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LE TAMBOUR D] DEMI BRIGADE

\ XVII LA PIAZBTTA

Bu sa qualité de cité civilisée, Veriistof possédait déjà au dernier siècle un assorti ineiii remarquable d'établissements publics, tels que les cafés ei les restaurants, sans compter Les cassini. La, comme partout ailleurs, chacun «le ces établissements avait sa clientèle qui la plaçait a un degré de

l'échelle SOCiale. Certains cales étaient les

lieux de réunion «les nobles, certains autres bourgeois, d'autres encore «les barcaroli

et des ouvriers <le l'arsenal et des lacunes. Les premiers, riches et SOmptueUX; les seconds, confortables et élégants; les derniers, humbles, sales et enfumés. La place Saint-Marc et la Piazzetta, étant l'endrml adopte par tous, devaient naturellement?

posséder autour d'elles (les établissements à la portée de tous. Ainsi, tandis que le café des Nobles, celui des (îent, celui des Philosophes ouvraient leurs salons splendidement éclairés auprès des monuments grandioses dont ils s'efforçaient de ne pas trop démériter, le café du Lion, le café Filo-Armonico et quelques autres illuminaient modestement des ruelles voisines mouillant leurs pieds dans les eaux noires des petits canaux.

On comprend aisément que si l'animation était grande déjà les jours ordinaires sur la place Saint-Marc, elle était extrême un jour de fête comme celui des régates, par exemple. La foule empressée se bousculait entre les colonnes, sur. le quai des Esclavons, qui commence à la Piazetta devant le palais ducal, partout enfin. Il était huit heures du soir, la nuit était belle, la température douce et fraîche. Près du monolithe surmonté de la statue de saint Théodore, un homme se tenait debout, le dos appuyé à la colonne, les regards fixés sur la lagune. Il portait un costume de pauvre gondolier sous lequel on avait peine à découvrir ses formes. Un bonnet de laine lui couvrait, la tête et descendait jusqu'aux yeux, tandis qu'une barbe épaisse et touf-. fue envahissait jusqu'à ses joues dont on distinguait à peine les pommettes.

Il était difficile d'assigner un âge à ce personnage, car si l'ensemble de son individu ne décelait pas la jeunesse, ses cheveux

, i ^.i barbe cependant étaient du pins beau, noir d'eitene, suas mélange du plui petit fil argenté. ( '•• gondolier rêveur et • cieux ne paraissait accorder aucune atten-, tion a la foule des promeneurs - <-t

des Jolies promeneuses qui déroulait flots multicolores autour de lui. Ses veux fixe, ne quittaient pas la mer. dont il semblaient interroger avidemmenl les dernières lignes se confondant avec le ciel. Nuit heu-. i enaient de sonner ;i la tour de l'i [orloge, et il n'avait pas même semble entendre résonner sur l'airain de la cloche le lourd marteau des Ilotes.

A cet. instant, un homme vêtu en sbire, c'est-à-dire porteur d'un uniforme qui pou-.

vait convenir a la fois a un soldat et a un.

agent de police, quitta le palais ducal par. une petite porte basse et s'aventura bravement au milieu de la foule. Suivant une ligne tracée d'avance, h- sbire marcha s;ins dévier droit vers la colonne de Saint-Théo-, dore. S'approchant du gondolier, auquel il fit un petit signe d'intelligence, il atten-, dit. Le godolier se détacha alors de la colonne et se mit à marcher vers Lune des. ruelles aboutissant sur le quai. Le sbire le. suivit. Lorsque l'un et l'autre eurent utteint la plus sombre et la plus déserte de. ces voies sans nom, le gondolier s'arrêta et,. tirant brusquement de sa poche nue boni--, se de soie dont il fit résonner doucement, le contenu :

— Es-tu toujours disposé à gagner ces cent sequins? demanda-t-il.

— Toujours! répondit le sbire.

— Alors, tu as des nouvelles?

— De toutes fraîches.

— Parle î je t'écoute, et si tu me sers bien,. les cent sequins se doubleront.

Le sbire fit un signe joyeux.

— Mais si tu me trompes, poursuivit le gondolier avec une intonation menaçante,, mon poignard fera conaissace avec ta poi-. trine. Tu comprends?

