LE PAVILLON DE HANOVRE
Grâce aua facilités de communication de toutes sortes qui existenl de qos jours, tout le monde con-
iiiiît Taris, <•( tous les Parisiens connaissent, sur le boulevard des Italiens, ce pavillon formant le coin de la nie Louis le Grand, et désigné sous le nom de pavillon de Hanovre. Chacun sait également que ce pavillon célèbre faisait partie jadis de l'hôtel de Richelieu, lequel hôtel s'étendait depuis la rue du même nom jusqu'au pavillon indiqué; ses jardins avant pour limites, d'une part les boulevards, de l'autre la rue Neuve-des-Petits- Cliamps. Dans l' in vent a ire de la fortune du duc de Richelieu, le pêne du duc de Fronsac, d'amoureuse mémoire, ces terrain et cet hôtel, moins le pavillon, qui n'existait pas. ont été estimés quatre cent dix mille livres. Or le vieux duc est mort en 1715, il y a maintenant cent quarante-sept ans c'est-à-dire l'existence de deux hommes de soixante-dix ans. En admettant que la succession eût été directe, sans division des biens légués, voit-on ce que ces quatre cent dix mille livres de terrain produiraient aujourd'hui? Le quadrilatère formé par le boulevard des Italiens, la rue Neuve-des- Petits-Champs, la rue Richelieu et la rue Louisle-Grand! qui pourrait estimer pareil chiffre?
En 1785 cependant* là étaient encore des jardins.
Quelque trente ans plus tôt, en 1737, à r-on retour des guerres du Hanovre, après que le duc eut rançonné sans pitié ce malheureux pays qu'il avait fait ravager par ses troupes, il lui prit fantaisie de faire construire avec le produit des lauriers d'or et d'argent qu'il venait de recueillir, un élégant pavillon, petite maison au bout de son parc. Les "Nouvelles à la main" pour lancer un trait satirique au maréchal, donnèrent au bâtiment nouveau le nom de pavillon du Hanovre, afin d'en faire bien ressortir l'origine. Pour appivyer leur dire, les mordantes "Xouvelles*' racontaient une
piquante anecdote: "Lon de la guerre de Hanovre, disaicnl elles, le maréchal dm- venait de prendre une fille fortifiée; le bourgmestre, pou le pillage, et dans l'intention d'obtenir la clémence du vainqueur, B'empressa de porter au due les clefs de la rille. < >■- clefs, il faut le -avoir, étaient en or massif ei toutes garnies de pierresuperbes. I ' tait OU don fait jadis par un
empereur d'Allemagne. Le duc, à la me de o joyau] magnifiques, salua, remercia, ei tendit à
la foil le- deui main- pour prendre le
.le vous crois, répondit froidement le d chai ; mai- ce M. de Turenne est véritablement boi • inimitable !" < "étaient ces clefs d'or, ajoutait la chronique scandaleuse, qui avaient servi de
lia.-' au pa\ Mloii de I lanovre.
Le duc mort, la Révolution venue, le pavillon était demeuré abandonné et désert. On avait construit tout autour de lui; à peine lui restait-il un pauvre petit jardin. Des brocanteurs, marchands de tous genres avaient envahi Ions dorés. Il avait vu passer le- Banglantes année- de la terreur et Les années turbulentes du Directoire, sans sortir de l'obscurité dan- laquelle il était plongé depuis la mort de son célèbre propriétaire, lorsque, vers la fin de 11 '.'L cette obscurité temporaire -e dissipa soudain pour faire place à une zone lumineuse".
11 est difficile de se faire aujourd'hui, en 1862, une idée juste de ce qu'était la société française, il y a soixante-quatre ans. vers la fin de 1707 et au commencement de 1798. Cette société., qui se composait d'éléments de tous genres, portait en elle tous les germes de rivalité, de haine, de mésintelligence. En effet, l'époque de la terreur était voisine encore; chacun pouvait se rappeler avoir vu l'échafaud vainqueur fonctionner, et les bourreaux de la veille se trouvaient forcément en contact avec les parents, les amis de ceux qui avaient été leurs victimes.
