LE POINT DU JOUR
S'il existe dans l'univers une route connue de la grande majorité des habitants du globe, c'est à coup sûr celle de Paris à Auteuil; car elle a sur les autres routes conduisant a d'autres lieues de plaisance, l'immense avantage, d'être parcourue depuis deux cents ans, non-seulement par tous les Français venus à Paris, mais encore par tous les étrangers venus en France.
Sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Loirs XVI, pour aller à Versailles, il fallait suivre la route de Paris à Auteuil, et tout le monde allait à Versailles, même ceux qui n'avaient pas a y aller. Depuis la Révolution, les souverains de la France ont presque tous habité successivement Saint- Cloud, et c'est encore la porte de Paris à Auteuil qu'il faut suivre pour aller de Paris à Saint-l Jloud.
Enfin cette foire de septembre, si renommée pour sa poussière et ses melons, cette antique foire de Saint-Cloud qui a fait la
joie de nos grands-pères et qui fera peutêtre encore celle de nos petits-fils, conduit chaque année tous les habitants de Paris, sédentaires ou de passage, sur cette route d'Auteuil dont les voies ferrées n'ont pu heureusement triompher.
Beaucoup se rappellent sans doute le parcours de cette route dans ces moindres défais, et chacun sait que l'endroit où la route qui longe la rivière après avoir suivi le cours la Reine et passé devant le couvent des Bonshommes, se bifurque pour continuer en droite ligne vers Sèvres, et à droite vers Auteuil, se nomme le Point du jour.
Tout le monde connaît le Point du jour, mais bien peu se sont enquis du motif qui avait fait donner padis à cet endroit assez peu pittoresque un nom presque prétentieux. Le motif est cependant original, et le doux nom de Point du jour cache un souvenir sanglant.
" Il était trois heures après minuit, dit M. de Laborde, le jeu de la reine se ralentissait et n'était pas soutenu que par des paris considérables entre le prince de Dombes, fils du duc de Maine, et le marquis de Coigny. Ce dernier, perdant d'un coup une somme assez forte, s'écria : Il faut être bâtard pour avoir un tel bonheur! " Le prince, se penchant a son oreille sans discontinuer son jeu, lui dit : " Vous pensez bien que nous allons nous voir tout à l'heure, n'est-ce pas? — Où et quand? — Mais sur la route, au point du jour." Les voitures partent : le jour paraît ; on s'arrête. Le prince de Dombes est heureux à ce jeu comme à l'autre : il tue son adversaire, et le lieu où se passa cette scène en a conservé le nom de l'oint du jour."
En 1799, la route qui suivait la rivière et passait à la barrière des Bonshommes, n'avait certes pas l'aspect uni qu'elle possède aujourd'hui. Il y avait à la hauteur du Champ de mars, eu face l'endroit où devait s'élever, six ans plus tard, le pont d'Iéna, une certaine montagne excessivement rude, dont les pentes, successivement abaissées, n'existent plus de nos jours.
De plus, à cette époque, cette partie de Paris n'était pas éclairée, et à l'approche de l'hiver, les brouillards de la Seine aidant, la route, on le comprend, était fort peu sûre; la nuit venue, elle était donc absolument déserte.
Le comte avait pris Louis ri Rossignolet dans s.i voilure, n il avait donné l'ordre au cocher «le suivre lu route de Saint < ' I * » u < I par le cours lu Heine ci Auteuil, en s'arrê
luul u ( - 1 1 : 1 1 1 1 1 1 • Voillirt* «Mi u chaque maison
que l "ii rencontrerait pour avoir <l<-s ren
sei^'liellielils.
Lu voiture partit, atteignit la place de la Révolution, alors vaste el déserte, sur [aquilleon ne passait qu'en frissonnant tant les sanglants souvenirs étaienl récents encore, et, tournanl u droite, elle prit l'ancien- De allée «lu cours lu Reine.
A celle époque, le «|ll;ii Il'exislait pus, ci
le lii de lu Seine était beaucoup plus porté à droite. Lu berge arrivail ù la première rangée d'arbres de l'allée, ce qui rétrécis-l
suii énoruiéiiieni l'espace et rendait lu cir-i culation impossible tout autre part quel tla us. l'allée du cours. On ne pouvait donc; pas alors se croiser sur lu roule connue oui le peut aujourd'hui (dans, l'allée «'i sur Ici quai); cl, en remontant le cours, M. «TA-1 dore était certain d'avoir des renseigne-" ments s'il lui était permis d'en obtenir. ■
La voiture parcourut toute retendue de la promenade sans rencontrer qui que ce lût. Arrivée à la hauteur de la pompe à feu de Chaillot, elle s'engagea sur la montée' dont je parlais plus haut. (C'était en gra-1 vissant cette côte (pie, quatorze ans plus1 lot, Léonard, l'élégant coiffeur de la reine,' avait raconté à ses compagnons de voyage du Caiabas de Versailles, l'histoire alors toute fraîche des empoisonnements de la famille de Niorres). '
La route était absolument déserte et si-lencieuse. La unit était noire; aucune des' rares maisons qui s'élevaient de loin en loin,1 au bas de la côte de Chaillot, n'avait de fe-* nèiiv éclairée; tout dormait.
