LE CHEVAL EMPORTE
Une des portières du carrosse était demeurée ouverte, et, obéissant aux secousses terribles imprimées à la voiture, cette portière battait, se refermant et s'ouvrant d'elle-même avec un grand bruit: sans doute la femme, perdant la tête, obéissant à un accès de terreur folle et au sentiment de la conservation, avait voulu fuir le danger.
Sans calculer le péril, elle avait probablement ouvert cette portière, et elle s'était élancée au dehorsj mais dans ce mouvement sa jupe flottante, enlevée par le vent, s'était accrochée à l'un des portes-lanternes, et la malheureuse était demeurée suspendue dans le vide, entre les deux roues, ses pieds frôlant le pavé. . .
Dans la voiture, ai-je dit, était une seconde femme, le corps à demi sorti par la portière ouverte; cette femme voulait saisir d'une main le corsage de la robe de l'autre femme, tandis qu'elle se cramponnait de l'autre main aux coussins de la banquette, mais la portière, battant avec violence. l'empêehait de prêter un secours effficace. Elle poussait des cris déchirants.
Le cheval, de plus en plus furieux, de plus eu plus affolé, précipitait sa course avec un redoublement d'énergie. . . La. foule s'était écartée en poussant des hurlements d'effroi. Personne n'osait se précipiter à la tête de l'animal qui bondissait avec des élans prodigieux. Descendant la rue Montorgueil, '1 courait droit vers la halle aux légumes. « En ce moment une petite voiture à bras de marchand des qautre-saisons, conduite
par un enfant de dix à douze ans, se trouvait au milieu de la rue, à la hauteur du cabaret de la Belle Ecaillère, et dans la direction prise par l'animal emporté. . . En voyant le cheval arriver sur lui, l'enfant fit un effort, il voulut se garer et garer sa voiture et se jetant avec elle à gauche; mais il n'eut pas le iiiiips d'accomplir son mouvement, le cheval furieux arrivait avec la rapidité de la foudre qui éclate. . .
La petite charrette, prise en travers, fut renversée, roulée, effondrée, brisée, et l'enfant envoyé à quelques pas eu avant. Le cheval, sans s'arrêter, poursuivit sa course.
Un double cri d'effroi jaillit de toutes les poitrines oppressées. Dans la secousse, la robe de la jeune femme suspendue avait achevé de se déchirer, et la malheureuse était précipitée sous la roue de derrière au moment où le cheval venait de bondir pardessus l'enfant renversé, sur lequel allait passer l'une des roues de devant. Le double péril étail tel qu'il fallait un coup de foudre pour conjurer son imminence. . .
En contemplant cette scène émouvante qui s'était accomplie avec la rapidité de l'éclair, Eosette était devenue tremblante, son visage si frais' s'était décoloré, et elle avait poussé un cri déchirant en se voilant les yeux de ses deux mains réunies.
Spartacus était près d'elle ; lui aussi était très ému. La pantomime expressive de Eosette parut l'animer soudain d'une inspiration subite. S'élançant en avant avec un bond tel qu'il franchit sans toucher le sol la moitié de la chaussée, il tomba en face du cheval emporté, et il saisit le mors des doigts de ses deux mains réunies.
Le cheval, surpris, se cabra avec un effort si puissant, qu'il enleva Spartacus; mais, retombant sur ses pieds de devant, il renversa du même coup le fort de la halle, qui roula sous ses sabots ferrés. Le dévouement de Spartacus allait retarder la mort des deux êtres menacés, mais sans l'éviter.
Cette fois la situation était affreuse: la femme, l'enfant et le courageux Spartacus • allaient périr à la fois, foulés, écrasés, martyrisés. . . Le cheval se ruait en avant. . .
La foule poussa, un cri d'épouvante. . . Mais aussitôt un cri de joie et d'admiration s'échappa de toutes les bouches. . . Le cheval avait bien, tenté de bondir en avant, mais il était demeuré immobile, corn-
me si une force invincible l'eût subitement floue sur place, comme si le véhicule fût loin .1 coup <lf\ l'un tellement lourd qu'il De pû1 plus le i rainer. . .
Spartacus, roulant de côté a ornent où
il allait être foulé aux pieds dn cheval si celui-ci eût fait un seul pas vu avant, a'av;iii reçu qu'une légère atteinte au bras, L'enfant renversé se tenait étendu devant la roue qui frôlait sa poitrine. La jeune femme avait nue partie de Ba robe engagée sous la roue de derrière, mais, si elle ae pouvait se sousi raire ;| la mon menaçante, elle était encore saine et sauve.
