‹ Le roi du bagneChapitre 130 sur 243 · LE REVE · texte numérisé non relu

LE REVE

Après? après? dit vivement madame Geoffrin.

— Oh ! reprit Amélie, cette fois j'étais bien certaine que le bruit n'était pas produit par mon imagination exaltée, il était réel. J'entendais distinctement descendre, avec précaution, mais j'entendais descendre, et je ne pouvais plus supposer dès lors que ce fussent les domestiques, car ils auraient bien remonté' dans leurs chambres, mais ils ne fussent certainement pas descendus au milieu 'de la nuit.

"Ce que je distinguais c'était le bruit de pas de trois ou quatre hommes. Ils atteignaient le palier, ils s'arrêtèrent devant une porte. Autant que j'en pus juger, ils tinrent là conférence. J'étais éperdue, haletante, collée contre ma porte, que je m'attendais à voir attaquer de minute en minute. Je vécus deux siècles durant les quelques instants qui s'écoulèrent. . .

— Ces hommes causaient entre eux alors? demanda le docteur.

— Oui, répondit Amélie.

— Et que se disaient-ils?

— Je ne pouvais entendre distinctement; les paroles étaient échangées à voix très basse ; cepen-

dan! je pu surprendre quelques phi i i que oe s'effaceront jamais de ma némoire.

— Ain i, ctîiait L'un des hommei , aous n venus ici pour rien, el bandis que Les camaradei feronl Le grand coup là-bai . non ne nou eroni pas seulement amusés i

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Ensuite, continua Amélie, L'homme prononça encore quelques paroles à vois plus basse, mais je n'entendis plus qu'un bourdonnemenl confus. Je saisis au passage des mots isolée comme ceuxci j "Tard... le jour... mère... rien ici... Làliaul . . . porte de La pel ite. . .

— .Non, demain, dit enfin celui qui paraissait être le chef.

Puis, comme répondant à une volonté énergiquement exprimée par les autres:

— Eh bieii! tout de suite, ajouta-t-il, mais faites vite!

— Au même instant, j'entendis le bruit causé par plusieurs morceaux de fer qu'on devait poser sur les dalles du carré.

"J'étais là dans un état d'anxiété que je ne saurais dépeindre. Encore je voulus appeler, mais encore la terrible réflexion que c'était vouer à la mort ou Ferdinand ou l'un de nos serviteurs arrêta le cri sur mes lèvres. Collée contre la porte, n'osant tenter un mouvement, je demeurai immobile, foudroyée, paralysée par la terreur.

"J'entendais un outil de fer essayant de forcer la serrure de la porte de la salle. Au même instant la porte sur laquelle j'étais appuyée éprouva une légère secousse et un bruit sec m'avertit qu'une fausse clef cherchait à faire jouer le pêne.

"Que se passa-t-il alors en moi? je ne puis me. l'expliquer encore. Il me semblait qu'un cercle de Ter rouge entourait ma tête. On ne doit pas souffrir plus quand la raison nous abandonne.

"Qu'allais-je faire ? je l'ignore . . . M'élancer sans doute dans la chambre de ma mère, crier, appeler, nous perdre tous, lorsque tout à coup un son aigu retentit, déchirant le silence de la nuit.

"Ce coup de sifflet parut impressionner vivement les bandits, car ils cessèrent subitement leur travail. Ils semblèrent écouter, un second coup de sifflet retentit encore; je les entendis ramasser précipitamment leurs outils et descendre avec une agilité extraordinaire. Quelque s secondes après, je n'avais pas changé de situation, j'étais toujours appuyée contre la porte, mais j'avais la certitude que le péril était passé.

— Mais pourquoi alors n'être pas accouru près de moi? dit madame Geoffrin.

J'allai le faire, i

■ banalement je rentra ma chambre, quand il me sembla

>,oir briller m

fenêtre. Kncore sons l'imj

profonde que je venais d'éprouver, je m'élançai,

i.n Les i>' b ■ Ki F dii Ferdinand en i Li r brusquement.

Amélie étail redevenue extrêmement pale. -t. • ■Ile enseveli! deux mains

comme si elle eût craint qi lu ne rencon-

trassent quelque hideux tableau.

