L'ACCUSE
Madame Q-eoffrin se pencha encore en avant avec une anxiété poignante:
— Je vous écoute, murmura-t-elle.
— Madame, commença Annibal, je ne vous demanderai pas le nom de l'homme qui vous a fait ces confidences, car cet homme, si je le connaissais jamais, je serais obligé de le tuer sans miséricorde.
— Annibal ! . . .
— Faites que ce nom je l'ignore toujours, madame ; car, je dois le dire, celui qui vous a parlé ainsi est votre ami.
Madame Gepffrin regarda le jeune homme avec une expression d'étonnement manifeste.
— Oui, reprit Annibal, cet homme est votre ami, je le reconnais.
En prononçant ces mots, le jeune homme fit un geste comme pour se lever.
— Annibal, dit vivement madame Geoffrin, mettez-vous à la place d'une pauvre mère désolée comme je le suis. Songez, mon ami, que ma fille est la moitié de mon trésor; songez encore une fois que je suis seule au monde pour veiller sur mes enfants, qu'en mourant, mon mari m'a légué ce pieux héritage du bonheur d'Amélie et de Ferdinand ; songez que je vous connais depuis une année seulement, que, durant cette année j'ai été à même, il est vrai, d'apprécier vos excellentes qualités, de vous aimer, de vous désirer pour fils . . . Mais supposez qu'au moment d'unir votre enfant chérie, votre fille, l'amour de toute votre existence, supposez qu'on vienne vous dire que celui auquel vous
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, lïit pas, madame; il faut que maître Raguideau écrive a Beyrouth.
— Il le fera gez.
— Reste une autre accusation, reprit Annibal, la plus grave de toutes et la plus adroitement portée cependant, car il est difficile de la combattra par un malheureux hasard que je ne veux pas même prévoir, Ferdinand venait à mourir avant sa soeur, elle hériterait de lui' et le mari d'Amélie profiterait évidemment de cet héritage. Donc ce mari pourrait être accusé puisqu'il profiterait. Eh bien, il est une façon bien simple et bien naturelle de faire taire ces suppositions si indignement déshonorantes.
— Comment ?
— Je jure de devenir l'époux de mademoiselle votre fille que si votre fils peut assister au maria-
Puis, se levant avec un geste d'une majesté superbe :
— Madame, continua M. de Charney, le mariage projeté entre mademoiselle Amélie et moi est donc rompu à partir de cette heure. Agissons comme si aucune parole n'avait été échangée entre nous! considérons-nous comme entièrement dégagés, entièrement libres. Je vous prie de m'accorder vingt jours cependant avant d'engager la main de votre fille à un autre . . .
— Annibal ! . . . dit madame Geoffrin . . . Que signifie . . . Pourriez-vous supposer . . .
— Eien d'offensant pour vous, madame. Laissezmoi continuer : je vous supplie de m'accorder vingt J jours, et durant ces vingt jours de ne m'adreser aucune question sur ce que je fais ou que je ne fais pas, de ne pas croire à tout ce qu'on pourra ou pourrait vous dire de moi ou sur moi, d'attendre enfin pour me juger. . . Dans vingt jours j'aurai
l'honneur de venir vous demander la main de mademoiselle Amélie, et alors vous me donnerez votre réponse . . .
— Pourquoi ces vingt jours?
— Il le faut, madame.
— Mais . . .
— Je vous supplie de ne pas insister.
Madame Geoffrin réfléchit quelques instants:
— Vingt jours, soit ! dit-elle enfin. Mais est-ce que, durant ces vingt jours je ne vous verrai pas?
— Non ! madame !
— 'Cependant . . .
— Madame, songez à l'accusation terrible que vous venez de lancer contre moi, dit Annibal avec l'accent ferme d'un homme qui vient de prendre une résolution inébranlable. A mon tour, je vous dirai : mettez-vous à ma place ! Puis-je revenir dans cette maison où je sais que l'on doute de moi, sans apporter les preuves convaincantes qui doivent écraser la calomnie. Si nos rôles étaient intervertis, agiriez- vous autrement que je le fais?
— Non ! dit madame Geoffrin, et j'avoue que je ne vous blâme pas ; mais mon coeur souffre, Annibal, car je ne vous crois pas coupable ; non, je ne le crois pas, je vous le jure . . . S'il ne s'agissait que de moi, je repousserais ces calomnies sans même vouloir les combattre ... Il s'agit de ma fille, mon ami, je lui dois, à elle qui va mettre son honneur en garde, sous le vôtre, de ne pas laisser planer sur cet honneur l'ombre «d'un soupçon. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
— Oui, madame ! dit Annibal. Donc, vous m'accordez vingt jours?
— Vingt-cinq, si vous le jugez nécessaire.
— Vingt me suffiront, Nous sommes le 4 brumaire : le 24 je reviendrai frapper à votre porte.
— Mais Amélie ? . . . dit madame Geof f rin. Que lui dirai-je pour justifier votre absence?
— La vérité !
— La vérité ! mais c'est impossible, Annibal ! lui dire la vérité, c'est lui avouer que moi, sa mère, j'ai pu avoir un doute sur l'homme qu'elle aime, car elle vous aime !
— Quoi ! s'écria Annibal avec un élan de joie, elle ne sait donc pas ....
— Rien de ce que je viens de vous dire.
Le jeune homme porta la main sur son coeur.
— Ah ! dit-il avec un accent ému, vous m'avez fait bien mal, madame; j'ai souffert cruellement tout à l'heure en vous écoutant, maintenant la souffrance s'efface ! Amélie n'a pas douté de moi !
Il y avait tant de simplicité, tant de noblesse, tant d'amour dans l'accent avec lequel Annibal avait prononcé ces paroles, que madame Geoffrin
ne put retenir ses larmes. Entraînée par son excellent coeur, elle tendit les mains vers le jeune homme.
M. de Charney se recula respectueusement:
— Jusqu'au vingt-quatre brumaire, dit-il, je suis un étrager pour vous.
— Mais Amélie? que lui dirai-je?
— Que j'ai dû m'absenter . . . Un voyage ... je trouverai un prétexte . . .
— Annibal ! ne me quittez pas ainsi !
— Il le faut, madame; mais en vous quittant, je vous dirai : à bientôt ! oui, à bientôt ! car ma vie, mon âme, mon amour, je laisse tout ici... sous votre garde. . . et c'est à ma mère que je reviendrai redemander ce dépôt !
Puis avant que madame Geoffrin eut pu prononcer une parole pour le rappeler, ni même tenter un mouvement pour le retenir, Annibal s'était glissé hors de la chambre, passant par le petit cabinet de toilette pour gagner plus rapidement le palier.
Une fois dans l'escalier, il descendit vivement les marches sans s'arrêter, sans tourner la tête, et atteignit la rue, comme un homme qui a hâte de fuir.
Madame Geoffrin était demeurée seule, en proie aux réflexions les plus pénibles.
— Reviendra-t-i'l ? se demandait-elle. Oh! s'il ne revenait pas ! Si on m'avait dit vrai ... si celui que Corvisart m'a amené ne m'a pas trompé .... Amélie mourrait ! . . . Ma fille ! . . . mon fils ! . . . Oh ! qu'aurais- je donc fait pour que le Ciel me frappait si cruellement, pour être aussi malheureuse !.. .