ROSETTE
Lorsqu'il avait quitté les deux bourgeois quelques instants auparavant, M. Thomas avait traversé la grande salle, en adressant au maître du cabaret assis dans son comptoir un geste amical.
"J'ai des amis a déjeuner chez toi, lui dit-il, de bons et franc, imvevirs, Donne
nous de (on beaune première qualité. . . Tu sais?. . . du bon coin? "
Le marchand «le vin sourit eu signe d'intelligence et le citoyen Thomas se dirigea vers la porte sur le seuil de laquelle se dressait l'établissaient de Rosette lu belle écaillére, occupant à lui seul toute une mo'îtié de rentrée.
Après avoir secouru les deux bourgeois qu'elle voyait menacés, l'écaillère avait reprit à la fois sa place et ses fonctions.
C'était une fort belle personne que Rosette, et le surnom de la belle écaillère, que lui donnaient sept mois de l'année ses admirateurs <](^s halles, était parfaitement mérité par son charmant visage comme celui de la jolie bouquetière que lui avaient décerné durant l'été les incroyables du boulevard de Coblentz.
Rosette pouvait avo:r vingt-deux ans:
elle était de taille moyenne, sa constitution physique était forte, énergique, nerveuse. Elle aval de belles épaules, une taille fine, la jambe ronde et le pieu" leste: le bras était potelé et la ma;n peut-être un pen épaisse, niais Rosette avait la poigne si vigoureuse, que l'épaisseur des doigts devenait une qualité aux yeux de la foule des admirateurs.
Le visage était joli : la coupe en était élégante, de beaux cheveux noirs, des sourcils et des cils noirs, des yeux bruns, grands H largement ouverts, un nez légèrement aquilin, un menton rond, une bouche vermeille aux lèvres épaisses s'ouvrant sur des ednts éblouissantes, des joues rebondies au teint de lis et de roses suivant le style de l'époqne, formaient effectivement un ensemble bien digne de captiver l'attention des connaisseurs les pins difficiles.
Puis, sur ce charmant visage, il y avait une telle expression de bonté, de naïveté, de franchise et d'énergie qu'on sentait la sympathie naître au premier coup d'oeil.
Rosette portait d'ordinaire un simple foulard français noué autour de ses beaux cheveux (le bonnet à la Charlotte Oorday n'était arboré que les dimanches et jours de fête). Elle avait un caraco rayé brun et blanc, une jupe de cotonnade roge. Un grand tablier à bavette en toile écrue couvrait la poitrine et était noué à la taille par un long ruban de fil. Des bas de laine bleue modelaient nue jambe que la jupe Di phait qu'à demi et Je pied, était chausaé de
Rabota blancs, De grandes boucles d'oreille en argent, un mouchoir <k couleur \i\»- au* tour du cou »'i Mii\ ant l;i décolle! ure du corpage; «le la robe, un couteau d'écaillère atta ché a une chaîne passée dans la ceinture du tablier compléta ient le cosl unir.
Rouctte étail la plus jolie ftllc du carreau ci elle le savait; aussi les mauvaises Hm >j nés île la balle l'accusaient elles d'être abominablement coquet te.
Rosette pouvait paraître avoir vingt deux ;i us, ai je dii plus haut, elle devait avoir l'âge qu'elle paraissait, mais personne nVi'n pu l'affirmer, pas même elle.
Où étail née Rosette?... on n'eu savait rien; quels étaient ses parents?... elle ae le savait pas davantage. Il y a vingt ansau moins que l'on connaissait Rosette sur le carreau des halles; ou l'avait vue toul enfant suivant une vieille marchande «les quatre-saisons qui lui distribuait, à parts à peu près égales, les bourrades c( les caresses, les taloches et les gâteaux, mais cette femme n'était pas sa mère.
Rosette était un de ces enfants perdus comme le siècle dernier en a tanl produit.
La mère Michaud, la marchande des quatre-saisons, passait un malin, allant a ta halle, dans la rue de la Parçheminerie- Saint-Jacques (la mère .Michaud habitait le quartier Saint-Mare), quand elle crut eutendre des vagissements s'échappant d'un paquet gisant au coin d'une borne.
La marchande ramassa le paquet, le détacha, et une pauvre petite créature tendit vers elle ses petits bras, du moins la mère .Michaud crut remarquer ce mouvement qui la toucha fort.
Quoiqu'il fût tôt, la mère .Michaud n'était; pas précisément à jeun: elle s'était arrêtée dans un cabaret de la plcae Maubert où elle rencontrait chaque jour des amis à elle, et on avait (suivant l'expression) bu le coup du matin, c'est-à-dire qu'à cinq on avait absorbé un litre d'eau-de-vie.
La mère Michaud n'avait pas le coeur dur, même à jeun: aussi quand elle avait ce qu'elle nommait poétiquement un corn-' mencement de coup de soleil, devenait-elle» d'un sentimentalisme à rendre des points à1 feu Werther, de lamentable mémoire.
En voyant l'enfant, elle se prit à pleurer, puis elle l'embrassa, et elle finit par la cou-.
cher délicatement sur ans salade; ensuite
il le coin 11111,1 sa route.
\ in vée ii la halle, elle raconta sa i ron faille: toutes les marchandes l'entourèrenl ; alors eut lieu l'une de i communes dans les quartiers populeux, et qui prouve b en qu'eu dépit des détracteurs de l'espèce humaine, la i aut encore
mieux qu'on De se plaît ;< !<• dire.
