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LE MINISTRE DE LA POLICE

Le ministère de la police était de création Pi eente. Sur la proposition du Directoire, c\\v demandait qu'on réunit dans une même main, pour obtenir une pression plus grande. le surveillance politique Dour déjouer U s complots et contenir les séditieux, et les attributions de la police municipale pour toute l'étendue de la République, le conseil des Oinq-Oents avait voté la création d'un septième ministère.

Le premier ministre de la police générale ; -ait été Armand-Gaston Camus, entré en

fonctions le 2 janvier 1 <'••<; et démissionnai iv le I du môme mois.

A ce minist re de deu 1 1 « avait succédé

Merlin de Douai qui gard fonctions

trois mois; puis vinrenl Cochon de Lapparent, Lenoir lu Roche, Bot in de la < îoindièiv, 1 loudeau, le < iarlier, P erre Du val, Bourguignon I tumolard, qn fonc-

tions le 20 juillet 17!»!».

I ai 1 rois u une. . et six mois, le uiiiii-l i-'de la police générale avail dû neuf foi* changer de main son portefeuille; chaque ministre n'avail pas, en moyenne, exercé même cinq mois. Si l'on réfléchit à l'importance d'un bel ministère, si l'on pense à ce qu'il faut de soins, d'ét nde, d'attention, d'habitude, d'exercice enfin pour faire on bon ministre de la police, on comprendra combien cette succession de pouvoirs éphémères avail dû être peu compatible avec les services à rendre.

Qu'avait pu faire chacun de ces ministres? C'est à peine s'il avait pu être installé, et cependant, durant ces trois annéi demie, ou nvnii vu naître et éclater conspirations sur conspirations: la conspiration Babeuf, celle de Brottier et de la Villc-iluruois, l'événement du 18 fructidor, et tant d'autres fails qui provoquaient l'anarchie et senurent l'inquiétude.

Le Directoire, qui avail beaucoup espérédans la création de ce ministère et uni n'en recevait aucun secours, cherchait un homme intelligent, capable, fort et énergique. ■CVt homme il crut l'avoir trouvé, et il le trouva en effet: ce fut Fouché.

Fouché fut nommé ministre de la police ta 20 juillet 17!>f>. Il trouva le ministère i M-esi pie entièrement dépourvue d'organisation, et bien loin de valoir même l'ancienne administration des lieutenants de police que Fouché avait eue jadis en si profond mépris. Il fallait tout faire, tout créer, tout organiser, tout inventer pour mettre ce grand rouage politique à ta hauteur de la mission qu'il lui convenait de remolir. Fouché entreprit de tout faire, tout créer, tout organiser, font inventer.

C'était un travail inouï, presque au-dessus des conceptions d'un .cerveau humain. Tronche l'entreprit sans inquiétude de l'avenir; car cet homme étrange, ce personnage sur lequel on devait répandre plus tard tant df. bruits de nature aussi contradictoire se

sentait là enfin dans l'élément qui lui était propre, et il envisageait ce réseau formidable d'intrigues qu'il fallait nouer et dénouer avec cette câline assurance des montagnards basques en présence de Pyrénées.

Fouché est l'incarnation de la police, comme Talleyrand l'incarnation de la diplomatie, comme Roy l'incarnation de la bravoure. Chacun de ces trois hommes, arrivés à l'apogée de leur carrière, avait débuté cependant dans une voie qui n'était pas la leur, et ils n'avaient senti leurs instincts puissants se développer en eux qu'alors que leur pied avait foulé la véritable route à suivre.

A l'époque où nous sommes arrivés, il y avait donc près de trois mois seulement que Fouché était ministre, et il en était encore aux premières pièces de la grande et utile machine qu'il voulait monter. Ce soir-là, où nous venons de passer la soirée au bal du pavillon de Hanovre, le mini sire de la police était senl dans son cabinet.

La soirée était très avancée; plusieurs bougies étaient allumées sur la. cheminée; deux lampes étaient .placées sur un bureau chargé de papiers de tous genres, de toutes formes et de tontes écritures. TTne grande clarté régnait dans la pièce plongée dans un profond et lugubre silence.

Fouché, le front penché, l'oeil voilé, les mains sur le dos, se promenait dans une po- «e toute méditative. Le tapis qui couvrait le parquet absorbait complètement le bruit de ses pas. On entendait le tintement régulier et sec du mouvement de la pendule.

Onze heures sonnèrent. Fouché s'arrêta et, revenant vers son bureau, il prit deux liasses de paniers qu'il examina, avec une extrême et minutieuse attention ; puis, les laissant retomber, il attira un journal qu'il déplia. Oe journal éta't le Jourval de Pa- »•»*, feuille critique de l'époque rédigée par Peltier.

Fonché se laissa tomber sur son fauteuil, et. *e nenchant uour permettre à la la mue d'éela'rer en plein le journal, il se mit à lire:

— Des monstres, commeuca-t-il a demi- • voix, revêtus souvent de l'uniforme national ou'ils volent et nu'ils souillent, répandus dans tonte la France, suspendent Vs femmes, les enfants, les vieillards, sur des brasiers ardents, et, par une gradation len-

te, leur arrachent la vie au milieu d'inex primables iortures, moins encore animés, dans lcnr barbarie, par l'appât du gain qu'1 pour se donner du plaisir.

