DEUXIEME PARTIE
Surville s'était avancé croyant son intervention nécessaire.
— Qui êtes-vous et que voulez-vous? deanda-t-il.
— Qui je suis? répondit le premier des deux soldats: Rigobert Rossignolet, tambour-major de la 32e demi-brigade, ancien de l'Italie et de l'Egypte, et pour le quart d'heure en congé d'agrément. Cet autre est Oringoire, grenadier de la Ire et du 3e, un luron. Ce que nous voulons, j'ai eu celui de te l'avouer nonobstant et voilà î
— Tu veux que je t'apprenne mon coup!
dit Alcibiade avec un ton railleur.
— Comme tu le dis; mais avec des épées pointues et pas avec des fleurets boutonnés. Ah! c'est un crâne coup (pie celui qui rapporte des piccaillons. coin nie ceux que tu faisais danser dans ta main. Je voudrais ie connaître, l'ancien; on ne sait pas ce qui peut arriver.
Comme Alcibiade et Surville se regardaient en fronçant les sourcils:
— Cré mille millions de n'importe quoi!
dit Rossignolet avec colère, on paye donc à cette heure, à un mauvais chenapan de rien au tout, la vie d'un brave colonel qui n'a, pas son pareil dans l'armée. Nous avons tout vu et tout entendu. Si nous ne nous sommes pas fait voir plus tôt, c'est que ça aurait contrarié le colonel; mais à cette heur:' c'est d'un autre payement qu'il s'agit. En garde! Cas un coup à m'apprendre, mais avant, faut (pie je te montre et démontre le mien.
— Prenez garde, soldat, cette provocation.
— Fait trop d'honneur a ton ami, entendstu! hurla Rossignolet. On reconnaît l'oiseau: c'est l'ancien maître d'armes des gardes su'sses!
— Vous ne savez pas ce (pie vous dites. Le citoyen de Mesnard est. . .
— Un rien du tout, interrompit Rossignolet ; nias, tel qu'il est, j<. veux lui pousser une botte. Toi, particulier, tu seras son témoin comme Gringoire sera le mien.
— Et si le particulier veut également faire joujou? ajouta Gringoire. . .
— Silence! dit Rossignolet; t'es témoin, tu n?as rien à dire.
Et se tournant vers Alcibiade qu'il regarda en face :
—Veux-tu te battre? dit-il.
Alcibiade haussa les épaules.
— Une, fit Rossignolet, deux, trois!
Un sifflement sec retentit dans l'air, et la lame du major fouetta le visage du maître d'armes. Alcibiade poussa un hurlement furieux.
— Brigand ! s'éeria-t-il avec une série de formidables jurons, je vas te saigner.
— Prends ta lancette, alors!... répondit le major redevenu imperturbable depuis qu'il voyait son adversaire furieux.
Alcibiade avait arraché des mains de Surville Tune des deux épées, celle dont il venait de se servir si fatalement contre Maurice.
— En garde! en garde! hurlait-il avec des gestes furieux.
— Minute! minute! fit Rossignolet... T'es bien pressé, maintenant, pour un muscadin qui l'était si peu tout à l'heure. Enlève-moi un peu cet habit superbe que je ne veux pas abîmer, et permets que je plie le mien avec le soin et l'attention dont il est digne. Cet habit-là, vois-tu, estimable propre à rien, est un habit comme il y en a peu! Il a fait la campagne d'Egypte, il a contemplé les pyramides accompagnées de leurs siècles, il a été caressé, j'ose le dire, par les obélisques adorant le troupier et, en fin de compte, il a eu celui d'être frotté par la main du général en chef, qui s'est appuyé un jour sur son épaule! C'est une relique, et il faut la conserver! "
Et, tandis qu'Alc'biade arrachait son habit, Rossignolet enlevait le sien lentement. Certes, pour qu'il eût assisté d'un oeil indif-
BIBITAPIN
férenl ; h \ apprêt - du combat, la pose da g'gunteHque major eût été d'un effet comique ndie\ é.