— Il est évident qu'il ne peut être arrivé sur cette route, dit le comte d'Adoré, depuis deux ou trois heures, d'accident aussi graj ve que celui qui eût empêché d'avancer une vo'ture attelée de deux chevaux et conte-j naut trois personnes sans compter le cocher. Il y aurait trace d'un semblable ac-' ci dent, on verrait une voiture brisée, unei roue cassée, un cheval mort.
— Et la route est nie comme un miroir, dit Louis.
—Lisse comme ma canne, murmura Rossignolet qui, le coude en dehors, l'avant-
Ih-us appuyé sur i;i portière «lom la gla< était abaissée, dardait »e« regarda investigateurs sur le pavé qui tufs, ci cahQter lu
\ oil lire.
( mi ui teignit la barrière, et !<• comte, fai s;ini arrêter, réi e lia les commis «l<- l'octroi pour les interroger. Aucun n'avait vu pas
ver, depuis la tombée de lu iiuii, une voiture h lie que celle que dépeignait M. d'Adoré. L'un d'eus se rappela effectivement avoir remarqué cette voiture le matin se dirigeant ,ers Sèvres, mas il déclara ne l'avoir pas vue repasser depuis.
Le comte remonta en voit ure, el l'on eon« i i u un la route. Cette partie «lu Port de Passy, ainsi «pie l'on disait alors, était aussi sombre, tout nussi déserte que la route longeant le faubourg «le Chaillot.
— Bien!... rien!... disait Louis avec impatience et en interrogeant l'horizon.
— Pas un indice! murmuro le comte.
— Monsieur! dil le cocher en se penchant sur son siège.
— Qu'est-ce que c'est, Claude? demanda le comte.
— J'aperçois là-bas une lumière...
— Où cela?
—Oh! bien loin... ça doit être près du Point du jour. . . Seulement on dirait que c'est sur la rivière que la lumière se promène. . .
— le ne vois rien! dit le comte en s'offorçant en vain de percer les Ténèbres.
Rossignolet s'était dressé, passant tout son long torse par l'ouverture de la portière, de sorte «pie sa tête, grâce à sa taille gigantesque, arrivait jusqu'à la hauteur «le celle «lu cocher élevé, lu5, sur son siège.
— L'olibrius a raison! dit le major, j'entre-perçois un point rougeâtre qui ressemblerait assez à une lanterne allumée.
— Vite! vite, Claude! dit le comte.
Le cocher fouetta ses chevaux, et la voiture, roulant rapidement, se rapprocha bientôt de l'endroit où se trouvait le feu désigné.
Claude ne s'était pas trompé: c'était précisément au Point du jour, en face la route (l'Auteu'l, que brillait la lumière, et cette lumière provenait bien d'un petit bateau qui courait le long de la berge.
Mais ce que les «piatre hommes n'avaient pu distinguer jusqu'alors, car un bouquet de peupliers et une maison construite sur
le bord même «le la Seine le leur avaient dérobé complètement, c'était un groupe de quinze ou vingt personnes qui paraissaient extrêmement animées.
Plusieurs portaient des torches, d'autres tenaienl des cordes, (Vautres de longues perches, et toutes allaient, venaient, s'agita'ein avec une émotion extrême.
La voiture s'était arrêtée. Le comte, Louis, Rossignolet, sans échanger une parole, s'étaient élancés presque à la fois à. terre.
Les gens attroupés sur le bord de la civière paraissaient tellement préoccupés, qu'aucun n'avait fait attention à l'arrivée de la vo:ture.
— Là-bas! là-Las ! disait l'un.
— Non! non! criait une autre voix. Ce n'est pas en aval c'est en amont.
— Je te dis que j'aperçois quelque chose qui remue !
— Là-bas! en face. . .
— .C'est des herbes?
— Eh oui ! dit une autre voix.
— Faudrait avoir des grands filets! disait une femme.
Avec cela on les repêcherait peut-être.
— Oh! quel malheur!
— Et quel événement!
— Et dire qu'on n'aura pu en sauver un seul!
— Ils sont dans le tourbillon pour sûr!
