XXVII
L'INroNNT
Le gondolier quitta la nielle, traversa la Piaaetta et, gagnant le quai ,lrs Eaclavons, il enfila une autre ruelle plus étroite et plus (rist,- encore que celle dans laquelle il avait cause avec le abire. Due traînée lumineuse s. rpentait au centre de cette ruelle, prove liant de l'intérieur du rea-de-chauasée d'une maison de sombre apparence. Oe rcz-dc- (•haussée était occupée par UD de Ces ea l'es
de dernier ordre dont nous parlions tout à l'heure, et qui Bervaienl de casino an re but des barcâVoli et des mauvais sujets de
Venise. La salle était basse, étroite el longue, mal aérée; les murs étaient crépie à la
chaux et ornes de fresques de fantaisie que des consommateurs artistes avaient dessinées à L'aide de charbon de bois. Le plancher disparaissait sous une croûte épaisse, jadis boue liquide, devenue peu à peu, grâce mu temps, véritable granit, et que tous les effyorts n'eussent pu faire disparaître. Des tables des bancs, des chaises meublaient la salle; des draperies, en loques, enlevées à la tente de quelques gondoles mises hors de service, décoraient les fenêtres.
Toute une population de bas étage était là criant, chantant, hurlant buvant et gesticulant; c'était un bruit à assourdir des oreilles de sonneur. Toutes les tables étaient envahies; il y avait là des matelots de tous les pays riverains de l'Adriatique, des pécheurs, des villes voisines, des barcaroli, des porteurs d'eau, force mendiants et mendiantes. A l'entrée de la salle à droite, placée tout contre la fenêtre donnant sur la rue, était une table occupée seulement par deux hommes vêtus en pêcheurs de Mestre. Ci s deux hommes, à la peau noircie et bronze-.* par la mer, la brise et le soleil, paraissaient être d'une taille athlétique, à en juger par ce que l'on voyait de leur buste extraordinairement développé et de leurs bras herculéens, aux mains énormes. Tous deux causaient à voix basse, en ayant soin de jeter, de temps à autre, autour d'eux un coup d'oeil investigateur, comme s'ils eussent craint d'être surpris.
Le gondolier que nous avons laissé dans la ruelle n'avait pas encore contemplé le
spectacle de «•••' Intérieur que nous renoua de décrire, « ar 11 détail arrêté dans l'om
quelques pas de la traînée Lumineuse que projetaient sur les dalles l'ouverture de la porte de l'établissement et celle de la fenêtre près de laquelle étaient les deux pécheurs. Bans doute des pe ouvellea étaient renues subitement assaillir le promeneur solitaire, car il avait porté les mains
a son Iront comme un homme dont le Cerveau travaille. Ramenant ensuite les lu-as
sur sa poitrine et courbant la tôte, il demeura immobile réfléchissant profondé-
La ruelle était étroite comme le sont toutes ces voies qui, n'étant parcourues que pur
des piétons, n'ont aucunement besoin de largeur. Le gondolier touchait la muraille: il se laissa aller a s'y appuyer machinalement, sans évidemment s<- rendre compte île son mouvement. Il était alors tout près de la fenêtre du café, mais il demeurait dans le cercle de l'ombre obscure. Placé ainsi, il ne pouvait être vu de l'intérieur de l'établissement, et pourtant il devait pouvoir entendre ce qui se •disait aux tables voisines de la fenêtre. Le gondolier n'avait cependant pas agi en homme voulant espionner: il avait obéi aux pensées qui martelaient son cerveau en demeurant immobile, et le corps avait cherché de lui-même un V point d'appui sans que la volonté le guidât. Il était là déjà depuis plusieurs minutes s'isolant, au milieu du bruit qui parvenait jusqu'à lui, lorsque tout à coup un tressaillement subit agita tout son être. Il frissonna comme un homme qui reçoit une commotion électrique. Se redressant doucement, il s'avança avec précaution et lança un coup d'oeil rapide dans l'intérieur du café. Ce coup d'oeil rencontra les deux pêcheurs, qui continuaient à causer. Le gondolier se recula vivement, et, demeurant collé contre la muraille, il rapprocha le plus possible son oreille de l'ouverture de la fenêtre: cette fois, il écoutait et il cherchait à entendre.
— ■ Des Français ! murmura-t-il.
— Tonnerre de Brest ! disait une voix rude, à laquelle son propriétaire s'efforçait évidemment de mettre une sourdine; tonnerre de Brest, je te dis que j'ai relevé son gabarit et que j'ai son point à cette heure!
— Un noeud plat sur ta langut, que ! ma-
LE TAMBOUR DE LiA 32e DEMI-BRKJADE
telot, dit vivement l'autre voix plus basse. Tu hèles trop en hauteur; tous ces va-nupieds de terriens vont t'entendre; largue la chose en italien, si tu veux!
— As pas peur, Maueot, toute cette canaille a le pertuis de l'entendement calfeutrée en plein. D'ailleurs et d'une, une de nos paroles, je lui ferais avaler sa gaffe en douceur. As pas peur, que je te dis, Mahurec connaît son vénitien et ses barcaroh.
— Pour lors, je m'en moque comme de pêcher un marsouin. Si t'es sûr et certain de ton affaire, file de l'avant; je suis dans tes eaux. Tu dis donc que tu as relevé le point, vieux gabier?