< Mi in la quête et chacun donna pour l'en l'uni trouvé; Bref, le soir Rosette (on l'avait Qoinmée ainsi à cause de ses fraîches couleurs), Rosette parée, pomponnée, ar rangée, fut remportée par ! « i mère Michaud «pli la nomma sa Aile, et qui depu:s fut pour elle une mauvaise mère.
Rosette grandit parce qu'elle devait gran-. dir, elle se porta bien pareeque La nature l'avait douée d'une excellente santé, elle ne fui pas sotte parce qu'elle était né<- spirii iielle, et enfin elle aima la mère M ichaudj parce qu'elle avait un coeur excellent; mais l'éducation ne fut absolument pour rien dans le développement de ces bonnes qualii es.
Quand Rosette eui six ans et qu'elle put trotter toute seule, la mère Michaud lui attacha, à la taille un petit éventaire snr-leque] s'épanouissaient quelques bouquets de violette ornés de plusieurs roses et l'envoya aux abords du jardin des Tuileries.
Rosette vendit ses bouquets et rapporta son argent, ce que la mère .Michaud trouva d'gne d'éloges.
A partir de ce jour, Rosette continua à Travailler, et à si bien travailler niênie que la mère Michaud résolut de consacrer quelques heures de plus au cabaret, puisque son enfant lui en donnait le loisir par sa conduite et son travail.
Plus Rosette apporta d'argent, plus longues furent les stations de la mère Michaud, de sorte que le lendemain d'un jour où Ro- M'tte avait rapporté cinq écus en monnaie, la mère Michaud mourut pour avoir trop fêté cette excellente journée.
Rosette oublia les taloches reçues et pleura sa mère adoptive. Elle avait quinze ans alors, et l'hiver étant venu, les fleurs n'étant plus de vente, Rosette, qui avait quelques économies, se décida à aborder la vente des huîtres.
Rosette traita, avec le marchand de vin dont la boutique lui parut être un emplace-
meut des plus convenables; elle acheta tout ce qui était nécessaire, et, n'abandonn nant pas sou commerce des Heurs qu'elle ré-. serva pour l'été, elle se fit écaillère durant* les mo:s où les huîtres se vendent. i
A l'époque où nous sommes arrivés, il y. avait sept ans déjà que Rosette continuait! son commerce avec un succès qui désolaiti ses concurrentes. r
La. grâce de ses I rails lui avait valu le titre de la belle écaillère, mais si sa réputa-i tion de beauté était grande, sa réputation! de vertu étaii plus grande encore. Jamais: un propos léger n'avait élé tenu sur le? compte de Rosette, el elle était tellement Inattaquable que ses ennemies mêmes luipendaient justice; les mauvaises langues n'avaient point prise sur cette jeune fille, seule a umonde cependant, belle, fêtée et i ourt isée.
Au moment où Thomas s'avançait vers elle, Rosette avait sur la table une bourri-: ebe éventrée, près d'elle un plat énorme, et puissant à pleines mains dans la bourriche,; elle faisait sauter les écailles des huîtres avec une merveilleuse dextérité. ■
Porte à porte avec la boutique du mars chand de vin étaient, à gauche, la boutique d'un marchand de beurre et d'oeufs en gros et, à droite, celle du marchand de salaisons.
Devant chacune de ces boutiques était.
un homme adossé à la muraille et funianft gravement sa courte p'pe. L'un les mains enfoncées dans la ceinture de laine rouge qui lui serrait la taille, l'autre les bras croisés philosophiquement sur la poitrine.
('es deux hommes étaient tous deux de grande ta;lle et vigoureusement charpentés. Le premier, celui adossé à la boutique du marchand de beurre et d'oeufs, avait un torse herculéen, des bras et des jambes énormes; c'était, dans toute l'acception' du mot, un véritable fort de la halle dont, au reste, il portait le costume adopté par toute la corporation.
Le visage n'était n' beau ni laid: l'expression générale était la franchise et la bonté, mais les sourcils touffus, roux, épais, retombant et se croisant au-dessus de la racine du nez (signe certain, suivant Lavater, d'une jalousie effrénée) donnaient de la dureté à l'ensemble. Au moment surtout où nous arrivons sur le carreau des halles, cette expression était plus énergique, car
les sourcils étaient plus rapprochés encore par le froncement du front et un nuage épa's obscurcissait la physionomie dans son ensemble.
Le second personnage faisait un pendant presque parfait avec le premier: revêtu connue lui du costume des forts de la halle, taillé connue lui en Hercule, ils eussent pu de loin être pris l'un pour l'autre, si le premier n'eût eu la chevelure et la barbe du plus beau roux qu'un admirateur de cette nuance biblique pût désirer, tandis que le second avait les cheveux et la barbe d'un magnifique noir d'ébène.
I ne autre différence, mais momentanée celle-là, était que l'expression de la physionomie du second était aussi joyeuse, aussi gaie, aussi heureuse que celle de l'autre était assombrie, triste, inquiète et rêveuse.
Tous deux fumaient, le premier les yeux rivés sur les murs de l'église qui: lui faik savent face, le second la tête à demi tournée à gauche. Tout à coup l'homme placé devant la boutique du marchand de beurre appuya la tête à droite: son regard sombre s'abattit sur celui qui lui faisait pendant; celui-là regardait Eosette toujours en train d'ouvrir ses huîtres.
