UNE LETTRE DE FRANCE
Un joli navire était à l'ancre dans la baie de Cadix: c'était une belle corvette de guerre, bien gréée, bien astiquée, avec ses caronades luisantes montrant leurs gueules noircies qui se détachaient sur la ici nt me blanche courant de la poupe à la proue.
Le soleil, un vrai soleil d'Espagne, se levait à l'orient, baignant ses rayons dorés dans les flots bleus.
Sur le pont du navire, une douzaine de matelots étaient assis à l'avant, formant cercle autour d'un vieux gabier à la physionomie bronzée et à la chevelure argentée: ce vieux gabier, qui était assis à cheval sur la culasse d'un canon, paraissait captiver l'attention de tout l'auditoire.
—Eh ! que ! s'écriait-il, comprends ! chauffeur, caïman et pirate, tout un, que ! Aussi, à cette heure, nos commandants et nos commandantes courent un meilleur bord dans leurs cabines que...
— Canot ! cria une voix.
— Eh! Maùcot, c'est Mahurec qui revient de terre ! ajouta un second marin.
L'orateur que le cri du matelot de veille avait interrompu s'était levé précipitamment et s'adressant à un jeune mousse:
— Cours prévenir le commandant ! dit-il.
L'enfant se précipita : quelques instants après un canot abordait, et Mahurec grimpait lestement sur îe pont.
—Eh que? fît le Maucot.
— Ca y est, tonnerre.de Brest! cria le vieux gabier en battant un entrechat et en agitant dans les airs des papiers qu'il tenait dans sa main droite.
Henri apparaissait à l'arrière; Mahurec courut vers lui.
— Mon commandant ! cria-t-il, le courrier est arrivé à Cadix : nouvelles de France !
— Donne, matelot ! dit Henri en s'emparant précipitamment des papiers.
Puis, redescendant vivement dans l'intérieur du navire :
■ — 'Charles! cria-t-il, Léonore, Blanche! voici une lettre de Louis !
— "Cne lettre de Bibi? dit Charles.
—Oui.
— Lisez vite! dirent à la fois les deux femmes.
Tous quatre paraissaient fort émus. Henri prit parmi les papiers qu'il tenait une missive d'une énorme dimension. Il brisa le cachet et tira de l'enveloppe un cahier de papiers manuscrits. Com-
i;i" il l'ouvrait, une autre lettre s'échappa de ce cahier.
— •Ministère de la justice ! dit Léonore en ramassant la lettre et en interrogeant la suscription. Elle est adressée à M. Louis de Niorres. Qu'est-ce que cela veut dire?
— 'Lis, Henri ! nous saurons tout ! dit Charles.
Henri commença sa lecture :
"Mes amis,
Double, grande et heureuse nouvelle! A l'heure où je vous écris ces mots, je viens d'assister au mariage de mademoiselle Amélie Geoffrin avec M. Annibal de Charney et à celui de M. Ferdinand Geoffrin avec mademoiselle Caroline Chivrj
Ycus devriez vous attendre à cette double annonce, car, lors de votre départ de Paris, tout était arrêté et convenu, et je tiens ma promesse en venant vous instruire de tout ce qui s'est passé depuis votre absence.
Vous exprimer les éloges qu'ont suscités la conduite d' Annibal de Charney et celle de notre ami Jacquet serait chose impossible. On ne se lassait pas, on ne se lasse pas encore de se faire raconter les moindres détails de cette alliance de deux hommes, alliance demeurée mystérieuse au point de tromper les yeux les plus clairvoyants, et qui a eu pour résultat pour l'un le triomphe de la justice à laquelle il s'est dévoué, 'et pour l'autre la vengeance que le fils devait tirer de l'assassin de son père, car il est prouvé notoirement aujourd'hui que ce Camparini avait été l'instigateur du meurtre de M. de Charney père.
Quant à Jacquet, il y a ici des gens qui, alors qu'il passait pour mort, lui ont parlé sous son déguisement de nègre et qxii ont été tellement abusés, qu'ils refusent presque aujourd'hui d'ajouter foi à leurs propres souvenirs.
Hier, j'ai été visiter à l'hôpital mon cher major. Il était presque guéri de ses blessures. Ce pauvre Rossignolet ne se console pas d'avoir été la cause involontaire de la mort de Fleur-des-Bois. Il prétend que lorsqu'on l'a relevé sur le terrain du duel, s'il avait eu la plénitude de ses facultés, il se serait absolment opposé à ce qui a eu lieu, et il garde rancune à Jacquet de ce que son uniforme a joué un rôle dans cette affaire.
Pauvre Fleur-des-Bois ! ma soeur ! Elle est auprès d'Etoile-du-Matin ! . . . Oh ! le ciel avait donc abandonné les Caraïbes ! . . .