— La brise adonne, Maueot! on est bien amnré. Ecoute ça! voilà en deux mots le signalement du particulier: la guibre pointue, les écubiers flamboyants, la carène plate, la quille droite, l'allure d'un oi-Sçjvant et le gabarit d'un gredin numéro un; compris, hein? •
— Et ousque tu l'as relevé?
— Dans la rue des Enfléchures.
— Et t'est sûr que c'est le requin d'autrefois?
— Que je ne sois qu'un liâle-bouline si je me mets dedans! #
— C'est cela qui serait l'affaire du commandant!
— Et de la commandante, donc !
— Eh ! que, faudrait mettre le grappin dessus, vieux!
— On y tâchera!
— En attendant, faudrait tâcher de filer «sur son aire sans perdre les relèvements. Nous sommes cloués ici. Si on pouvait seulement crocher un canot pour filer son noeud !
— Sur quoi qu'on mettra le cap, Maueot? le Sans-peur est en mer!
— Il doit être par le travers de Chioggïa.
— Oui; mais quel point prendre?
— Alors faut se bourlinguer à terre!
— As pas peur, que je dis! Le comman- Idant n'abandonnera pas son Mahurec ni son Maueot. Je connais mon citoyen Charles.
Quant à l'oiseau que j'ai repincé en douceur, je te dis que c'est un de ceux qui avaient fait du mal à mes lieutenants dans les temps jadis; c'est un de ces brigands de cette gueuse d'affaire des Niorres, où nous avons tous failli laisser notre peau.
— Alors, demain, en chasse?
— Et on tâchera de pincer le vent ! Que je mette tant seulement le grappin dessus, et je réponds du reste. Tonnerre de Brest, mon commandant m'appellera son matelot, cette fois!
— En attendant, quel bord que nous allons courir ce soir pour trouver un bout d'aniac? La soute aux douros est à sec !
— C'est vrai; en sautant à la mer j'ai laissé filer les écus!
— Rien de rien, ni toi, ni moi. Faut prendre un ris dans la basane de son ventre!
— Bah ! espère. Dans tous ces ci-devants, il y a encore du bon grain. J'ai navigué dans les temps avec un baron de Berval . . .
— Celui des régates?
— Justement, Maueot. Relevons son gisement et courons une bordée jusqu'à sa case; il aura bien un écu à prêter aux matelots; on lui renverra sa monnaie quand on aura rejoint son bord; voilà!
— Une idée, que ; tu as raison, troun-del'air?
— Filons !
— Et la consommation?
— Le cambusier me connaît; il fera crédit. Tout ce qu'il faut, c'est ne pas se laisser arquepincer par les gabillots de sbires.
— Que! on en avalerait bien une douzaine.
— Eh bien! lève l'ancre!
Les deux pêcheurs se levèrent en même temps, et après que l'un d'eux eut fait un signe particulier au maître de l'établissement, ils gagnèrent la porte. S'engageant dans la ruelle, ils tournèrent rapidement à gauche pour gagner la place Saint-Marc;, mais ils n'avaient pas fait dix pas que l'un d'eux s'arrêta brusquement: une main nerveuse venait de se poser sur son épaule.
— Vous vous nommez Mahurec? dit une voix brève en excellent français.
— -Hein? fit le matelot.
— Vous vous nommez Mahurec? poursuivit la voix; vous avez toujours été dévoué corps et âme au marquis d'Herbois et au vicomte de Renneille; vous avez du coeur, et beaucoup. Aujourd'hui, vous et votre compagnon étiez aux régates; vous avez été indignés en entendant proclamer la prétedue victoire des Autrichies et vous avez crié Vive la France! " après avoir battu les bar-
i.K TidiBOUB DH LA 12e dh.mi URI'JADE
caroll vénitiens- et les canotiers anglais.
Vous voyez <|nc je vous connais.
Minute, fit Mahurec. qui avait écouté jusqu'au bout ce petit discours prononcé d'une voix rapide; j'aime pas qu'on se môle de mes affaires. Tu vas me dire qui tu es et
Ce que lu veux, on lu vas l'affaler tlans les
Lagunes; entende 1 11?
El Mahurec avait saisi de ses mains puis santés Le personnage inconnu, tandis que son compagnon se préparait a lui venir en ai de. L'étranger ae chercha i>as a se défen
drej il û'opposa aucune résistance .
— Ne craignez rien et suivez-moi, dit-il simplement.
— Te suivre, que; tu le moques, mon bon, dii Le Maucoi en riant. Et ousque tu veux nous faire courir an bord?
— ( îhez moi.
— Hein? fit Mahurec.
— Tu m'as demandé qui j'étais, reprit l'inconnu, je vais te le dire; ensuite tu agiras à ta uni se.
Et, se penchant vers Mahurec, qui l'étreignait toujours, il lui dit rapidement quelques paroles à voix basse. Le matelot Lâcha son interlocuteur et recula avec tous les signes du plus profond respect.
— Tonnerre de Brest! dit-il voilà une chance!
— Veux-tu me suivre? demanda l'inconnu.
— Au bout du monde! répondit le matelot.
Et, prenant le bras du Maucot:
— En voilà encore un pour qui qu'on peut se faire crochér au bout d'une vergue ! dit-il.