Le comte, Louis et Rossignolet avaient entendu toutes ces paroles prononcées rapidement et qui les glaçaient d'épouvante.
Se précip'tant sur la berge, ils coururent vers les hommes et les femmes qui tous, le corps penché sur les eaux de la rivière, semblaient vouloir eu fouiller le lit. Un bateau parcourait la Seine en tous sens. C'était ce bateau, muni d'une grosse lanterne, qir avait attiré l'attention du cocher.
— Eh bien? cria un des hommes de la berge.
— Rien! rien! je ne vois pas même un corps! répondit-on du bateau.
— Pauvres gens! dit une femme. Faut-il mourir comme cela!
— Qu'est -il donc arrivé? demanda le comte d'Adoré d'une voix frémissante.
Hommes et femmes se retournèrent.
- — Ah! citoyen! reprit la femme, un bien malheureux événement qui s'est accompli là devant nous!
— Quel événement? Parlez vite!
— Une voiture! s'écria le comte en frissonnant, tandis que ses compagnons pâlissaient et se rapprochaient vivement.
— Oui, une voiture qui contenait trois voyageurs, deux citoyennes et un citoyen... Il n'y a que Le cocher qui a pu .se sauver.
— Deux femmes et un homme! répéta le comte d'une voix étranglée. OÙ sont-ils?
— Dans la rivière, hélas! avec la voiture et les deux chevaux ! On a tout fait pour les sauver, mais on n'a pas pu. Là, il y a un grand trou, et le malheur a voulu que la voiture soit tombée dedans. Tiens! on ne la voit même pas! Regarde!
— .Mais, quand cela est-il arrivé!... demanda le comte, qui ne pouvait en croire ses oreilles.
— Il y a trois heures.
— Comment? comment? répétez! Qu'avezvous dit? des détails?
— Voilà, citoyen. Il y a trois heures à peu près, il pouvait être comme huit heures ou neuf heures, je ne sais pas au juste, j'étais là, sur ma porte, car c'est moi qui . . .
— Après? interrompit le comte avec impatience.
—J'étais donc là, sur ma porte, quand j'entends un roulement de voiture. Je regarde et je vois ven'r par la route d'Auteuil un beau carrosse avec de beaux, chevaux et j'appelle mon homme pour qu'il le voie passer. Il arrive et nous étions là à regarder, quand . . . tout à coup un cheval s'élance comme s'il avait le vertigo. L'autre le suit. Le cocher tire sur ses rênes et il crie. Et pir's il perd la tête le pauvre .cher homme, et au lieu de retenir - ses bêtes il tape dessus, et les chevaux se cabrent et courent droit sur la rivière. . . et les pauvres dames qui étaient dans la voiture poussaient des cris qui déchiraient le coeur, et le monsieur qui ouvre la portière pour sauter, et mon mari qui s'élance pour arrêter les chevaux, je me cramponne à lui . . . La voiture passait comme une flèche, car tout cela avait eu lieu en deux secondes, et au moment où le citoyen allait s'élancer, les chevaux sautent dans la rivière, juste dans le trou. Il n'y a que le cocher qui s'en soit tiré, quoi!
Le comte levait les bras et les yeux vers le ciel.
— Ce cocher sauvé, où est-il? demanda-!:-
i! comme un homme qui se pal tache a anc dernière espérance.
— Là! 'lii ta femme. Le Foici 1 il sort de
la maison.
Le comte fourni vers Le personnage dési gné, iiuiis, en arrivanl en face de Lui, il poussa un cri terrible et i] tomba foudroyé.
— Le cocher «le la voiture! hurla Rossignolet. Oh!...
Le tambour major demeurait atterré, foudroyé, sjuis plus pouvoir parler.
Louis arrachaii ses vêtements avec une violence el une rapidité inexprimables.
— Que veux-tu faire? lui cria-t-on.
— Pardieu! répondit-i] d'une voix brève, je veux plonger el retrouver les cadavres!
— Mais l'eau esl froide! lu vas le noyer, pauvre enfant! disaienl les femmes. Il y a là un tourbillon qui emporte toul !
— Eh bien! il m'emportera! s'écria le biave soldai.
Et, avani que Rossignolel l'ut revenu de s;i stupéfaction douloureuse, avant que personne des assistants pût s'opposer à son dessein, Louis s'élançait d'un bond et disparaissait sous les eaux noirâtres et glacées qui se refermaient sur lui.
SAINT - OLOUD
— Après-demain 19 vendémiaire, avait dit le citoyen Thomas à Gorain et à Gervais, le pi es: dent de l'association des munitionnai-
res secrets ira te demander à dîner avec dix de nos collègues dans ta maison de Saint- Cloud, et à cette occasion il t'est permis de déchirer enfin le mystère dont tu enveloppes ta qualité de propriétaire campagnard et de te faire connaître dans le pays.
