‹ Le roi du bagneChapitre 145 sur 243 · LA NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE

Fouché, un moment dominé par l'émotion eue pouvait causer à un home alors au pouvoir une supposition de l'importance de celle faite par Talleyrand, Fouché s'était remis cependant avec une rapidité merveilleuse.

— Eh bien ! reprit-il, lors même que, par l'un de ces hasards quelconques auxquels vous faites allusion, Je général Bonaparte eût appris les désastres éprouvés par la République sans avoir connaissance de la der- 1 :ère v;ctoire de ses armées, que penseriezvous?

— Vous connaissez le général? dit Talleyrand.

— Sans doute.

— Il adore sa patrie, il est passionné pour la gloire de la France.

— Je le sais.

.\c s'Indignerait il pas d'être loin de ,ciic pal i ie alors qu'elle aurail an tel be

soin de la puissance «le SOI) liras".'

Fouché regarda ' l ' : 1 1 i « • .\ rand avec mie te]

le lixile (|lle le lllse dipluiunle POUgit LégO-

relllenl. eu depil, de s;i | Ml ;S>;| liée MIT lui lileuie.

i^iiir savez vous? demanda uettement

le Ulillisl le cil se la pproehu II! île soi! iule."

Locuteur.

Kieu ; je suppose. . .

Ki le résultai <lc vos suppositions?

Tout L'aris suppose connue moi, vous iu,> L'ignorez pas, et <»n se dit: "S'il allait) revenir!. . . "

Touche devint pâle, lani sou émotion était vive.

S'il allait revenir! répéta-t-ii.

thr's, après un silence d'une éloquence indicible:

— Citoyen Talleyrand, reprit-il, je me rappelle parfaitement qu'au jour de Campo-Formio, après avoir salué Le vainqueur de L'Italie, vous dites de lui ces paroles, qui se sont gravées dans ma mémoire: "Loin de redouter ce que L'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il dous faudra peutêtre un jour la solliciter! " liépéteriez-vous aujourd'hui la même phrase?

— Certes! cl je soulignerais surtout sa dernière partie.

— Solliciter l'ambition de Bonaparte! relief a. Fouché.

— N'est-ce pas votre avis? Le général Bonaparte est, ainsi que le disait Junot, l'un de ces hommes dont la nature est avare, il faut le reconnaître. La Grèce a eu son Alexandre, Rome a eu son César, la France i son Bonaparte. . . Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre.

— Mais, dit Fouché d'une voix frémissante, il faudrait qu'il fût revenu.

— Ah! vous voilà à désirer la réalité de ma supposition.

— Mais cette supposition, quel événement vous la fait faire?

— Une lettre que j'ai reçue ce soir, lettre écrite par un Anglais avec lequel j'ai conservé d'amicales relations et qui, en ce moment, est à bord de l'escadre de la Méditerranée.

— Et cette lettre vous dit que?. . .

— Pour jouer un mauvais tour au général Bonaparte, Sidney Smith, voyant qu'il

iguoi ût en Europe, s'est

nu un malin plaisir de Lui envoyer d'un ueuJ coup un paqu de journaux.

Alors?

.le ne sais rien de plus; La let i re ai reu de L'effet produit par L'envoi, mais cet effet, si je ne Le . je Le de\ ine. Avant

I eu, j en réponds, Le généra] lionupari i

l;i rli I' i;i uee.

luihiie demeurait comme atterré; \eu\ étaient ttxes et iJ para tsait plongé dans un océan de réflexion

Le Silence le plus profond l< -lail.s

La pièce. Talleyrand attendait, suivant du coin de l'oei] sur la physionomie de -■ u interlocuteur, la progression *\*-> penséi les iluci uai mus des idées qui se faisaient joui- dans son esprit.

— Vous êtes venu me faire part de vos suppositions, reprit fouché en redree ie front.

— N'êtes-vous pas ministre de La polie.-, répondit Talleyrand, et par conséquent n'êtes-vous pas celui qui doit être instruit Le premier?

Fouché allait répondre lorsqu'un coup •discret frappé a la porte arrêta la parole sur ses lèvres.

— Entrez! dit-il.

Le même secrétaire qui s'était déjà montré passa la tête, puis, glissant son corps long et étroit par l'entre-bâillement de la porte, il s'avança à pas discrets.

— Qu'est-ce donc? demanda Fouché.

