‹ Le roi du bagneChapitre 25 sur 243 · XX · texte numérisé non relu

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LES REGATES .

S'il est un spectacle curieux et imposant à Venise, c'est certes celui des courses nautiques appelées Régates. Les gondoliers qui devaient figurer dans ces fêtes s'y préparaient langtemps d'avance: la Régate était pour eux un jour de triomphe ou de honte, et quelquefois le bonheur de leur vie entière dépendait du sort que la fortune leur réservait dans cette lutte d'adresse et de force. La jeune fille qu'ils recherchaient en mariage attendait, pour se décider, le résultat de l'épreuve. Lorsque le grand jour approchait, les familles des gondoliers désignés pour les courses les exhortaient à bien faire, en leur rappelant les prouesses de leurs pères, de leurs frères ou de quelques-uns des leurs. Ils leur montraient, appendus aux murs de leur pauvre demeure, les prix gagnés dans ces tournois, trophées dont les godoliers n'étaient pas moins fiers que les patriciens de leur blason. On faisait dire des messes et l'on ornait de fleurs les images des saints le plus en crédit pour le succès du jouteur.

Les barcolli formaient la classe à coup sûr la plus nombreuse et la plus intéressante de la population. La plupart des membres de la corporation des gondoliers étaient au service des patriciens. Ces espèces particulières de domestiques conservaient avec un soin jaloux le vieux privilège à servir exclusivement leurs padroni dans la g.jiulole. Outre ce service spécial, ils étaient employés à recevoir les visteuri et à faire Vs commissions que leurs nobles maîtres ne voulaient pas confier à d'autres serviteurs. Confidents des secrets de leurs seigneurs, la fidélité et la discrétion étaient

les qualités dont ils se montraient le plus fers.

. Formant un véritable corps social, corps X>uissant et énergique, les barcarollî avaient naturellement entre eux des distinctions

9 de rang: ils étaient divisés et subdivisés par une espèce de hiérarchie fondée sur des mérites et des honneurs, personncjls ou transmis dans les familles, tels, par exemple, que les couronnes gagnées dans les régates. Ces trophées se transmettaient de père en fils: les familles qui pouvaient en montrer le plus grand nombre étaient considérées comme étant les plus reeoinmandables et les plus dignes, et comme revêtues d'une sorte de noblesse.

On comprendra dès lors de quelle importance étaient à Venise les régates, et combien J'approche de cette fêfce devait mettre en émoi la population tout entière. Le jour donc où la solennité devait avoir lieu, c'est-à-dire le lendemain de cette soirée durant laquelle nous avons conduit le lecteur à Venise, le grand canal s'était couvert, dès le les premières heures du jour, d'un nombre infini de gondoles, de bateaux d'embarcations de toute espèce, grandes et petites, nues ou richement ornées chargées de spectateurs dont les yeux et les oreilles avaient de quoi se repaître avant le commencement des courses.

A neuf heures, le canal et sa double rangée d'édifices somptueux et grandioses offraient un specrac&e réellement féerique.

De magnifiques tentures de velours de satin, de damas aux plus vives couleurs, tapissaient les murs et flottaient aux balcons des palais. Les terrasses, les fenêtres, les

• toits, les quais, les eaux, envahis par une foule curieuse, étalaient dans la confusion la plus pittoresque toutes les variétés, des costumes vénitiens et étrangers. De nombreux orchestres, placés de distance en distance le long d ucanal, sur de petits thertres, dispersaient au loin dans la lagune leurs bruyantes et joyeuses notes. L'espace à franchir pour les lutteurs était, comme de coutume, de quatre milles vénitiens. Le point de départ était à Castello, à l'extrémité orientale de la ville; de là les barques s'élanceraient, en longeant le quaj des Esclaves ,dans le grand canal, qu'elles devaient parcourir dans toute sa longueur jusque vers les églises de Sainte-Lucie et