On se rappelle le sentiment de joie qu'éprouva le vaniteux bourgeois en pensant qu'il allait enfin pouvoir faire montre de son domaine. Le 19 vendémiaire était précisément le jour où avait eu lieu le duel de Maurice et d'Alcibiade, et à l'heure où le colonel tombait blessé sur le sol humide, Gorain et Gervais donnaient un coup de plumeau suprême à la maison.
Gorain et Gervais étaient venus seuls dès le matin, résolus à tout faire par eux-mêmes. D'abord Gorain n'avait pas de domes-
i ique el ne voulait pas en ai oir, Toujoun déliant, Inqu 1 1 el peureux, il prétendait que les dômes! que* u'étaienl que d< pions et des sangsues qui médisaient de leurs mail res el Buçaienl Le plut pur de leur
sang.
Depuis qu'il était Pet iré des affaires, de» pu .- qu'il était veuf i «-i il n'avait jamais en d'enfants), depuis enfin que, suivant --m ex« pression, n n'avait rien ;i désirer, Gorain avait voulu durant quelques jours se donner 1rs soins d'uin- bonne cuisinère. 11 avait cherché longtemps le phénii qu'il convoitait, il avait ••ru le renconl rer. I ''était une -russe et grasse Auvergnate, excessivement laide, plus forte qu'un fort de la halle et âgée d'une quarantaine d'à anées.
Gorain ava't choisi une Auvergnate parce que les enfants de l'Auvergne ont la réputation d'être économes; il l'avait prise grosse ei grasse ai tendu que l'embonpoint étant acquis, elle n'avait pas a s'engra aux dépens de la cuisine de son maître; forte, afin qu'elle pût le protéger an besoin;
laide, pour que les amoureux ne courussent pas après elle» d'un âge respectable, afin qu'elle eût passé celui des folies.
Toutes ces qualités reconnues avaient d'abord paru satisfa're le digne bourgeois, mais quelques jours ne s'étaient pas écoulés que son esprit défiant avait trouvé la source des plus vives inquiétudes dans ce qui devait être celle de la sécurité.
— Si elle est si économe, s'êtait-il dit, elle doit être intéressée; si elle est intéressée, elle doit désirer avant tout augmenter son pécule, et qui me dit, dès lors, qu'elle ne cherchera pas à l'augmenter à mes dépens? Qui me dit qu'elle ne soit pas capable de me fal-re danser l'anse du panier! Une femme si grosse doit manger énormément ; elle est si forte qu'au besoin elle m'assommerait d'un coup de poing ; ce sont souvent les plus laides qui courent après les aventures, parce que les aventures ne courent pas après °lles, et enfin si quarante ans n'est pas l'âge des folies, c'est celui des passions, ce qui est b'en autrement dangereux!
A partir de ce moment, chaque fois que Gorain sortait, il frémissait en songeant que sa maison pouvait demeurer seule à la merci de l'Auvergnate, et il rentrait au plus vite. Pirs, une fois dans son appartement avec la servante aux mains puissantes, une
autre crainte l'assaillait: si, ayant de mauvaises intentions, elle allait lui faire uu mauvais parti. Et Gorain, reprenant sa canne et son chapeau, se hâtait de ressortir. Celle existence n'était pas tenable: aussi Gorain pria-t-i] Gervais de mettre sa bonne a la. porte,
Gora'n songea alors à remplacer la bonne par une femme de ménage qui vînt passer quelques heures le matin et il jeta les yeux; sur sa citoyenne concierge; mais Gorain n'était pas un maître facile à servir.
Gorain n'avait jamais compris la femme qu'à un point de vue: celui de l'économie domestique. Défunte son épouse, ainsi qu'il avait coutume de le dire, avait été pour lui le modèle type du genre de ces pauvres créatures dont l'existence n'est qu'un pénible labeur, et qui sacrifient santé, plaisirs, distractions, au bénéfice de l'intérêt de la communauté.
— Mon épouse y est morte à la peine!
ava;t encore coutume de dire Gorain, mais aussi en vingt ans nous avons fait notre affaire.
Pour être juste et vrai, c'était mon affaire, qu'eût dû prononcer Gorain. Toujours est-il (pie ce dévouement à l'intérêt domestique de feue madame Gorain avait rendu son mari d'une exigence insoutenable à propos du travail de la femme. La citoyenne concierge déclara bientôt qu'elle renonçait à l'honneur de servir son propriétaire pour deux écus par mois, sans nourriture et sans aucun profit. Gorain qui, à chaque fin de mois, regrettait ses deux écus, ne tenta rien pour conserver sa femme de ménage. Depuis ce temps, il faisait ses petites affaires lui-même, sans aide et sans inquiétude, ce qui explique pourquoi il était venu à Saint- Cloud sans domestique.