— Parfaitement, signor.

— Alors, commence.

Le gondolier s'appuya contre la haute muraille d'une maison sans fenêtres qui garnissait le côté de la ruelle.

— D'où faut-il prendre? demanda le sbire.

— De l'arrestation. Tu y as assisté?

— Oui.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— C'était à la fin des courses? -—Oui. Messer-Grande a commandé la

gondole à cinq heures, et à Six nous abordions celle du vicomte français.

— ■ A-t-il résisté?

— Il ne pouvait le tenter.

— Alors, Messer-Grande l'a arrêté sur l'heure même? -

— Oui, signor.

— Et où Pa-t-on conduit?

— Comme d'ordinaire, Messer-Grande l'a conduit chez lui. Là, il Ta laissé pour aller prévenir l'inquisiteur d'Etat. Trois heures après, durant lesquelles nous avions gardé le prisonnier, Messer-Grande est revenu le chercher pour le conduire devant l'inquisiteur.

— Tu n'as pas quitté le prisonnier durant ce temps? demanda le gondolier.

— Pas une seule minute.

— Il ne vous a parlé?

— Il n'a pas ouvert la bouche.

— Il n'a pas cherché à fuir? |

— Il est demeuré assis, sans bouger, comme un homme en proie aux plus sombres réflexions.

Et tu l'as accopagné chez l'inquisiteur d'Etat?

— Oui.

— Tu as assisté à l'interrogatoire. Qu'a-til dit?

— Pas un mot. Il a refusé absolument de répondre à toutes les questions.

— Mais ces papiers dont tu m'avais parlé et qui le compromettent si fort?

— Aux questions de. l'inquisiteur à ce sujet, il a encore gardé le silence.

— Mais le silence peut passer pour un aveu dans ce cas.

— C'est ce que l'inquisiteur lui a fait observer, mais il n'a rien répondu.

Le gondolier frappa du pied avec impatience.

— Alors qu'est-il arrivé? reprit-il.

— Il est arrivé, répondit le sbire, que l'inquisiteur a fait constater par Messer- Grande le mutisme du prisonnier, et alors il a donné l'ordre de l'envoyer sous les Plombs.

— Ensuite?

— Je ne sais plus rien; le prisonnier a été confié à d'autres sbires, et je ne l'ai plus revu.

Le gondolier regarda fixement son interlocuteur.

— Jure-moi que tu me dis la vérité, demanda-t-il d'une voix sévère.

— Sur mon salut éternel, je ne mens pas! répondit le sbire sans hésiter.

— Bien ! tu as gagné ton argent.

Le gondolier jeta la bourse aux mains de son interlocuteur.

— Que faut-il faire encore pour le service de Votre Excellence? dit le sbire en s'inclinant.

— Je te le dirai demain; trouve-toi à cette même heure à la même place.

— J'y serai.

Le sbire salua et s'éloigna. Le gondolier demeura seul; il se promena à grands pas dans la ruelle déserte.

— Lui, coupable d'espionnage et de jacobinisme! dit-il en s'arrêtant brusquement, cela est impossible ! . . . Il faudrait être insensé pour le supposer ! il faudrait ne pas le connaître pour l'accuser d'une infamie ! . . . Pauvre vicomte ! . . . pauvre U ranie ! . . . elle mourra ! . . .

Un frisson convulsif agita tout l'être du gondolier.

— Mourir ! elle ! . . . reprit-il avec un éclair dans les yeux, elle! mon enfant! le second lien qui m'attache à la terre!. . . Et Lucile!... Lucile! où est-elle? qu'est-elle- devenue?... Oh! mais il y a dans toute cette succession d'événements une preuve évidente d'une trame ourdie à l'avance! Il y a derrière les faits une main inconnue qui les précipite ! . . Où sont donc les ennemis que nous avons à combattre!

Puis après un long silence :

— Allons, poursuivit-il comme quelqu'un qui vient de s'arrêter à une résolution ferme, il faut voir Maurice, il faut tout lui dire, tout lui apprendre! Il faut bien qu'il sache tout pour qu'il puisse agir et sauver ces enfants !.. De Neoules avait raison, j'aurais dû avoir plus tôt confiance en cet homme! Pourvu qu'il ne soit pas tué maintenant ! . . .

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