La tranquillité paraissait être momentanément revenue; mais cette tranquillité devait-elle durer? Voilà ce que personne ne croyait, attendu que chacun avait intérêt à ne pas y croire. Un des grands malheurs du gouvernement directorial, c'est que jamais on n'eut foi en lui, et l'on comprendra aisément ce doute perpétuel, si l'on fait seulement l'énumération des partis existant alors et ayant intérêt à le propager. Jacobins furieux et maugréant dans l'ombre; royalistes pleins d'espoir; citoyens, émigrés, mécontents de tous genres et de toutes sortes. Si l'on n'avait plus peur de l'échafaud, on craignait à chaque instant quelque bouleversement, quelque émeute, et toute la
société brillante d'alors, composée de munitionnaires enrichis, de hauts fonctionnaires, de riches négociants, d'émigrés rentrés, n'osant engager l'avenir en affichant hautement un parti pris dans ses relations.
Savait-on quel parti triompherait le lendemain? Il fallait donc se conserver des amis partout; mais comment réunir ces amis qui se haïssaient entre eux. et comment accueillir les uns et cacher les autres? De cet état de choses, ou plutôt de gêne sociale, résultait forcément une continuation de cette fermeture générale des salons qui avait eu lieu au commencement de la république.
A part quelques maisons comme celle de madame Tal lien, aucune réunion particulière n'avait lieu: et cependant toute cette jeunesse ardente, sevrée de plaisirs depuis longtemps, toute cette jeune génération échappée aux proscriptions et a la guillotine, avait hâte de réparer le temps perdu. Chacun ressentait les accès de cette fièvre d'amusements, de bals, de réunions, mais personne n'osait se risquer à donner une fête, à cause de l'embarras dans le choix des invitations.
Il y avait alors à Paris un maître de danse # et de ballets nommé Despréaux, que son mariage avec mademoiselle G-uimard avait jadis rendu célèbre. Ce Despréaux avait de l'esprit : il faisait bien mieux de jolies chansons qu'il n'apprenait à bien battre un entrechat, quoique cependant il enseignât très bien la bonne grâce, a dit l'un de ses contemporains. Despréaux comprit le parti qu'il y avait à tirer de la situation: il se dit que tous ces nens qui avaient soif de plaisirs, et qui ne pouvaient se trouver ensemble dans une maison particulière, se réuniraient sans danger dans un endroit publie, et songea à donner des fêtes par abonnement.
Sa tentative eut un plein succès, si grand même, qu'il fut obligé de changer le local pour s'agrandir. Un autre bal s'établit en concurrence avec celui de Despréaux, ce fut celui de Thélusson, ayant lieu à l'hôtel Tbélusson. situé au bout de la rue Cérutti. en face du boulevard, où il y avait alors une immense arcade. Despréaux, furieux de la concurrence, résolut de la combattre par le grandiose d'un établissement nouveau, et il alla bravement s'installer au pavillon du Hanovre, dont il fit restaurer les salons.
L'opération réussit en plein; le nouveau bal obtint et conserva la vogue, si bien même que, une année et demie après sa fondation, en octobre 1799, il jouissait du privilège de réunir la plus belle société de Paris.
A cette époque, où Paris était un foyer d'intri-
gues incessantes, on n'abandonnait pas la capitale pour la campagne, même en plein été, et encore moins en plein automne. Donc ce même jour d'octobre 1799, où nous venons d'assister aux scènes rapportées dans les précédents chapitres, il y avait liai au pavillon de Hanovre, et la réunion était aussi nombreuse, aussi choisie, aussi brillante qu'elle pouvait l'être.
A dix heures, au moment où le bal était dans tout son éclat, une voiture élégante vint s'arrêter «levant la porte du pavillon de Hanovre. La portière s'ouvrit, un homme descendit lentement, avec ^\v> précautions infinies, et parut hésiter Longtemps avant de mettre ses souliers pointus en contact avec le pavé légèrement humide. Enfin il se décida. Cet homme portait le costume complet des Incroyables du temps.
Se retournant, il tendit le poing à une personne restée dans l'intérieur de la voiture; cette personne descendit à son tour. C'était une femme d'une taille au-dessus de la moyenne, mais d'une harmonie j^arfaite dans la structure. C'était la Vénus du Capitule, mais plus belle encore que Phidias, car on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les formes, et sur Je visage une expression charmante, une réflexion du miroir magique de l'âme qui disait tout ce qu'il y avait dans cette âme de bonté et d'aimables sentiments.
Sa parure consistait en une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules par deux camées; une ceinture d'or serrait la taille et était également fermée par un camée; un large bracelet d'or arrêtait et fermait la manche au-dessus du coude. Les cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête, à la Titus. Yn châle de cachemire rouge (parure extrêmement rare alors) était drapé sur les épaules d'une façon gracieuse et pittoresque.
