allons! ce ne sera

rien, et ma j>etite Amélie pourra aller danser ce 6oir, si elle le veut, au pavillon de Hanovre !

Et le bon docteur se promenait par la chambre en se frottant les mains avec une expression de joie indiquant tout le degré d'affection qu'il portait à la jeune fille.

Amélie pleurait toujours avec une abondance extrême. Madame Geoffrin et Ferdinand étaient à son chevet, épiant l'instant où la jeune fille pourrait les reconnaître et leur parler. Enfin, Amélie redressa lentement la tête; ses regards, vagues encore, errèrent çà et là, tout humides des larmes qui inondaient le visage; puis ils se ranimèrent: les larmes furent taries subitement et Amélie jeta ses deux bras autour du cou de sa mèr .

— Maman ! dit-elle avec un élan de tendresse, comme les enfants chéris en trouvent seuls.

— Ma fille ! Ah ! tu me reconnais, enfin ! s'écria madame Geoffrin en joignant ses larmes à celles de son enfant.

— Amélie, chère soeur ! dit Ferdinand en se glissant dans la ruelle du lit pour se rapprocher de sa soeur, sans cependant déranger sa mère.

— C'est cela, pleurez tous, murmura Covisart en se promenant. Je ne connais pas de meilleur exutoire que les larmes. Sans les larmes, les trois-quarts des fortes émotions détermineraient des congestions cérébrales. Décidément la nature fait bien les choses.

Et s'approchant du lit:

— Eh bien ! dit-il à la jeune fille, vous vous sentez dégagée, n'est-ce pas? La respiration est plus libre, la tête moins serrée. Donnez-moi votre main, mon enfant. Un peu de fièvre, mais ce n'est rien. Du repos, du calme, et nous n'y penserons plus.

— Mais, dit madame Geoffrin, que s'est-il passé? qu'as-tu donc ressenti?

— Est-ce que tu as eu peur cette nuit? demanda Ferdinand.

— Peur? répéta Amélie en frémissant.

Elle était redevenue fort jîâle et ses mains se prirent à trembler.

— Parle, réponds-nous, reprit madame Geoffrin mue par une nouvelle inquiétude.

— Voyons, Amélie, dis-nous tout, ajouta Ferdinand.

— Sans doute, dit le docteur. Quoi qu'il vous soit arrivé, chère enfant, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.

— Oh ! fit Amélie en enfermant sa tête dans ses mains, quelle affreuse nuit !

— Mais que s'est-il passé? reprit madame Geoffrin.

— Interrogez-là, souffla le docteur à l'oreille de la mère, sans quoi le désordre qui règne dans son esprit l'enrpêchera d'exprimer ses idées d'une manière suivie.

Madame Geoffrin prit les mains d'Amélie.

— Hier au soir, dit-elle d'une voix caressante, nous avons passé la soirée dans ma chambre; tu te le rajDpelles?

— Oui, ma mère répondit la jeune fille.

— Ton frère avait fait de la musique: tu étais heureuse, tu ne souffrais pas alors?

— Oh ! non, ma mère !

— Il était minuit quand Ferdinand nous quitta pour remonter chez lui. Les domestiques étaient couchés, et tu voulus toi-même remplir les fonctions de ma femme de chambre et me ettre au lit ; tu te souviens ?

— Parf aiteent !

— Nous causâmes longtemps ensemble; enfin tu me quittas pour gagner ta chambre; te rappelles-tu quelle heure il était alors?

— Il était une heure du matin, maman, dit Amélie d'une voix sourde.

— Eh bien! dit vivement Ferdinand, à partir de ce moment qu'as-tu fait?

Amélie couvrit son visage de ses deux mains.

— Mais parles donc ! s'écria la mère.

— Attendez, dit la jeune fille, je me souviens I Oh oui, je me souviens ! Mon Dieu que j'ai souffert!

Et elle retomba dans un profond silence, que Corvisart fit signe de en pas troubler. Enfin Amélie redressa lentement la tête; ses regards étaient moins brillants et son visage était plus calme.

— Il était une heure du matin effectivement lorsque je vous quittai, ma mère, commença-t-elle en se dressant sur son séant. Je me le rappelle parfaitement attendu qu'en rentrant dans ma chambre je regardai l'heure à la pendule. Je n'avais pas sommeil et je me mis à regarder mes albums. Je les feuilletais depuis longtemps déjà, lorsque je me sentis avoir faim. Je pris une lumière et j'allai regarder dans le cabinet de toilette pour voir si quelquefois Mariette n'avait pas eu la pensée de me préparer à souper; mais elle l'avait oubliée sans doute, car mes regards ne rencontrèrent pas la moindre collation. Je songeais à me coucher quand mon estomac, criant de plus en plus famine, je me déterminai à aller chercehr des provisions dans l'office.