Voulant enlever son liabij vénérable et
vénéré qu , il faut le dire, avait touj * été
h- premier dei ant l'ennemi, ;i la tête de la terrible demi brigade, voulant donc enlever et babil i\ •(• iniiics lis précaut i«>ns dont U éta't 'ligue, llossignolet dut lâcher l'épée qu'il tenait ; l'idée ae lui vint pas de la confier ;i Qringoire, et, ae voulant pas aon plus la met i re sur le sable humide, il la plaça entre ses jambes, le pommeau en lus, pliant an peu sur les jarrets puni- mieux maintenir la lame avec les genoux, Alors, jetant ses deux i»r;is en arrière pour dé pouiller les manches, il avança la tête et demeura ainsi contourné, présentant, de profil avec sou long corps, la contextuxe dune S renversée.
Alcibiade, brandissant sou épée, faisait des appels furieux du pied droit.
— Eh ! eh! lit Bossignolet en pliant avec soin sou habit d'uniforme, il paraîtrait voir qu'il ne s'agissait que de te mettre en train. Patience, mon tils, on va te faire ton affaire dans quelques instants, histoire de flâner un peu pour mieux savourer le nanan de la chose!
Puis, après avoir placé sou habit dans un endroit assez sec, il déboutonna sa chemise, découvrit sa poitrine qui ressemblait à tin dos d'ours, retroussa ses manches jusqu'à l'épaule, frotta sa longue main dans le sable humide pour que le pommeau de l'épée ne glissât pas, et, s'avançant avec un geste superbe, il tomba en garde.
— En avant le coup de torchon! dit-il.
Alcibiade était en face de lui, frémissant de rage et d'impatience.
Bossignolet se releva lestement dans la position d'un homme qui-, en tirant le mur, fiùt les trois saints d'usage.
— Faut être poli! dit-il en saluant Surville d'abord ,Gringoire ensuite.
Puis saluant son adversaire:
— Maintenant, petit, méfie-toi! ajouta-t-il. Si tu as été maître d'armes des gardes suisses, je suis, moi, prévôt de la 32e.
— Y es-tu? demanda-t-il en fro:ssant le fer de son adversaire.
Et il tomba en garde.
— Oui ! répondit Alcibiade d'une voix rauo,ue.
Qringoire et Surville s'étaient reculés, l'un ;i droite, l'autre • > gauche des combat lauis ; le grenadier, la main derrière !«■ d< l'oeil attentif et la contenance assurée, Sur-
\ ille, les le\ lis m ITri -, |i- I lolll | . I îfl - I
lançant des regardH sinistrée sur le gigantesque tambour-major.
Alcibiade, au froissement du fer, avait compris qu'il avait en face de lui an adveriv dangereux. Se repliant sur lui même, effaçant lu poitrine, ne Découvrant avec L'avant-bras droit, le gauche relevé pour faire contrepoids au corps, les veux dans les yeux du major, il attendit . . .
Bossignolet était ce qu'on aomme un beau tireur: il avait une garde Buperbe,*le corps bien assis sur les hanches, h portant loin entier sur la jambe gauche savamment repliée, les pieds sur une même ligne, la pointe à la hauteur de L'cw il, le coude bien rentré et protégeant la po'trine.
Deux sec les s'écoulèrent... Les deux
hommes se tâtaient... Bossignolet lit une feinte de dégagament qui eût passé dans une bague, Alcibiade arriva à la parade avec an contre de quarte tellement serré que son poignet bougea à peine.
— Joli! murmura Bossignolet.
Il n'achevai pas qu'Alcibiade, gagnant rapideinent le fer, menaça en haut et tira dessous «')i se fendant à fond. C'était le coup qui lui avait si bien réussi avec Maurice. Bossignolet était arrivé à une parade de quinte avec une prestesse -ans égale.
Alcibiade était découvert. Le major tira eu plein à son tour, mais il rencontra l'épée en prime de son adversaire.
('es coups différents avaient été portés dans l'espace de quelques secondes à peine, ( t cependant les deux hommes avaient le front couvert de sueur comme s'ils se fussent livrés à un long et pénible exercice. Ils tirent à la fois un pas en arrière en relevant l'épée.
— Ouf! fit Bossignolet en s'apprêtant à retomber en garde.
Alcibiade ne dit rien, mais sa respiration sifflait dans sa gorge. D'un commun accord, les deux hommes s'approchèrent, et les fers se croisèrent de nouveau.
Cette fois Alcibiade attaqua avec une agilité et une violence effrayantes: les coupés, les gégagés, les nue! deux! pouvaient comme grêle. Boss;gnolet était à
toutes les parades rompant lentement, mais ne' trouvant pas jour à lancer une riposte.