II y avait dans ce regard une telle expression de tendresse, d'amour, de joie, de bonheur, qu'attirée par le fluide magnétique qui s'échappait de cette prunelle ardente, Rosette leva la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux de son voisin de droite : alors, un sourire doux et aimable s'épanouit sur les lèvres de la belle écaillère et elle adressa, à celui qui la contemplait, un signe de tête qui prouvait entre eux une certaine intelligence.
L'homme aux épais sourcils fit entendre un grognement sourd, et il serra si violemment entre ses dents le tuyau de sa pipe de terre, que le tuyau se brisa et le fourneau tomba aux pieds de son propriétaire. En ce moment M. Thomas apparaissait sur le seuil de la porte. Son oeil si vif avait saisi d'un seul coup tous les détails de cette triple pantomine.
— Eh bien! ma belle enfant, dit M. Thomas en donnant une petite tape familiièr^e5 sur l'épaule de Rosette, à quand les noces? Est-ce toujours pour après-demain?
— Toujours, citoyen Thomas, répondit Rosette en rougissant.
— Et in m'invites, n'est-ce i>as, petite, moi mie de tes melleures pratiques? J'es père qu'il 3 aura des bourriches éventrées ce jour-la? J'en paye une demi-douzaine, mois ;i la condition que ce c'est pas toi qui les évent reras.
Dame, citoyen, répondit Rosette avec un | »< • 1 1 d'hésitation, demandez à Spartacusj s'il \ eu i . . . moi je veux bien.
J'aimerais assez ;i vor que Spartacus ne \ ou lui pas de ma compagnie.
Bh! que si que j'en veux bien, citoyen Thomas, dit le colosse de droite en smiriant. Le repas se fricote dans La rue des Deux-Eeus, au Vainqueur de Lodi. Nous acceptons les bourriches, lu sais!
— ('ou venu, après -demain, j'amènerai
quelques ;imis. Nous irons vous voir mariera la municipalité. Qu'est-cequi est ton témoin, Rosette, c'est toujours Oassebras?
— 'Mais oui."
[lu grognement plus sourd que le premeir se ni (|(. nouveau entendre.
— En attendant, ouvre vite lés huîtres, Rosette, reprit Thomas; je vais chercher nies amis et nous allons déjeuner.
Thomas franchit alors le seuil de la boutique, et, passant devant le personnage au visage sombre et aux grognements répétés, U l'appela à lui du geste et de la voî-xi,.' ) *
— Viens, Oassebras, lui dit-il, j'ai besoin de toi.
Oassebras fit entendre encore un troisième grognement, et se détachant avec un efl'ort de la muraille contre laquelle il étaiti appuyé, il suivit Thomas en affectant de ne! pas tourner la tête vers la boutique du marchand de vin.
Thomas traversa la rue Montorgueil et gagna la rue Montmartre, dans laquelle il s'engagea, Oassebras le suivant pas à pas.
— Attends-moi là, dit Thomas à Cassebras.
Et, traversant encore la rue, Thomas Se dirigea vers un groupe de marchandes qui stationnaient à l'angle de la rue Jean -Jacques-Rousseau. Ces marchandes étaient précisément les quatre mégères qui avaient assailli, quelques instants auparavant, lesj] malheureux bourgeois.
En apercevant Thomas qui se dirigeait!
droit vers elles, la marchande de poissons et la marchande de pommes qui lui faisaient!
race reprirent aussitôt leurs cria de rente ;>\ ec un ensemble parfait.
i n sou le tas, ii reinel te ! criait l'une; • ;ii\ il le rouge !
A la barque '. à la barque ! Moules aux cailloux ! IiuIjiii la rem me colo
Thomas passait deva al la charel te et pu naissait examiner le poisson.
I n beau i urbot ? un hareng frais, mou beau citoyen? d i la marchande d'une voix doucereuse.
Thomas s'approcha plus encore pour mieux examiner.
Combien ce turbot? demanda-t-il a roix haute.
Puis, se baissa ni un peu :
— Tu as le papier/ dit-il h voix rapide et liasse.
— Ça, mon bijou, répondit la marchande, pour un autre ça serait deux écus; pour toi, ça ne sera que cinquante sols. Regarde un
peu, le Sang est encore aux yeux.
Puis levant le poisson et s'approchant de l'acheteur comme pour lui faire mieux examiner:
—C'est fait, dit-elle.
— Donne, dil Thomas qui reprit aussitôt à voix haute: cinquante sols; trop cher. J'en donne trente-cinq.
— De quoi, trente-cinq ! s'écria la marchande en glapissant; as-tu fini, beau muscadin,; vas-en pêcher comme ça avec ta canne! Ça veut acheter du po'sson et ça n'a pas le sol dans sa poche! Va-t'en acheter des pommes: v'ià la marchande!
Et, rejetant son poisson dans la charrette avec un geste de colère, la marchande de marée fit mine de continuer sa route.
— Demain soir à la plaine de Grenelle, dit rapidement Thomas.
Mais sa voix fut couverte par celle de la mégère qui hurlait à tue-tête:
— A la barque! à la barque! Hareng fra's! Hareng qui glace! Moules aux cailloux! Barbue, turbot et cabillot!
Thomas s'était retourné vers la marchande de pommes : il jeta une pièce de douze sols sur Inventaire et il avança la main pour prendre plusieurs fruits.
— Laisse donc, beau citoyen, dit la marchande, je va 's te les envelopper!