Et cependant Fleur-des-Bois est morte en digne fille d'un grand chef. Elle est morte en vengeant les siens, en frappant son ennemi. Cette pensée de revêtir les habits de Rossignolet, afin de trom-
.h, m ffcura de La mai on de Saint Mandé ; cette |"ii i1' .1 quoique chose de terrible, d'el ;int dan .1 grandeur. Bile .1 'lu maintenir dand m . pour mieux 1 romper let aut res, la tôte en .m' 1.1 n!i ,■ du 1 .mI.i\ iv qui avail pa •■ pour celui du majoi '
J'ai l.i ( muiii.i. qui ne me quitte plu ! Noua parlons ensemble de sa maîtresse: je dis noua parlons, et cette expression ne fait que rendre ma p< car Counifl entend, Coumâ comprend, et quand je lui parle de Fleur des Bois, il me répond !
Spartacus el Rosette en étaient émerveillés hier. Spartacus esl remis des suites de ce narcotique si violent qu'il avail absorbé. Quant à Rosette, on ce peut prononcer devant elle le nom il*1 cet hom- 111 , de ce monstre qui a osé l'appeler sa fille. Jaci|i ci a découvert que ce criminel effrayant avait basé tout un plan nouveau d'intrigues Infernales sur l'assassinat de Spartacus par Cassebras et but le mariage de Cassebras et de Rosette!...
Quant à Cassebras, qu'est-il devenu? Personne ne le sait. < >n ne l'a i»as revu depuis La nuit où la maison de Saint-Mandé a été détruite... Sans douté il a été surpris par l'explosion au moment où, après avoir mis hors de danger Spartacus et Rosette, il se précipitait pour aller combattre le , bandit. L'explosion l'aura anéanti comme elle a anéanti le Rot du bagne. . . On a fouillé minutieusement les décombres, on a tout exploré, tout remué, on n'a découvert (pu1 quelques ossements épars dont les dimensions hors ligne attestaient qu'ils avaient appartenu à des êtres d'une taille au-dessus de la taille ordinaire, et vous savez que Cassebras étaient fort grande. Aussi, n'y a-t-il pas à douter: l'un et l'autre ont succombé.
I.o procès îles chauffeurs a été terminé hier: la loi a puni de mort ces monstres qui avaient un compte de saug à vendre à la société.
Ceux auxquels Camparini avait fait rendre la liberté en échange de la vie accordée à ses prisonniers, ont été en partie arrêtés, et avec leur concours les trésors volés ont été retrouvés. Ainsi, cette longue série de crimes qui a causé tant d< douleurs, a eu pour résultat le triomphe de la justice ! et ces douleurs successives auront abouti au bonheur de celui qu'elles avaient torturé. Etrange loi du hasard ! Ce sont les crimes accomplis par Camparini qui ont mis le descendant des Niorres en rapport avec la fille de Bernard le teinturier... et si. comme je l'espère, j'ai bientôt le bonheur de nommer Rose ma femme, ce sera ce Roi du bagne, cet assassin, ce misérable bandit, que je devrai considérer comme la cause de ma félicité! Xe
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quitter madame ' I 1 ma femme. La gi !
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faire perdre la raison ainsi qu'i 1 deux sont remis, c'est-à-dire que l< i-icls ont repris leur- fond ions, ma auront grand'peine .1 guérir jamais leur • Au resté ce ne serait «pic demi-mal. H- sont da des frayeurs continuelle-, ils ne peuvent plus demeurer .-culs, ils n'osent pas sortir le soir, ils ont peur du veut, d'eue porte que l'on ferme. . M impossible de les regarder sans rire; ne
les regarde pas, car Rose m'a défendu de plaisanter le mari de celle qu'elle appelle
Et maintenant, mes chera et bons amis, m. nant que je' vous ai parlé de tout Le monde, {tarions de vous. \a- procès des chauffeur- a jeté une lumière éclatante sur l'existence ténébreuse du Roi du bagne. M. de Charney a pu. avec Jacq s'emparer i\<^ papier- restés en la p de
Bamboula.
Que vous dirais-je? J'ai voulu garder pour la dernière la meilleure de mes nouvelles, celle qui me fait regretter surtout qu'une grande distance nous sépare, car je voudrais être là. pi »us,
pour vous remettre, à vous, mes belles cousit cette lettre que le général Bonaparte m'a..."
— Mon Dieu! s'écria Charles en interrompant" le lecteur.
Tous quatre se regardèrent. Léonore tenait la lettre tombée du cahier de papiers. Un silence régna dans la cabine... Tout à coup ce silence fut rompu par un bruissement de papier déchiré. . . Léonore venait de décacheter l'enveloppe...
Tous quatre s'étaient penchés en avant... tous quatre tressaillirent. . . un même cri s'échappa de leur poitrine, et. par un même mouvement, tous quatre s'étreignirent en sanglotant...
En ce moment. Maburec ouvrait la porte de la cabine: en voyant la scène qui avait lieu, il demeura immobile et anxieux. . .
Charles l'aperçut : saisissant la lettre, il la présenta au vieux gabier. Celui-ci la parcourut . !" il chancela . . . Son visage devint successivement vert, rouge, bleu. . . ses yeux s'injectèrent, et la respiration lui manqua.
