LE LENDEMAIN
Après un moment de silence, le vieillard abaissa, ses regards sur son interlocuteur.
— Er vous avez fouillé tout Paris, monsieur de Charney? reprit-il.
— Oui monsieur, et en vain répondit Aiinibal. Je n'ai pu obtenir aucune nouvelle de ce pauvre Ferdinand.
— Et Amélie?
— Elle pleure, elle se désole: Sa douleur me navre, et ce qui m'exaspère, c'est que je ne puis rien! An milieu de ces épouvantables malheurs qui la frappent, elle trouve une énergie étrange, c'est elle seule qui soigne sa mère, elle ne la quitte pas, et elle pu;se dans les soins qu'elle prodigue une sorte de consolation à ses maux.
Le vieillard porta les mains à son front comme un homme absorbé par des pensées douloureuses qu'il ne peut chasser, Annibal lui prit respectueusement la main:
— Et vous, monsieur? demanda-t-il.
— Moi ! lit le comte en tressaillant, je ne regrette qu'une chose, monsieur, c'est d'avoir échappé à l'échafaud révolutionnaire. Pourquoi la mort m'a-t-elle épargné!...
— Monsieur !. . .
— J'ai vu mourir tout ce que j'aimais sur la terre, tout ce qui m'attachait à la vie: ce que je demande à Dieu, maintenant, c'est de nie réunir à ceux que j'aime!
— Ah! dit Annibal, voici le docteur Corvisart!
— Oui, répondit le comte, je l'attendais, c'est pourquoi je suis venu ici et je vous ai fat dire d'y venir.
Corvisart arrivait en saluant les deux hommes.
— Et le colonel? demanda le comte.
— Il est dans un état affreux ! répondit brusquement le docteur. Je crains le tétanos. Si une grande amélioration ne se manifeste ]ias dans sa posHion, c'est un homme perdu! Avant deux fois vingt-quatre heures, il ne sera plus ou il sera fou!
— Fou ! s'écria le comte.
— Fou! répéta Annibal en frissonnant.
Corvisart lit un signe affirmatif.
— Quoi! reprit M. d'Adoré, les facultés mentales seraient attaquées à ce point qui vous craindriez une perturbation...
— Le colonel adore sa femme, vous le savez, et il sent avec une vivacité dangereuse. Oui, sa position est horrible, et je ne puis rien! La science est vaine et impuissante! Que faire pour remédier au coup terrible qui l'a. frappé?, En apprenant la mort de sa femme; de sa soeur et de son beau-frère, il a arraché les bandes qui couvraient sa plaie, il a eu un premier accès de délire!
— Ma's pourquoi lui avoir dit?. . .
— Et le moyen de lui cacher la vérité? A chaque heure, chaque minute il demandait sa femme! On l'a trompé aussi longtemps qu'on a pu, mais il a fallu céder à ses instance».
— Mais, est-on donc sûr de la mort de ces trois personnes?
— Comment, pourrait-on en douter. ' La voiture qui les contenait tombe dans la Seine et ils ne reparaissent pas.
— Mais a-t-on retrouvé les cadavres?
— Non et cela est incompréhensible! l'accident arrive la nuit et par des eaux très fortes, à un endroit précisément où le fleuve ne rend pas sa proie.
— On a. repêché la voiture. . . elle devait ies contenir.
— Une des portières était ouverte. Sans doute M. de Signelay aura voulu les sauver toutes deux.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle série d'effroyables malheurs !
— Et le petit Niorres! comment ét:iit-il ce matin? demanda Crov'sart.
— Aussi bien que possible, quoique très afiaibli encore, répondit le comte. Pauvre enfant, j'ignore comment lui et Rossignolet ne se sont pas noyés, comment nous n'avons pas deux noms de plus à ajouter à notre liste funèbre. Le brave enfant voulait sort'r ce matin: je l'ai laissé en garde à Rossignolet avec défense absolue de lui permettre de se lever.
■ — Vous avez fait sagement.
Puis après un silence:
—Vous rentrez? demanda le docteur à M. d'Adoré.
Le vieillard secoua tristement la tête :
Non ! di i il. Je n'ose plus rent rer. A Paris, chez Maurice, sa douleur me brise l< coeur el m'épuise. A Saint Cloud, j'ai peur de voir Charles el Henri me demander leurs femmes.
< îorvisart prit la main du comte :
Vous ne les avez donc pas revus? dit-il.
— Non... je n'ai pas osé Les voir...
i is s;i\ aient tout, cependant ?
—Oui.
— Oh! que ceux-là doivent souffrir aussi! Je vous quit te, messieurs, <lii Annibal. Je vais encore tenter quelques démarches pour obteniT des nouvelles de Ferdinand, puis ensuite je me rendrai auprès de madame ( leoffrin et d'Amélie.