J . ■■ couloir et je n i i

d'abord di aile à manger. Là, je pi

I te, mi verre, une carafe d'eau ; puis je pa - . .n . l . i ii. l'offii e, du je p] ..."

\|'i> ... dit madame Qeoffri

voyant sa fille 'arrêter.

I « «n embarrassée, reprit Amélie, car, toutes

provisions en mains j'avais encore un bougeoir à tenir, plus un journal que j'avaii trouvé

la salle et dont je m'étais emparée pour m*' distraire, je revins but mes pasj étouffant le bruit de int's aller.- et venues afin de ne pas t'éveiller, bonne mère, et je regagnai Le cabinet de toilette, dans lequel je posai mon souper sur ma petite table.

"M'installani convenablement, je commençai' mon repas avec un appétit magnifique, et j'entamai lii lecture de mon journal. Comme dé coutume, La fouille était remplie d'histoire de chailfl'nirs.

"<>n racontait des histoires horribles et en disait que les assassinats Les plus affreux se commettaient non-seulement autour de Paris, mais à Paris même. On affirmait qu'aux Halles, en plein jour, un jeune officier avait été arrêté et in- Bulté par le peuple furieux parce que, avait-on prétendu, il ressemblait à l'un des portraits représentant Les chefs des ehauffours. On disait que Les bons citoyens devaient veiller sur eux. Les chauffeurs traqués de toutes parts, avaient reflué dans la capitale comme dans le lieu le plus capable de les cacher et de leur offrir uu refuge assuré. Je lus là, avec un vif intérêt, deux colonnes de réflexions sur cette bande de monstres sanguinaires.

"Le fameux lîémouleur, l'un des chefs, avait été manqué, disait-on, la semaine précédente, dans La rue Saint-Lazare, dans un endroit que j'ai reconnu à la description pour être situé à deux pas de notre maison. Cela me fit frémir, et dès lois me remit en mémoire tous les récits que j'avais entendu faire sur cette bande infernale.

"Impatientée de l'effroi que je commença is à ressentir, je rejetai le journal et je m'efforçai de donner un autre cours à mes idées. Je pensai à toi. ma mère, à mon frère, à Caroline, mon amie que j'avais quittée si triste hier matin, sans pouvoir connaître la cause de sa tristesse. Bref, j'étais parvenue à me distraire et je continuais mon repas, que j'avais aux deux tiera achevé, lorsque le silence profond qui régnait autour de moi fut troublé tout à coup.

— Oh! mon Dieu! dit madame Geoffrin en levant les bras au ciel,

Qui :

Ferdinand.

l n bruit de

• liai plu attenl i /en ei I . '-t je i mieux encore le même bruit, •• i me semblait cette fois provenir de la • bule.

"Tu te boui iens, ma mère, p Amélie,

dont le- idées paraissaient devenir de pi plu- nette-, in te souviei avant-hieT Jérôme, oot re cocher, en lui ; chant d'introduire des an ambre

■ pie no mi de

voler de- provisions à la cave pour à-haut

avec ses inviù

Sans doute, et cela est vrai! dit madame Geoffrin.

— Les reproches que tu avais faits â .Jérôi le met tant a la porte m'étaient iv-tés présents

dans la pensée, lui entendant ce bruit, que je crus parti de la cuisine, je me rappelai tout

te affaire, et, que .Mariette et Joseph me pardonnent, je les accusai involontairement de continuer ce genre d'existence reproché à Jérôme.

— Ah! mademoiselle! firent à la fois les deux domestiques.

Amélie les calma du geste.

"Laissez-moi dire. poursuivit-elle, puisque maintenant j'ai reconnue mon erreur.

— Continue! continue! dit vivement Ferdinand.

— Convaincue que je ne me trompais pas, j'écoutai plus attentivement; mais le bruit avait Je me serai trompé, me dis-je en reprenant mon repas interrompu.

"Mais je ne portais pas la seconde bouchée à toes lèvres que le même bruit qui avait éveillé mon attention retentit de nouveau, toujours dans la direction de la cuisine.