Le secrétaire se pencha et lui parla bas a l'oreille; Fouché se leva brusquement.

— Citoyen, dit-il à Talleyrand, je te prie de m'excuser si je te laisse seul quelques instants, il s'agit d'affaires de service.

Talleyrand fit un geste amical; Fouché sortit rapidement seul; le diplomate demeura assis dans le vaste fauteuil qu'il avait choisi; il ne fit pas un mouvement: ses paupières à demi baissées voilaient complètement son regard. Un quart d'heure s'écoula, Talleyrand ne bougea pas.

Soinmeillait-t-il? réfléchi ssaiti-1?. . . lui seul eût ou le dire. Tout à coup la porte se rouvrit et Foucher rentra; le ministre de la pol'ce générale avait le visage un peu ranimé; cependant il paraissait parfaitement calme et absolument maître de lui-même.

Il reprit sa place eu attirant son siège près de celui de son visiteur.

— Reprenons la conversation où nous Payons interrompue, dit-il de sa voix brève. Vous disiez: S; Bonaparte allait revenir!...

Talleyrand cligna doucement des yeux.

— Je faisais une supposition, répondit-il, mais ce n'était qu'une supposition.

—Sans doute; cependant cette supposition vaut, La peine d'être pesée. . . discutée. . . * onsidérée. . .

Fouché s'arrêta comme s'il eut attendu en vain unie interruption de son interlocuteur, mais celui-ci ne dit mot. Un profond silence régna, dans la pièce; les deux hommes, affectant une contenance froide, se regardaient furtivement du coin de l'oeil: ils s'étudiaient, ils se sondaient, non pas* comme deux ennemis prêts à s'attaquer, mais connue deux associés supputant chacun la force de l'autre avant de proposer le traité •jiij doit les lier entre eux.

Chacune de ces deux natures, si éinemment nées pour l'intrigue et la ruse, se mollirait alors sous le jour qui lui était propre. Talleyrand, en homme de l'ancienne cour, en diplomate empreint du vernis aristocratique, affectait les formes douces, polies, insinuantes, il ne provoquait pas, il attendait avec patience. Fouché, plus bouillant, plus ardent, tout échauffé encore de ses luttes récentes, témo;gnait plus d'impatience et plus de brusquerie.

Le premier, assis et jouant avec sa tabatière, paraissait jouir d'une douce quiétude et ne pas avoir la moindre préoccupation. Le second s'était levé et parcourait la chambre à grand pas. Talleyrand semblait maintenant aussi peu désireux de poursuivre l'entretieu qu'il avait semblé tout d'abord vouloir le provoquer.

Foucher laissa échapper de ses lèvres un énergique juron.

— Morbleu! s'écria-t-il, quel jeu jouonsnous en ce moment?

— Un jeu dans lequel il s'agit de se faire donner les atouts, répondit Talleyrand.

— Cela est facile à dire, mais serait-ce facile à faire? Voyons, très cher, le plus court Chemin d'un point à un autre est la lign'e. droite: ne prenons donc pas les routes de traverse pour arriver au but. Si vous êtes venu à moi ce soir, c'est que vous pensez que le moment est arrivé de nous entendre, c'est que vous avez besion de moi pour servir la cause que vous voulez faire triompher.

Talleyrand fit un signe qui pouvait passer pour être affirmatif.

— .Mais, continua Fouché en se rapprochant, quelle est cette cause? Par le temps qui court, pas mal sont en présence. Croyezvous que celle du général Bonaparte soit celle dû Directoire?

— Et vous, le croyez-vous? demanda Talleyrand en regardant cette fois fixement son interlocuteur.

— Non.

—Alors?...

- — Alors vous supposez que si le général revenait en France, il se trouverait immédiatement eu opposition avec les directeurs, qu'un parti se formerait autour de lui, que les directeurs pourraient s'effrayer de la puissance de ce parti, ou que si ce parti, comptant sur ses propres forces, pouvait agir. . .

— Je suppose cela effectivement.

— Et vous concluez?

— Que la patrie est en péril et qu'il faut une main ferme pour la sauver.

— Une main, répéta Foucher en soulignant le mot une. Une main. . .

— Oui, dit Talleyrand en se levant.

Fouché s'approcha du diplomate.

— Très cher, dit-il je crois que nous nous entendrons. Reste à savoir si lui voudra nous entendre.

Talleyrand sonrit finement.

