ONZE HEURES
A onze heures, le tumulte élégant qui régnait dans le bal du pavillon de Eanovre avail atteint à Bon apogée. L'entraînant plaisir de la danse faisait tourner toutes les têtes, emportait dans des bourbillons perfumés un Ilot de danseurs et danseuses. Comme tous les lieux publics à tous ceux qui, sans distinction de rang d'opinion, de caste, avaient un écu de trois livres à la disposition de son caissier, le pavillon de Hanovre recevail des Sociétés aussi mêlées, mélangées, disparates, que cette étrange époque nom ait en fournir; mais si L'accès >\u temple était ouvert à tous, une fois dans ee temple, tous ne jouissaient pas indistinctement et indifféremment du droit de fouler en tous sens le terrain -lissant. Des lignes de démarcation invisibles et infranchissables étaient établies dans ee salon: parquant ceux-ci dans tel angle, celleslà dans tel coin, enfermant chaque société privée dans de triples lignes de circonvallation que ne pouvait renverser l'amour même du plaisir. Le bal public se subdivisait en une infinité de petits bals privés, et à l'exception de quelques cavaliers "qui, comme l'illustre Trénis, avaient droit d'aller chercher dans les différents camps les meilleurs partenaires, danseurs et danseuses demeuraient immuablement fidèles au cercle qu'avait formé L'esprit de parti des familles.
Cela allait si loin même que, depuis l'ouverture du pavillon, certaine société ayant choisi dès l'abord la partie du salon qui lui convenait le mieux. n'avait plus voulu se déplacer dans l'avenir; de là des disputes, des tracasseries, des duels, et un redoublement de haine entre les gens différant; d'opinion. Presque toutes ces sociétés étaient rivales; une seule dominait toutes les autres, et était
reconnue -an i ont te pour •'■! re La reine,
que celle-là comptai! dam fem-
• i plue jo plus
ci qu'à la tête de i es femmes étaient encore la compagne d'un héros, U charmante mada- ■ Bonaparte, e bel < qui Lui faisaient
déjà 1 1 ante enfant que la
générale Lefebvre trouvait tellement adorable que, suivant Bon expression: "elle as. ni envie de la croquer ; " et La belle madame Tallien, et La i !< uelle madame Hamelin, et tant d'au!
Madame Bonaparte, femme de L'illustre général que la France adorait, qu'elle appelait, qu'elle attendait, dont elle chantait les nouveaux triomphes mi Orient, madame Bonaparte était déjà réellement, a cette époque, la première des dame- .|e Paris; aussi étail-e||e |e centre d'une \érit;|l>|c
cour.
Au pavillon de Hanovre, personne n'eût prendre la place qu'elle avait l'habitude de Be réserver; on L'attendait avec impatience, on la contemplail avec plaisir et curiosité, on L'accueillait avec enthousiasme alors que quelque nouvelle victoire du général en chef de l'armée d'Egypte augmentait la splendeur de l'auréole qui bordait son front. Ce soir-là. comme de. coutume, madame Bonaparte avait près d'elle sa fille Hortenjse; à ses côtés madame Tallien. madame Hamelin et plusieurs autres élégantes fort à la mode. Mesdames Signelay et Bellegarde venaient de se joindre au cercle formé autour de la femme du héros. La conversation était animée et avait pour sujet le terrible drame accompli rue de la Victoire. Madame Hamelin. arrivée depuis quelques instants. avait apporté de fraîches nouvelles récoltées chez Barras et relatives à ces crimes monstrueux.
— Et l'un a été poursuivi jusque dans les jardins de l'hôtel Chivry? dit madame Bonaparte en frissonnant.
— C'est-à-dire qu'on a perdu sa trace en arrivant à cet hôtel, répondit madame Hamelin.
— C'est donc cela que nous ne voyons ce soir ni madame Chivry ni Caroline, dit madame Tallien ; elles ont dû avoir là nuit dernière une peur abominable lors de cette visite domiciliaire.
— Et on n'a pas d'autres détails ? demanda madame Bonaparte.
— • Voilà tout ce que Fouché m'a raconté, répondit madame Hamelin; mais si nous voulons en savoir plus long, voici le docteur qui pourra nous instruire, c'est lui qui a fait la constatation du crime.
— Corvisart ! dit madame Bonaparte, où donc est-il ?
— Là-bas, je viens de l'apercevoir.
— Citoyen Trénis, allez donc pré venir le docteur que nous désirons lui parler.
Trénis, qui se tenait nonchalamment appuyé sur le fauteuil de madame Hainelin, se redressa vivement et se glissa à travers la foule dans la direction indiquée. Quelques instants après, il revenait auprès des dames tenant par le bras le docteur déjà célèbre. Celui-ci se laissait entrîancr, tout en interrogeant du regard la profondeur du salon et en paraissant chercher quelqu'un ou quelque chose.
— Eh bien! docteur, dit en souriant madame Bonaparte, il faut donc vous envoyer chercher pour vous conduire à nous?
— Pardonnez-moi, madame, répondit Corvisart, je cherchais madame Geoffrin et sa fille.
— Elles ne sont pas encore ici.
