LA LETTRE
Deux heures sonnaient à l'horloge du château de Roquebrune: le silence le plus profond régnait dans le bois environnant le manoir. Il y avait cinq heures déjà qu'Uranie et Richard avaient quitté l'habitation de M. de Neoules. Le bruit d'un galop désordonné retentit tout à coup au loin. Ce bruit se rapprocha, devint plus distinct, roula comme un éclat de foudre sous la voûte des grands arbres, et un cavalier passa, à fond de train, plus rapide que la pensée. Ce cavalier s'arrêta brusquement; un sabre battait sur les flancs de sa monture et des lambeaux d'uniforme recouvraient son corps.
Il tenait une lettre à la main. Arrivé à la grille du château, il se suspendit à la chainette de la cloche, qui retentit bruyamment, Un valet accourut aussitôt.
C'est ici la demeure du citoyen de Neoules, demanda le cavalier, le châtea1" 4e Roquebrune?
— Oui, mon lieutenant, répondit le valet en remarquant sur Funiforme du cavalier les vestiges des insignes du grade dont il venait de prononcer le titre.
— La citoyenne Uranie?
— Elle n'est pas au château.
—Où est-elle?
— Je ne sais pas.
— Quand rentrera -t-elle?
— Je ne sais pas.
Questions et réponses avaient été échangées avec une rapidité extrême, de la citoyenne Uranie, reprit le lieutenant, qui les remplace ici?
— Personne ! répondit le valet.
— Eh bien! alors, dis à tous les domestiques de monter à cheval et d'accourir.
— Tous les domestiques ! ' interrompit le valet. Mail ils n'y sont plus.
— Comment?
— Ils sont tous partis.
— Quand?
— Ce matin, avec la citoyenne Uranie et un vieux citoyen qui est venu la chercher.
— Mais qui y a-t-il ici?
— Moi et Virginie, voilà tout!
L'officier fit un geste décelant une rage folle. Une exclamation violente s'échappa de ses lèvres.
— Personne! s'écria-t-il, personne!
Il froissa la lettre qu'il tenait entre ses mains.
— Je ne dois la remettre qu'à elle-même!
Puis, s'adressant de nouveau au valet, qui demeurait immobile devant la grille :
— La citoyenne Uranie, reprit-il, qu'estce que c'est que la citoyenne Uranie?
— Je ne sais pas, répondit le valet.
— Comment ?
— Dame. . .-non.
— Est-ce la fille ou la femme du citoyen de Neoules?
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas! s'écria l'officier avec colère.
— Dame ! . . . non. La citoyenne demeure au château avec le citoyen : elle a son appartement, et lui a le sien. Voilà tout ce que je sais.
— Mais cette femme! où et quand pùis-je la voir?
— Dame ! . . dit encore le valet, je ne sais pas. La citoyenne est partie avec tous les gens du château et pour longtemps sans doute, car elle a laissé à Virginie une lettre pour le citoyen, à lui remettre dès qu'il reviendra.
— Conduis-moi vers cette Virginie! dit vivement le lieutenant.
Le valet obéit sans se faire prier. Quelques minutes après, la camériste se rendait auprès de l'officier, qui se tenait sur le perron du château.
— Citoyenne, dit le lieutenant d'une voix
l B TAMBOUR DE LA 32e DEMI BRIGADE
rapide, je me nomme Maur ce Bellegarde, je suis lieutenant a la 82e demi brigade et officier d'étal major du généra] Berthier. « îitoyen '. . . . balbutia Virginie ai ec motion, car elle était effrayée de l'air grave de l'officier toul autant que de L'énuméra 1 ion de ses I il res.
Ne craignez rien, reprit Maurice. Te vous <lis qui je suis afin que \<>us ayez confiance en mo . J'ai été chargé par le oifcn en Neoules «l'une lettre que voici pour la citoyenne [Jranie. <Vt, homme m'a dil que la citoyenne est absente; « >ui, citoyen.
— Tour longtemps?
— Je l'ignore, mais je le crois cependant.
—Où est-elle?
— Je ne sais pas.
— Elle îi laissé avant de partir une lettre pour le citoyen de Neoules?
— Oui, citoyen.
— Cette Ici Ire, vous l'avez*
—Oui.
— Vous allez me la remettre.
Virginie recula vivement.
— Il faut que je puisse savoir sur l'heure où est la citoyenne Uranie; il faut que je puisse me rendre auprès d'elle, car le citoyen <le Neoules est mort, il a été assassiné cette nuit !
Virginie poussa un cri de stupeur.
— Cette lettre, reprit Maurice, vous voyez ,bien qu'il faut me la remettre sur l'heure!
Virginie parut hésiter, puis elle s'élança et disparut dans l'intérieur du château.