‹ Le roi du bagneChapitre 172 sur 243 · LA MAI-SON DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LA MAI-SON DE CAMPAGNE

Lucile el Uranie étaient, en ce moment, seules dans le jardin: en voyant venir Gorain et Gervais suivant Léopold, elles eureul grand'peine à retenir leur sérieux. L'air gauche, emprunté, empesé des lieux bourgeois, l'opposition de leur structure, leurs manières timides eussent offert deux types excellents à un caricaturiste habile.

— Mon Dieu ! dit Lucile en se tournant vers Uranie pour cacher son sourire, l'un a l'air de rouler et l'autre de sauter!

— Une boule et un piquet! ajouta Uranie en portant son mouchoir à ses lèvres.

— Les citoyens Gorain et Gervais, dit Léopold, qui viennent rendre une visite de bon voisinage à notre ami Adore.

— M. d'Adoré va venir, dit Lucile, il est allé avec Blanche et Léonore, aonner quelques ordres.

— Ces messieurs habitent Saint-Cloud?

demanda Uranie.

— Oui et non, c'toyenne, répondit Gervais, c'est-à-dire que moi et mon ami habitons Parjis, mais Gorain a une propriété ici, celle d'à côté.

— Où il y a une écurie qui. . . que. . . balbutia Gorain.

— Et vous venz souvent à Saint-Cloud? demanda Lucile.

— Mais. . . citoyenne. . . deux ou trois fois par semaine.

— Alors vous êtes continuellement en voyage, car pour un Parisien, la route de Sa;nt-01oud est un véritable voyage.

— Oh ! fit Gervais en se redressant, en fait de voyage, j'en ai fait de plus longs. Tel que vous me voyez, mesdames, j'ai traversé les mers, moi qui vous parle. . .

— En vérité! dit Uranie incrédule.

— J'ai été aux Antilles. . .

— Aux Ant'lles ! . . . s'écrièrent les deux femmes.

— Mon ami dit vrai! affirma Gorain.

— Et pourquoi avez-vous été aux Antilles? demanda Uranie.

— Je ne sais pas.

— Comment?

— C'est encore vrai qu'il n'en sait rien, dit Gorain qui commençait à se mettre plus

à l'Aise. Non, citoyenne, il n'en sail rien,

ni moi non plus. . .

Biais Monsieur esj donc marin? dcinan da kucile.

.Moi .' madame ! jama is '■ s'écria < \ev\ \ avec une indignai ion comique,

.Mais cependant, pour ai oir été aux A u tilles, vous, u n Parisien !

l*our bien comprendre l'étonnemenl «les deux femmes, il faul se reporter à cet te époque où le bateau à vapeur, les chemins de fer, le Bervice même bien réglé des posl

n'exista enl pas; a celle époque OÙ l'on

mel ta.i1 deux heures el demie pour aller de Paris a Saint-Cloud, el où un bourgeois de

Taris <|iii franchissait les limites «lu déparlement «le la Seine étail un phénomène.

Quanl a ceux qui avaient vu la nier, on en parlait, mais on ne les connaissait pas. A juste droit (iervais pouvait donc passer pour une rareté parmi ceux de sa classe.

— Oui, oui, mesdames, mon ami a été aux Antilles! répéta Gtorain avec une certaine fierté.

— Mais, comment'.' mais pourquoi? répéta T ranie.

— Ah! voici! dit Gervais en se posant C'est toute une histoire. Fi mirez-vous, mesdames, qu'un soir j'éta;s dans mon arrière boutique avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui nous restaient encore et dont la République, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout à coup ...

— Ah! voici M. d'Adoré! interrompit Léopold.

Effectivement le vieillard s'avançait avec Léonore et Blanche. Gorain et Gervais saluèrent gauchement: M. d'Adoré les accueillit avec son exquise politesse.

— Ah! monsieur Gervais, dit Blanche, donnez-nous vite des nouvelles de la jolie mignonne. Elle va bien?

— Très bien, fort bien, citoy. . . madame, mon épouse en est enchantée.

— Mais vous connaissez donc M. Gervais?

dit Lucile.

— Oh! répondit Léonore en souriant, nous sommes de vieilles connaissances.

Quand je suis allée aux Antilles, j'ai rencontré monsieur à la Guadeloupe, et c'est Charles qui me l'a présenté.

— Le citoyen le Bienvenu en personne!

ajouta < k?rva i> toul fier de \ oir l'ai tenl ion ii cée sur lui.

.Monsieur allait nous raconter les eauees de son \ oj âge, dil l 'ranie.

