‹ Le roi du bagneChapitre 166 sur 243 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Lis deux adversaires étaient aussi calmes, aussi ro'dement impassibles que s'ils eussent été dans une salie d'armes au lieu (•'être sur ce sol humide que le sang de l'un çt'eux allait rougir dans quelques minutes.

Maurice, debout près d'un jeune arbre| avait saisi l'extrémité d'une brandie flexible et il s'amusait à en arracher machinale-. n.ent les dernières feuilles qu'il laissait en-i suite retomber a ses pieds. Bien évideml ment il n'avail pas conscience <le ce qu':l faisait, et sa pensée était bien loin de sa main: Maurice songeait à Lucile qu'il aimait, à son général qui allait revenir, à ses amis qui l'attendaient, et il se disait que cette femme qui avait tout son amour, ce générai qui possédait toute son adoration, ces amis qui avaient toute son affection, Û De les reverni it peut-être pas.

Certes, Maurice était brave, il avait «Ionné tant de preuves de cette bravoure de soldat, «pie personne ne pouvait douter de lui; mais si la bravoure consiste dans le mépris de cet le mort, et c'est précisément cette possibilité admise par ceux qui tremblent le moins qui rend la bravoure véritable pins grande et plus belle. Les fanfarons seuls prétendent le contraire.

D'ailleurs, la bravoure a ses phases comme tons les autres sentiments, (die n'est pas toujours, en fous temps et en toutes circonstances, la même. On n'est pas également brave sur le champ de bataille et dans un duel, ou du moins le sentiment de la bravoure n'est pas excité de même en présence des ennemis et en face d'un adversaire.

Maurice était brave: le sentiment qu'il éprouvait alors n'était même pas un sentiment d'inquiétude, mais sa pensée se livrait à des réflexions auxquelles permettaient de surgir les froids apprêts du duel, et qu'eussent effacées le bruit de la mitraillade et celui des cris des soldats.

Quant à M. de Mesnard, il avait cette froide indifférence de l'homme qui regarde le duel comme un acte ordinaire de la vie, et qir", confiant dans sa force et dans sa bonne chance, ne donte pas de son succès.

Les témoins, la démarche o-rave, s'étaient rapprochés de chacun des deux adversaires. Le capitaine Volnac et le capitaine Aimant tenaient à la main les épées mesurées.

— Etes-vons prêt, colonel? demanda M. de "Ronnefenille.

Pour tout" réponse Maurice déboutonna son habit d'nniforme et, l'enlevant vivement, il l'accrocha à la branche nu'il tenait fout à l'heure dans ses mains. Tl demeura alors en culottes et en chemise. Le citoyen

de Mesnard avait également dépouillé '-on habit.

Alors les témoins placèrent les deux adversaires à distance convenable et leur remirent a chacun Tune des deux épées nues. Tus le capitaine Volnac et le capitaine Aimant prirent les deux fers, les croisèrent, et se reculant à la fois:

— Allez, citoyens! direnl-ils en même temps.

Les deux adversaires tombèrent ù la fois en garde, les deux épées se choquèrent dé

nouveau, et il y eut un silence, silence terrible qui glace les spectateurs du combat qui va s'engager. Il faut avoir assislé a Tune de ces scènes émouvantes pour comprendre ce (pie ce premier moment d'attente a d'effrayant et contient d'angoisses.

Un duel à l'épée n'est jamais long: à peine, d'ordinaire, dure-t-il une ou deux minutes, mais il n'y a pas de siècle aussi long (pie chacune de C< s minutes pour les témoins (pli assistent et voient les coups.

A la première attaque il fut possible de comprendre que les deux adversaires étaient tous deux d'habile force à l'escrime. De .Mesnard, même, ne put réprimer un certain mouvement d'étonnement en rencontrant à la parade, après une vive attaque, l'épée du colonel.

Alors de Mesnard s'écrasa subitement, lit ,:u pas de retraite après une fausse attaque, et marchant brusquement sur son adversaire, il lui porta le coup fameux qu'Alcibiade av»'t, l 'avant-veille, démontré au citoyen Thomas.

Maurice demeura immobile, puis son épée tomba et sa main gauche se porta sur sa poitrine. M. de Roquefeuille s'était élancé et l'avait reçu dans ses bras.

— Courez! dit-il au capitaine Aimant, nous avons laissé le médecin dans la voiture.

De Mesnard enfonçait son épée dans la terre humide pour essuyer le sang qui coulait sur la lame. M. Surville s'était pr£cipité.

Maurice avait les yeux fermés, une écume sanglante s'échappait de ses lèvres. Roquefeuille, soutenant le corps du bras droit. avait, de la main gauche, écarté la chemise: entre la cinquième et la sixième côte environ, M y avait une blessure étroite, d'où s'était échappé tout d'abord un petit ruisseau

de Bang, mais le sang s'était aussitôt arrêté et ne coulait plus. Maurice râlait.

