‹ Le roi du bagneChapitre 153 sur 243 · GERVAIS · texte numérisé non relu

GERVAIS

Bonnetier, chemisier, culottier.

C'est dans cette boutique que nous avons pénétré jadis lors des prémices de la conspiration des OEufs rouges , alors que Gervais, revenu des Antilles si inopinément, surprenait sa femme, laquelle tombait évanouie sans qu'on ait jamais pu savoir au juste si c'était de joie ou de contrariété.

Depuis cette époque jusqu'à celle à laquelle nous sommes arrivés, aucun changement ne s'était manifesté dans l'aménagement intérieur, ni même dans le personnel de l'établissement. Il y avait toujours le

même vitrage à petits carreaux derrière lequel se balançaient des paires de bas posées a cheval sur des cordes tendues, flanquées à droite et à gauche de gilets de flanelle et de bonnets de coton, tandis que des chemises à jabots, des cravates d'incroyable, des maillots, des culottes à mille raies, formaient le bas de la montre.

A droite en entrant était le comptoir de medame Gervais, comptoir-bureau, derrière lequel trônait la respectable citoyenne, dont le regard inquisiteur dominait de là le magasin entier de sa porte d'entrée à son arrière-boutique.

A la suite de ce bureau venait un long comptoir tout chargé de marchandises. En face, de l'autre côté, un second comptoir orné de deux aunes suspendues au plafond : derrière ce comptoir se tenait d'ordinaire, la plume à l'oreille, suivant l'usage, Antoine, le fidèle commis de madame Gervais.

Tous les jours, à l'exception des dimanches et fêtes, la boutique était ouverte à huit heures du soir. Ce jour où nous venons d'assister dans les halles à l'émotion produite par l'annonce du débarquement du général Bonaparte en France, et deux heures environ après l'accident du cheval emporté, la boutique de madame Gervais était, par hasard, absolument veuve de clients.

Antoine, occupé à refaire des paquets de bas et de gilets de coton, paraissait complètement absorbé dans son oeuvre. La citoyenne Gervais venait, profitant de la minute de liberté que lui faisait par hasard les affaires, de monter dans sa chambre.

Sa place ordinaire, derrière le comptoirbureau, n'était pas vide cependant : une belle et gracieuse personne l'occupait : c'était une jeune fille de dix-huit ans au moins, mignonne, mince, fluette, à la taille élancée, aux formes gracieuses, mise avec cette simplicité de bon goût qui est l'apanage de certaines femmes de la bourgeoisie. Sans être jolie, cette jeune fille avait dans toute sa personne un charme réellement fascinateur.

D'admirables cheveux blonds retombaient en boucles soyeuses sur les épaules et encadraient un front blanc et pur; les yeux étaient fort beaux, grands, bien fendus, et le regard qui s'échappait de ces prunelles d'un bleu ver.dâtre, ressemblait à une douce et amicale caresse. Les sourcils étaient longs et touffus, l'ovale du visage

parfait, les dents mignonnes et belles. Lu beauté de l'ensemble eût certes été réelle, si certaines cicatrices indélébiles n'eussent nui au contour el au \ clouté des joues et du menton. Kl cependant l'expression généra le de la phj siouomie était si charma Qt ■ si intelligente que l'on i roui ait une grande séduct ion dans cet te tête blonde, empreinte d'un poét ique cachet d'innoc< aee.

Cette jeune et gracieuse enfant, le lecteur la connaît depuis longtemps, car il ;i suivi boutes les péripéties du terrible drame dont su première .jeunesse a été victime: cette

jeune Mlle, e'esl Rose, |;i fille «lu malheureux teinturier Bernard, «le la rue Saint- Honoré, c'est la jolie mignone enfin, la protégée de la générale Lefebvre et la fille adoptive de l'excellente madame Gervais.

Depuis i|ue la citoyenne Lefebvre, dans la craint»' que la vertu de la jeune fille fût battue en brèche par le bataillon «les mirliflores et des muscadins pommadés (suivant ses expressions) qu'elle recevait chez elle, avait placé Rose chez la citoyenne Gervais, Rose n'avait pas quitté le magasin de la rue St- Denis.

