‹ Le roi du bagneChapitre 138 sur 243 · LES ASSOCIES · texte numérisé non relu

LES ASSOCIES

C'était à celle même heure où madame Geoffrin allait bravement au-devant de l'homme dont elle avant voulu l'aire son gendre, et qu'elle soupçonnait maintenant d'un crime abominable, que la conversation rapportée dans l'un des précédentchapitres avait lieu dans le café voisin du pavillon de Hanovre.

En entendant les paroles prononcées par Thomas. Gorain et Gcrvais étaient demeurés stupéfaits.

— Plein ? avait fait Gorain en se redressant! vivement et en dilatant se petits yeux ronds comme s'il eût été soudainement mis en présence de quelque effrayant phénomène.

— Eh ! eh ! avait répondu Thomas en souriant, tu vois bien que nous nous connaissons. Sur ce, un verre de punch. Allons, compère !

— Quoi ! balbutia Gervais, tandis que Gorain semblait ne plus pouvoir parler, quoi ! . . . tu serais. . . toi. . . citoyen. . .

— Un membre de la grande association dont vous êtes tous deux de si honorables représentants? Pourquoi donc pas? Je suis munitionnaire au second, tout comme vous! A votre santé, mes excellents confrères!

— Mais. . . dit Gorain.

— Vous refusez de me faire raison?

«—Nullement: je suis flatté! balbutia le gros

dont li id annonçaient à ne plus

'i iv i rèa nette Extri mement flatté ' Mai le

ment, le. . .

— I ii confrère ! disait 1 1

— Mai,-, oui ! répondit Thon

— ESI t h le die comme gela . . .

Pourquoi, diable, m'en cacherais- je ? Cela n • i ni déshonorant ;• annoncer ni pénible ;i pratiquer. D'ailleurs personne que rou ne peut, m'entendre. Bhl eh! il me semble que nos bénéfices -oui assez gentils depuis trois années. Cela net'ai-il pas permis, à toi, Gervais, d'acheter, rue Denis, la maison que tu OCCUpes? a toi. Gorain, d'aller pa oirées, l'été, d la jolie pet ite maison de Saint-Cloud dont tu t'es rendu acquéreur?

Les deux ho ii reçois se regardaient mutuellement avec mu' expression d'ébahissement comique.

— Ah! voilà qui est fort! dit Gorain.

— Voilà qui est curieux! ajouta G

— Mais non, dit Thomas: c'est très naturel. Nous sommes nombreux, vous le savez bien, nar enfin vous ne pouvez avoir la prétention d'être les seuls privilégiés. Or, en ma qualité de confrère, je vous connais. Mais, encore un peu de punch ! vos verres, citoyens !

— Ah! tu en es! dit Gorain en trinquant avec ses compagnons. Alors, tu connais notre ami Camparini ?

— Et ce bon Chivasso? ajouta Gervais que le punch attendrissait singulièrement.

— Sans doute! sans doute! répondit Thomas avec une visible grimace de dédain.

— Eh bien! mais, reprit Gorain dont les petits yeux flamboyaient, tu peux peut-être nous dire ce qu'ils sont devenus! Il y a plus de deux ans, depuis la fin de la campagne d'Italie du général Bonaparte, qu'on n'a entendu parler d'eux.

— Peuh ! fit Thomas avec une indifférence affectée. Je crois que Chivasso est en Egypte, où il s'occupe des fournitures de l'armée.

— Et cet excellent Camparini ?

— Ma foi ! je ne sais trop où il est, et je ne m'en inquiète guère.

— Oh ! mon Dieu ! dit Gervais avec une naïveté comique, ce que j'en disais, ce n'est pas que je m'en tourmente beaucoup, c'était pour parler! .

— Moi aussi, dit Gorain que le punch rendait expansif. Tu comprends? Camparini nous a fait entrer dans les munitionnaires en second: autrefois nous avions besoin de lui; mais maintenant que nous sommes bien au courant, maintenant que nous allons tout seuls, il peut bien être devenu ce qu'il a voulu ; ça nous est tout à fait égal !

r- J'aime la franchise! dit Thomas. Ce que

vous me dites là me donne de tous la plus haute estime, chers confrères.