— Il nous entendra, fit-il, car j'aurai une phrase magique à prononcer à son oreille : "La France a besoin de vous !" Mais il faut qu'il revienne.

— Il reviendra! dit Fouché.

Talleyrand le regarda encore fixement en dépit de son habitude.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr! dit Fouché.

— Alors quand nous reverrons-nous ?

— Demain, à cette même heure, ici, je vous attendrai.

Talleyrand salua gracieusement et quitta le ministre. Fouché le regarda sortir.

— >Cet homme a une police mieux faite que la mienne, murmura-t-il quand il fut seul ; cela est à noter.

Et courant ouvrir une autre porte : .

— Venez dit-il.

Un homme entra et jeta son chapeau sur un siège:

Cet homme, c'était Jacquet.

Répète la 1 1 « * 1 1 \ elle ! di1 \ h emenl Pou ché,

Le 5 fructidor, répondil Jacquet, le gé aérai Bonapajrte a quitté l'Egypte; Il s'esi embarqué avec Berthier, Lannes, Murât, An dreossy, Marmont, Berthollet et Monge sur 1rs deux frégates le "Muiron" el la "Carré re", il a faii voile pour la France.

— Quand as-1 h appris cela?

— ( v soir même.

le Bienvenu.

. . M;i;s il était encore à

Par qui ?

Par le corsaire

— Le Bienvenu ! .

Paris hier soir.

— C'est 1111 jeune homme <nii lui esi tout dévoué et sur lequel il peul compter comme sur lui-même qui lui ;i apporté cette nouvelle.

— Où est le Bienvenu?

— Eu l>as, il m'attend en toiture.

— Et le jeune homme?

— Il est avec lui.

—Fais Le monter.

Jacquet s'élança ei disparut. Fouché se mit a parcourir la pièce à grands pus.

Parti d'Egypte le 5 fructidor! répétaitil il devrait être arrivé maintenant. . . Peut être l'est-il?. . . Mais non, le télégraphe eût joue', je saurais. . . .

Fouché sonna violemment; son secrétaire entra.

— Y a-t-ï'l fies dépêches télégraphiques? demanda-t-il.

— Aucune! répondit le secrétaire.

— S'il en vient une cette nuit, à quelle heuque ce soit, qu'on me réveille.

Le secrétaire referma la porte.

— S'il n'avait pu traverser les croisières, reprit Fouché, s'il était tombé aux mains des Anglais!. . . Il devrait être arrivé. . . Le général Bonaparte en France!. . Oh! la France entière l'acclamera.

Jacquet entrait en ce moment, s'effaçant pour livrer passage à deux hommes qui s'inclinèrent devant Fouché.

L'un de ces deux hommes était l'intrépide corsaire que nous connaissons de longue date, l'autre étaH un jeune homme revêtu de l'uniforme des sous-officiers de l'infanterie française.

— Le citoyen le Bienvenu, le citoyen Niorres! dit Jacquet au ministre.

Celui-ci fit signe au corsaire de s'avancer,

Racontez moi en détail ce que von

\ *•/, '. dii il en l'in\ itani oir.

Le i'.un\ iini se retourna vert le jeune homme, et le poussanl doucemenl en avani : < Je n'est pas à moi de parler, dit-il ; < ■'•

ce jeune soldat, car je ne pourrais que rous i c|m-ii r nés propres paroles.

— Qni ••< i n".' «lit Pouché

N'iorres, ancien tambour de la 32e '•«m major an même corps.

Tu est i» «'n jeune cependant.

Les campagnes comptent double: j'étais :i Lodi, ;i I !ast iglioné, à A rcole. . .

El in arrives d'Egypte? demanda Pouché.

— Oui, citoyen, répondil le jeune homme. Le général Bonaparte m'avait fuit entrer a lYeole de Mars jadis, mais quand l'expédition d'Egypte a été formée, j'ai obtenu de quitter l'école ei de suivre le général.

— Quand as-tn quitté l'Egypte?

— Le 0 fructidor dernier.

— Le lendemain «lu jour où, d'après toi, 1" généra] Bonaparte aurail luîjmême quitté l'Egypte?

— Oui, citoyen.

— Tu as assisté ù ce départ?

— J'étais avec les guides d'escortes nui ont accompagné le général jusqu'à la mer.

— Raconte-moi coin.