Prenant un papier froissé et placé devant elle, la marchande enveloppa les pommes choisies et les remit à Thomas, qui jeta sur
le papier servant d'enveloppe un regard rapide: ce papier avait l'apparence d'une lettre (l'une écriture fine et serrée.
— Merci, citoyenne, dit Thomas.
Il traversa de nouveau la rue pour rejoindre Cassébras à l'endroit ou il lavait laissé. Le tort de la halle était demeuré immobile à la même place, le front plus couvert de nuages, les sourcils de plus en plus contractés, l'air pensif.
Thomas l'enveloppa d'un regard scrutateur, et L'expression de sa physionomie indiqua une certaine satisfaction intérieure; on ( ûl dit qu'il fût heureux de l'apparence de tristesse qu'il remarquait su rie visage de Cassébras.
Lui frappant rudement sur l'épaule:
— Viens! lui dit-il.
Cassébras h- suivit machinalement, sans avoir évidemment conscience de ce qu'il faisait. Thomas le conduisit dans un débit de liqueurs, d'eau-de-vie et de bière, formant l'une des boutiques de la rue Tiquetonne. Sans doute Thomas était connu dans rétablissement, car le maître le salua au passage, sans même lui demander ce qu'il désirait. Thomas, toujours suivi de Cassébras, gagna une petite pièce éclairée sur la cour. (n énorme ballot était au milieu de cette pièce.
— Te sens-tu de force à porter cela à toi seul? demanda Thomas.
Cassébras s'approcha, appuya son épaule contre le ballot, et le soulevant d'un côté:
— On en a porté de plus lourds, réponditiï
— C'est pourtant un joli poids.
— Mes crochets sont solides.
— Je te préviens que la course est longue.
— Où faut-il porter cela?
— Plus loin que le Champ de Mars.
— ("est bien, on ira tout de même.
— Cependant, dit Thomas en souriant "ironiquement, il faut prendre garde à te fatigue]-.
Cassébras le regarda sans paraître comprendre la recommandation.
— N'es-tu pas de noces après-demain?
continua Thomas.
— Hou! fit Cassébras pour toute réponse.
— Tu dois être content? Ton ami Spartacus qui épouse la belle écaillère. . .
Cassébras ne répondit pas.
— C'est un joli brin de fille, et Sparta< us est un heureux coquin!
Un rugissement sourd sortit à demi étouffé de la poitrine du fort de la halle.
— Il uaraît qu'ils s'aiment beaucoup, continua l'impitoyable Thomas en suivant de 1 oeil l'émotion pénible qui se reflétait sur le visage du fort de la halle. Je suis même certain qu'ils s'adorent. Rosette a l'air folle de ton ami. . . Au reste, tu as pu en juger tout à l'heure... As-tu remarquer le coud d'oeil tendrement amoureux qu'ils échangeaient ?. . .
Et comme Cassébras baissait la tête sans répondre, et frappait sourdement ses poings Crispés l'un contre l'autre:
— Tu es témoin à la municipalité! dit Thomas. C'est bien cela! Tu vas être témoin (et il appuya sur le mot) du bonheur de ton ami !
Cassébras se retourna violemment en redressant la tête: son visage était empourpré, ses yeux étaient injectés.
— Tais-toi! dit-il d'une voix sourde.
— Pourquoi? demanda tranquillement le citoyen Thomas.
— Parce que... si tu continues... je [tourrais peut-être bien t'étrangler!
Thomas sourit ironiquement.
— Oh! oh! dit-il. C'est une envie que tu te passerais peut-être d; facilement. Tu es fort, je le sais; mais en fait de jeu des muscles je ne cède pas ma part aux autres. . . Tiens ! regarde ! . . .
Et Thomas fit un pas vers le ballot debout au milieu de la chambre:
— Tu connais le poids de ce fardeau $ dit-il.
Se baissant à demi, il entoura de ses deux bras le volumineux ballot qui devait certes peser un poids énorme, et, se roidissant sur ses jambes, il l'enleva et fit en le portant le tour de la pièce.
— Qu'en penses-tu? ajouta-t-il en remettant le# ballot en place, et sans paraître le moins du monde fatigué par ce tour d' force.
Cassébras ne répondit pas, mais, s'approchant du ballot à son tour, il le saisit d'une seule main par un angle et l'enleva à bout de bras sans hésiter; puis, tenant le fardeau suspendu derrière lui, il fit deux fois le tuor de la pièce, le maintenant toujours d'une seule main.
Je ferais le tour de la balle ai ec ! dit il
simplement.
Thomas nr |)ni retenir un cri d 'admira i m mi pour cette puissance si extraordinaire
îles ni il se les.
Je parierai tout ce qu'on poudra, <liiil, qu'il n'\ ;i |»;is en France un seul homme pouvant exécuter <•<• que lu viens de faire. C'est prodigieux. Kh quoi! Cassebras, un gaillard de ta force se laisse couper l'herbe sous le pied pur un Spartacus!
Cassebras lii un mouvement.
Je sais que tu aimes Rosette, continua Thomas, e1 je m'intéresse à toi, ainsi sois franc avec un ami. Voyons! tu laisseras accomplir ce mariage-là?
( îassebras baissa la tête.
— Tu aimes Rosette! continua Thomas.
l'n gémissement plaintif sorti! de la poitrine du fort de la halle.
— Tu aimes Rosette, poursuivi! Thomas en appuyant sur les mois, lu l'aimes, et elle va en épouser un autre, et toi, qui assommerais cet autre d'un coup de poing, tu laisseras accomplir ce mariage !