Quant à Gervais, comme la partie de St- Cloud frisait pour lui la partie fine, il n'avait voulu rien dire à sa femme, et il avait prétexté uue petite absence pour affaires importantes. Madame Gervais, qui, il faut l'avouer, hélas! regrettait parfois que son mari n'allât pas de temps en temps aux Antilles, madame Gervais ne trouva, pas la plus légère objection à faire quand son mari lu' annonça, en partant le matin, qu'il ne reviendrait que le soir ou même le lendemain.
Gervais s'était donc élancé dans le coche
de Saint-Cloud, avec son ami Gorain, en se frottant, les mains et en disant avec une émotion joyeuse:
— Libre ciiiome l'air! Dieu! allons-nous nous amuser! nous ne serons que des hommes!
.Ma 's une réflexion avait un moment paralysé sa bonne humeur.
— Et le dîner? qui est-ce qui le fera?
— Nous! avait répondu Gorain.
— Nous allons fa're la cuisine?
— Non, mais nous mettions le couvert.
— Le couvert! le couvert!... ça ne suffit pas pour satisfaire l'estomac.
— Laisse donc! Il y a un gargotier à St- Cloud, et un fameux encore; nous lui ferons sauter un lapin, avec une matelote et une bonne omelette au lard...
— Oa sera bien maigre!
— Bah? à la campagne.
— Je te dis que ce sera maigre.
— La. maison est si jolie que c'est déjà un plaisir de la regarder.
— Enfin, je crois que ce n'est pas convenable. Pour recevoir le président, nous devrions faire des frais, car. . .
— Ecoute donc! interrompit Gorain, si nous faisions des frais, si nous agissions trop grandement on dirait: " Ces gaillardslà sont riches, ;ls n'ont pas besoin de gagner de l'argent," et on pourrait nous faire les parts moins belles.
— Oui, et si nous agissons mesquinement, on dira: " Bah! jls savent se contenter de peu, donc ils n'ont pas besoin de gagner davantage! "
Gorain regarda Gervais avec un ébahissement comique.
— C'est peut-être vrai, murmura-t-il.
— Et puis ajouta. Gervais, l'eau vient toujours à la rivière.
— Nous commanderons un bon dîner!
avait, conclu Gorain.
Et comme toujours, obéissant à son premier mouvement, en arrivant à Saint-Cloud, le digne bourgeois avait été chez le restaurateur à la mode et avait arrêté avec lui un menu des plus distingués. Puis, comme toujours encore, à peine rentré au logis, les regrets avaient, assailli Gorain.
— C'est de la folie! disait-il avec mauvaise humeur et tout en aidant Gervais à ranger l'intérieur de la maison; ça nous coûtera les yeux de la tête!
— Oui, ma s ça nous rapportera gros! le pondail Gervais.
I )*ici < | ut- rji ra pporte !
— Il faut de 1,1 patience, N'allons i a
pas rliv mil H il Ki|ili;i res en second i'll pie
mier: le citoyen Thomas qous l'a affirmé.
Je suis sur que le caba rel ier ;i raconté cela a tout le monde, el qu 'on parle de moi (hi us tout Saint ( !loud.
Eh itifii ! in voulais qu'on t \ connaisse. '►ni, mais je n'aime pas qu'on B'occupe tant de moi que cela.
— On est le mal? tn oe dois rien à personne!
— oh! je sais bien que tu auras toujours raison, toi !
— Tiens! j'aurai toujours raison tant que je n'aurai pas i<>rt !
— On vu | bien que c'est moi qui ai tout
le mal!
— Comment ?
— Après tout, je trouve cela drôle, moi, dit Gorain en se montant. Chez <|iii vienton? chez moi! chez qui dépose-t-on les marchandises? chez moi! Quj est-ce qui est obligé de venir la nuit ici pour les livraisons st les emmagasinements? .Moi et toujours moi; el toi, pendant ce temps-là, tu ne fais rien!
— le ne fais rien! s'écria Gervais avec colère, et qui est-ce qui tient les livres? qui est-ce qui entretient les relations avec la province?
— C'est bien mal;n cela!
— iCe qui eût été pins malin, dit Gervais vexé, c'eût été de trouver la chose à toi tout seul, puisque tu fais tout, mais tu oublies que, quand notre excellent ami le comte de Sommes nous a fait nommer munit ionnaires en second, c'a été pour în'indenmiser de mon voyage aux Antilles, et toi, tu as passé par-dessus le marché!
— Par exemple! s'écria Gorain.