1 )c chaque côté de la voit are, deux hommes étaient placés devant chacune des deux grandes roues de derrière. Le corps à demi ployé, les pieds arc-boutés eu avant, les bras tendus, les mains cramponnées aux jantes
des roues, ees deux hommes demeura ieii t immobiles. La tension des muscles de leurs membres était si grande, si puissante, qu'à Travers la culotte et les manches de l'habit on pouvait distinguer les nerfs se dessinant comme de grosses cordes.
Ces deux hommes, c'étaient ceux qui tout à l'heure se regardaient avec des éclairs de menace dans les veux, c'étaient le major Eossignolet et le fort de la halle Cassebras. Au moment où Spartacus s'élançait à la tête du cheval, Eossignolet et Cassebras bondissaient eux-mêmes en avant. Sans se consulter, tous deux se fiant sur leurs forces physiques si peu communes, avaient eu la même pensée, celle de sauver les malheureux menacés, en contraignant la voiture à une immobilité momentanée qui permît de «e rendre maître du cheval et surtout qui empêchât les roues de faire un seul tour en avant, car là était effectivement le point essentiel.
En dépit de ses efforts, peut-être qu'un seul n'eût pas été assez puissant pour lutter ainsi avec un cheval furieux; mais tous deux réunis avalent pu opérer le miracle.
La foule s'était précipitée. Le cheval avait été saisi, maîtrisé, entouré; Spartacus s'était relevé et on avait dégagé l'enfant et la jeune femme avec des soins infini^. L'enfant était étourdi, mais il n'avait pas perdu l'usage de ses sens; la femme, elle, était, complètement évanouie.
L'autre femme, celle demeurée jusqu'alors dans la voiture, s'était élancée à terre.
Gourant rerg sa compagne elle la sais t dans liras avec dea gémissements affreux.
" .Ma fille ! mon enfant ! ma < 'aroline! criait-elle, cii«- est morte !
— 'Mais mm, citoyenne, ae te désole p elle n'<si qu'évanouie," dit une voix émue.
Rosette s'était avancée perçant la foule; et tendant la main a Spartacus qui renaît <ir s.- relever :
"Pais-la transporter dans la maison du marchand de vin, on va la soigner, reprit; L'écaillère.
i n médecin ! demandait la malheureuse femme.
— iMe voici, madame Ohivry, et tout à von ordres, dit une aul re voix.
— Dupuytren!" cria la peuvre mère
[i€ jeune docteur prenait dans see braa le corps inanimé de la jeune fille, '-t emportait son précieux fardeau vers la boutique que venait de désigner Rosette.
spartacus suivit le petit cortège que la foule formait autour du médecin. Rosette lui avait repria la main.
— T'est bien ce que tu as fait, dit-elle.
— Il a contribué à sauver la vie de mon enfant: je ne l'oublierai jamais," dit madame Chivry avec un accent attendri.
Pendant ce temps le cheval avait été dételé, et il paraissait maintenant aussi calme, aussi stupide qu'il semblait affolé quelques instants auparavant, Eossignolet et Cassebras s'étaient redressés, abandonnant les roues. Dans ce même mouvement, ils se trouvèrent en présence, face à face; car en dételant le cheval on venait de faire faire au véhicule un pas en avant.
Les deux hommes demeurèrent silencieux et immobiles se contemplant tous deux avec des regards empreints d'une naïve admiration. L'un et l'autre étaient évidemment stupéfaits d'avoir rencontré ainsi, inopinément, une force à peu près égale à la sienne. C'est chose si rare, qu'une telle puissance des muscles, que l'étonnement manifesté par les deux colosses était assez naturel.
Eossignolet fit enfin un pas en avant ; et tendant la main à Cassebras:
—Veux-tu? lui dit-il. Tu as l'air d'un rude lapin et tu me plais. Quel biceps, comme on dit en Italie, dans le grand monde. Je crois qu'à nous deux nous emporterions les tours Notre-Dame!
— €'est bien possible, répondit en sou-
riant Cassebras, et en acceptant la main qui lui était offerte.
— Ah ! fit Rossignolet avec un soupir, quel malheur que deux autres gaillards ne soient point ici ; Mahurec et le Maucot et nous deux. Cré mille millions de n'importe quoi, à nous quatre nous démolirions Taris s'il le fallait ! "
M. Thomas était demeuré simple spectateur de l'événement. En assistant à la preuve si étrangement convaincante de la force musculaire des deux hommes, il n'avait pu retenir une exclamation admirative.
" Ils sont à peu près de même force ! murmura-t-il. Ce qu'il faudrait, c'est faire disparaître, par un moyen quelconque, le major qui peut devenir gênant et s'attacher l'autre qui peut être si utile. J'y songerai. J'y..."
Thomas s'arrêta; et se frappant brusquement dans les mains:
— Parbleu! ajouta-t-il en souriant, j'ai mon idée.