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de ( '«>rpus i >omj n;, "ii ge i roui ;iii planté, au milieu de l'eau, on grand | » i « -i i <l<>ni il fal [ait faire le tour, manoeuvre décisive dan« laquelle les rameurs devaient déployer tout ce qu'ils avaient de rigueur et «d'adresse, car il s'agissait pour eux d'éviter les chocs ci <lc conserver <mi de prendre l'avance. Le pieu tourné, les battelletri remontaient le grand canal jusqu'au palais Foscari, auprès duquel on avait élevé une magnifisue construction architecturale, représentant un temple. ( viic machine i machina » éi*i.'n; le but de la course et devait servir à la distribution des prix.

( >u était au printemps, et la chaleur n'e

lant que forte sans être trop intense, le -

ment «les Régates avait été rixe à deux heures. Vers une heure, une gondole, s'engageant dans l'une de ces nombreuses voies "aquatiques qui bordent latéralement le grand canal, filait lentement dans la direction de l'église de Sainte-Lucie. Celle gondole à. deux rames, et qui avait, toute l'apai-eiice d'une embarcation de Louage, semblait, éviter avec soin l'encombrement des grands canaux voiisns, et fort peu pressée de gagner le lieu où allait se célébrer la fête. Les rideaux de son salon, hermétiquement fermés sur les côtés et à l'arrière, ne permettaient à l'air et aux regards indiscrets de pénétrer que par l'ouverture de l'avant; mais sans doute, en dépit de son allure mystérieuse, la gondole n'offrait pas a l'oeil des curieux quelque chose de bien extraordinaire, car ceux montés dans les nombreuses embarcations qui la dépassaient ou la croisaient ne semblaient lui donner aucune attention.

Tout à coup au moment où une riche embarcation débouchait par un petit canal et longeait l'autre gondole en la gagnant de vitesse, les rideaux du côté droit s'écartèrent brusquement et une tête se pencha en avant. Puis la tête, rentra, et les rideaux demeurés ouverts, permirent d'examiner les promeneurs placés sous la tente soyeuse. Ces promeneurs étaient deux jeunes hommes vêtus simplement, mais en gens de qualité de l'époque. L'un était le vicomte de Sîgnelay, l'autre baron de Berval, l'ami intime et le compagnon du vicomte. Tous deux causaient avec une animation extrême. C'était le vicomte qui venait d'écarter ' brusquement les rideaux pour interroger du

■ 'i la gondole qui avait dépassé la

Ile.

— Est-ce elle? demanda vivement le !>;•• ron.

— Non ! répond it le i [comte.

Et le jeune homme se laissa retomber sur la banquet te ai ec une expr ion de découragement profond.

Léopold, dit le baron <-n lui prenant la main, de la fon-r, mon ami !

Je suis fort, Bmntanuel, répondit le vicuiiiic, mais je souffre cruellement.

— Sans doute, la situation est mauvi mais tout n'esi pas perdu ; espère!

— Elle u'esl pas a Venise :

— Cela est probable,» eu effet; d'ailleurs, pourquoi t'être mis en têt., qu'elle étail à? Venise? Rien De te le prouvait.

— Je croyais avoir un pressentiment.

Emmanuel haussa les épaub

— Et c'est à cause d'un pressentiment que tu te troubles ainsi la cervelle? dit-il. Que diable! mon cher, sois donc plus raisonnable. Elle n'est point à Venise; elle est en Provence et elle ne court aucun danger. C'est de ta situation à toi que je parlais tout à l'heure, en la qualifiant de mauvaise, et non de celle de ta bien-aimée; et, quand je dis ta situation, je ferais mieux de prononcer notre situation, car nous sommes logés à la même enseigne: à l'auberge de la Misère. Mordieu! quand je songe que j'ai eu cinquante mille livres de revenus, et toi à peu près le double, et que maintenant nous avons deux louis à nous deux pour unique fortune! '

— Eh! qu'importe l'argent, s'écria Léopold.

