LUI CHARLES
— Après?... après? demanda Charles en voyant le vieillard s'arrêter.
M. d'Adoré domina l'émotion qui venait de s'emparer de lui et qui lui avait coupé brusquement la parole:
— J'appelai avant d'entrer, reprit-il, personne ne me répondit. Impatienté, je franchis le seuil de la pièce en appelant encore pour prévenir Mariette de ma présence . . . même silence . . .
"J'étais près du lit, j'abaisse ma lumière et je vois avec étonnement le lit désert. Cependant Mariette avait dû s'y coucher, car les draps étaient défaits et froissés. Je me retournai vers les couchettes des enfants, elles étaient vides . . . mais, comme le lit de leur gouvernante, elles portaient l'empreinte de leurs petits corps.
"Il était six heures et demie, le jour n'était pas levé encore; il faisait nuit complète, il n'y avait donc aucune raison pour que la gouvernante et les enfants eussent quitté leur chambre. Je ne m'expliquais pas le vide de cette pièce, quand je songeai que Blanche ou Léonore avaient pu demander les enfants et que Mariette était allée les leur porter au lit.
"Je me dirigeai aussitôt vers la porte de leur chambre, j'écoutai; un profond silence régnait. Je frappai un léger coup, puis, ne recevant pas de réponse, j'entrai ... La chambre était plongée dans une obscurité profonde . . . Les lits étaient déserts, et ils n'avaient même point été foulés.
Evidemment ni Blanche ni Léonore ne s'étaient couchées.
- — Vous êtes sûr de cela ! interrompit Charles.
— Parfaitement sûr ! répondit le comte.
— Les lits de ces daines étaient intacts ! reprit Jacquet: c'est un point très important à constater dans l'instruction.
— Ensuite ! . . . ensuite ? dit Charles.
— Je ne savais que penser, reprit le vieillard, ce que je vo}-ais me donnant à supposer que Léonore et Blanche étaient parties au milieu de la nuit, elles et leurs enfants; mais parties pourquoi?. . . comment?. . . Je me dis aussi que vous et Henri pouviez être venus les chercher; mais ce départ si brusque en mon absence eût présagé quelque nouveau malheur. . . Impatient, je résolus d'interroger les domestiques et je montai...
— Pardon, interrompit Jacquet, avant d'aller plus loin, il y a un point important à éclaicir. La, chambre de Mariette et des enfants offrait-elle quelques traces de désordre?
— Aucune trace ! répondit le comte.
— Rien qui décelât une lutte, une surprise, la venue de plusieurs hommes!
— Rien, absolument rien.
— Et l'autre chambre, celle de ces daines?
— On ne paraissait pas même y être entré depuis qu'elle avait été faite.
— Très bien ! continuez !
Le comte reprit après un moment de silence :
— Je montai donc à l'étage supérieur, là où logent les domestiques, et j'appelai . . . Personne ne me répondit . . . J'appelai plus fort . . . même silence. . . Je heurtai aux portes, on ne m'ouvrit pas. . . Je crus entendre une plainte. . . Mon inquiétude augmentait. Je trouvai la malheureuse femme garrottée et bâillonnée sur son lit. Je coupai les liens qui la retenaient, je voulus l'interroger, mais elle ne me répondit pas: elle paraissait encore sous l'impression de quelque terreur folle qui lui avait troublé la raison . . .
"Deux autres domestiques habitaient dans le même couloir, c'étaient le valet de chambre et la fille de basse-cour composant, avec le cocher qui était en bas, près de ses chevaux, et la cuisinière que je venais de délivrer, tout le personnel de la maison. J'ouvris successivement leurs portes, et je les trouvai tous également attachés et bâillonnés sur leur lit.
"Le valet de chambre me raconta que, surpris dans le sommeil, il avait été saisi et garrotté sans pouvoir opposer la moindre résistance. Tout ce qu'il avait pu distinguer des hommes qui s'étaient introduits dans sa chambre, c'est qu'ils étaient
m. i qués el qu'ils porl aient une i ! urne
militaire.
** — Les chauffeur* ! c'étaient le chauffi
iiiiininir.iii l.i lilli- de bo e cour donl Lee dente claqunicn! .
■■ Mes alarmes étaienl exl rômc , Je red< iii. |iit. ipitammenj appelanl le cocher, el décidé à fouiller toute la maison. Je voulue pénél rer ihins Le s;il<in; toutee Lee portée étaient fermée . Noue pae amee par Le jardin : Lee voleta du de-chaussée étaienl ouverte, el lea domeetiqui luraienl Les avoir fermés comme d'ordinaire, à neuf heures. Je poussai L'une dee fenêtres, je m'élançai... l'ii grand feu brûlail encore dans la cheminée el éclairail La pièce. Là s'offraient les traces du plus effrayant désordre... Là étaienl Les preuves é\ identes d'une Lutte. Les meubl se étaienl renversés, on rideau déchiré, Les tapis froissés, une table à ouvrage brisée...
— Et... c'était tout? pas d'autres indices? dil Charles sur Le froni duquel une sueur froide perlai! à grosses gouttes.