Telle qu'elle était, cette femme était si belle, qu'un murmure d'admiration éclata dans la fouie des curieux qui se pressaient auprès de la porte du pavillon pour jouir du coup-d'œil des danseuses à leur arrivée. Parmi ces curieux, il en était deux plus ardents que les autres à jouir du spectacle; ces deux hommes, de taille différente, l'un gros et court, l'autre long et maigre, se pressaient à la queue l'un de l'autre; le long maigre fendant la foule en se glissant comme un coin pointu, le gros court maintenant l'écart pratiqué à l'aide de sa corpulence. Tous deux ouvraient des yeux énormes et des bouches effrayantes de capacité.
En voyant descendre de voiture l'élégant incroy-
aiiir el sa belle compagne, le long maigre donna un vigoureux coup de coude dan l'e tomac du gros court, ans doute pour miens appeler son attenl ion.
" Eh ! 'lit il, c'eal 1'' citoyen Tréni -, vo < lorain ?
Ki 1,1 lu-lie citoyenne Tallien, répondil l'antre.
— l' ce cliente de La maison !
— Est-ce que c'esl toi qui lui as rendu beaux bas de soie à jour, Gervais?
— -Oui, coiiipriv ; elle en a acheté une douzaine pas plus tard qu'hier. Ki 1rs bas rayée du citoyen Trénis sorteni dechezmoil Dieu! qu'il es! beau quand il danse, le citoyen TréniB !
— Regarde dune, Gervais, ces beaux bijoux que la citoyenne a aux deux bras ei à la taille. Sais-tu que c'esl en or !
— Et ces boucles d'oreilles en diamants!
— Et ses bagues!
— El son cachemire !
— Eh bien! sais-tu ? ce n'est pas prudent do sortir de chez soi avec un tas de bijoux connue cela. Si j'étais à la place de la citoyenne, j'aurais des bijoux Eaux pour aller me promener, et j'aurais toujours les autres pour olef.
— Bas! dit Gervais, qu'est-ce qu'elle risque en plein Paris? qu'est-ce qu'elle a à redouter?
— Et les chauffeurs! dit une voix railleuse.
Les deux bourgeois firent un bond sur euxmêmes connue si une même flèche les eût atteints à la fois. Tous deux tournèrent la tête, mais ils ne virent rien qui pût leur déceler d'où étaient parties les paroles prononcées. La foule qui les entourait paraissait prendre son unique plaisir à contempler les danseurs et les danseuses. Gervais et (iorain se regardèrent.
" As-tu entendu ? dit Gorain.
— Oui, répondit Gervais, et toi aussi?
— On a dit : Et les chauffeurs !
— Brrr . . . rien que ce nom-là me donne le frisson!
— Et à moi donc ! j'en ai encore la chair de poule ! C'est que ... tu ne sais pas ?
— Quoi donc?
Oorain se rapprocha de son ami.
— On m'a dit ce matin qu'il y avait une bande de chauffeurs à Paris.
— A Paris ! répéta Gervais avec stupeur. 0 mon Dieu ! je suis bien fâché d'être sorti ce soir ! Qui est-ce qui t'a dit cela?
— C'est mon cousin Magloire. Il le tenait de son propriétaire, qui a un cousin qui est locataire dans une maison où habite le neveu d'un homme
attaché a la police. Il lui a raconté i
lui oui fini . 1 1 «
Ne llie .1: i. I ...ralll. <;a lue |';n:
— Nom rentreront de bonne benre.
cela. Mail . cet antre imbé-
cile qui va parler île- chauffeur* quand on • i l'amuser ; ça m'a boulevi
— A propos de chauffeur! repril Gorain eu Mit la voix, t h ne -;n- |,,i- L'idée qui m'<
nue?
— Qu'est-ce que c'esi ? parle \ ite.
— Eh bien! je croie que notre pauvre and la marquis Camparini a péri victime dei chauffeurs.
— Notre ami! répéta Gervaie eu se redre lj qu'est-ce qui peut te faire supposer cela?
— Dame! voila plu- de deux an,- qu'on n'a eu
ee nouvelles, n'est-ce pas? La dernière l'ois • ■"était en :i;, ei noue sommée en 99, c'est-à-dire non, en Tan VIII, enfin n'importe. Et depuis ce temps-là, rien du tout. Eh bien ! je crois qu'il aura été massacré par le.- chauffeurs, moi.