M. de Charney salua et s'éloigna :
— Oh! <lii Corvisart avec un geste énergique, pourquoi Jacquel m'a-t-i] l'ai( douter de cet homme!
— l'arec que Jacquet ne se trompe pas!
répondit une voix sifflante.
Corvisart et le comte se retournèrent mus
par un même mouvement : un homme ayant
tout à fait la nrse, la tournure, les allures d'un vieil émigré nouvellement centré, se
tenait debout devant eux les mains derrière le dos.
— 'Monsieur! dit Corvisart avec colère.
De quoi vous mêlez-vous?
— De mes affaires et des vôtres! répondit l'homme en sonr'ant.
— Qui êtes-vous? demanda le comte.
— Vous ne me reconnaissez pas! dit l'homme en changeant brusquement de voix, et, portant la main à son front avec un geste rapide, il souleva lestement la perruque qui lui couvrait le crâne.
Ce mouvement fut exécuté avec une adresse et une dextérité telles que les deux hommes placés devant Pinconnu purent seuls s'en apercevoir.
Corv:sart et le comte étouffèrent un menu » cri de surprise.
— Jacquet ! murmurèrent-ils à la fois.
— Eh, oui ! reprit l'agent de police.
— Tiens! vous étiez là... dit le comte
— Je suis partout ! Parce que vous n'entendez pas parler de moi, avez-vous pu croire que je cessasse d'ag;r?
— Alors, vous avez entendu?
— Tout ce que vous venez de dire avec M. de Charney.
— Et vous concluez? demanda Corvisart.
Que M • de < Jharnej est l'a ssoeié d i Camparini, le tioi <in i><i<in< , le chef <i chauffeurs! répondit ire- nettement Jac*
i| ICI , |||;| Ig ;| \ ui\ I le- li.i
Impossible ! impossible! dirent a la Piis < 5on isart <-i le comte.
[mpossible! dites-vous, et pourquoi?
— Mas, depuis le commencement de ions ces épouvantables événements, di1 Corvî
sari, M. de Clnirney n';i pas fait un pas, uni'
démarche qui fussent ignorés de nous. <m» a pu le suivie heure par heure '.
— '.Mais encore ce matin, il a fouillé Paris pour retrouver Ferdinand, ajouta le
comte.
— Sa douleur est évidente, patente, rieuse! Je me connais en comédie et on no m'attrape pas!
— D'abord, M. de Charney ne s'appelle pas .M. de Charney, reprit Jacquet, t homme-là porte un nom volé, un titre volé
et des papiers de famille volés !
— Etes-VOUS certain de ce (pie vous dites là ! s'écria Corvisart.
— Parfaitement certain.
— Les preuves?
— Elles sont en route: elles arriveront.
— (^ u a nd?
— Bientôt.
— Eh bien! dit le comte quand j'aurais devant les yeux de ce que vous m'affirmez, il y a une chose que je ne croirais pas!
— Laquelle?
— C'est que M. de Charney ait l'âme vile et ignoble! . ii
— Et pourquoi ne le croiriez- vous pas?
— Parce que j'étais là, avant-hier soir, quand madame Geoffrin lui a offert la main de sa fille, alors que dans sa délicatesse, il croyait devoir rendre une parole donnée. Il a eu un de ces élans qui vont au coeur parce qu'ils en partent réellement, sincèrement. Quand il a fait le serment à madame Geoffrin et à sa fille d'être digne d'elles, cet homme-là ne mentait pas j'en mettrais ma main au feu!
Jacquet secoua la tête.
— Je sout:ens mon opinion, dit-il. Au reste, les faits avant peu parleront pour moi.
— Qu'avez-vous donc monsieur? demanda brusquement Corvisart au vieillard eu le • voyant pâlir subitement d'une façon effrayante.
M. (1 "Adore s'appuya sur le bras du médecin.
— Voici Charles, dit-il simplement.
Charles d'Herbois ou plutôt Charles le Bienvenu s'avançait efïecl i\ enieni vers le petit groupe. Lui aussi était d'une pâleur mortelle lui aussi paraissait avoir horriblement souffert.
En le voyant s'avancer, M. d'Adoré fit un geste comme pour se cacher la tête daus ses mains, mais le marin saisit la main du vieillard et la pressa énergiquement.
— Henri et moi savons ce que VOUS souffrez. dit-il d'une voix vibrante; pardonnez-moi d'être venu vous faire souffrir encore, mais il le fallait. J'avais à vous parler, j'ai su que vous étiez aux Tuileries, je vous ai cherché.
— Que puis-je faire? demanda le comte.
— Me donner des détails douloureux à décrire, affreux à entendre, mais absolument utiles dans cette horrible circonstance.
— Interrogez-moi, mon ami, je vous répondrai.
Charles réfléchit un moment. Ses trois compagnons le regardaient avec une expression de commisération profonde, mais chez chacun des trois cette commisération était évidemment accompagnée de sentiments différents.