— Je fouillai la maison, reprit le comte, et je ne trouvai rien qui pût me mettre sur La trace de ce qu'étaient devenues. . .
Le vieillard s'arrêta comme suffoqué.
— De quel côté sont sortis les monstres? demanda Charles.
— Voilà ce qu'il a été impossible de savoir, dit Jacquet. J'ai exploré le jardin moi-même ce matin. Le sable était uni, ratissé avec soin tout autour de la maison, comme si le jardinier fût venu de travailler. Pas une trace de pas n'apparaissait plus loin que l'endroit où M. d'Adoré et ses domestiques avaient marché. Le jardin ne décelait rien ! Pas une allée n'offrait l'empreinte d'un pas, pas une plate-bande n'était foulée, pas une branche n'était brisée, pas un seul mur ne présentait la plus légère dégradation. Les escaliers et les treillages étaient intacts, aucune serrure n'avait été forcée. Le jardin a deux grandes portes et deux petites. De l'autre côté de chacune de ces portes, le sol ne présentait aucune empreinte révélatrice. Par où avaient pénétré les bandits, par où avaient -ils fui avec leurs victimes? Voilà ce qu'il est matériellement impossible d'établir.
— Matériellement peut-être, dit Charles, mais moralement ?" , Jacquet lui adressa un signe expressif.
— Ce fut dans un petit bosquet à gauche, reprit le comte, que nous trouvâmes la malheureuse Mariette évanouie, étouffant sous ses bâillons, ayant un bandeau humide sur les yeux, et les pieds et le> mains solidement attachés. La pauvre fille ne
it rien, u ce n'es! qu'elle e U
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Permettez, dil Jacquet, H est une questione que je n'ai pae voulu roui adj ui.it m ei qu'il faut que je voue ■ — Quest ionnez !
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prudent.
— Que voulez-vous Bavoir?
— La cuisinière, le valel de chambre et la fille de lia.-.-, '-cour composaient, avec Mariette-, tout le
personnel aux ordre- des deux dame- y
—Oui.
— On Lee a toue rel rouvi ■• bâillon-
née ?
— Mariette même était aveuglée:
— Vous le savez.
— C'est vous qui Les avez détachée
siveinent ?
—Oui.
— Vous pourrez alors me donner Les éclaircissements que je réclame. Mariette était évanouie?
—Oui.
— A-t-elle été longtemps à revenir à elle?
— Fort longtemps : ce n'est qu'en employant les moyens les plus énergiques que j'ai réussi i lui. faire reprendre connaissance.
— Les liens qui l'attachaient avaient-ils meurtri les chairs?
— Très violemment; il y avait des plaies aux poignets; elle avait dû beaucoup souffrir.
— Bien ! Et les autres domestiques, dans quel état étaient-ils? La cuisinière?
— Demi-folle, elle pouvait à peine parler et on l'avait bâillonnée avec une telle barbarie, qu'elle avait deux dents brisées.
— Et le valet de chambre?
— Il était solidement attaché aussi; mais je ne remarquai aucune trace de violence en le détachant.
— Ah! Et la faille de basse-cour?
— Xon plus. L'un et l'autre étaient dans l'impossibilité de pouvoir bouger, mais ils n'avaient pas dû beaucoup souffrir.
— Très bien !
— Comment? fit le comte d'Adoré avec étonnement, que concluez-vous donc de tout cela?
— Rien pour le moment : mais j'irai à Saint- Cloud demain et ensuite nous causerons.
— A vos ordres."
Un court silence suivit cet échange de paroles.
— Ces là tous les renseignements que vous pouvez me donner? dit Charles.
— Malheureusement oui, mon ami, reprit le comte, mais ce que je puis ajouter. . .
— C'est que veus êtes le meilleur des amis et le plus noble des hommes! interrompit Charles avec chaleur. Le malheur ne doit pas rendre injuste. Croyez-vous qu'Henri et moi nous vous ayons accusé une seule minute d'être l'une des causes de nos douleurs ? Non, certes ! nous vous avons plaint, car nous savions ce que vous deviez souffrir. Maintenant, mon ami, donnez-moi la main et ayez du courage . . . Peut-être ... à bientôt !
— Qu'allez-vous faire? demanda le comte.
— Mon devoir d'époux, de père et de citoyen, ré- . pondit simplement Charles.
Et saluant le comte, Corvisart et Jacquet, il s'éloigna, le visage calme, la démarche fièrement assurée. Corvisart le regarda s'éloigner, le suivant longtemps des yeux :
— Cet homme-là a dans l'esprit une résolution inébranlable, dit-il. Que veut-il faire? je l'ignore, mais ce doit être quelque chose de terrible, et il le fera. Il est trop calme et trop froid pour un homme qui doit autant souffrir, car il adorait sa femme et son fils.
— Et M. de Eenneville ? dit le comte à Jacquet.
Celui-ci ne répondit pas: son regard investigateur explorait la foule et venait de s'arrêter sur deux promeneurs qui, le nez au vent et l'air satisfaits d'eux-mêmes, s'avançaient bras dessus, bras dessous, en marchant à contre-mesure.