Tout à coup, s'arrachant à cet état effrayant, il
tourna sur lui-même, se rua sur le pont, la lettre à la main :
— Tonnerre de Brest! hurla-t-il, Maueot ! viens! Maintenant nous pouvons mourir!
— Que! lit le Provençal.
Mahurec lui présenta la lettre. Le Maueot fit un soubresaut tellement violent, qu'il alla heurter le pied d'un mât. Puis, bondissant vers Mahurec ;1 l'embrassa; les deux matelots s'étreignirent, avec des cris de joie Ce fut un concert sublime. Tous les entouraient sans comprendre.
Enfin Mahurec se dégagea, et saisissant le Lu-as du Maueot, il s'agenouilla en le contraignant à B'agenouiller aussi. Et là, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes, ces deux hommes qui avaient affronté cent fois tous les dangers et toutes les fatigues, se mirent à prier.
—Merci, mon amiral ! dit Mahurec à voix haute. Vous avez entendu la prière de votre vieux gabier, et le bon Dieu, lui, ne pouvait pas repousser la prière du bailli de Suffren!
Dans la cabine, un doux concert de pleurs joyeux montait aussi vers le ciel. Charles avait ramassé la lettre de Louis, qu'il n'avait pas achevée.
— Ah ! dit Henri, il y a une chose qu'il ne dit pas : c'est qu'en Italie, à Aréole, lorsque le général Bonaparte avait promis à Bibi-Tapin de lui accorder la première grâce qu'il solliciterait, le tambour de la 32t avait demandé notre réhabilitation !
— C'est pour cela que le général lui a remis le jugement à lui-même, afin que Louis ait la joie de nous renvoyer ! dit Charles.
— ^Réhabilités ! répétaient les deux femmes.
Et, obéissant à une même pensée, toutes deux se précipitèrent dans une cabine voisine: deux enfants dormaient dans un même berceau... Les doux mères tombèrent à genoux, à la fois, de chaque côté du petit lit . . .
En ce moment, un bruit de lias réguliers retentit
—Mes commandants! dit Mahurec en entrant, l'équipage vous supplie de monter sur le pont.
Les deux jeunes femmes prirent leurs enfants dans leurs bras et accompagnèrent leurs maris qui très émus, montaient sur le pont du navire. Tout l'équipage était rangé sur deux lignes: bâbordais et tribordais à leur poste. Quatre vieux matelots s'avançaient en tenant dans leurs mains un pavillon tricolore, noirci, troué, usé, sali, un vieux lambeau de gloire, enfin.
Mahurec et le Maueot marchaient en tête du petit cortège.
—Mes commandants, dit le vieux gabier, voilà le pavillon des corsaires Bonchemin et Bienvenu,
un crâne pavillon, qui n'a jamais pris chasse devant l'Anglais et qui a toujours flotté bravement à sa drisse. Aujourd'hui que les corsaires Bienvenu et Bonchemin ont repris le nom de leurs pèi n'est-ce que le marquis d'Herbois et le vicomte de Renneville veulent qu'on fasse du pavillon républicain?
Charles s'avança vivement:
■ — Ce pavillon, dit-il d'une voix frémissante, ce qu'il faut en faire?. . .
— Voile! cria-t-on du haut de la mâture.
— La frégate anglaise! hurla le Maueot.
— Hourra! cria Henri. Si les corsaires Bonchemin et Bienvenu ont bien mérité de la patrie, les commandants d'Hei-bois et de Renneville vont payer leur dette à la France. Hisse ce pavillon, Mahurec, et nous le saluerons par une bordée dans les flancs de l'ennemi ! Bonchemin et Bienvenu, ou d'Herbois et de Renneville, n'ont qu'un cri: Vive la France !
— Vive la France ! répétèrent les matelots.
— En haut tout le monde! commanda Charles. Branle-bas de combat!
La frégate anglaise se dessinait nettement à l'embouchure de la baie. Léonore et Blanche présentèrent leurs enfants à Charles et à Henri. Les deux commandants embrassèrent ces chères créatures qui souriaient au milieu de l'effrayant tumulte.
— Embrasse-les, Mahurec ! dit Charles en voyant le gabier s'arrêter nu milieu d'une manoeuvre pour regarder les enfants.
Le vieux matelot s'approcha et embrassa les enfants, mais dans son empressement il déchira la robe de la petite fille : l'enfant cria.
— As pas peur ! vociféra Mahurec. Si j'ai avarié ta robe, je te promets le pavillon de l'Anglais pour t'en faire une.
Une secousse indiqua que le câble de l'ancre venait d'être coupé; le corsaire, dont la voilure venait d'être larguée, s'inclinait sous la brise.
— Vive la France! cria l'équipage en regardant la frégate anglaise
Le soir, la corvette rentrait au port, traînant à sa remorque un navire anglais dont le pavillon pendait au beaupré.
• — A. l'arrière, deux hommes caressaient deux enfants qu'embrassaient deux femmes. A l'avant, deux vieux matelots, grimpés sur la poulaine, répondaient aux cris de la population accourue par le cri de : Vive la France !