— J'étais à Alexandrie, reprit l'enfanl après un court silence, il était tard, je venais de quitter le généra] Lnnnes auquel je servais de secrétaire, lorsqu'un planton me rappela par son ordre, je remontai.

" — Niorres, me dit le général, tu ne vas pas retourner au quartier, tu demeureras ici et tu ne me quitteras pas jusqu'à nouvel ordre.

"Je venais de copier plusieurs lettres, plusieurs proclamations qui toutes annonçaient le départ du général en chef et, sans doute, le général Lannes craignait que je ne commisse quelque sotte indiscrétion.

"A minuit le général monta à cheval, sans escorte, je le suivis. Nous gagnâmes un endroit écarté et désert. Plusieurs canots attendaient et, au loin sur la mer, on apercevait les mâtures des frégates.

"Le général alla't partir, j'avais le coeur serré. . . Le colonel Bellegarde était parti déjà. Rossignolet et Grégoire avaient aussi quitté l'armé. Depuis un mois au moins

je n'avais plus d'amie, et voilà que mon général celui que j'adore comme un Dieu, allait aussi retourner en Europe, et moi j'élais condamné à rester seul bien loin de la patrie.

"J'avais des larmes dans les veux et, je ne sais pas comment cela, se fit, niais quand le général s'avança pour mouler dans le canot, j'étais devaul lui.

— Que veux-tu? me demanda-t-il.

— Vous suivre, mou général.

— Impossible.

— Mou général, m'écriai-je, j'ai encore là, nui- moi, la pièce d'or que je vous ai prise dans la main à Cherasco, le morceau de rouge du drapeau de la 32e que j'ai repêché et mes baguettes d'honneur que vous m'avez données, je vous rends tout pour pouvoir vous suivre.

— Qui es-tu? me demanda le général, car il faisait nuit et il ne pouvait distinguer les ! rails de num visage.

—Niorrës, répondis-je, ci-devant Bibi-Tap'n, le tambour de la 32e.

Le général appela le général Berthier et lui parla (oui bas, ensuite:

— Je ne puis l'embarquer, nie dit-il avec une voix douce et je le regrette,, niais bienloi lu reviendras en France.

— Général, dis-je tout ému, s'il y avait de !a place à bord, vous me prendriez donc?

— Oui, répondit le général.

— Alors, vous ne nie refuseriez pas mou congé pouT vous accompagner?

— Non, mou ami.

— Uà-dessus, je saisis la main du général et je la baisai : j'avais tiré mon plan, comme dit Ivossignolet.

"Quelques instants après, les frégates le "Muiron" el la "Carrère" mettaient a la voile, et elles disparaissaient dans la nuit. Il V avait là devant moi, deux chebecks, la "Revanche" et la. "Fortune" qui, je le savais, devaient escorter les frégates.

"Je connais les marins: j'avais remarqué une embarcation égyptienne amarrée nrès de moi : je saute dedans et je cours sur les chebecks qui appareillaient. J'accoste la "Revanche".

— Prenez-moi à bord!

On m'ordonne de retourner à terre.

— Le général m'a donné mon congé: s'il y avait eu de la place, il m'eût emmené avec lui,

"On ne m'écoute pas; je vais à la "Fori une" même réponse.

— Vous ne voulez pas m'emberquer?

— Non ! me répondit-on.

Alors, je sa's;s une hache (pie j'avais découverte dans l'embarcation et je m'écrie:

— Un homme à la mer!

En même temps, je crevais l'embarcation qui sombrait sous moi:

" — Un homme à la. mer! On sait ce que ce cri-là signifie pour les matelots. Quelques instants, après j'étais recueilli, et le commandant de la "Revanche" me faisait mettre aux fers pour m'apprendro à l'avoir contraint à, me recevoir a bord. Mais cela m'était bien égal; je suivais mon général, j'allais avec lui.

"Comment se fit la traversée? je n'en sais rien! j'ai toujours été aux fers. Enfin, un matin, on me fait mouler sur le pont, puis descendre dans une chaloupe et on me conduit à terre.

"J'ignorais où j'étais, quand j'entendis des cris d'amour e de triomphe H je vis la frégate le "Muiron" à deux encablures. J'étais en Corse: les frégates venaient de relâcher et les paysans accouraient acclamer

"L'officier qui était dans le canol m'avait mis à terre en me dvsnnt que c'était ton! ce qu'on pouvait faire pour moi et que j'avais à m'arrange r comme j<> voudrais.

