LA (OUR
La cour de l'habitation était déserte. Les grands bâtiments de la ferme à droite et à gauche étaient plongés dans une obscurité profonde. Seul celui du centre, le bâtiment principal, avait trois fenêtres de son rez-de-chaussée éclairées. C'étaient les trois fenêtres donnant air et jour à la grande salle liasse.
Un profond silence régnait dans cette cour. Deux charrettes chargées de fumier étaient rangées le long du bâtiment de gauche. Quatre grandes niches à chien étaient, deux d'un côté, deux de l'autre de la cour. Les contrevents des fenêtres du principal corps de logis étant fermés, la lumière ne filtrait que par un mince interstice et n'éclairait pas la cour, qui demeurait plongée dans les plus obscures ténèbres.
Le ciel était chargé de nuages, l'air froid, et pas une étoile ne brillait à l'horizon. La grande porte était fermée comme d'ordinaire.
On se rappelle que de chaque côté de cette porte s'étendait un mur assez peu élevé qui formait la façade de la ferme. Tout à coup, et sans qu'au-
cuii bruit se fût fait entendre, une ombre apparut au-dessus de la crête de cette muraille. Une silhouette se dessina vaguement, et un homme surgit se tenant à califourchon sur le mur.
L'homme demeura immobile et comme attendant. Appuyant "ses mains réunies sur l'arête du mur, il pencha son corps en avant et parut examiner attentivement l'intérieur de la cour. . .
Bien ne se fit entendre: le silence semblait redoubler de solennité. L'homme passa l'autre jambe, et se mettant à plat ventre tout en se retenant des deux mains à la crête, il se laissa glisser doucement sur un énorme tas de fumier qui était appuyé contre la muraille.
Là il écouta encore et recommença son examen. Tout demeurait silencieux. L'homme porta la main à sa bouche et un sifflement léger, très faible, retentit et s'éteignit presque aussitôt.
Des têtes surgissaient au-dessus de la muraille de chaque côté de la porte d'entrée. Bientôt des hommes s'élancèrent et vinrent rejoindre celui qui était entré le premier. L'obscurité profonde dans laquelle ils étaient enveloppés permettait à peine de distinguer leur personne. Ils avaient tous le visage masqué.
L'homme qui le premier avait pénétré dans la cour de la ferme s'avança vers la première niche placée à gauche. Il se baissa, avança la main et retira à demi de l'intérieur le cadavre d'un chien bouledogue de grande taille absolument roide, ce qui faisait évidemment remonter la mort à plusieurs heures. Sans attirer complètement à lui le corps, l'homme se redressa et se dirigea vers les autres niches qu'il explora successivement.
Deux des trois autres contenaient également chacun un cadavre de chien, et bien que les ténèbres ne permissent pas d'examiner ces cadavres dans leurs détails, il était facile de reconnaître que c'étaient ceux de bouledogues, comme celui de la première niche.
La quatrième niche était vide.
— Le lévrier aura été mourir dans la maison, murmura l'homme.
Il revint vers ses compagnons, dont quelquesuns s'étaient absolument dissimulés sous les charrettes, d'autres étaient couchés qui, le long d'un appentis, qui au pied d'un bâtiment, celui-ci sous une botte de paille, celui-là dans une auge. Tous enfin étaient disséminés habilement, et rien au premier coup d'oeil ne décelait leur présence.
Celui qui venait d'explorer les niches se rapprocha d'un homme caché derrière un amas de planches.
— Les chiens sont morts? demanda l'homme.
— Oui ! répondit l'autre.
■ — Je t'avais bien dit qu'ils avaient mangé. Ca n'a pas été sans mal. Pour tromper le fermier, il a fallu substituer à chaque niche une soupe faite comme celle qu'il avait donnée et dans une écuelle toute pareille. Oh ! ça été bien fait ?
— •Oui, je suis content. Maintenant les boîtes à feu?
— Je viens d'en placer deux dans la grange.
L'homme fit un geste approbatif, puis il traversa la cour en se baissant et se dirigea vers l'un de ceux qui habitaient la première des deux charrettes. Celui-là, au moment où l'autre arrivait, se dressa brusquement, monta sur la charrette, et étendant le bras, il parut placer un objet dans la toiture même de chaume qui recouvrait le bâtiment.
L'homme fit encore un geste ' approbatif , et se courbant de plus en plus pour mieux dissimuler sa p i sence, il longea le bâtiment. Un autre homme était accroupi à l'entrée d'une énorme remise, vaste hangar rempli, à ne plus pouvoir les contenir, d'instruments, de charrues, de brouettes, d'échelles, le pieux, de planches et d'outillages.
— Tout est prêt ? demanda l'homme.
— Oui ! répondit l'autre à voix basse. Les cinq K 'tes sont placées aux meilleurs endroits.
— Elles communiquent ensemble ?
— Toutes. En tirant cette corde, toutes éclateront à la fois. En cinq minutes tout sera en feu^ j'en réponds.
Il montrait un bout de corde qu'il tenait dans sa main.
— Bien! dit l'homme qui semblait être le chef. Attends, pour agir, le signal.
L'autre fit un signe affirmatif. Le chef le quitta et revint au milieu de la cour. Un sifflement tout aussi léger que le premier retentit pour s'éteindre aussitôt. Tous se glissèrent vers le bâtiment principal.
Arrivés à courte distance, tous demeurèrent sur une seule ligne, le corps plié sur lui-même, les jambes ramassées, prêts à bondir en avant. . .
On distinguait vaguement, dans l'ombre, ceux auxquels venait de parler le chef et que, eux aussi, paraissaient attendre un signal.