Qu'avez-vous doue vu? demanda le docteur.

— Oh! murmura Amélie, c'était horrible]

— Parle vite, chère enfant, confie non-, tout, dil madame Geoffrin avec uni; anxiété nouvelle et en attirant sur son épaule la tête de sa fille bienainiée.

Amélie fit un effort pour surmonter l'émotion (pli s'était emparée d'elle.

— Notre jardin était sombre, reprit-elle, mais là-bas, à droite, dans la direction des maisons de la rue de la yictoire, je vis briller un grand feu rouge par une fenêtre ouverte. On eût dit que toute une pièce était embrasée, puis se détachant sur cette lueur rouge, des ombres circulaient.

"Alors. . .Oh! je n'oublierai jamais cela!. . c'était affreux ! . . .

"C'était un rêve, n'est-ce pas, ma mère?. . . Je crus voir une femme agenouillée, des enfants près d'elle, puis un sabre nu au-dessus de sa tête . . . Et tout à coup le sabre s'abaissa, la femme tomba ! . . . Je crus entendre un cri, je crus voir ruisseler le sang, et les enfants, eux aussi, tombaient frappés. . .

"Folle, je reculai; je voulus appeler, mais il me sembla Aue ma langue était paralysée . . . Un mot écrit en caractères de feu dansait autour de moi dans la chambre; ce mot était celui de chauffeurs ! . . . Enfin je fis un effort, mais mon pied glissa, ie tombai . . .

"Depuis ce moment, ajouta Amélie après un court silence, je ne me rappelle plus de rien, mais absolument rien."

Madame Geoffrin, Ferdinand et le docteur se regardèrent tous trois avec des expressions de physionomie différentes. Ferdinand et le docteur paraissaient se comprendre et échanger une série de pensées mystérieuses, madame Geoffrin était stupéfaite, elle ne savait que croire.- Mariette et Joseph qui avaient tout entendu, se tenaient à peu de distanee du lit; Josepb faisant de gros

yeux et parlant bas à la camériste, . laquelle ouvrait une bouche énorme.

Quant à Amélie, replongée dans les pensées qui la faisaient si cruellement souffrir, elle avait les sourcils contractés et le front chargé de nuages.

— Oh ! dit-elle enfin, tout cela est un affreux rêve n'est-ce pas maman? Je n'ai pas vu ces horribles scènes.

— Eh! sans doute, dit vivement le docteur. Vous avez Boupé sur* en avoir l'habitude, et rien ne charge plus L'estomac que les repas du soir; et puis vous allez boire de l'eau pure; mais l'eau de Paris est exécrable, chère enfant; vous aurez eu nue mauvaise digestion, et vous savez que rien n'engendre Le cauchemar comme une digestion pénible. Je m'explique parfaitement ce qui s'est passé. Vous avez lu en mangeant ces abominables histoires dont les journaux sont remplis. Cela vous aura monté la tête, vous vous serez assoupie sans vous en apercevoir, puis le malaise causé par la digestion pénible vous aura réveillée. Encore sous l'impression des cauchemars qui vous avaient assiégés, vous aurez pris une lumière ordinaire pour une lueur sinistre, vos rêves pour d'horribles réalités. La peur aura fait son effet, qui, joint à l'embarras de votre estomac, lequel embarras avait surexcité votre système nerveux, vous a causé une sorte de petite congestion qui heureusement a cédé d'elle-même. C'est bien simple . . . Allons, je vous quitte, maintenant que vous allez mieux. Du calme, du repos, ne reparlez plus de tout cela, n'y pensez plus surtout . . . Eh ! eh ! laissez les vilains rêves de côté, vous êtes entourée d'assez aimables et excellentes réalités.

Et saisissant Ferdinand par le bras, le docteur l'entraîna vivement :

— Et voilà pourquoi votre fille est muette ! murmura-t-il à son oreille. Il ne faut pas que votre soeur puisse croire à la réalité defce qu'elle a vu, sans cela l'impression serait trop profonde; elle demeurerait flagrante, et il lui faut un calme absolu pour la remettre.

Ferdinand fit signe qu'il avait compris..