"Un moment, j'eus la pensée d'aller à bord du "Muiron," mais je réfléchis que le général avait refusé de m'embarquer et qu'il me punirait peut-être. Je ne savais que faire, quand il me vint dans l'idée de fréter une barque de pêche avec l'argent que j'avais emporté! Je trouvai la barque et le pêcheur et nous mîmes à la voile pour Toulon.

"Ma barque était bonne voilière: partis avant les frégates, nous sommes arrivés également avant elles à Toulon, et bien certain (pie le général débarquerait le lendemain ou le surlendemain, je m'élançai sur un cheval de poste et j'accourus à Paris, où je suis arrivé ce soir.

— A quelle heure! demanda Fouché.

—A neuf heures.

— Quel jour as-tu quitté Marseille?

— Le 15 vendémiaire.

— Il y a quatre jours alors, car nous sommes aujourd'hui le 19.

— Oui, citoyen.

Fouché réfléchit longuement) puis ceve ii : i lit vers le jeune liomme :

Tu Qe te i pompée pas ! dit-il. Tu as

bien dit la vérité!

Le jeune soldai < l«*\ i n i cramoisi : — Pourquoi donc mentirais-je ! B'écria-t-iL — Je me porte garant ! dit le Bienvenu. — Mais, dii rouelle, s'il j quitté Toulon le ir> et que le généra] ai débarqué le lendc m;. in ou môme le surlendemain, le télégraphe devrail déjà en avoir apporté la aouvelle.

Fouché n'achevail pas que la porte b'ou-

( Sitoyen ! dit le secrétaire <-n tendanl un pli cacheté: dépêche télégraphique!

Fouché se sais'! avidement <lu pli, on brisa le cachet, en déchira l'enveloppe, puis,

après l'avoir parcouru, il courut a son bureau, écrivit rapidement quelques lignes et tendant, la. lettre an secrétaire <pii attendait:

— A l'hôtel Talleyrand et qu'on brûle le pavé! dit-il d'une voix brève.

Quelques instants après, le Bienvenu et le jeune soldat quittaient l'hôtel du ministre de la police gnéérale.

Fouché et Jacquet étaient seuls, face à face, Fouché assis dans un fauteuil, les jambes étendues, les yeux fixes, le front plissé, les veines du front tendues, les bras croisés sur la poitrine dans la pose d'une méditation profonde.

Jacquet était en face de lui, debout, les mains appuyées sur le dossier d'un fauteuil sur lequel il avait le corps à demi penché. Son petit oeil resplendissant d'intelligence était rivé sur son compagnon.

Il y avait pas plus d'un quart d'heure que le Bienvenu et le jeune soldat avaient quitté le cabinet, que les deux hommes étaient seuls, et pas une parole avait été échangée, pas un geste n'avait été accompli.

Enfin Fouché releva la tête, son regard croisa celui de Jacquet rivé sur le sien: ils demeurèrent encore tous deux immobiles : le fluide jaillissant des prunelles formaient un courant magnétique qui mettait si bleu les pensées en communication, que sans s'être dit un mot, les deux hommes paraissaient admirablement se comprendre: — Le voudra-t-il? dit enfin Fouché.

il le voudra ! répondit Jacquet avec un accent affirmatif dea plus convaincus,

— Combien donc i«- Directoire peutàJ avoir a vivre?

Paa un mois. . pas quinze jours peutêtre.

1 1 ne i roui eraij aucun appui.

— Aucun.

A 'oiiscui irait il ;i et re nommé directeur?

Non, certes ! le I itre est trop décrié pour qu'il l'accepte. . . D'ailleurs an cinquième!. . . . qu'est-ce que cela pour son génie?

— Que crois-tu doue qu'il veuille?

t v qu'il ne veut pas encore, mais ce que les circonstances, les événements et les hommes le forceront bientôt à vouloir.

Touche secoua doileeinen I l;i tête :

— Talleyrand disait, reprit-il, <j ni 1 fallut une main ferme pour faire le bonheur de la France.

— Talleyrand avait raison! dit. Jacquet. — Eh bien!... supposons que la France soit proinpteinent heureuse. . .

— Et que nous contribuions à son bonheur.

— Que deviendrons-nous?

Ce fut au tour de Jacquet à regarder fixement Fouché:

— Ce que nous deviendrons? répéta- t-il.