C'était un duel réellement effrayant, car on pouvait comprendre que la mort seule devait mettre un terme à ce combat, Les deux hommes soufflaient comme deux bêtes fauves aux prises.
Plus le combat se prolongeait, plus Alcibiade s'animait, plus Eossignolet paraissait maître de lui-même. Les deux témoins, anxieux et attentifs, frémissaient d'émotion. Sur leur physionomie se reflétaient tous les sentiments tumultueux qui s'agitaient dans leur âme.
Une seconde fois, les deux adversaires, dont aucun n'avait reçu une égratignure, s'arrêtèrent d'un commun accord pour prendre un instant de repos. Pas une parole prononcée ne troubla le silence qui régnait alors: on entendait seulement le bruit de la respiration, l'air se faisant difficilement passage dans la gorge aride.
— Tonnerre! il faut pourtant en finir!
s'écria Alcibiade au comble de l'exaspération.
Il se jeta sur son adversaire, qui le reçut l'épée haute.
Cette fois la furie d'Alcibiade était devenue telle, qu'oubliant toutes les règles il précipita ses attaques; l'épée de Eossignolet, en lui effleurant l'épiderme, lui rendit son sang-froid. A son tour, il fit un pas en arrère. . . il rompit. . . Eossignolet le chargea. . . Alcibiade continua à rompre, quand tout à coup il se fendit de la jambe gauche, étendant le bras droit, les ongles en tierce : la pointe arriva à la hauteur du ventre du major.
— Le coup italien ! C'est défendu en France! hurla le major.
Il n'achevait pas, qu'élevant le fer de son ennemi, à IV de d'un froissé de seconde, il se fendit à fond à son tour. Le coup devait arriver à la hanche, mais, Alcibiade étant fendu alors, ce fut au-dessous de la clavicule qne le fer pénétra, et avec une telle violence que la pointe de l'épée ressortit dans le dos sous l'omoplate.
Alcibiade écarta les bras, laissa échapper son épée et tomba lourdement à terre. Un flot de sang noir s'échappait de la blessure. Alcibiade avait perdu connaissance.
— Là ! dit Eossignolet ; mon colonel est
vengé, et je ne me fais pas payer mes coups d'épée, moi !
Puis se tournant vers Surville qui' s'était précipité sur le corps d'Alcibiade:
— Gringoire va t'envoyer le cocher de ta voiture, dit-il, et moi je cours à Boulogne, car mon colonel peut avoir besoin de moi.
Les deux soldats se précipitèrent et disparurent. Surville, son mouchoir à la main, s'efforçait d'étancher le sang. Alcibiade se roidissant dans ljes suprêmes convulsions! de l'agonie.
En ce moment les branches d'un épais* taillis qui formait le fond de la petite clan rière, s'écartèrent doucement, un homme s'élança en avant et fut, en deux bonds, sur» le blessé près duquel était agenouillé Sûrville.
Celui-ci manifesta par ses gestes un profond étounement, mais il ne dit rien. Le nouveau venu examinait la blessure avec attention et en homme connaisseur. Il se redressa après un minutieux examen :
— Avant cinq minutes il sera mort! dit-il froidement.
— Tu crois? dit Surville.
— J'en réponds. Le poumon a été traversé de part en part. Ecoute! tu entendras, en te penchant, l'air siffler par le trou de la blessure. Il est perdu et bien perdu !
— Quel malheur!
— Sot! dit le nouveau venu en haussant les épaules.
— Il faut cependant essayer de le soigner.
— Il n'y a rien à faire, te dis-je. Il faut nous en aller et le laisser mourir là ! Cette mort-là nous sert merveilleusement, et Eossionolet vient de nous rendre le plus signalé service.
Et comme Surville ne paraissait pas comprendre :
— Alcibiade n'aurait-il pas pu dire un jour, murmura le personnage à l'oreille de son compagnon, que c'est pour gagner mon argent qu'il s'est battu avec le colonel? Tu vois bien que Eossignolet nous a rendu service. C'est bien cela que j'espérais. Croistu que j'eusse assisté tranquillement au duel sans m'y opposer s'il en eût été autrement. Allons, viens! quittons la place. Il se meurt, et il n'a plus besoin de nous !
Et passant son bras sous celui de Surville, l'homme l'entraîna rapidement sans mê-