"Ah ! dis-je en me levant et obéissant toujours à la même pensée, cette fois, je suis certaine d'avoir entendu !

"Je m'approchai de la porte donnant sur le carré et j'écoutai, retenant mon haleine; mes soupçons se changèrent aussitôt en certitude, car des pas réguliers, retenus, comme le sont ordinairement ceux de gens qui craignent d'être entendus, devinrent très distinct à mon oreille. Il était positif qu'on montait l'escalier de pierre du premier: je ne pouvais plus en douter.

"Je vous assure qu'alors je ne ressentais aucune crainte. Absolument dominée par la pensée que j'allais surprendre nos domestiques en faute, 39 posai la main sur le premier verrou de ma por-

te ei je le fis glisser avec une extrê ineprécaution. On montait toujours.

("est cela, me dis-je, ils vont regagner leurs chambres : ils ne savent pas que je suis là, que je vais les surprendre! c'est ainsi qu'on obéit aux ordres de ma mère!"

"-l'appuyai la main- sur le second verrou et j'allais le tirer également lorsqu'un bruit de verre cassé retentit soudainement : c'était évidemment Ja petite lanterne de l'escalier accrochée au mur, que l'on avait heurtée, fait tomber et brisée; mais tous les domestiques connaissaient parfaitement l'endroit où était accrochée cette petite lanterne, comment jtouvaient-ils s'y être heurtés, même dans l'obscurité la plus profonde, eux qui devaient avoir tant d'intérêt à ne faire aucun bruit? Puis, cet accident arrivé eût dû exciter leur rire, et je n'entendais rien. Mais si ce n'était pas eux, alors qui était-ce donc qui s'était introduit chez nous? Ces réflexions m'avaient traversées l'esprit dix fois plus vite que je ne mets à vous le dire. Oh ! chère mère, si tu savais c/e que je souffris alors !

— Pauvre enfant ! s'écria madame Geoffrin.

— Après? après? demanda le docteur, qui depuis quelques instants semblait prendre au récit • l'Amélie un intérêt plus vif.

— Oh ! continua Amélie, j'eus peur ! tout mon sang se portait à mon coeur et j'étouffais! Un bourdonnement assourdit mes oreilles. . . mes yeux se voilèrent. . En un instant toiutes les pensées que m'avaient suggérées la lecture du journal me revinrent à l'esprit, je me pris à trembler, et d'un geste rapide, sans me rendre compte de ce que je faisais, je repoussai les verrous dans leur gâche.

— Mais il fallait venir me prévenir! dit madame Geoffrin.

— Il fallait m'appeler! s'écria Ferdinand.

— Il fallait noutj sonner, mademoiselle! ajouta Joseph.

— Je fus sur le point de réveiller toute la maison, poursuivit Amélie, mais une réflexion me retint : je me rappelai que dans l'affaire du Croissy, jugée dernièrement, les chauffeurs avaient posé une sentinelle armée dans la cour et à chaque porte, avec mission de tuer tous ceux qui s'élanceraient pour sortir. Je venais de lire que la semaine dernière, à -Etampes, dans une expédition faite par la bande de Jean Leroux, il y avait eu deux personnes tuées en -tentant seulement d'appeler au secours.

"J'eus peur, si je te réveillais brusquement, ma mère, que tu n'appelasse sur le champ mon frère

et les domestiques, et que, les chauffeurs étant alors dans l'escalier, tu ne fusses cause de la mort de Ferdinand, de Mariette et de Joseph.

"J'étais donc toujours là, écoutant avec une anxiété profonde; mais je n'entendais plus rien. Tout paraissait être de nouveau plongé dans le calme le plus parfait. Je respirai plus librement en me demandant si je ne m'étais pas trompée, si j'avais bien réellement entendu des pas, si je n'étais pas le jouet de quelque illusion trompeuse. .. -le passai dans ma chambre pour voir l'heure.

"Et quelle heure était-il? demanda le docteur avec un intérêt de plus en plus marqué.

— Deux heures du matin.

— C'est bien cela ! murmura-t-il.

Puis, reprenant à voix haute:

"Après ? demanda-t-il.

— Tremblante et incertaine, continua Amélie, je ne savais que croire, quel parti prendre, quand le retentissement sourd de plusieurs pas me donna la preuve qu'on redescendait maintenant l'escalier du second étage. La terreur me saisit de nouveau . . . cependant je ne perdis pas encore la tête: j'avais conscience de la situation. . .

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