Le tait est que je ne les al jamais conaues, je crois, répondit Léonore. I letu fo M. < Iervais a dû me confier cette histoire el deux lois il q été arrêté dès le début. N'esl ce jaa jour avoir voulu fous rendre à Saint- < 'lond que \ oiis êtes a lié aux Ain il

Oui, madame.

— Comment ? dit Lucile. Pour aller de

Taris a Saint < "loiid vous avez passé par I i

( tuodeloupe !

— Oui, citoyenne.

— .Mais ce n'esl pas possible!

— C'esl pourtanl parfaiteiuenl \ rra i.

— Bacontez-nous don.- cela ! dil .M. d'A-

dore, c'est une histoire qui doit être curieuse a entendre.

Il y avait des chaises de jardin: tout le

inonde prit place, Gervais au milieu dans la posit ion d'un orateur.

— Figurez-vous, citoyens et citoyennes,

fommença-t-il, qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés d'or dont la République, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout à coup. . .

Gervais s'arrêta de lui-même, regardant autour de lui avec une vertaine inquiétude.

— Qu'avez-vous donc? demanda Léopold.

— Rien . . . citoyen ... il me semblait qu'on m'avait interrompu.

— Mais personne; nous vous écoutons!

— Ah ! voilà qui est étonnant ! rit Gervais qui semblait ne pouvoir revenir de sa surprise.

— Continuez donc! dit Lucile.

— Figurez-vous. . . reprit Gervais.

— Vous en étiez à : tout à coup, interrompit Léonore en souriant.

— Ah!... oui, citoyenne... je disais quand tout à coup. . . on frappe à ma porte! Nous nous regardons ma femme et moi, et . je vais ouvrir. C'était un commissionnaire qui m'apportait une lettre de la part de l'un de mes amis, et quel ami ! un protecteur comme il n'v en a. plus ! Il est mort ! . . . enfin !.. .

J'ouvre la lettre et j'y trouve l'invitation de me rendre à Saint-Cloud dans le plus bref délai. Il s'agissait d'une affaire d'or,

me disait mon ami, hâtez-vous! ne perdez pas une minute:

Nous étions alors en 1792 et l'émigration

était à la mode. Toute la noblesse partait et beaucoup en partant vendaient qui son i«iObilier, qui sa garde-robe, qui ses bijoux. Il y avait alors à faire de véritables affaires d'or.

La lettre me disait qu'il s'agissait de la garde-robe complète d'un grand seigneur, lequel en partant avait fait don de cette garde-robe à son valet de chambre, et ce valet de chambre était à Saint-Cloud: il voulait réaliser et vendre à tout prix.

Mon ami me pressait parce que, disait-il, d'autres pourraient arriver avant moi et faire l'affaire à ma place.

— Je vais partir! dis-je.

— Il est tard, me répondit mon épouse.

— Bah! je prendrai une voiture, dussé-je la payer coûte que coûte. ,

Mon épouse insistait pour que je ne partisse que le lendemain, et Dieu sait si elle avait raison, car alors. . . mais enfin, je ne l 'écoutai pas et je partis.

J'arrivai à Saint-Cloud vers dix heures du soir et je me dirigeai vers l'endroit indiqué dans la lettre.

— Monsieur Vincent? demandai-je.

(C'était le nom que mon ami m'avait dit dans la lettre).

— Il est parti! me répondit-on.

— Et depuis quand?

— Depuis une demi-heure, mais il a dit que si vous veniez, vous preniez aussitôt la poste et que vous couriez après lui sur la route de Nantes.

— Moi? dis-je étonné.

— Sans doute; vous êtes celui à qui on a écrit ce soir?

—Oui.

— Il vous attendait!

— Il devait m'attendre.

— Alors c'est bien vous. Ne perdez pas de temps, partez au plus vite! Route de Mantes, une berline bleu de ciel.

Il s'agissait d'une affaire de six mille livres, continua Gervais, avec un bénéfice du d' uble au moins : cela en valait la peine. Je courus chez un aubergiste qui me loua une carriole, et je me dirigeai vers Saint- Germain pour y prendre la poste, espérant ratrraper mon M. Vincent.

La nuit était noire, la carriole, mauvaise,

les chemins affreux; je ne vous cacherai pas que, bien qu'il n'y eût pas encore de chauffeurs alors, j'avais une peur épouvantable.

— C'est b'en naturel, dit Lucile en souriant.

— N'est-ce pas, madame? D'ailleurs je ne suis pas soldat.

— C'est juste! dit gravement le comte.

— Pour lors, je tremblais, je tremblais (pie mes dents eu claquaient.