Jacquet fit un signe à M. d'Adoré, puis il quitta ses deux interlocuteurs, et, se perdant à son tour dans la foule, il s'arrangea de façon à croiser les deux promeneurs. En arrivant en face d'eux, il poussa une exclamation de surprise joyeuse et adressa un petit geste amical d'une extrême insolence.
— Et ! fit-il, c'est Gervais, mon fournisseur !
— Monsieur le baron de Briges ! dit Gervais en saluant jusqu'à terre, une de mes meilleures pratiques, bien que des plus nouvelles !
— Bonjour, Gervais ! bonjour ! reprit Jacquet' avec de véritables airs de grand seigneur.
— Monsieur le baron veut-il me permettre de lui présenter mon ami Gorain? dit Gervais.
— Comment donc ! je suis enchanté de faire la connaissance du citoyen Gorain.
— Monsieur. . . je. . s bien obligé! balbutia Gorain intimidé suivant sa coutume.
— Monsieur Gorain. propriétaire, reprit Gervais.
— A Paris et à la campagne, ajouta Gorain.
— Ah ! ah ! et à quelle campagne ? demanda Jacquet.
— A Saint-Cloud.
— A Saint-Cloud ! répéta Jacquet en faisant un . soubresaut. Et dans quelle partie de Saint-Cloud?
— Là ci-devant rue de l'Eglise.
— Ah! mon Dieu! Est-ce que ce serait votre maison qui aurait été envahie la nuit dernière par les chauffeurs?
— Hein? quoi? balbutia Gorain.
— Les chauffeurs ! répéta Gervais.
— Mais oui ! vous ne savez donc pas la nouvelle ?
Les deux bourgeois se regardaient en frissonnant.
— Quand avez- vous donc été à Saint-Cloud? continua Jacquet.
— Cette nuit, dit Gorain; nous y étions encore à trois heures du matin, nous sommes revenus à Paris à quatre heures.
— Ah ! alors ce n'est pas votre maison qui a été la proie des bandits. C'est cependant bien rue de l'Eglise qu'ils ont fait le coup.
— Mais, rue de l'Eglise, il n'y a que ma maison et celle du citoyen Adore !
— C'est dans l'une des deux alors que s'est passée la scène.
— Mais quelle scène? s'écria Gervais.
• — LTne scène abominable, la nuit dernière ! des femmes et des enfants disparus ! une maison au pillage . . .
— Ah ! mon Dieu ! . . . mon Dieu ! balbutiait Gorain en frissonnant.
Gervais joignait les mains avec un sentiment de terreur peint sur le visage. Jacquet les regardait tous deux très attentivement.
— Vous ne saviez rien? dit-il.
— Absolument rien ! répoidit Gervais.
— Je vous raconterais bien tout cela en détail, mais j'aperçois un ami qui m'attend. Au revoir, messieurs.
Et saluant les deux bourgeois avec un geste protecteur, Jacquet se perdit dans la foule. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se trouvait face à face avec un homme vêtu de noir des pieds à la tête.
— Ils ne savent rien, ils ne se doutent de rien, mais ils pourront peut-être donner certains éclaircissements, dit Jacquet à l'oreille du personnage.
— Alors faut-il agir?
— Oui, le ministre le veut; mais dis à Fouché
qu'il suive la voie que je lui ai indiquée: qu'il
agisse de son côté, tandis que je vais agir du mien.
Depuis que Jacquet les avait quitté, les deux
amis étaienl demeurés immobiles, ébahi tt'oi anl pas s'adresser la parole.
Les chauffeurs ! dit enfin < Lervi l (ans la maison \>>\ ine de la 1 1 1 î< ■ i > ■ i< - ! ajouta ( forain.
— La nuit dernière. . . tandis que non
i m frisson coupa la parole an pauvre bonnetier. Les deui amis se regardaient avec une Borte
d'épouvante. En ce mi ni un grave pi
nage, vê\ a de noir, B'approcha d'eux.
— Le citoyen Gervais? «lit-il, le citoyen Gorain?
— ("est... moi!... «lit Gervais en frissonnant ])lus fort.
• — C'est... moi!... «lit Gorain avec une émotion nouvelle.
— Alors, citoyens, veuillez me suivre.
— Hein? tirent, les deus liourgcois.
L'homme répéta son injonction.
— Vous suivre. . . et où? demanda Gervais.
- — Au ministère de la police,
— Au ministère de. . . dit Gorain dont les cheveux se dressèrent.
— Le citoyen ministre veut vous parler sur l'heure.
— Mais. . .
— Une voiture nous attned à la porte du bord de l'eau.
— Cependant . . .
— l'as d'hésitation, sinon je vous fais enlever de vive force.
Les deux amis jetaient l'un sur l'autre des regards hébétés : ils avaient peur sans se rendre compte des causes de cette peur. L'agent de police passa au milieu d'eux, et, les prenant familièrement chacun par un bras, il les entraîna dans la direction de la porte donnant sur le bord de la Seine, près du château.