M. d'Adoré paraissait plus que jamais sous l'empire de ce chagrin effrayant dont la présence du capitaine corsaire avait certainement ausmenté le poids. Puis à ce chagrin, à cette commisération se joignait un sentiment de honte rempli d'anxiété: le vieillard paraissait craindre d'être contraint à rougir. Les yeux étaient baissés et ses mains tremblaient en s'appuyant sur sa canne.
Oorvisart avait les sourcils froncés, le fronti, plissé, la physionomie menaçante. L'impassibilité du médecin, habitué à contempler froidement toutes les douleurs bruyantes, s'effaçait devant cette douleur concentrée de cet homme dont la vie, à quelques années près, n'avait été qu'une longue souffrance.
Jacquet fixait sur le marin ses yeux si vifs, habitués à aller chercher sa pensée vraie dans les replis les plus cachés de la dissimulation. Jacquet plaignait certes ceux qui souffraient, mais comme toutes les natures dominées par une passion qui annihile toutes les autres, il cherchait dans cette souffrance comme pour s'assurer s'il n'en pouvait jaillir un jet de lumière inattendu.
Charles releva lentement la tête et d'un ton po-
sé comme pour se graver toutes ses paroles dans le cerveau:
— A quelle heure cette nuit êtes-vous retourné a Saint-Cloud? dcmanda-t-il.
— C'est ce matin à cinq heures et demie que je suis rentré chez moi, répondit le comte.
— Comment étaient les abords de votre maison?
— Comme d'ordinaire, silencieux et déserts; à cette heure et à cette époque de l'année personne n'est Levé. Lorscfue la voiture arriva, le cocher descendit de son siège et ouvrit la grille avec la clef qu'il prend lorsque nous devons revenir tard, a tin de ne forcer aucun autre domestique à veiller.
— La rue était déserte?
— de le crois: cependant je n'accordai pas une grande attention à ce qui se passait autour de moi. J'étais en proie à un accès de douleur folle qui annihilait toutes mes facultés.
— Pauvre ami! murmura Charles. Oh oui!
vous avez cruellement souffert, vous aussi !
Le comte leva les yeux au ciel.
- — Je n'accuse pas la Providence, dit-iï, mais je me demande quelquefois ce que j'ai pu faire pour être ainsi puni !
— Ainsi, dit Jacquet avec cette fébrile impatience de l'homme pratique qui ne voit que le but A atteindre et regarde comme oiseuse et inutile toute disgression qui ne fait pas avancer; ainsi vous n'avez pas remarqué si la rue était déserte?
— Non ! dit le comte.
— Poursuivez ! nous vous écoutons.
Le comte d'Adoré reprit:
— Xous entrâmes dans la cour sans que rien pût déceler ce qui s'était passé. J'avais également sur moi les clefs de mon habitation. Je montai l'escalier, tenant une bougie que j'avais allumée sous le vestibule, et je gagnai ma chambre, encore sous l'horrible impression des événements qui venaient de me frapper. Je ne voyais devant moi que les cadavres de Lucile, d'TJranie, de Léopold qui se dressaient comme dans un abominable cauchemar. . .
— De sorte, interrompit Charles, que depuis l'instant de votre arrivée jusqu'à celui où vous êtes entré dans votre chambre vous n'avez rien vu, rien remarqué qui pût vous éclairer?
- — Rien absolument encore, je le répète, et mon cocher n'avait non plus rien vu ni rien remarqué, car, tandis que j'étais absorbé dans mes pensées poignantes, il dételait et remplissait ses fonctions avec le calme et la quiétude acoutumés. Je l'entendais aller et venir sans que ce bruit pût rn'arracher à ma rêverie.
— Vous demeurâtes longtemps ainsi?
No 49
I ERNEST CAPENDU
Grand roman dramatique illustré, en quatre parties. i'uMii i uic. tic- ,3 paj • ■ uit tonb ■
DIMANCHE, LE 5 NOVEMBRE 1905 EN VENTE A 5ct«. LE FASCICULE
A LITTERATURE MODERNE
iôio, RUE WOTRE-DAME.
MONTREHL
— Près d'une heure.
— Ensuite ?
— Je me demandais ce que je devais faire, s'il me fallait réveiller Blanche et Léonore pour leur confier mes douleurs. Ce sentiment de consolation suprême qui pousse celui qui souffre à épancher ses chagrins m'engageait à monter près d'elles. La crainte de les affliger, de torturer encore leur pauvre coeur, car toutes deux aimaient Lucile et l'ranie, m'arrêtait au contraire dans ma résolution; mais l'égoïsme triomphant, je me décidai à monter dans leur chambre.
"Au moment de frapper, je m'arrêtai, pensant qu'un réveil trop brusque pouvait les effrayer. Je résolus de passer par la chambre de Mariette et des enfants. J'avais le double des clefs de la maison, j'ouvris la porte de Mariette avec de grandes précautions. . .