— Et ce bon ( Ihivasso aussi alore ?
— Ça ne in'étonnerait pas.
— Le fait est que c'est réellement extraordinaire (pie dépuis plus de deux ans on n'ait jamais entendu parler d'eux. Au reste, on ne peut pas se plaindre, les affaires vont toujours et les fournitures ne manquent pas. C'est égal, ce pauvre Camparini, je voudrais tout de même savoir. . .
— Gare donc! cria une voix rude qui coupa soudainement la parole du pauvre Gervais.
Un fiacre arrivait et s'arrêtait devant la porte du pavillon de Hanovre, manquant d'écraser Gervais, lequel, dans la chaleur de la conversation, s'était imprudemment avancé.
LES REXCOXTRES
La portière du fiacre s'ouvrit et une femme de trente à trente-cinq ans, petite, leste, légère, avenante, parée avec un luxe de couleurs heurtées, peut-être un peu trop remarquable, s'élança sur le pavé. Le commissionnaire qui avait ouvert la portière et aidé la dame à descendre, attendait respectueusement. Celle-ci ouvrit un énorme ridicule qu'elle portait au bras droit, et prenant quelques pièces de monnaie, elle les lança au cocher en lui disant d'une voix claire et joyeuse :
— Tiens ! attrape et va boire un coup. Puis s'adressant au commissionnaire:
— Eh! charabia, continua-t-elle, prends mon
châle qui est dans la voiture et mets-le au vestiaire, et tâche de né pas l'abîmer.
L'effet que produisirent ces paroles prononcées par une bouche assez jolie, amena an sourire sur toutes les physionomies curieuses qui s'avançaient pour mieux voir. La clame ne parut nullement embarrassée de cette attention générale attirée -nielle. Défripant sa jupe avec un geste dégagé, elle fit une demi-pirouette sur elle-même et s'apprêta ;'< entrer; mais ce mouvement avait mis son visage en pleine Lumière, car la toiture, en s'éloignant, l'avait complètement dégagée.
— Ah! fit Gorain en regardant la femme gracieuse et pimpante aux manières lestes et dégagées, c'est la citoyenne générale Lefebvre!
La générale se retourna vivement.
— Tiens, dit-elle en souriant et en se campant devant les deux bourgeois, c'est cet imbécile de Gorain et cette flèche pointue de Gervais. Qu'estce que vous faites-la comme deux nigauds?
— Dame... balbutia Gorain intimidé.
— Nous vous admirions, dit Gervais, heureux de la réponse qu'il venait de trouver.
— Ah ! je m'en moque bien de votre admiration, répondit la citoyenne Lefebvre; je la mets dans mon sac avec toutes les autres qu'on m'envoie depuis que Lefebvre a des graines d'épinard étoi-
sur les épaules. Est-ce que vous allez au bal aussi tous les deux ?
— Oh! non, citoyenne, répondit Gervais: nos moyens ne nous permettent. . .
— Que de rester à la porte ; compris, gros papa ! Eli bien! je vais danser, moi; je vais faire mon entrée au milieu de toutes ces mijaurées qui me reluquent comme un événement. Tiens, à propos, continua la citoyenne en changeant de ton, et ma jolie mignonne?... Comment va-t-elle, la chère petite ?
— Bien, très bien, dit Gervais. Elle se ports comme un charme, un vrai charme. Elle grandit à vue d'œil.
— Cette bêtise; il faut bien qu'elle soit grande, puisqu'elle va avoir ses «hx-huit ans. Un beau brin de fille. Dis à ta femme de me l'amener un de ces quatre matins.
— Je n'y manquerai pas, citoyenne.
D'autres voitures arrivaient successivement, déposant sur les marches du péristyle de nombreux danseurs et de jolies danseuses.
— Ah ! fit madame Lefebvre avec une exclamation joyeuse, et en quittant les deux bourgeois pour courir au-devant d'une jeune et charmante femme qui s'apprêtait à pénétrer dans le bal en compagnie d'une ravissante jeune fille au visage rose et
blanc entouré d'une profusion de cheveux blonds, regardant timidement avec de grands et beaux yeux blond foncé, et offrant dans tout son ensemble L'image de la plus gracieuse sylphide. Ah! la générale Bonaparte et son chérubin de fille. Ça va bien, ma belle citoyenne; et vous aussi, ma jolie mademoiselle Eortense?