— Venez-vous avec nous, madame ? demanda Corvisart en engageant, du geste, madame Geoffrin à quitter la chambre.

L'excellente mère comprit que le docteur voulait lui parler, et après avoir embrassé sa fille, elle se dirigea vers la porte du cabinet de toilette sur le seuil de laquelle paraissait l'attendre Corvisart. En voyant venir madame Geoffrin, le docteur s'effaça pour la laisser passer devant lui, mais à peine eut-elle quitté la pièce:

— Ah ! dit-il comme quelqu'un qui se souvient/ j'oubliais ma trousse.

Et il revint précipitamment vers la petite table placée près du lit et sur laquelle se trouvait tout ouvert l'un de ces étuis de cuir garnis de petites fioles, tels qu'en portent d'ordinaire les médecins. Amélie était étendue sur sa couche et ses yeux suivaient machinalement le docteur. Mariette était alors à l'autre bout de la chambre, que madame Geoffrin venait de quitter. Corvisari se pencha vivement vers Amélie comme pour remonter le drap sur l'un de ses hras demi-nus:

— Dans votre rêve, dit-il à, voix basse et en parlant rapidement, la vue de l'horrible scène que \ous nous avez racontée était-elle la seule et unique cause de l'émotion terrible que vous éprouviez?

Amélie regarda le docteur avec des yeux démesurément ouverts; un nuage pourpre s'étendait sur'son visage.

— Vous ne me comprenez pas? demanda Corvisart.

La jeune fille ne répondit pas. Corvisart se pencha vers elle plus encore.

— Puisqu'il faut que je m'explique nettement, reprit-il, je vous demande, chère enfant, si parmi les voix que vous avez entendues à travers la porte, ou que, du moins, vous avez cru entendre, vous n'avez pas pensé reconnaître un organe qui . . .

Amélie, de cramoisie qu'elle était, devint d'une pâleur livide. Sa main, saisissant celle du docteur, l'étreignit avec une force extraordinaire.

— Je ne me trompe pas? reprit le médecin.

Et comme Amélie ne répondait pas encore :

— Avouez que vous avez cru reconnaître la voix dont je vous parle, continua-t-il.

— Oui, balbutia la jeune fille avec un soupir de douleur.

— Et . . . dans celui qui menaçait la pauvre femme. . .

— Oh ! fit Amélie en portant les mains à son visage.

— Vous voyez bien que vous avez rêvé ! dit Corvisart en se redressant. Allons ! ne pensez plus à ce vilain cauchemar, et reposez-vous!

Et posant un doigt sur ses lèvres, le docteur adressa un geste amical à la jeune malade, puis il fit un pas pour s'éloigner, mais Amélie le retint en étendant la main:

— Docteur ! dit-elle d'une voix émue, répétezmoi encore que tout cela est un rêve!

— Mais je vous le répéterai tant que vous le voudrez, par la raison toute simple que c'est ef-

Ifl

fecl ivomcnl un rôve donl voua avez ret uni i li

\ oufl ne me i rompez pas?

Pourquoi voulez-vous que je vou i rompe? \ m i . e t un rôve ! 'la Amélie avec un soupir '!<• Boulagoment.

Kli ! oui, un cauchemar ! Allons, n\ p plus el reposez-vous. Buvez cela, chère enfant !

Kl prenanl une des petites fioles que Joseph a-

\;iit rapportées, le docteur en versa quelques gout-

lans un verre d'eau Bucrée qu'il présenta à La

malade. Amélie pril lo verre et en but Le conte-

n il

( l'était un rôve ! répétn t-clle <'ii se lai retomber Bur Ba couche.

Le docteur Lui adressa un doux sourire, puis il traversa La pièce el passa dans Le cabine! de toiletn te.

— Madame el M. Ferdinand Boni dans la salle à manger! «lit Joseph, qui attendait là.

Le docteur désigna «lu doigt une autre porte Bituée à gauche et qui, ou le devinait à sa disposit ion, devait donner sur le carré.

— C'est cette porte dont la serrure est abîmée? demanda-t-il à voix liasse.

— Oui, répondit Joseph, on a voulu la forcer, j'en réponds.

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