— Mais il importe assez. ... ne fût-ce que pour manger.

Le vicomte fit un geste d'impatience.

— Tu prends la chose bien philosophiquement, continua le baron; tu n'as donc pas faim?

— Faim! s'écria Léopold; tu as faim, toi?

— Mais oui.

— Tu es bien heureux !

— Je ne trouve pas. Il est toujours fâcheux d'avoir faim quand on n'a plus que deux louis pour toute fortune, et que, sur ces deux louis, il faut payer la location d'une gondole. Décidément, l'émigration est une vilaine chose!

— Oh ! je voudrais mourir ! dit Léopold

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en laissant retomber sa tête dans ses mains. Emmanuel regarda son ami avec une stupéfaction profonde.

— Que diantre me chantes-tu là? dit-il. Ah ça! mais sais-tu que je ne comprends rien absolument à ta manière d'être depuis

ce matin'/ Hier au soir tu étais gai et joyeux comme si nous eussions été encore dans les terres de Picardie; ce matin tu es sombre et triste comme LIalet, de douloureuse mémoire. J'attribue tout d'abord ton chagrin à l'épuisement de notre bourse; De te donne des consolations; je te dis d'être fort, et puis ce n'est pas cela! Monsieur a rêvé que la dame de ses pensées a fait cent lieues en une nuit sur les ailes de l'Amour, et qu'elle a. débarqué à Venise ce matin, et il la cherche partout et je cherche avec lui comme un niais, et quand monsieur se réveille de son rêve, il parle de mourir ! Ma parole d'honneur, tu m'amuserais beaucoup, Léopold, si j'avais seulement cent louis dans ma poche!

Le vicomte prit la main de son ami.

— Pardonne-moi, dit-il, je suis malheureux!

— Mlaheureux ! répéta Emmanuel ; parles-tu sérieusement?

— Très sérieusement !

— Et sérieusement tu voudrais mourir?

pourquoi?

— Parce que. . . à l'heure où je te parle, elle est peut-être perdue pour moi!

— Elle. . C'est impossible; elle t'aime et..

— Tiens ! interrompit le vicomte en fouillant dans sa poche et en tirant un papier plié en forme de lettre, je voulais garder pour moi seul ma douleur, mais je sens que je n'en ai pas la force: il faut une main amie pour calmer mes tortures. . tu vas tout savoir. Ce matin j'ai reçu deux lettres de Turin, tu le sais?

— Oui; j'étais là lorsqu'on te les a remises.

— Eh bien, voilà la première. Lis-la, et tu commenceras à comprendre.

Emmanuel se saisit avidement du papier que lui présentait Léopold, et le déployant rapidement ,il lut à voix basse. Il n'avait pas dévoré des yeux les trois premières lignes qu'un cri sourd s'échappa de sa gorge.

— M. de Neoules assassiné! dit-il.

— Oui ! fit le vicomte en secouant la tête. Lis toujours! lis encore!

Emmanuel continua sa lecture; son front s'empourprait et l'émotion la plus violente se dessina sur sa physionomie expressive. Quand il eut achevé il laissa tomber la main qui tenait la lettre et il regarda Léo: pold avec une fixité étrange. Le vicomte, sans répondre à l'expression de ce regard,, tendit une seconde épître au baron. Emmanuel la prit encore et la lut avec une attention extrême et une émotion croissante. Puis il tendit la main à Léopold.

— Me pardonnes-tu? dit-il avec des larmes dans la voix.

Le vicomte pressa la main qui s'offrait à lui. Il allait parler sans doute quand un grand tumulte éclata soudain, et un bruit assourdissant résonna dans les airs: c'étaient des cris, des bravos, des hurlements de joie entremêlés des sons métalliques des • trompettes et des sifflements aigus des fifres. Surpris, Léopold et Emmanuel se penchèrent machinalement en avant. Leur ^ gondole venait de faire son entrée dans le grand canal et elle s'arrêtait pour laisser défiler devant elle le cortège du Doge qui se rendait aux régates.