— Il va mourir? dit Roquefeuille avec

une ciiini mu terrible.

— Mon colonel? 8'écria une voii rauquc.

Au même Instant le capitaine Volnac et le citoyen Surville étaient violemment écar les et un jeune soldat se précipitait vers le corps presque inanimé que soutenait .M. de Roquefeuil le.

Maurice se roidissait, son visage se violaçait et les muscles de In face se contractaient d'une manière horrible.

Dupuytren, venez vite! cria M. «le K -quefeu'lle.

— Mais il étouffe? reprit le jeune soldat : la blessure ne coule plus !

Et se jetant sur le corps du colonel, l'enfant colin ses lèvres sur la blessure et aspira fortement le Bang qui ne coulant plus engorgeait I» s poumons.

En ce moment Dupuytren arrivait en courant, sa i rousse a la main.

— Bravo! dit-il au jeune soldat, tu l'as saine; sans toj j'arrivais trop tard: encore une demi-seconde et il y avait rupture d'un vaisseau.

— Mon colonel! disait le jeune soldat en se redressant.

En ce monient Maurice, la poitrine un peu dégagée, rouvrit les yeux. Le premier visage qu'il rencontra fut celui du jeune soldat : il lui sourit et fit un effort pour lui tendre la main.

— Merci . . . Niorres ! balbutià-t-il.

— Il faut le transporter à Boulogne, dit Dupuytren, je le panserai là.

De Boquefeuille, les deux capitaines et le jeune soldat se proposèrent à la fois pour emporter le blessé.

— Allez chercher les coussins de la voiture, dit Dupuytren, on couchera le colonel dessus et le transport sera plus facile.

Louis et Volnac s'élancèrent pour obéir.

Pendant ce temps de Mesnard, après avoir essuyé son épée, se réhabilla tranquillement. Surville -était revenu auprès de lui; tous deux parlaient bas et avec des gestes significatifs. Enfin Surville, quittant Mesnard, s'approcha de Dupuytren, et l'entraînant doucement à l'écart :

— Docteur, lui dit-il à voix basse, M. de Mesnard, l'adversaire du colonel, n'ose s'adresser à vous, aussi m'a-t-il prié d'être son

Interprète et de nous demander ce que voua pensez de la blessure !

Elle est grave, très grave, dit Dupuy*

— Est-ce qu'elle peut devenir mortelle?

Je le crains.

Surville s'inclina avec an geste douloureux. En ce moment Niorres et Volns venaient avec lee coussins. On y installa le blessé, puis Niorres et Boquefeuille l'en-

le\ ereill a\ • e pree;ii|| MOI et ><• dirigèrent

vers Boulogne, dont les premières maisons blanches apparaissaient a travers les branches dénud( i

Dupuytren veillait sur le blessé, marchait pie,, de lui, soutenant sa tête et étancliant la blessure ai ec un linge lin. lu pUaines Volnac et Aimant suivaient le triste convoi. En passant devant de .Mesnard et Surville, qui s'étaient reculés, Aimant s'arrêta :

— Vous a'avez plus besoin de moi! dit-il.

— Nullement, capitaine, répondit Mesnard avec empressement, il ne me reste qu'îï vous prier de recevoir mes plus sincèn - remerciements.

— Alors, je vais auprès du colonel qui peut avoir besoin de nous.

De Mesnard et Surville demeurèrent seuls sur le lieu du combat.

— Eh bien! dit de Mesnard, l'affaire <-sr faite et proprement faite, hein?

— Je l'avoue, répondit Surville.

— Le papa Thomas sera content.

— Et voilà la preuve de sa satisfaction qu'il m'a chargé de te remettre, mon cher Alcibiade.

Surville tendit à son compagnon une bourse de soie aux flancs suffisamment arrondis.

—Bravo! dit Alcibiade en faisant sauter la bourse. Si papa Thomas le désire, je lui en servirai autant tous les matins pour son déjeuner, au même prix. Quand je lui dir sa's que mon coup était bon. As-tu vu : une, deux, psit, enfoncé! C'est immanquable.

— Crois-tu? dit une voix railleuse.

Alcibiade et Surville se retournèrent à la fois; mais l'un et l'autre firent en même temps un bond en arrière, car ils avaient en face d'eux la pointe fine et acérée d'une longue épée tenue horizontalement à hauteur de poitrine.

Deux soldats venaient de sortir d'un taillis voisin, el se tenaienl immobiles en face de Surville et d'Alcibiade.

Celui qui tenait l'épée nue dardait ses petits yeux sur l'adversaire heureux du colonel, foui eu se frisant, avec les doigts de la main gauche, une gigantesque paire de moustaches.

— Qu'est-ce que c'est? que veulent ces soldats? dit Alcibiade d'un ton hautain.

— Ils veulent te dire deux mots et connaître ton coup, estimable mirliflore, répondit l'homme à l'épée en abaissant la pointe et en la piquant dans la terre.

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