—Elle l'aime! murmura Cassebras.
liaison de plus pour l'assommer!
— Si j'assommais Spartacus, Rosette me détesterait...
— Baste! les femmes sont tellement étranges!
— Elle me déteterait, elle me maudirait elle ne voudrait plus me voir! dit Cassebras en secouant la tête.
— Qu'en sais-tu?
— Elle me l'a dit hier, alors que je lui disais en souriant jaune et en la regardant.
— 'Si Spartacus mourait avant la noce, tout de même?. . .
— Si Spartacus mourait, qu'elle m'a répondu en devenant pâle, je resterais fille.
— Ah ! que je lui ai fait, c'est que tout à l'heure, en chargeant une voiture, j'ai failli tomber un saumon de plomb sur Spartacus. Un peu plus, il était écrasé comme un colimaçon.
Rosette est devenue rouge, et puis pâle, et puis verte, et puis elle m'a dit :
— Je t'aime bien, Cassebras; je te regard ecomme un vrai ami ; mais vois-tu, si tu avais été cause même involontairement de la mort de Spartacus, je t'aurais maudit et je n'aurais jamais pu te revoir, même dans chiquante ans!
Voilà ce qu'elle ;| dit, poursuii i I ( bras. Tu penses! si j'assommais Spartacus tOUt exprès. . .
Elle ne te verrait plus, c'est possible! répondit Thomas en regardant fixement le colosse, mais au moins il ne l'épouserait pas, lui !
Les veux de Cassebras lancèrent un double éclair :
( )ui, 'dit il, mais elle serait malheureuse, elle : Elle pleurerait !
Et il vaut mieux que tu pleures, toi ! dit ironiquement Thomas.
— Oui! répond! simplement le fort de ta
bulle.
— Mais enfin, reprit Thomas après un silence, pourquoi l'aime-t-elle? Spartacus a
ton âge, il n'es pas plus beau que loi, e| tu
es beaucoup plus fort «pie lui.
— C'est vrai . . .
— Est-ce qu'il est plus riche?
— Dame! répondit Cassebras, je n'aj rien, moi! .Tenvoie tous les mois (rente livres à ma pauvre bonne femme de mère qui est infirme. Spartacus est toul seul, lui, il n'a ; lus de parents; il a pu faire i]>'s économies... C'est vrai qu'il a cinq cents livres en or, à lui !
— Cinq cents livres en <>r! s'écria Thomas. Ah! parbleu! je comprends maintenant pourquoi la belle écaillère a préféré ton ami Spartacus à toi !
— Rosette n'est pas avare! dit Cassebras avec énergie.
— Non, mais enfin, sans être avare, elle i pu, puisque vous lui faisiez la cour tons les deux, préférer celui qui avait le plus d'argent. Suppose que tu sois placé toi- Aiême, entre deux femmes à marier, sans que tu te sentes de préférence plus pour l'une que pour l'autre, que l'une soir riche et l'autre pauvre, laquelle prendrais-tu? La riche, n'est-ce pas? Et cependant tu n'es pas avare, mais tout le monde en ferait autant!
Cassebras lança un regard sombre sur son interlocuteur.
— Et, reprit Thomas en regardant fixement Cassebras, veux-tu connaître ma pensée tout entière? Eh bien! je suis convaincu à cette heure, je t'en donne ma parole, que, si tu avais mille francs en or à offrir en dot h Rosette. . . elle pourrait bien faire fl 4es cinq cents livres de Spartacus!
CASSEBRAS
Le visage de Cassebras s'était illumine d'un fugitif rayon d'espérance en entendant les paroles prononcées par son interlocuteur, mais ce moment d'espoir fut court. Thomas tenait toujours son regard rivé sur le fort de la halle.
— Tu es de mon avis, n'est-ce pas? reprit-il.
Puis a] »rès un léger temps:
— Après cela, continua-t-il, je ne sais pas trop pourquoi je te parle ainsi, car c'est exactement comme si je ne te disais rien. . . Quand* je t'affirmerai, comme je le crois, que Rosette t'épouserait après-demain à la place de Spartacus si tu étais plus riche, à quoi cela avancera- t-il? .Tu ne peux pas devenir riche en quarante-huit heures, n'estce pas? Et le mariage a lieu après-demain.
Cassebras paraissait plus préoccupé que jamais. Thomas l'examinait toujours avec la même fixité.
—Pour cela faire, reprit-il, il faudrait un de ces coups du hasard <pii ne se présentent jamais. . . que dans les livres. . .
— Peut-être! murmura Cassebras.
— Hein? quoi? qu'est-ce que tu veux dire? s'écria Thomas avec étonnement.
— Je veux dire que si j'avais voulu devenir riche... plus riche que Spartacus...
je pourrais l'être aujourd'hui...
— Oui, mais tu n'as pas voulu et maintenant tu ne pourrais plus!...
— Oh ! si. . . si je voulais hien.
— Qu'est-ce que tu me chantes là? Tu aurais pu devenir riche, épouser la femme que tu aimes et tu as refusé?
—Oui.
— Laisse-moi donc tranquille, tu te moques de moi !
— Si je voulais, j'aurais à cette heure quinze cents livres en or.
—Toi!
— Oui, moi, qui te parle, et si je voulais encore je les aurais ce soir.
Thomas ouvrait des yeux énormes.