— Mademoiselle Amélie était un peu indisposée ce matin, répondit Corvisart, mais une indisposition légère qui ne pouvait l'empêcher de venir ce soir, et je m'étonne que ces dames ne soient pas encore arrivées. Et M. de Charney, je ne le vois pas non plus, n'est-il donc pas venu?
— Ah! dit la générale Lefebvre qui venait de se joindre au groupe des dames, vous êtes encore bon, vous, papa Corvisart, vous savez bien que le petit Charney est cousu à la jupe de la robe d'Amélie. Puisqu'elle n'est pas ici, il ne peut pas y être.
— Voici madame Geoffrin et sa fille et son fils ! dit Trénis, qui debout dominait la foule.
— Alors le freluquet de Charney n'est pas loin ! ajouta madame Lefebvre.
Les dames se resserraient pour faire place aux nouvelles venues. Madame Geoffrin et Amélie furent accueillies par toutes comme des intimes. Madame Geoffrin portait le front haut, elle avait le regard assuré et la joue couverte d'une rougeur fiévreuse. Amélie était pâle, elle avait les traits tirés et elle paraissait souffrir encore. Les dames s'empressèrent autour d'elles. Corvisart se pencha rapidement au milieu du petit cercle, et tandis qu'Amélie, occupée auprès de mademoiselle Hortense qui l'accueillait avec sa grâce adorable, avait 1 attention détournée :
— Mesdames, dit -vivement à voix basse le docteur, pas un mot, je vous prie, devant cette jeune fille, des assassinats de cette nuit.
— Pourquoi ? demanda madame Hamelin, tandis que toutes les dames regardaient Corvisart avec un muet étonnement.
— Parce qu'elle a assisté de sa fenêtre à l'un des actes de ce drame horrible, parce que je lui ai
persuadé qu'elle avait rêvé et que la révélation de la mérité pourrait lui porter un coup dangereux.
Et le médecin se redressa en posant un doigt sur ses lèvres. Madame Bonaparte appela sa fille, qui vint aussitôt près d'elle, et lui parla bas.
— Et M. de Charney, l'avez-vous vu? demanda madame Geoffrin en regardant fixement le docteur Corvisart, lequel était venu s'appuyer sur le bras du fauteuil de la veuve.
— Pas encore, répondit-il.
— Alors, docteur, ne quittez pas Ferdinand. Et du regard madame Geoffrin désigna son tils
qui, le front soucieux, les sourcils contractés, Ja main frémissante et convulsive, paraissait étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Le docteur adressa à la mère un signe indiquant qu'il avait compris l'intention de sa recommandation et, se dirigeant vers Ferdinand, il passa familièrement son bras sous celui du jeune homme. Ferdinand tressaillit comme s'il eût été touché par un fer rouge.
— Vous pensez à mademoiselle Chivry ? dit en souriant le docteur.
— Non, répondit Ferdinand. J'aime Caroline, cela est vrai, et je l'avoue avec d'autant plus de franchise qu'une union est résolue entre nos familles; mais en ce moment je ne pensais pas à elle. Je pensais à cet homme qui, si vous ne vous êtes pas trompé dans vos suppositions, a poussé ma pauvre sœur dans un abîme insondable, car elle l'aime, docteur, elle l'aime plus que vous ne le croyez, plus que je ne pouvais le supposer moimême. Je l'ai interrogée ce soir même, sans qu'elle se doutât de l'importance que je mettais à ses réponses, et mon cœur s'est serré en comprenant l'élan du sien. Aussi, docteur, si cet homme a compromis à jamais le bonheur et le repos de ma sœur, fût-il le dernier des misérables, il ne mourra que de ma main !
— Silence ! dit le docteur, et calmez-vous ! Votre sœur et votre mère peuvent vous entendre . . . D'ailleurs je reconnais que je puis m'être trompé moi-même . . . Votre mère est une femme de grand sens et d'une intelligence peu commune, laissez-lui la responsabilité des démarches à. . .
Des doigts serrant convulsivement son bras interrompirent le docteur.
— ■ Voici Annibal ! murmura Ferdinand à l'oreille du médecin.
Celui-ci se pencha et distingua à travers les rangs de la foule un homme qui s'avançait en souriant vers le groupe formé par les dames. Ferdinand fit un mouvement comme pour s'élancer,
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niiiis ( !or> ii arl le cloua sur place eu lui liai anl K main.
I »u calme, il le faut ! «lit éncrgiqucmcnl le médecin. Quo direz voua? que ferez- vous? Ferdinand se mordit Les lè\ rea.
( !et homme s été mou ami ! murmura I il. Oh I je donnerais sans regret dii ans de ma no
p • qu'il pûl L'être encore !
Le docteur s'était penché vers madame Geof lïiu :
Voici M. de Charneyl lui glissa-t-il à l'oreille.
Madame I feoffriu se redressa.
— Demeure auprès de ces dames, Amélie, ditelle à sa fille, je vais a 1 1« r Baluer quelques amies1 avec le docteur.
Lt se Levant avec un geste plein de majesté, madame Geoffrin passa son liras sous celui du docleur.
— Reste auprès «le ta sœur! dit-elle d'une voix impérieuse à son fils.