— Bonsoir, madame Lefebvre, dit madame Booaparte avec ce sourire plein de charmes qui était l'un de ses plus séduisants attraits; nous sommes heureuses de vous rencontrer. Vous entrez avec nous ?
— Volontiers! s'écria la bonne et excellente femme, touchée de la gracieuse réception de la compagne de l'illustre héros. Ah ! vous êtes bien la meilleure des meilleures, vous; et toutes les pimbêches de là-dedans vont en avaler leur mouchoir de rage en nous voyant toutes les deux bras dessus, bras dessous. C'est par l'embarras, allez, si je vous aime bien, moi, Lefebvre aime joliment votre homme! ("est son dieu, quoi ! Ah! qu'il aura de la satisfaction, jour du ciel! quand son général Bonaparte aura quitté ce gueusard de pays (YEgypre, où il te moissonne des lauriers en veuxtu en voilà pour revenir en France ! A propos, citoyenne, y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles du citoyen général en chef?
Tandis que madame Lefebvre parlait avec 3a volubilité ordinaire, madame Bonaparte et sa fille donnaient un dernier coup d'œil à leur toilette, rajustant un pli, drapant leur châles, faisant enfin ce que l'on peut nommer pour une femme au moment d'entrer dans une réunion nombreuse son branle-bas de combat, car ce sont des ennemis dont elle va affronter le feu des regards. Cette petite scène avait lieu clans le vestibule même du pavillon, à deux pas du vestiaire. Les danseurs, arrivant sans interruption, n'avaient cessé de passer devant le groupe des trois femmes. Au moment où la citoyenne Lefebvre formulait sa dernière question, un officier d'état-major et un jeune homme élégant, donnant le bras chacun à une jeune et jolie femme, faisaient irruption à leur tour sous le portique du sanctuaire voué à Terpsychore, ainsi que l'on disait dans le style mythologique de l'époque.
■ — Des nouvelles de mon mari ? reprit madame Bonaparte en répondant à madame Lefebvre, tout en rendant un gracieux salut au petit groupe qui s'inclinaient devant elle, voici précisément le colonel Bellegarde qui m'en a apporté de fraîches i! va quelqus jours.
— Le colonel Bellegarde ! Il arrive à'Egypre ?
— Oui, mon mari l'avait envoyer porter des dé-
SI
pêchcc au Directoire, el il a eu Le bonheur d'échap par aux croiseurs ang
Madame Ijci'L'bvre bc pencha ver madame Bonaparte.
— < '■■ i .1 femme qui lui donne le bras? demanda-! elle a voix ba
— Oui.
La petite donl j'ai entendu raconter l'histoire jadis, la lille du ci devanl marquis de Canfcegrellcs?
Précisément,
Ki qu'est-ce que c'est que les deux autres qui iiivcnt ?
— C'est M. de Signelay et sa femme, La Bœur de madame Bellegarde.
— Ah! celui qui a filé dedans Les Plombs à La barbe des Vénitiens?
— Précisément.
— Tiens! je suis contente de Les voir, moi! Elles sont gentilles, Les pet ites.
— Venez-vous! dit madame Bonaparte en entraînant sa charmante fille el la Loquace générale.
Les quatre personnages que venaient de désigner madame Bonaparte s'étaient respectueusement effacés pour la laisser passer. Ce mouvement, qui fit tourner la tête aux deux jeunes femmes, éclaira en plein leur jolie tête et permit à la foule des curieux, toujours amassée au dehors, plus nombreuse et plus compacte de minute en minute, d'admirer les traits élégants et purs de ces gracieux visages.
— Cré millions de n'importe quoi ! murmura une voix partant derrière Ciorain. 21a colonelle est tout de même une crâne particulière ! Et qu'elle vous est astiquée ! C'est pire qu'une obélisque du Caire !
Gorain se retourna brusquement, mais il ne vit tout d'abord qu'une masse de grosseur respectable recouverte d'un habit d'uniforme sanglé à la taille par une ceinture dorée. Le gros bourgeois avait les yeux juste à la hauteur du quatrième bouton placé au-dessus de cette ceinture. Levant vivement la tête, il aperçut au-dessus de lui une paire de moustaches formidables dont les extrémités acérées serpentaient dans les airs: au-dessus des moustaches un petit nez; plus haut de petits yeux et sur le tout, le surmontant comme le chapiteau d'une colonne, un tricorne remarquablement doré et d'une grandeur colossale. Le pauvre Gorain avait l'air d'un Lilliputien en présence de Gulliver.