— C'est comme ça!. . . ah!
— (''est pas vrai !
— Gorain !
— Gervais!
Un silence gros de menaces suivit cet échange de noms propres renvoyés comme deux balles qui se croisent. Les deux amis se regardaient, suivant l'expression vulgaire, en véritables chiens de faience.
Enfin Gorain, suivant sa coutume, tourna sur les talons en grommelant et quitta la chambre. Gervais haussa dédaigneuse-
ment U 9 épaules, pu -. demeuré seul, il commença .i l'occuper des préparât il - du cou-
\ ert, car la p<-i ite scène ;i\.;iit eu lieu dans la salle a manger, et, bien qu'il fui encore de bonne heure, Gervais pensa judicieuse im m que, le couvert mis, il n'.\ aurait plus rien ô fa ire J"x,i" 'a l'instant du dîner.
Encore sous l'impression de son escarmouche avec Gorain, Gervais allait, venait en maugréant ;> part lu .
< "i si pourta m vrai, disait il «*n prenant une aappe dans an tiroir, que c'est à moi qu'il doit de gagner autant d'argent aujourd'hui. Avec cela qu'il ;i l'air d'en 61 re reconnaissant . . .
l'n claquement de fouet sonore retentissant dans la rue et accompagné du roulement rapide d'une voiture interrompit les réflexions de < lervais.
Toussé par la curiosité, le bourgeois ouvrit vivement !,. fenêtre et ï'appuya sur la barri. La salle dans laquelle se trouvait Gervais éta'i au rez-de-chaussée. A l'instant où le nez pointu du bonnetier s'avançait au dehors, une fenêtre du premier étage s'ouvrit également, et la face assombrie de Gorain se dessinait dans l'encadrement de pierre.
Un peu plus haut dans la rue que la maiton du bourgeois de Paris et ayant son jardin mur mitoyen avec le sien, s'élevait une fort belle maison de grande apparence et qui avait cm nservé ce cachet de distinction et d'élégance que les architectes du premier s'ècle savaient si bien donner aux habitions seigneuriales.
Comme Saint-Cloud est bâti en amphithéâtre, la grande maison dominait celle de Gorain, et la rue sur laquelle s'ouvraient les deux entrées offrait une pente très rapide.
Les coups de fouet qui avaient éveillé l'attention des deux amis retentissaient plus violents et plus rapprochés: au tournant de la rue, deux chevaux apparurent, se roidissant sur leurs jarrets pour faire gravir la petite côte à une lourde voiture, sorte de vieux carrosse échappé aux désastre de la Révolution, et dans l'intérieur duquel on apercevait deux jeunes femmes et un jeune homme, tous trois élégamment vêtus sui-' vaut la mode de l'époque.
La voiture passa devant la mai sou de Gorain et s'arrêta en face de la maison sui-
vante. Un valet vint ouvrir la grille, et les chevaux s'apprêtaieni à tourner, lorsque deux jeunes femmes, belles et gracieuses, s'élancèrenl légères et empressées de l'intérieur «lu jardin :
— Lucile et CJranie Idinent-elles à la fois.
— Blanche et Léonore! répondirenl les deux jeunes femmes de l'intérieur de la voiture.
Le cavalier qui les accompagnait ouvrit lestement la portière, sauta à terre et aida les deux jeunes femmes à descendre. Les quatre charmantes personnes s'embrassaient avec effusion, tandis que la voiture entrait à vide.
— Bonjour, monsieur de Signelay! dit Blanche.
— Et le colonel? demanda Léonore.
— Il viendra nous rejoindre, répondit Franie; il a été retenu à Paris.
Les cinq personnages disparaissaient en ce moment derrière la grille: Gorain ni Gervais ne purent entendre la suite de la conversation ébauchée.
— Il paraît qu'il y a du monde à dîner chez le citoyen d'Adoré! dit Gervais en levant le nez vers Gorain.
— Oui ! grommela celui-ci en disparaissant brusquement.
— Gros ours! murmura Gervais. Ah! que je «ois munitionnaire encore une fois, et si jamais je fais quelque chose pour. . .
Un petit coup frappé aux carreaux de la fenêtre que Gervais venait de refermer interrompit le bourgeois:
— Eh! citoyen! criait-on du dehors.
Gervais alla ouvrir: il se trouva nez à nez avec un grand gaillard vêtu d'une livrée de fanta;sie et qui n'était autre que le cocher du carrosse qui venait d'entrer dans la maison voisine.
— Qu'est-ce que tu veux? demanda Germais.
— Pourriez-vous pas m'indiquer une écurie par ici?
— Une écurie? répéta Gerva's avec étonnement. Pourquoi faire?