Nous allions atteindre Saint-Germain et nous traversions le bois de Marly, quand tout à coup j'entends un craquement épouvantable: je pousse un cri, je veux in'élaneer, mais je tombe comme une grosse bête le visage dans une ornière. Il avait beaucoup plu, l'ornière était remplie d'eau, et en voulant crier. . . vous comprenez, je ne pouvais plus. . .

— La voiture avait versé? dit Lucile.

— Oui, citoyenne.

— De sorte qu'il vous fallut rester là jusqu'au lendemain?

— Oui, madome, et dans quel état ! Ce qui m'inquiétait, c'était de passer la nuit dans un bois; j'avais dix mille livres dans ma poche pour acheter la garde-robe et les bijoux. Enfin la nuit se passa sans événement, et le lendemain de grand matin j'arrivai à Saint-Germain, moulu, brisé et mourant de faim; je déjeunai et je demandai s'il y avait une voiture pour aller à Mantes.

— La. diligence va passer, me répondit-on.

Effectivement, la diligence passa: il y avait de la place dedans, j'y montai, et dans l'après-midi j'arrivai à Nantes. Je cours à l'endroit où j'espérais trouver M. Vincent.

— Il vient de partir il n'y a pas dix ini-j nutes, me dit-on : 9 courez après, vous le rattraperez aisément: route de Vernon, une berline bleu de ciel.

Il n'y avait pas de voiture; je me décide à prendre un bidet de poste, moi qui ne sais pas monter à cheval, et je pars, et je roule, je tombe, je me raccroche, je retombe: je ne me sentais plus; et tout le long du chemin je demandais à tout le monde:

— Une berline bleu de ciel?

— Elle vient de passer il n'y a pas dix minutes, me répondait-on encore.

Et je courais. Enfin, n'en pouvant plus, je me décida' à marcher et à tirer mon che-

\ al après moi ; j'at teignis ;i lors un village: c'était Liosny.

Je demandai encore tu berline : on me dit qu'elle venait <lr passer, qu'elle devait îi cet te heure monter la côte, et qu'en me dé péchant je la rejoindrais pour BÛr.

( 'oiniiic j'allais plus vite à pied qu'à che val, je laissai ma bête à Rosnj et je courus Vers la côte; j'aperçus dans le lointain un ouage de poussin-,, avec du bleu dedans.

— Voilà mon affaire! m'écriai-je, el ]'• courus en appelant.

Mais La berline allait plus vite que moi ; je voulus aller plus vite qu'elle, je m'obstiu;ii. On m'indique un chemin de traverse qui devait me faire gagner «lu terrain, je le prends, c'était dans la forêt, je me perds, je m'égare, je u'en pouvais plus, je mourais de lui 'une et de faim.

J'arrive dans une petite ville sans savoir où j'étais, je ue demande que deux choses: un dîner et un lit. ;Je mange, je me couche, on frappe à ma porte, <>u cric je me réveille: il y avait dix-septeheures (pie je dormais! J'étais à Ohambray, entre Evreux et Louviers, il y avait quarante heures que j'avais quitté mon épouse pour aller a St- Cloud.

— Le fait est qu'il y avait de quoi se désoler, dii Lueile en riant.

— Ce n'était que le commencement, poursuivit Gervais. Ah! si ça s'était arrêté là! mais non!... le mauvais sort devait me poursuivre, et tout cela parce qu'un ami, un parfait galant homme, uue perle enfin, s'était intéressé à moi ! Oh ! ce n'était pas sa faute, aussi le ciel est témoin que jamais, au grand jamais, je n'ai accusé cet excellent comte de Sommes; ce parfait gentilhomme ce. . .

Un faible cri interrompit Gervais.

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! lui disait en même temps à l'oreille une voix impérative.

Gervais se retourna tout effaré. M. d'Adore était près de lui et du geste il lui désignait Blanche qui se tenait le visage clans ses mains, tandis que Léonore, Uranie et Lueile s'empressaient autour d'elle.

— Quoi donc? qu'est-ce que c'est? balbut;a le bourgeois tout étonné.

— Quand vous vous trouverez en présence de ces dames, dit Léopold d'un ton sévè-

i( , m- prononcez jamais le nom du mirérable que \ oua du.-* et re \ ot i«- ami.

I ii misérable ! répéta < \er\ ai»*; ma

< >ui. un misérable, que vous De dei riez pa - voua Bat ter de connaît re !

\li : voilà qui est fort '.

Je vous demande pardon, messieurs,

dit ML, d'Adoré en s'avançant, nuis après

ce qui vient d'avoir lieu, je craindrai «i1"'

votre présence ce réveillât des souvenirs

• pii don eiu dormir à jama

Et, du geste, M. d'Adoré invita poliment les deux amis u se ret irer.