Tout d'abord la générale avait voulu pourvoir aux besoins de l'enfant en payant une pension à la citoyenne Gervais; niais peu à peu madame Gervais s'était prise d'une telle affection pour la jeune orpheline. Rose avait déployé un tel tact dans les affaires, elle avait si bien surveillé la maison, si parfaitement contenté les acheteurs et les acheteuses, que non seulement madame Gervais n'avait pas voulu recevoir la pension payée par la générale, mais encore elle avait elle-même offert à la jolie mignonne une juste rétribution de ses peines. Rose avait donc des appointements. Il y avait alors quatre ans accomplis que Rose était installée chez madame Gervais, et chacun la considérait comme la fille de la maison.

Rose se tenait donc assise dans le comptoir, un grand registre ouvert devant elle, mais la jeune fille n'écrivait ni ne lisait : la tête légèrement inclinée, elle écoutait avec un intérêt bien grand sans doute, car ses beaux yeux étincelaient et se mouillaient tour à tour, tandis que ses joues pâlissaient ou rougissaient et que l'expression générale de sa physionomie reflétait la joie ou la crainte.

Assis près de Rose, sur un siège plus bas

que celui «le la jeune fille, était an beau et grand garçon revêtu <i<- l'uniforme de genl major des grenadiers de l'infanterie française. < -■ jeune homme avait de grands yeux exp . aux prunelles noir»

éblouissantes; son front était large, haut, bien découvert; une forêt de cheveux noirs relevés aux tempes et enroulés en queue par derrière le cou recouvrait le i râne; la peau «lu yisage était brunie comme celle des Européens devenus habitants dea pays «lia <r«ls. l'n léger duvet ;i peine visible, recouvrait la lèvre supérieure et faisait deviner une moustache naissante.

< v jeune homme, c'était l'enfant perdu d< - Antilles, c'était Bibi-Tapin, le tambour de la 32e, c'était le citoyen Niorres enfin, le sergent-major de la Lre du 2e de la terrible demi-brigade.

Ainsi, ils étaient là, en présence, causant doucement entre eux, se souriant l'un et l'autre, ces deux pauvres enfants, orphelins tous deux «les leur berceau et dont nous avens suivi pas à pas la pénible existence depuis le moment ou Oainparini, le terrible Roi du bagne, les avait mêlés, les innocentes créatures, à ses pins odieuses intrigui

La bonne cause heureusement avait triomphé, le doigt de dieu avait soutenu les faibles, et cette jeune fille, ce jeune homme, qui devaient servir d'instruments au vol prémédité de deux fortunes, avaient échappé enfin à tous les péris amassés sur leur tête.

Le jour où nous les retrouvons, ils étaient loin, bien loin certes de se rappeler un douloureux passé. Bibi-Tapin ou plutôt Louis- Auguste-Charles Niorres, car désormais il avait droit de se faire appeler ainsi, racontait avec des gestes expressifs et Rose écoutait attendrie.

Si la jeune fille paraissait plus jeune qu'elle ne l'était réellement, le soldat paraissait, lui, plus vieux que sou âge : la fatigue, les voyages, les dangers, toute une enfance passée sous les climats brûlants de l'équateur, donnaient à Louis, pour l'apparence morale, vingt ans au moius.

" Oui, disait-il, il a fait cela !

— Mais, fit Rose avec admiration et en levant les bras au ciel, c'est un dieu que cet homme !

— Et un bon Dieu pour ceux qui l'approchent ! . . . Ah '. ma petite Rose, si comme

moi vous aviez vu cinquante fois le général Bonaparte sur le champ de bataille, ou au milieu du bivac avec ses soldats, si vous aviez pu l'approcher au point de deviner quelquefois la pensée qui illuminait sa physionomie, vous ressentiriez pour lui ce que je ressens, moi, et ce que bien d'autres ressentent, de l'adoration!