— Ah! tu en es! reprit Gorain. Eh bien! puisque tu en es, dis-moi donc un peu pourquoi on fait si drôlement les affaires quand on est, munition-

liail'e.

— Comment?

— Tiens! par exemple, l'avant-dernière opération, les toiles! on les a apportées, l'autre décade, la nuit, à Saint-Cloud. dans ma, maison! Remarque que c'est toujours la nuit que l'on apporte des marchandises. Et puis, on est encore revenu les chercher la unit pour les expédier je ne sais où.

— Sans doute !

— Eh bien! pourquoi cela? Quand j'étais dans les affaires, moi, j'achetais au grand jour et je vendais au grand jour !

— Cela est vrai! mais tu n'étais pas munitionnaire en second ! Tu n'avais pas une foule de concurrents, de rivaux, toujours prêts à te voler tes fournitures. Les munit ionnaires en titre peuvent agir ouvertement, eux, mais nous autres, il faut bien prendre des précautions.

— Mais, dit Servais, on apporte toujours des marchandises sans que nous en achetions, et on les emporte sans que nous les vendions. De sorte que nous faisons des affaires, Gorain et moi, depuis près de trois années, sans avoir vu un seul acheteur ni un seul vendeur.

— C'est vrai! dit Gorain.

— Etes-vous contents des bénéfices? demanda Thomas.

— -01). oui! dirent les deux bourgeois avec un même élan.

— Alors, conformez-vous aux lois de l'entreprise.

— C'est égal! reprit Gervais. C'est ennuyeux d'être munitionnaire en second, d'avoir une belle position sociale, de gagner de l'argent, et de ne pas pouvoir s'en flatter auprès de ses amis. Comment! il ne faut même pas que ma femme, mon épouse légitime, la citoyenne Gervais, sache ce que je fais! Et même cela me vaut une foule de scènes désagréables à propos d'absences que je ne sais comment expliquer !

— Et moi. ajouta Gorain. ça me vexe d'avoir une maison à Saint-Cloud avec un jardin ,et ne pas pouvoir dire que je suis propriétaire à la campagne! -Te l'avoue, ça m'agace. Comment! les voisins croient même que la maison appartient à un autre ! J'ai été obligé de l'acheter sous un autro nom que le mien!

Thomas avait écouté les doléances des deux bourgeois sans chercher à les interrompre.

— Depuis trois ans que vous êtes munitionnaire s en second, dit-il, avez- vous été contents des affaires ?

— Je ne me plains pas à cet égard! dit Gorain.

— Et toi, Gervais?

— Dame! je suis content, c'est vrai.

— Vos bénéfices oui été réalisés sans grand mal.

— Pour ça, c'est encore vrai; nous ne voyons jamais personne que le citoyen Ambroise: c'est; lui qui apporte les marchandises, et c'est lui qui vient les rechercher.

— Tonchez-vous votre argent régulièrement?

— Très régulièrement.

— Alors donc de quoi vous plaignez- vous ? Ne vaut-il pas mieux jouir modestement de bénéfices plutôt que d'aller éblouir les autres qui vous envieraient? Laissez aller les choses, faites votre fortune, tout à la sourdine, et ensuite vous brillerez! Les lois de l'association sont ainsi: il faut un mystère absolu, et cela se comprend. Si les gros fournisseurs en titre connaissaient nos marchés secrets ils se plaindraient, ils crieraient, ile jetteraient ïi>\\ et flamme, et on nous barrerait la route.

— C'est juste ! dit Gervais.

— Donc, silence! et continuons à l'aire nos petites affaires. En ce moment, citoyen Gorain, ta maison de Saint-Cloud est pleine?

— Oui, dit Gorain; les draps arrivés cette nuit.

■ — Depuis que le citoyen Adore a acheté la maison dont le jardin est mitoyen avec le tien, as-tu été à Saint-Cloud?

— Oh ! oui, souvent.

— Le jour ?

■ — -Oh! non; tu sais bien que je ne puis y aller .que la nuit pour recevoir les marchandises ou les livrer: toujours les lois de l'association! c'est damnant de ne pouvoir pas faire à sa tête! Enfin, j'y vais la nuit!. . .

— Alors on ne t'as pas vu de la maison voisine ?