' — Eh hien ! s'écria-t-il, pourquoi ne les prends-tu pas?
— Parce que celui qui me les a proposées, ces quinze cents livres, est une canaille, répondit nettement Cassebras, parce que,
pour gagner cet argent, il faudrait faire une mauvaise action.
— Ah! fit simplement Thomas.
— Oui, une canaillerie!
— Et tu aimes mieux laisser Rosette épouser Spartacus?
— Oui, quitte à me jeter à l'eau ensuite.
— Eh bien ! mais, c'est très hien cela, mon garçon. Et qui est-ce qui t'avait proposé <:ette canaillerie, comme tu dis?
— Un brigand, qui a dû passer sa jeunesse au bagne et qui me proposait de m 'enrôler pour faire un mauvais coup.
— Qu'est-ce que tu lui as répondu?
— Qu'il s'en aille ou que j'allais l'étrangler en deux temps!
— Allons, décidément, tu es un brave garçon, reprit Thomas, et j'irai voir comment tu rempliras tes fonctions de témoin le jour du mariage de Rosette et de Spartacus. En attendant, parlons de mes affaires. Tu vois ce ballot? Il s'agit de venir le prendre ici demain soir, à la nuit, vers huit heures, et • le nie le porter rue Violet, 12, à Grenelle. On te payera ta course là-bas. Tu as bien compris?
Cassebras fit un signe affirmatif.
— Alors, bonne chance, et apprête-toi à danser à la noce. Ah! la vertu est une belle chose. Mais quinze cents livres en or, par le temps qui court. . . un commencement de fortune! c'est une belle chose aussi.. . Tout le monde n'en ferait pas autant que toi . . . Rosette est si jolie!. . . Enfin, ça te regarde.
Et Thomas, faisant signe à Cassebras de le suivre, quitta la petite pièce.
— Demain soir, dit-il au maître de la boutique, ce grand garçon-là viendra prendre mon ballot; tu le lui remettras.
Les deux hommes se quittèrent sur le seuil de la boutique: Cassebras suivit la rue Tiquetonne pour aller rejoindre la rue Montorgueil, et Thomas descendit la rue Montmartre dans la direction de la pointe Saint-Eustache.
Il n'avait pas fait cinquante pas, qu'un homme, qui examinait des comestibles devant une boutique, se retourna en l'apercevant et passa familièrement son bras sous le sien.
— Eh bien! dit l'homme, est-il disposé!
— Pas plus qu'avant-hier quand tu lui as parlé.
—Le sot!
BIBITAPIN
1 1 r:iiii cependant à toul prii que nous enrôlions cet homme, il en vaut ;| i"i seul dij autres! C'est une de ces recrues qu'il in- Paul jamais abandonner ! Ah ! s'-i I eût épousé Rosette et qu'on fui parvenu ;i les avoir tous les deux, lui si fort, • ■lie bî belle! Quelles ressources on eût eues avec eux!
— Oui, tnais il n'épousera pas Rosette!
Et s'il ne cède pas ;i tes instigations dans cette circonstance, il ne cédera jamais. A lors nous ne L'aurons pas?
Si fait, Rosel te ma riée le jet bera da n nus mains,
— Comment cela?
— La jalousie est encor< nn plus puis sant lr\ ici- que l'amour. Rosel te mariée et heureuse, il faudra retourner le fer dans la plaie faite an coeur de Oassebras, il faudra ne lui laisser pas 1111 seul ;iisiaiu de repos ni de trêve, on arrivera à exalter son cerveau qui n'est pas bien fort... Il étranglera Spartacus dans un moment de colère. . . Alors, il viendra forcément a nous:... Tu comprends?
— A merveille!
— Cependant, tant que le mariage ne sera pas fait, il faudra essayer encore. Il viendra demain soir à Grenelle, fais tout préparer en conséquence.
Quels ordre pour aujourd'hui?
— Dans une heure tu les amas. . . où tu sais. . . En attendant voici la lettre que la Grinchue a reprise dans la poche de Gerçais, mets-la avec les autres; ces lettres-là peuvent être dans l'avenir de la dernière importance.
Les deux hommes atteignaient alors les abords de la halle aux légumes, un tumulte étourdissant y régnait, mais ce tumulte n'était pas celui qui y était habituel : il ne s'agissait ni de vente ni d'achat. Les trois quarts des petites boutiques étaient veuves d'acheteurs et désertes de vendeurs.
Des groupes se formaient de tous les côtés, groupes bruyants où chacun se faisait orateur. Hommes et femmes allaient, venaient, couraient, s'agitaient, se parlaient, s'interrogeaient, s'arrêtaient, et on levait les bras au ciel, et on poussait des exclamations sonores, et tous les visages rayonnaient, animés par un reflet d'espérance.
Evidemment une grande nouvelle, une de ces nouvelles importantes qui intéressent tout un peuple, venait de prendre naissance
subitement On sait avec quelle rapidité; inci \ eilleuse les nom .-i h-, circulent h Paris. Au moment où Thomas et son compagnon arrivaient ;« La hauteur de la pointe Saint Btastache le premier souffle de la nouvelle passait, et ils n'a\aicin pas fait deua pas: en avant que l'agitai Ion de la foule le teignait, les dépassait el se propageait derrière eux avec la promptitude d'un.- i rainée de poudre qui s'enflamme.
lin même temps que dans les rues, dans les halles, sur la plaee, L'agitation, l'animation, atteignaient à leur paroxysme, les feiici rcs des maisons s'oui raient, des têtes apparaissaient u ions les étages, et la rumeur s'élevait du pavé des nus aux greniers des édifices, et partout la même expression rayonnait sur ions les visages, et partout les exclamations joyeuses se i roisaient, se choquaient, s'entremêlaient.