< forain et < Servais se reculèrent en i rébuchant, en saluant, avec un embarras d'autanl plus grand que ni l'un ni l'aut re ne comprena:ent effecl ivement la cause de ce congé si brusque.

ils gagnèrent la porte dn jardin sans que Ton fîi attention à eux, et rent rèrent tout penauds dans La maison voisine.

— Qu'est-ce que ta as donc dit, toi? demanda < ioruin avec humeur.

— Moi? répondit Gervais.

— Oui, tu us dn dire quelque bêtise, bien sûr !

— Comment? pourquoi aurais-je dit quelque bêtise?

— Pour qu'on nous ai mis à la porte, car enfin on nous a mis à la porte! Aussi. ma. faute, et si ça ne regardait que toi je dira : s : tant pis! c'est bien fait!

— Par exemple, dit Gervais avec indignation.

— Oui, ce serait bien fait! Est-ce que je voulais y aller moi', chez ton M. d'Adoré?

• 'est toi qui m'as forcé.

— Mais. . . je te dis. . .

— Il n'y a pas de mais, c'est toi, c'est bien toi, et voilà encore une avanie que tu me causes.

— Mais puisque c'était Thomas qui nous avait recommandé. . .

— J'y aurais été un autre jour; c'est ta faute.

— Ah! tu m'ennuies à la fin.

— Gervais !

— Gorain !

Les deux bourgeois croisèrent encore leurs regards comme deux épées nues ; puis, comme cela était déjà arrivé. Gorain tourna sur ses talons en grommelant et quitta la salle à manger dans laquelle Gervais de-

meura fièrement, comme un vainqueur sur le champ de bataille.

Le reste de la journée se passa convenablement, les deux amis ne s'adressant que rarement la parole et dans les cas d'ext renie urgence. Vers cinq heures, au moment où la nuit commençait à venir, M. Thomas arriva avec deux amis. D'autres leur succédèrent à dix heures; le garçon du restaurateur avant dressé le dîner, on se mit à table.

On était quatorze en tout. M. Thomas et le président des munitionnaires en seconr, que l'on n'appelait que par son petit nom d'Hector, dix invités et Gorain et Servais. Le dîner était bon, les vins abondants; la gaieté prit bientôt des proportions voisines de l'exagération.

A neuf heures, il y avait une montagne de bouteilles vides gisant dans un coin, et le café et les liqueurs venaient d'être apportés.

— Maintenant, dit Thomas à Gorain, il faut congédier les garçons qui nous ont serves. Ils reviendront demain enlever tout cela ; nous avons à causer.

Gorain essaya de se lever, mais il ne put y parvenir; ses jambes étaient singulièrement alourdies. Il appela du geste un des garçons du restaurateur.

— Va-t'en, lui dit-il, va-t'en avec ton camarade; tu reviendras demain, je payerai, je...

— Très bien, fit le garçon en se retirant.

— Et ferme bien la porte surtout, lui cria Gorain.

— Est-ce que tu as peur, citoyen? demanda Thomas en riant.

— Dame. . . oui. . . répondit Gorain.

— Et de quoi peux-tu avoir peur?

— Mais... des chauffeurs!

Un immense éclat de rire accueillit cette réponse.

— Eh bien! mais... dit Gervais en faisant de petits yeux, tu as dit qu'on ferme la porte; et le cocher?

— Quel cocher? demanda Thomas.

— Celui d'à côté qui a mis ses chevaux

— Bah! Il est parti depuis longtemps; tu ne Tas pas entendu?

— Ah! si... j'ai cru entendre un roulement de voiture tout à l'heure. . .

— A boire! cria Thomas! A ta santé, Gervais! à ta santé, Gorain! .

Puis, tandis qu'on buvait, se penchant vers l'un de ses voisins qui, sorti quelques minutes plutôt, rentrait à l'instant.

— Eh bien? demanda- t-il à voix basse.

— Signelay et les deux femmes sont nortis à sept heures sans nouvelles de Maurice, répondit le voisin.

— Le cocher avait ses dernières instructions?

—Oui.

— Et le comte?

— Un soldat est arrivé de Paris porteur d'une lettre pour lui, et il vient de partir aussi.

— Bravo! Que t'avais- je dit, Pick?

—Décidément tu es le diable.

— Les deux femmes sont seules?

— Avec les domestiques, moins le cocher qui est parti avec son maître.

— Tu vois b;en qu'il n'y avait pas lieu d'acheter celui-là.

— C'est encore vrai.

Il ne s'agit plus maintenant que de rendre ivres morts Gorain et Gervais, ce qui sera facile, et ,grâce à ces deux machines, i'alibi sera établi d'une façon indiscutable!

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