— Oh! alors, je comprends pourquoi Paris est si heureux de la nouvelle de son retour.

— Et Paris le connaît à peine.

— Et c'est vous, Louis, qui avez le premier apporté cette bonne nouvelle en France?

— Oui, Pose.

— Oh ! comme vous devez être fier.

— Dame! oui.

—Je crois bien! s'écria la jeune fille. Il faut bien que vous soyez fier, vous, puisque, moi, je suis fière rien que de vous connaître.

— Vrai? dit Louis avec émotion.

— Vrai ! " répondit Pose sans baisser les yeux.

Les deux jeunes gens se regardèrent quelques instants avec cette naïve assurance qui n'appartient qu'à l'innocence dans la plus chaste acception du mot.

"Oh ! reprit le jeune soldat avec des éclairs dans les yeux, vrai, ma petite Rose, vous êtes fière de me- connaître? Si vous saviez. comme ça me fait un drôle d'effet ce que vous me dites là !.. . ça me remue en dedans comme le jour où mon général m'a nommé caporal ! . . . ça me . . .

— Racontez-moi encore une histoire de votre général, interrompit Rose, qui avait rougi légèrement.

— Une histoire d'Egypte? demanda Louis.

—Oui.

— Dame! il y en a beaucoup que je ne vous ai pas encore dites.

—N'importe laquelle! Biais, ajouta la jeune fille, une qui vous concerne cependant.

—Eh bien ! fit le soldat après avoir réfléchi, voulez-vous que je vous dise comment le général et moi nous avons soupe un jour en tête-à-tête et comment j'ai manqué ensuite d'être fusillé?

— Fusillé ! . . . vous ! s'écria Rose avec émotion.

— Oui. Figurez-vous qu'un jour, c'était au départ de l'expédition de Syrie, le général Lannes m'avait pris pour secrétaire, de

sorte que j'étais monté et que je suivais souvent l'état-major avec le colonel Bellegarde. Le général en chef part un matin pour aller visiter les bords de la mer Rouge, à l'endroit où nous avions failli périr quelques jours plutôt. Nous le suivons. Le" général avait un excellent cheval arabe d'une vitesse extraordinaire; suivant son habitude, il se mit à courir sans s'inquiéter s'il était suivi ou non . . .

Tout d'abord cela n'alla pas mal, et puis les chevaux d'escorte ralentirent, et le général courait toujours. J'avais un cheval qui valait presque celui du général; je poussai ma bête et j'allais, ne voyant que mon' général et sans trop m'inquiéter non plus de ce qui se passait derrière nous.

Il y avait longtemps que nous galopions, quand je me retourne, plus personne!... nous étions absolument seuls, en plein désert, et le soleil déclinait rapidement à l'horizon. Le général explorait le terrain: il regardait, il examinait. Je m'approche tout doucement sans oser rien dire, mais je commençais à être inquiet, car enfin nous pouvions être surpris par un parti d'Arabes.

Enfin, accablé par la fatigue et la chaleur, le général met pied à terre sous un bouquet de palmiers.

— Eh bien! dit-il avec étonnement, ouest donc l'escorte?

— Je ne sais pas ,général-, lui dis-je en' souriant.

— J'ai faim ! ajouta-t-il après un moment de silence.

Je fouillai dans mon porte-manteau, mais je n'osais rien dire, car je ne croyais pas pouvoir offrir mes provisions au général; nos cantines avaient été vidées depuis le commencement de l'expédition de Syrie, et je n'avais qu'un, morceau de jarret d'âne bien ficelé dans une musette de toile, et puis trois ou quatre biscuits arabes plus durs que des pierres.

— J'ai faim et j'ai soif! répéta le général avec impatience et comme se parlant à luimême.

Je m'enhardis:

— Mon général, lui dis-je, si vous vouliez de mes provisions... j'ai un petit morceau d'âne, des biscuits et un peu d'eau dans cette outre.

— Donne ! me dit-il.

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