— Tiens! pour y mettre mes chevaux, donc! Figure-toi, citoyen, que je ne veux pas les mettre dans les écuries d'à côté.
— Oh! par exemple! Elles sont pourtant assez grandes, et il y en a deux !
— Oui, mais dans Tune il y a les chevaux du citoyen propriétaire, et plus de place
pour les miens, et l'autre écurie a son sol défoncé par suite d'un accident arrivé justement hi< r, à ce que m'a dit le cocher; de sorte que, comme je pensais donner la provende a nies bêtes, bernique! pas uncoin. On veut bien nie laisser ma voiture dans la cour, mais mes chevaux, faut que je les mette quelque part.
— Et alors tu cherches une écurie?
— Oui, et, comme je m'ennuyais en pensant à mes chevaux, le cocher m'a dit comme ça: Dans la maison d'à côté il y a une écurie vide; va-t'en demander la permission d'y mettre tes deux chevaux pour une derïr -journée, alors je suis venu, et voilà, citoyen.
Gervais regardait le cocher sans répondre.
—Dame! continua le cocher, si tu voulais, tu rendrais un lier service au citoyen Siguelay et au colonel Bellegarde.
—Le colonel Belle-garde! dit Gervais; c'est donc lui qui était là?
—Eh! non, c'était sa femme; lui, il viendra tantôt.
— Ah ! c'est pour la citoyenne Bellegarde.
— Alors tu veux bien me prêter ton écurie?
— Dame ! . . . je . . . d'abord ce n'est pas à moi.
— Comment pas à toi?
— Eh! non, je ne suis pas propriétaire, c'est mon ami qui . . . Attends, je vais l'appeler et lui demander.
Et Gervais appela à voix haute :
— Gorain ! . . . Gorain ! . . .
Fn grognement sourd lui répondit.
— Descends donc! reprit Gervais; il y a quelqu'un qui te demande ton écurie.
— Mon écurie? répéta Gorain en entrant d'un pas lourd et majestueux et en jetant un regard déliant sur le nouveau venu. Mon écurie, pourquoi faire mon écurie?
— Pour y mettre mes chevaux, donc ! dit le cocher.
En quelques mots, il exposa sa requête, en s'appuyant sur le nom du colonel Bellegarde.
— Dame! dit Gorain en regardant Gervais, je. . . c'est que. . . le colonel ne te connaît pas. . . une voiture de louage. . .
— Oh! reprit le cocher, c'est seulement pour jusqu'à la nuH; nous retonrnerons à Paris après dîner. . . et puis je suis d'une
nonne maison, une maison connue... me < la illon. . . h* citoyen Thomas. . .
A h ! lit < iora in, je nu- rappelle. I >is
<l :, < lervais, c'est le frère de not pe ami
qui ;i loué i.i \ oit ure ; i u Bais bien, c'est Thomas qui n dû conduire le soldat... Ils <ii parlaieuj encore hier en déjeuna m a la halle. . .
( Mli, oui ! lil ( ier\ ;iis.
Alors, reprij < lorain en s'adressa m au cocher, je veux bien te prêter mon écurie, amène tes cheveux; seulement, toi, in n'entreras pas dans l'intérieur de In maison, j<' n'aimé pas rein.
Le cocher, i^ni étail toujours demeuré en dehors, les mains appuyées sur la barre de la fenêtre, remercia el se relira. Ce petit incident avait probablement dissipé la mauvaise humeur «le Gorain, car il s'approcha de ( Jervais et lui offrit une prise.
Gervais regarda Gorain, puis il puisa dans la tabatière ouverte. La paix était faite.
— tëh bien! c'est drôle ça, compère! dit Gorain en se bourrant le nez avec une persistance qui prouvai en faveur de la solidiie de cet organe.
— 'Ma Coi, oui, répondit (iervais; je suis sûr que Thomas ie remerciera ce soir.
— Après cela, reprit Gorain en secouanl la tête, Thomas ne connaît peut-être pas ce cocher, et j'ai peut-être en tort, dans un bon mouvement, de. . .
— Puisqu'il n'entrera pas dans la maison.
— C'est égal. . . si j'avais réfléchi. . . il y a des auberges dans le pays, pourquoi n'y va-t-il pas?
— Pour être plu* près sans doute.
— Enfin, je regrette. . .
— Tiens, interrompit Gervais, si tu ne veux plus, voilà le cocher qui revient, disle-lui.
Effectivement le cocher apparaissait dans la rue suivi de M. de Signelay, auquel il adressait de grands gestes en désignant la maison. Léopold s'avança vers la ports1 ouverte et pénétra dans l'intérieur.
Eh bien! oui, dit Gorain. je vas lui dire que l'écurie est embarrassée... on ne sait pas. . .