" Un père attaché à un poteau, la tête placée sous le sabre, voit sa fille de onze ans exnosée sous ses yeux à toutes les tortures.

" Trois monstres se présentent à la porte d'une maison :

" — Monsieur?

" — Il n'y est pas, mais madame y est.

" Ils montent ; peu de temps après on les voit ressortir; le mari rentre, il trouve sa femme, sa servante, son enfant, un enfant de trois mois, égorgés, et la tête de cette pauvre petite créature, dans les mouvements convulsifs de la mort, était restée attachée à la mamelle de la mère. Je m'arrête ; je sens mon coeur défaillir. S'il en coût» tant à l'âme pour se retracer de pareilles horreurs, combien il est affreux d'en être '«? témoin ou la victime!

"Comment s'imaginer qu'au sein de Paris, sous les yeux des deux conseils et du Directoire, quand le cri des victimes retentit de toutes parts, ou voie chaque jour, chaque heure, chaque moment, les citoyens assassinés avec une impunité sacrilège?. . .

" Quel humiliant spectacle, lorsque le besoin pressant de conserver sa vie, lorsqu'un sentiment d'indignation devrait s'emparer de tous les coeurs et chacun de nous demander à grands cris des armes, de voir le Paris'en occupé, en tremblant, à acheter des cadenas, des barres, des verrous pour s'enfermer au crépuscule et croire avoir donné une o-rande preuve de courasre lorsque, avant de se coucher, il a osé, tout seul, regarder sous son lit.

" Dans un tel ordre de choses, n'est-ce pas un crime capital de la part des deux conseils et du gouvernement de différer plus longtemps de réarmer les propriétaires0 Craindra ;ent-ils ces derniers plutôt oue les brigands? Quelle sanerlante dérision d'arracher pu sommeil le laboureur et l'habitant des villes pour les livrer sans défense à des assassins enréirî mentes, et les fairo marchor dans les boues, armés d'nn bâton on d'ne fus1'! sans ch'cu.

(< Mais dé|;v on ébranle mes volets: ie crois entendre marcher autour de ma demeure, le bruit du fusil retentit dans 'o lointain, la nuit qui approche m'avertit

qu'il faut quitter la plume pour placer Lee barres h les verrous ci, deux pistolets soua l'oreiller, chercher le sommeil qui doua fuit : " Fouché, en achevanl cette lecture, rejeta

RVec colère le joii rua I qu'il avait froisse.

l'uis, après avoir de nouveau parcouru la pièce ;i grands pas, il s'arrêta encore:

<>n écrit 'le pareilles choses en l'an VIII de la République, dit il eu frappant «in balon avec rage, je suis ministre de la

police e| je (lois dire cepeiida ni : Cet écri-

\ .nu ;i raison !

Et après un silence de quelques Instants durant lequel les veux de Pouché lancèrenl des jets d'ét moelles :

Partout des crimes, reprit-il, pas un départe nient, nVst excepté! Les rapports abondent, et. rien! pas une arrestation sérieuse, tes bandits insignifiants coffrés ça et là, tais qui ne peuvent donner aucun indice! V sont les chefs qu'il nous faut! Ces chefs quels sont-ils? . . . où sont-ils?...

Pouché sonna, un homme, sorte de secrétaire intime, entre-bâilla la porte.

— A-t-on envoyé chez Jacquet? demanda Pouché.

— Oui, citoyen! répondit l'autre..

— Y avait-il une lettre?

— Non citoyen.

— Qu'a dit Marienne?

— Elle n'a rien dit, elle ne sait rien!

Pouché lit un signe, le secrétaire se retira

— Que signifie cette disparition de Jacquet? reprit Fouché demeuré seul. Depuis quinze jours aucune nouvelle! Et ce Barnbou-là qui devait, affirmait-il, me. . .

Un léger coup frappé à la porte du cabinet interrompit Fouché.

— Entrez! dit-il.

Le secrétaire passa de nouveau la tête par l'entrebâillement de la porte:

— Le citoyen Talleyrand! dit le secrétaire.

Une expression d'étonnement mêlé d'inquiétude se peignit sur la physionomie du ministre, mais se remettant aussitôt:

— Introduisez, dit-il.

M. de Talleyrand entra. Le diplomate alors à peu près inconnu, bien qu'il eût déjà été au pouvoir, avait en 1799 quarante-cinq ans, c'est-à-dire qu'il était à cet âge où l'in-

telligence de l'homme est dans toute sa force et toute sa \ Igueur.