A la droite du doge se tenait le légat du pape, reconnaissable à son bonnet carré, à sa soutane boutonnée de haut en bas, à son aube en dentelle recouverte d'un camail. A sa gauche l'ambassadeur autrichien.

Dans une autre gondole suivaient les ambassadeurs des autres puissances, et enfin, dans une dernière, deux officiers portant l'un l'ombrelle du doge, l'autre son épée, la pointe tournée en haut. Puis à la suite du cortège magnifique, des milliers d'embarcations de toutes grandeurs et de toutes formes. C'était un embarras indescriptible!

d'embarcations, au point que,, du Pont Eialto, il eût été impossible de découvrir l'eau des lagunes. C'était un bruit tellement assourdissant qu'il devenait impossible de s'entendre, même en se parlant à l'oreille; car, aux cris de la foule, se joignaient ceux des gondoliers qui entremêlant leurs gondoles les unes dans les autres, s'injuriaient, disputaient, vociféraient ei ; , quaient.

Enfin, le cortège passé, la foule des gondoles un peu éclaircie, l'entrée du grand canal devint possible.

— Mais, dit Emmanuel qui, ainsi que son ami, avait assisté à ce spectacle grandiose

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s.miis le \"ii-, et entendu cas cria sans les comprendre, mais il faut Quitter Venise sur l'heure, courir à Turin.

Non, dit rjtvemenl Léopold ; il faut al Ici- aux régates,

— Aux régates? Ks-iu fouj qu'\ ferom

Ill'US?

Ntuis v trouverons peut être des ren* jnements précieux.

— ( 'omment ?

— I.,' comte d'Adoré est ô Venise!

— Alors, in ;is raison, allons aux régates. Le doge ci son cortège avaient pris place

Mu- li fameuse machina Bervant de but a la course. C'était lô que les vainqueurs fle raient recevoir, d'après un antique usage, des mains du doge lui-même, un petit étendard rouge, vert bleu on jaune portant le chiffre de la somme gagnée et indiquant par sa couleur l'importance du prix.

I.a première course était commencée: c'était celle des Batelletti ou petites barques à

une seule rame. Celte course devait durer une heure. La foule des gondoles se pressai! au lieu de l'arrivée devant le palais Foscari, là où s'élevait la machina. De cet endroit on découvrait une vaste étendue du grand canal, et surtout le fameux pieu autour duquel devaient tourner les jouteurs, et qui était au barcaroli eë qu'est le dernier tournant d'un hippodrome aux jockeys.

Déjà les battelletti avaient parcouru les deux tiers du chemin aquatique à franchir: ils arrivaient au pieu, et les premières embarcations en avaient fait le tour: la course ne devait plus guère durer que vingt minutes, et chacun suivait avec anxiété le parcours qui s'accomplissait.

Non loin de la machina, au milieu d'un groupe de bissonas splendide, une gondole se faisait remarquer encore par l'éclat de ses richesses. Cette gondole était partagée en deux parties/ce qui la faisait encore plus facilement distingueur. A l'arrière, la tente formait un salon carré dont les rideaux de velours rouge lamé d'argent étaient hermétiquement fermés et ne permettaient pas à l'oeil de pénétrer à l'intérieur. J 1A3 l'avant, au contraire, la tente projetait su toiture en forme de marquise et ses lambrequins retombaient capricieusement, abrjiU tant de leur ombre les causeurs dans cette première partie du salon. Huit bacaroli occupaient l'embarcation, quatre à l'avant,

quatre ;• l'arrière; toua huit, en cet instant, appuyée vas leura loi (levant

sur la pointe de leurg pieds ip. ui-

\am, d'un oeil ment attentif, la

marche rapide d<-n hat t iietti.

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