Un cou]» discret fut frappé à In porte de la salle.
— Entrez! dit Oervnis.
l/'op'dd entra m salua gracieusement.
Gorain et Gervaie gardèrent, ;u ne
comprenaient pas !«• motif de cette visite d'un inconnu. < Cependant ils gainèrent, mais avec nu embarras comique.
tteseii ure, di1 Léopold avec l'aisance d'un homme du inonde, i,. viens vous remercier du service que \"M- VOUleZ bien nous
pendre, en mon nom h m celui de madame Bellegarde, et surtout de l'empressement si gracieux dont, m'a dit le cocher, vous aviez l'aii preuve.
—Mais... citoyen, balbutia Gorain, je . . pan-,, que. . . enchanté. . .
(Quand Gorain était intimidé ou surpris, il m- pouvait pins i ponver les mois).
— Il n'y a pas de jdaee effectivement chez mon ami, .M. d'Adoré, pour meii n- les che-
\au.\ de noire voiture a l'abri, poursuivit Léopold. Le cocher vient de me dire que lorsqu'il s'était adressé a VOUS pour vous demander où il trouverait une écurie vacante dans le pays et qu'il avait par hasard prononcé h- nom du colonel Bellegarde, vous lui aviez offert si spontanément de mettre ses chevaux dans votre maison qu'il n'avait pas osé refuser, et i] est accouru me prévenir afin (pie je puisse venir vous remercier moi-même du dérangement involontaire que je vous cause.
Gorain roulai ses petits yeux ronds comme quelqu'un qui ne comprend pas. Gervais demeurait bouche béante.
— C'est-à-dire que... balbutia Gorain, je r'ai pas dit que. . . mais, d'un autre côté... enchanté. . . de pouvoir. . .
— Je vous prie donc, monsieur, reprit Léopold, de recevoir mes sincères remerciements.
Gora'n voulut parler, mais il ne trouva rien. Gervais vint à son secours.
— Oh ! dit-il, on se rend comme ça un tas de petHs services dans la vie. . . c'est bien naturel et ça ne vaut pas une chiquenaude.
— M. d'Adoré, mon ami, dit Léopold, m'a prié de joindre ses compliments aux miens a propos des remerciements que je viens vous faire; en sa qualité de voisin, il se déclare votre obligé,
—Nous sommes infiniment flattés, répondit Gervais, qui décidément avait l'élocution plus facile. Précisément, le citoyen Gorain, mon ami, me parlait du désir qu'il avait d'aller rendre une petite visite de voisinage à M. d'Adoré. Maintenant que Go-
rain se décide à venir souvent à St-Cloud, il ne serait pas fâché de faire connaissance, vous comprenez, et il voulait justement y aller aujourd'hui, mais nous ne savions pas alors que le citoyen avait du monde. . .
— Oh! dit Léopold, que noire visite ne soit pas un obstacle à la vôtre; nous sommes des amis et non des étrangers cérémonieux'. M. d'Adoré sera enchanté de vous voir.
— Eh bien! dit Gervais en regardanl <!<»rain, si le citoyen voulait nous présenter, puisque. . .
— Très volontiers! fit Léopold avec une légère grimace.
— Alors allons-y tout de suite!
— Mais... balbutia Gorain.
— Quoi donc?
— Oa va peut-être déranger. . .
— Nullement, dit Léopold en faisant contre fortune bon coeur.
— Alors je vais m'apprêter. . .
— Vous êtes très bien ainsi.
— Je vais toujours me repasser un coup de brosse, dit Gorain tout ému à la pensée qu'il allait se rendre chez son riche voisin.
— Bah ! bah ! viens donc comme cela ! dit Gervais d'un air décidé.
— A vos ordres, messieurs, fit Léopold en se dirigeant vers la porte qu'il ouvrit.
Les trois hommes traversèrent la cour; en ce moment, le cocher arrivait traînant ses deux chevaux par le licou.
— Mets tes chevaux à l'écurie, lui dit Léopold, et ne t'éloigne pas avant que je t'aie précisé l'heure du départ. . .
— Mais... mais... balbutia Gorain, il va donc être tout seul ici . . .
— J'ai fermé les portes de la maison, voici les clefs, dit Gervais. Il ne pourra aller que dans la cour et dans l'écurie.
— Mais pourquoi tant nous presser d'aller chez le citoyen d' Ad are?
— Tu sa1' s bien, notre ami Thomas nous Ta recommandé, en nous disant qu'il fallait nous faire voir, bien voir de lui et des autres voisins aujourd'hui.
— Pourquoi cela?
— Je ne sais pas, moi ; il a dit que c'était pour le bien de l'association.