Toui à cou]) cependant un doute paru manifester: l'élan joyeux s'arrêta, une vague inquiétude se peignit dans tous le* gards, et ces mots circulèrent de bouche en bouche:
— Si ce n'était pas vrai !
La même pensée venant presque m la l'ois dans tous les esprits, nue sorte de silence solennel, effrayant, se fit brusquement au sein de cette foule en rumeur.
En ce moment deux soldats, se tenant bras dessus, bras dessous, l'un vêtu de l'uniforme des tambours-majors en petite tenue, l'autre des grenadiers d'infanterie, débouchèrent par la rue Coquillière arrivant à l'angle de la rue du Four et à la hauteur du marché des Prouvaires, alors en ébullition complète : ces deux soldats paraissaient ivres de joie, et ils chantaient à tuetête, en levant les bras vers le ciel :
Soldat français.
Qu'a du succès.
Vive la gloire Et la victoire!...
En les apercevant, la foule entière se rue vers eux poussée par un même élan, et^ toute les bouches interrogèrent en même temps.
— Oui! oui! il est en France! le télégraphe l'annonce ! " répondirent les soldats.
Et faisait voltiger leurs chapeaux dans les airs:
"Vive Bonaparte!" crièrent-ils à pleins poumons.
Alors cefut un même cri qui jaillit à la fois de toutes les poitrines, de tous les coeurs, de toutes les bouches, l'un de ces cris comme en pousse de siècle en siècle toute une grande nation qui est unanime pour fêter et acclamer le héros qu'elle aime, un de ces cris résultant d'un élan devant lequel s'effacent toutes les joies, toutes les douleurs.
— Vive Bonaparte ! répétait la France entière; villes, villages, campagnes et montagnes s'unissaient pour saluer à la fois le retour de celui qu'on appelait d'avance le sauveur.
Et ce cri qui tonnait, frénétiquement poussé, à l'est et à l'ouest, au sud, au nord, au centre, ce cri était incessant sur la route de Fréjus à Paris, et il poursuivait, dans son enthousiasme indicible, une voiture bien simple emportée au galop de quatre chevaux de poste, et au fond de laquelle se tenait assis un jeune homme vêtu d'une" redingote grise et entouré de trois officiers portant l'uniforme de généraux.
Durant quelques instants ce fut, dans le quartier des halles, un bruit tellement effrayant que les voitures s'arrêtèrent, " les chevaux refusant de marcher," dit un contemporain.
Thomas avait écouté: il n'avait pas crié, lui. Saisissant le bras de son compagnon et le serrant fortement:
" Le retour du général va changer probablement la face des choses! dit-il. Cet homme au pouvoir, c'est notre ruine, car sa main sera puissante, et sa première préoccupation sera de terrasser le chauffage î: . Vois les jacobins et les royalistes, et fais tout pour animer et surexciter les esprits! Quant à nos affaires particulières, il faut agir sans retard maintenant. * Je verrai ce soir Alcibîade. .. Songe à ce qui doit se passer demain ! . . .
Et quittant brusquement son compagnon, Thomas s'élança au milieu de la foule.
Bientôt il atteignit l'endroit où se tenaient, fêtés, entourés, les deux soldats qui, arrivant tous deux d'Egypte, étaient devenus les idoles de la foule.
Chacun les tirait, voulant à toutes forces les entraîner déjeuner, quand Thomas se fit jour jusqu'à eux.
" Eh ! dit-il, les citoyens sont mes convi-
ves! Us venaient me retrouver; je ne les cède à personne, entendez- vous?
Et, saisissant sous chaque bras Rossignolet et Gringoire, Thomas les entraîna dans la direction de la rue Montorgueil, vers le cabaret de la Belle Ecaillère.
" Eh bien ! en vo;là une nouvelle! dit Thomas en jouant une joie extrême; c'est le plus beau jour de ma vie!
— Nous allons revoir notre général !
criait le major avec des larmes dans les yeux.
— Vive Bonaparte! hurlait Gringoire.
— Vive Bonaparte ! répétait la foule.
— Et von, avez appris cela ce matin? demanda Thomas.
— En quittant ton frère, le loueur de voitures, répondit Gringoire.
— Nous étions dans la rue Gaillon, quand un quidam a passé en criant : " Le général Bonaparte est en France ! " ajouta Rossignolet.
— Pour lors nous avons couru chez le colonel. Il savait tout déjà : son ami, le corsaire Bonchemin, venait de lui apprendre la chose.
— Ah! dit Thomas, le citoyen Bonchemin était revenu déjà.
—Oui.
— Mais, à propos de mon frère le loueui de voitures, vous êtes-vous entendus ensemble? Je vous ai laissés ce matin sans pouvoir assister à votre entretien.
— Parfaitement, dit Gringoire; ça a même l'air d'un crâne lapin que ton frère, et aimable pour le soldat, nous avons bu le vin blanc ensemble. . . .
— Et vous êtes convaincus pour la voiture?
— De tout; elle sera, demain à midi à la disposition de ces dames et du colonel; il n'y a plus rien à dire.
— Tu as prévenu le colonel?
— Naturellement.
— Et il a dit. . .