Notre route n'est-elle pas tracée?

— Oui, si la route nous demeure ouverte? — Et qui pourrait nous la fermer? Jamais à aucune époque la France n'a senti le besoin d'avoir une police mieux organisée que maintenant. Or, cher maître, je ne suis pas louangeur, vous le savez, et il y a longtemps que nous nous connaissons, mais il n'existe pas, je vous le jure, un homme au monde aussi capable que vous d'organiser cette police. Celui que nous voulons servir à une trop haute intelligence et et trop de connaissance du coeur humain, pour ne pas vous avoir estimé à votre juste valeur. D'ailleurs, en présence des événements actuels, votre administration n'estelle pas d'une utilité incontestable? Que le général Bonaparte prenne enfin les rênes du gouvernement et quel sera son premier dés;r, son premier soin, sa première pensée? Donner au pays tranquillité, repos et sécurité. Or, comment le pays peut-il devenir calme, tranquille et sûr avec les bandes de chauffeurs, de compagnons de Jéh'n, d'enfants du Soleil, qui le ravagent, si: la

! Les chauffeurs sont partout et en temps les maîtres, et nous som-

police n'est pas avant tout et partout puissante, unie, intelligente et fidèle. Un bon ministre de la police est un homme trop rare à rencontrer, pour que, le jour où on a le bonheur de le trouver, on ne sache pas le maintenir à sa place, surtout lorsqu'on a le génie du général Bonaparte! A un homme comme lui, ce sont des hommes comme vous qu'il faut !

Fouehé avait écouté sans essayer d'interrompre Jacquet.

— Oui, dit-il, je suis de ton avis, mais pour que le général comprenne l'importance que je mérite et qu'une fois au pouvoir il sache ni 'apprécier, il faudrait au moins que j'eusse accompli quelque action remarquable dans mon administration, et depuis que je suis au ministère, j'organise, j'organise et j'organise. . . voilà tout! La France a-t-elle aujourd'hui ses routes plus sûres que par le passé? X on ! il faut savoir l'avouer même

mes non seulement impuissants à les empê cher de commettre leurs forfaits, mais même à les châtier et à les surprendre ! Ah ! si je tenais un bout seulement du fil de cette ténébreuse association ! . . .

Jacquet sourit:

— Si, djans quatre jours, Idlt-il, je vous mettais à même de dévider une partie du peloton, que ferlez-vous?

Fouehé tressaillit.

— Je ferais ce que tu voudrais, dit-il.

— Votre parole?

— Ma parole!

— C'est bien, je la retiens et je vous la rappellerai en temps et lieu.

Fouehé s'était levé.

— Qu'as-tu donc fait depuis quinze jours? dit-il.

— J'ai fait la route de Paris à Poitiers, répondit Jacquet,

— Et tu as appris?

— Que Camparini n'était pas mort.

— Mais où est-il?

— Voilà ce que j'ignore encore.

— Et ce qu'il faut savoir.

— Cest'-à-dire ce qu'il faudrait savoir, dit Jacquet en appuyant sur le mot,

— Tu ne le sauras donc pas? Et Bamboulà! que fait-il?

— Il suit la piste, mais quoique bien rusé, je ne le crois pas de force.

— Quoi ! s'écria Fouehé avec véhémence, il existe en France, sous mon ministère, un homme, l'organisateur d'une immense association d'assassins; cet homme je saurai qui il est, je l'aurai touché du doigt et je ne m'en emparerai pas!. . . Et tu veux que le général Bonaparte ait confiance en ma force !

— Avez- vous confiance en moi? demanda brusquement Jacquet.

— Oui, répondit Fouehé, mais...

— Alors, occupez- vous des affaires politiques et laissez-moi, à partir de cette heure, liberté d'action entière pour ce qui concerne les chauffeurs.

— Et tu me réponds?. . .

— De tout. Je demande un mois, liiberté d'action absolue et vingt signatures en blanc.

— Et si dans un mois tu n'as pas réussi?

— Vous direz que je vous ai trompé et vous agirez en conséquence.

Fouehé regarda Jacquet.

— Prends garde! dit-il, c'est un jeu dangereux que tu Aas jouer là !

— Acceptez-vous? j'accepte!. . .

—Soit!

Et le ministre, s'asseyant devant son bureau, se mit à signer de grandes feuilles blanches qu'il tendit à mesure à Jacquet.

Page 1