— Jamais ; pourquoi ?

— Ecoute, Gorain, reprit Thomas en se rapprochant, les plaintes que tu formulais tout à l'heure sont' justes. Si, nous autres de l'association, nous comprenons qu'il faille agir avec mystère, ainsi que je vous l'expliquais, nous comprenons aussi qu'il soit pénible pour toi de ne jamais jouir des avantages de ta propriété.

— Ah ! fit Gorain avec contentement.

— Puis, dit encore Thomas, toi et Gervais n'êtes jamais en relation avec nous autres, et il est temps que vous y soyez mis. Aussi suis-je chargé do vous annoncer une nouvelle beureuse.

— Laquelle? demandèrent à la. fois les deux amis.

l >c iniinii ionna îrei en econd de deu s ième olssBe que voua ôtea, voua passez mutionnaire ''ii leeond de première cla é I

— Bah ! «lu Gorain ; qu'e I i e que ça veut dire? Ça \«'iit dire «i1"' vus bénéficei seront chaque

fois augmentés d'un quart.

— Superbe I s'écria Qervaia. •

— Et à partir de quand serons-nous munitionoaires en second en premier? demanda Goarin.

— Pour vmis concéder ce titre avantageux, reprit Thomas, Le président de L'association a décidé qu'il se reluirait chez toi, Gorain, à Saint-Cloud, avec « I i x des principaux membres.

— - Quand cela '.

— Après-demain, L9 vendémiaire.

— Après-demain ! répéta I Iorain.

— Oui: tu leur donneras à dîner à tous dans

ta maison à Saint-( 'loiid.

— El moi aussi? demanda Gervais.

— Et toi aussi; à cette occasion, poursuivit Thomas, L'association t'autorise, citoyen Gorain., à déchirer Le voile qui couvre ta propriété: tu peus aller dès après-demain à Saint-Cloud t'installer dans ta maison avec Gervais, tu peux t'en dire hautement le propriétaire. Il faudra même que tu rendes une visite à tes voisins, et notamment au citoyen Adore. Fais-toi bien voir, ne crains pas de te montrer ni d'être fier de ta propriété: elle est bien à toi, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, s'écria Gorain avec explosion.

— Alors tu n'as rien à craindre de personne, et je te répète que l'association t'autorise à jouir enfin pleinement de ce qui t'appartient.

(iorain était rouge comme un homard cuit; l'émotion, la joie, le punch, se réunissaient pour l'impressionner vivement.

— C'est entendu, tu nous attendras à dîner après-demain ? reprit Thomas.

— Dès demain je commencerai mes préparatifs, répondit Gorain.

— Et moi je dirai à ma femme que je vais faire un petit voyage, dit Gervais, pour pouvoir accompagner l'ami Gorain.

— C'est cela, à merveille ! reprit Thomas ; allez vous installer demain, montrez-vous, faites-vous voir, et allez rendre ensemble les visites de voisinage : n'oubliez pas le citoyen Adore.

— Nous commencerons par là ! dit Gorain.

— Alors, continua Thomas, à après-demain, à Saint-Cloud.

Appelant le garçon, Thomas paya la dépense faite, et, adressant un geste amical aux deux amis, il quitta le café.

— Gervais ! s'écria Gorain, je nage dans la joie !

je rail don. enfin jouir de ma maison de campa-

' . . . je pourrai un Iter des. amis à venir ma maison de campagne! je ne donnera

pai m. i K)irée pour une pièi e de t rente

Le but est, dit ( I éable; non- non- Là Le dimanche, sani ma femme (Dis donc, -i noua non- rafrai I iif ?

— Non.

I ependant je voudrai.- finir la soirée gaiement ; ce diable de punch m'a rendu tout guilleret !

i ne idée !

— Quoi?

— Allons au bal du pavillon de Hanoi

Ça va!... j'inviterai à danser La générale Lefebvrel

— C'est cela!

Et se prenant bras dessus, bras dessous, Les deux amis, chancelant Légèrement, quittèrent à leur tour Le café pour se diriger \ers le bal en question. Au moment d'entrer, Gervais se pencha à l'oreille de Gorain :

— Tu ne le diras pas à ma femme ! murmurat-il.

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