— Que c'était bien.
— Entrez, citoyens, le déjeuner nous attend.
Les trois causeurs étaient alors arrivés à la porte du cabaret. Rosette n'était plus à son poste; elle avait cessé d'ouvrir ses huîtres. En apercevant Thomas, elle courut à lui tout effrayée:
" ( l'est il \ r;ii, cii(i\ en, dema nda-1 elle que le général Bonaparte soi! a Paris?
Pas encore, répondit en riant Thomas, mais il 3 sera bientôt.
Ah ! quel bonheur '. Vive Bonaparte '.
— Vive Bonaparte! crièrent les soldats.
— Vive Bonaparte! répéta encore La foule. < Iré mi l le mi Nions de n'importe quoi '■ dit Rossignolet en caressant sa moustache qui descendait jusqu'aux creux de l'estomac, il fsi sur ci certain que v là /'un»' peine lucre qui ferait //mie cantinière comme la 32e n'eu i pas nie depuis un laps. .Mille millions de toutes sortes de choses, je consentirais, si j'étais plus jeune, u devenir coquillage, comme qui dirait huître, pour être ouvert par In blanche main de la citoyenne.
Et le major se redressant, se recarrant, se balançant sur ses hanches, faisant valoir enfin toutes les grâces de son aimable personne, dardai! sur Rosette des yeux qui eussent mis le l'eu à un canon.
— Le citoyen soldai est bien aimable, dit Rosette en saluant,
— Aimable est la devise du soldat victorieux, ma belle -enfant, reprit le major en se dandinant de plus en plus, comme victoire et gloire sont ses rimes favorites avec amours et toujours! quand il a la chance d'entre-percevoir, entre deux moissons de lauriers, un beau brin de cantinière ficelée dans votre joli genre. Et, en ayant l'honneur d'être le vôtre, je vous demanderai de ni'obtempérer la permission pour cueillir sur votre joue la fleur que je vois s'y épanouir.
Et, retroussant sa moustache des deux; mains, Rossignolet s'avança pour embrasser Rosette; mais celle-ci se rejeta brusquement en arrière.
"Eh! minute," cria Spartacus en s'avançant.
Thomas se jeta vivement de ^ôté pou.,' laisser passer le fort de la halle, qu'il poussa presque vers Rossignolet; mais une autre et plus subite intervention venait de faire cesser le danger pour la belle écaillère.
Une tête s'était avancée entre le visage de Rosette et les lèvres tendues du major, et une joue à la peau rude et basanée avait failli recevoir le baiser destiné à Rosette.
— Cré mille millions de n'importe quoi ! cr'a Rossignolet avec colère, ce n'est pas ça que je veux embrasser!
" I [ein? " in une grosse voix.
( 'assebras dr< b on énorme personne levant le gigantesque major; pour un amateur de la force physique dans ce qu'elle a de majestueux, ces deux hommes pouvaient ei iv réellement beaux ;i contempler.
Tu dis/ tii Rossignolet d'un ton mena*
çunl.
— .Je dis... répondit Cassebras en apprj chant ses épais sourcils de ceux tout aussi • p;i is du major; je dis (pu-. . . "
Une clameur formidable, accompagnée d !
cris déchirants, Interrompit la phrase commencée et qui peut i-i re allait provoquer un
orage.
—Arrêtez! arrêtez! hurlait-on.
Lu fouir amassée sur la chaussée de la me s'écarta avec précipitation, et l'on vit déboucher, roulant avec tracas, une voiture <\i^ maître entraînée par un cheval emporté.
Un cocher était sur le siège >\>- lu voiture, essayant en vain de retenir l'animal furieux; une femme, qui, saisie par la terreur, avait voulu s'élancer sans doute, était demeurée suspendue, accrochée par sa robe, menacée à chaque instant d'être atteinte par la roue et presque traînée sur le pavé. Une autre femme, le corps à demi sorti par la portière ouverte, poussait des cris déchirants.
— Arrêtez! arrêtez! criait-on.
Mais personne n'osait affronter le choc du cheval, emporté.
C'était un spectacle terrifiant, épouvantable. La foule, tout à l'heure animée, follement bruyante, était là, stupéfiée par la frayeur, silencieuse, paralysée, attendant une sanglante catastrophe.
Le véhicule entraîné, qui causait cette anxiété si vive, était un léger carrosse, perché haut sur les roues comme les voitures de l'époque, à grands ressorts et réellement construit pour facilement verser. L'ensemble était coquet, élégant, et décelait un équipage de bonne maison.
Deux chevaux avaient été évidemment attelés à cette voiture; mais, par suite d'un accident encore inconnu, un de ces chevaux •avait été dételé et était demeuré libre. C'était l'autre, le seul restant, qui emportait le carrosse dans sa course affolée. La flèche était brisée; sans doute son extrémité supérieure était demeurée attachée au harnais de l'autre cheval. Ce qui en restait
présentait sa brisure menaçante, et le bois déchiqueté, labourant les flancs du cheval, excitait encore sa furie.
Ce qu'il y avait de terrible, c'est que le cheval demeuré seul tirait inégalement le véhicule et occasionnait des secousses effraya ni es auxquelles la caisse ne pouvait résister longtemps. Le cocher, pâle comme un linge, ses mains tenant les guides enroulées, faisait des efforts surhumains. Mais ce qui, du premier coup, avait atterré la foule, c'était la situation si épouvantableiiiciit critique de la femme suspendue le long de la roue.