A côté du gigantesque soldat se tenait un grenadier de taille ordinaire, au teint cuivré, bronzé, aux allures martiales et la physionomie empreinte de cette expression de bonté moqueuse particulière au soldat parisien.
Poui lor . major, dil Le grenadier, Le colonel doit . o l.i pa b le ment depuis □ ir.
un camarade d<- chambrée* comme <;a. Le fleuve de la vie est, sûr <■{ certain, un ruban d'aimable queue de longue re |>"M<- femme! Elle
doit êl re plus contente ici qu'en i I
i h peu que je le présupp ment, Gi ' répondit le major. Va dire que
-i dane les temps, moi, Itossignolet qui t'- parle, j'avais épousé la veuve Anacharsi eu trois maris, j â cette heure comme
colonel, avec une obélisque premier choix. Ah! La veuve Anacb un joli brin de cantinii
Pas plue grosse que ma canne, mais aussi solide qu'elle, e1 jamais un petil verre de refu ! Te rappelles-tu, vieux, à Aboukir, quand elle allait porter la goutte aux blessés sous Le feu des Tur<
— Aboukir! Les Turcs! dit Gorain â Gei Entends-tu, compère? Les citoyens Boni de l'armée d'Egypte !
— l'n peu qu'on en arrive, estimable gros bonhomme? répondit Rossignolet en posant sa main but La tête du gros bourgeois.
Pour se bien rendre compte de L'effet de ces paroles dites par Gorain: " Les citoyens Bont de l'armée d'Egypte!" il faut se reporter à cette époque de notre histoire où s'accomplissent Les événements que nous retraçons. En 1799, un nom était dans toutes les bouches, prononcé avec amour par les uns, avec crainte par les autres, avec admiration et avec respect par tous: ce nom c'était celui du général Bonaparte. L'enthousiasme extraordinaire provoqué jadis par les merveilles de la campagne d'Italie avait son pendant, car l'enthousiasme causé par les brillants succès de l'expédition d'Egypte s'augmentait encore de tout le côté fantastique que lui prêtaient la distance et ce charme particulier de l'Orient.
Les dépêches reçues récemment et contenant le récit des affaires de Syrie, des batailles du mont Thabor ou d' Aboukir, où pour la première fois on avait vu une armée entière anéantie complètement, avaient excité au plus haut point les élans patriotiques de la France, et avaient confirmé dans cette idée que le héros de Castiglione et de Rivoli devait être vainqueur partout où il se présenterait pour combattre les ennemis.
Par opposition à ces brillants succès obtenus au loin, des revers sans nombre avaient depuis un an abattu la France. L'Italie était perdue, la guerre rallumée à l'intérieur; un gouvernement désordonné, des partis ingouvernables, qui ne voulaient pas subir l'autorité et qui n'étaient cependant plus assez forts pour s'en emparer; partout une espèce
de dissolution sociale, et, pour achever, le brigandage infestant les grandes routes, telle était la situation. L'inattendue et heureuse victoire de Zurich assurait bien un répit de quelques mois, mais ce répit ne pouvait qu'être court, chacun le sentait. La masse entière de la population voulait, à tout prix, du repos, de l'ordre, la fin des disputes, l'unité des volontés; elle avait peur des émigrés, des jacobins, des chouans, de tous les partis, et elle ne voyait qu'une espérance dans l'avenir, qu'un moyen de salut.
"Que fait Bonaparte?... disait-on. Quand vient-il ?. . . Qu'il nous sauve ! "
Du général en chef, l'admiration publique, l'amour même, s'étaient étendus jusqu'à l'armée: un soldat du général Bonaparte était un véritable héros. L'exclamation de Gorain était donc toute naturelle, et l'esjîèce de saisissement auquel se sentaient en proie les deux bourgeois en se voyant en présence du major et du grenadier s'expliquait parfaitement.
— De l'Egypte ! répéta Gervais comme n'en pouvant croire ses oreilles. Vous arrivez de l'Egypte?
— En droite ligne, estimable citoyen ! répondit Gringoire.
— Après cela, reprit Gervais par manière de réflexion, je suis bien revenu de chez les sauvages, moi qui vous parle !
— Cela prouve qu'on peut revenir de loin, dit une voix.
Gorain, Gervais et Gringoire se retournèrent. Un homme' vêtu comme l'étaient d'ordinaire les riches financiers de l'époque se tenait derrière eux.