L'infirmité dont il était ni teint < tout le moud*- sa i «pu- M. Talleyrand boitait; dans Mm extrême jeunesse il avait fa.i1 nue chute grave à la suite de laquelle il était devenu boiteux: cet acculent avait désolé ses pai enta, et, bien qu'il fût l'aîné de la famille, on avait résolu des im-s de l"i faire suivre la carrière réservée habituellement au caiiet,) ceiie infirmité, par un singulier ha sard, ne tnessaya't p;is :i" diplomate. Bile donnait à sa démarche quelque chose de cauteleux qui s'harmonisait pa^fanten x avec l'expression lim ej spirituelle de M physionomie d'ordinaire finement froide et

spir't llelleineni m< pi UJUC

touché s'avança vers le diplomate avec celle brusquerie familière qui était le masque dont il re\êiait habituellement sa manière d'être, alors qu'il croyn'l avoir a lutter de ruse, d'adresse et d'audace.

Talleyrand salua gracieusement le ministre de la police, prit le siège qui lui était. offert et, clignant doucement les yeux:

— Vous travaillez tard, cher! dit-il en désignant les montagnes de papiers qui recou- \ raient le bureau.

— Je travaille toujours! répondit Fouché.

— Même quand vous ne faites rien?

— Surtout quand je ne fais rien!

— Je vous crois: c'est lorsque l'on ne travaille pas que l'on travaille certes lé plus. J'en sais quelque chose, depuis que j'ai quitté le ministère pour rentrer dans la vie privée.

Fouché regarda profondément Talleyrand.

— Ah! dit-il vous travaillez beaucoup?

— Beaucoup, répondit Talleyrand avec une bonhomie parfaitement feinte; mais que fais-je comparé à ce que vous devez faire dans le poste que vous avez accepté! C'est un travail de création que vous avez entrepris. Etes-vous satisfait de votre oeuvre?

— Pas autant que je voudrais l'être, répondit Fouché en secouant la tête. La pol;ce n'a jamais existé, et cependant il faut qu'elle existe pour la sécurité des citoyens: je la crée, cela est vrai; je la créerai, cela est sûr, mais quand aurai-je achevé l'édifice? Si je n'avais qu'à construire encore; mais, avant de construire, il faut que je dé-

molisse: la pierre d'aehoppeinent est dans les voies tracées, et qu'il faut cesser <le parcourir. Ali! si je n'avais pas eu de prédékirs!

— ) oilà une phrase que ue répéteront certes pas ceux qui viendront après vous!

Fouché s'inclina devant cette flatterie, puis, redressant brusquement la tête:

— Est-ce au besoin de me complimenter que je dais l'honneur de votre visite? deaianda-t-i] tout à coup.

— Oui et non, répondit Talleyrand.

— Cîomment?

Les deux hommes se regardèrent durant quelques instants sans mot dire, la prunelle ardente de Fouché lançant des éclairs qui se brisaient sur l'expression terne des veux du diplomate.

— Et les chauffeurs? demanda Talleyrand.

Fouché sourit avec une légère grimace:

— On est sur leurs traces, répondit-il.

Puis changeant de ton:

— Citoyen Talleyrand, dit-il plus brusquement encore que la première fois, convenons une bonne fois d'une chose: ne

uons jamais la comédie entre nous. . .

u.ais connaissons trop pour cela! Il y a quinze jours que je ne vous ai vu, je ne vous attendais pas ce soir, vous n'êtes pas homme à vous déranger sans motif, vous êtes venu. . . pourquoi?

Talleyrand avait écouté cette petite tirade sans sourciller, avec son impassibilité habituelle. Quand Fouché eut formulé si nettement sa dernière question, il sourit doucement, et, se baissant comme pour mieux examiner l'un des cachets de ses montres:

— A-t-on des nouvelles du général Bona parte? demanda- t-il.

— Pas depuis le dernier courrier, réoondit Fouché.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

— Mais le dernier courrier annonçait une expédition qu'il préméditait dans la haute Egypte?

—Oui.

— (Cette expédition ,il l'a probablement fa:te?

- — Fêla est en effet présumable.

— A moins (pie. . .

Talleyrand s'arrêta en regardant Fouché en dessous.

— A moins que? reprit Fouché. Vous pouvez continuer: je vous donne ma parole d'honneur que je ne sais pas où vous voulez aller!

— Je dis que le général a dû effectivement faine son expédition du sud, a moins que les dernières nouvelles d'Europe .que vous lui avez expédiées ne lui aient fait naître la pensée m1"' son génie pouvait être nécessaire en mi te] moment à la mère-patrie.

— Pour cela, répondit Fouché avec une indifférence affectée, il faudrait que ^f'^ dernières nouvelles fussent parvenues jusqu'au général, et vous n'ignorez pas que les croiseurs anglais nous interceptent toutA communication depuis trois mois. Le général ne connaît n; la perte de l'Italie ni le péril de nos frontières du midi. . .

— Mais «i, par un hasard quelconque, il avait connu cette situation terrible du pays avant (pie la nouvelle de la victoire de Zurich fût venue calmer son inquiétude?

— Hein? fit Fouché avec un tressaillement si brusque qu'il faillit renverser une petite table placée près de lui.

Talleyrand demeurait souriant et impassible. ' -

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