‹ Le roi du bagneChapitre 4 sur 243 · LES RECHERCHES · texte numérisé non relu

LES RECHERCHES

C'était en effet un étrange et saisissant spectacle que celui que contemplaient les trois hommes et l'enfant; un spectacle qui, dans sa hideuse horreur, pouvait glacer les coeurs les plus aguerris et faire reculer les plus braves. La chambre, sur le seuil de laquelle ils se tenaient, était une vaste pièce au plafond à poutres saillantes, aux murailles peintes à l'huile et prenant jour par deux grandes fenêtres qui donnaient sur le berceau de lierres qu'avait remarqué Torniquet quelques minutes auparavant. Entre les deux fenêtres, s'élevait la vaste cheminée au manteau sous lequel se fût tenu facilement debout un homme de haute taille. Le tuyau de cette, cheminée perçait le mur audessus du berceau et donnait là passage à la fumée. Dans le fond de la pièce, en face de la cheminée, était un énorme lit à colonnes en chêne massif garni de rideaux à ramages. Des bahuts, également en chêne sculpté, des sièges grossiers, garnissaient le reste de la pièce, qui devait d'ordinaire avoir un aspect imposant; mais,- ce jour-là, cet aspect avait pris un caractère d'horreur qui glaçait le sang dans les veines.

Un feu ardent brûlait encore dans l'âtre, et les flammes, en sortant par le tuyau, avaient dû causer cet incendie du lierre qu'avaient remarqué les deux maraudeurs.

Les rideaux du lit étaient renversés, les portes des bahuts brisées, les sièges renversés; la pièce entière était dans un désordreaffreux à contempler. On eût deviné facilement qu'il avait dû se passer là quelque scène terrible, quelque lutte effroyable, si des témoignages de cette lutte, de cette scène,, témoignages bien autrement épouvantables que les bahuts fracturés que les rideaux déchires, n'avaient tout d'abord frappé les regards. Deux cadavres d'hommes étaient étendus devant la cheminée. L'un était celui d'un vieillard, l'autre celui d'un homme plus jeune vêtu en valet de ferme. Tous

deux avaient les jambes et les pieds nus, et ces jambes et ces pieds étroitement garrottés, étaient enfouis sous les cendres chaudes' et entièrement carbonisés. Les bras étaient liés au corps, les têtes renversées en arrière et les cheveux attachés à un énorme tronc d'arbre, jeté au milieu de la chambre. Au ciel du lit était pendue une femme, dont bc> corps vacillait à l'extrémité d'un fragment de rideau. Tous les meubles avaient été fouillés, brisés' et étaient demeurés entièrement vides. Le vol et le pillage avaient évidemment dû accompagner et suivre les meurtres.

— Mais, s'écria Torniquet en s'avançant vers les cadavres des deux hommes et en désignant celui du vieillard, c'est le père ASbV* boli?

— Et celui-ci est son garçon de ferme, g jouta Gringoire en se penchant sur l'autre cadavre. „

— Et voilà sa femme, la mère Abboli ! dit Romulus.

— .Vite, faut les secourir! cria Torniquet.

— Il n'est plus temps, répondit Gringoire; les corps sont froids. Il y a plusieurs heures déjà que les hommes sont morts.

— Et la femme aussi, ajouta Romulus.

— Qui est-ce qui a pu commettre ces abo: minables crimes?

Les trois soldats se regardèrent sans pouvoir répondre. Bibi-Tapin ne disait rien, lui, mais l'oeil inquiet, les mains frémissantes, 1 sondait la pièce et cherchait sous les meubles. Tout à coup revenant vers Gringoire :

— C'est bien ici, dans la ferme aux Chats- H liants, que tu as vu le lieutenant et la jeune fille? denianda-t-il.

— Oui, répondit le soldat.

— ■ Alors il faut fouiller la maison. Peutêtre arriverons-nous à temps pour sauver celle que Le lieutenant aime.

— L'enfant a raison, cria Gringoire; il y a sans doute d'autres victimes. Cherchons, et nous pourrions peut-être en arracher quelques-unes à la mort.

— Et si nous rencontrons les assassins î dit Torniquet avec un geste menaçant.

— Vive la France! cria Romulus; sabre au poing et en avant!

Les trois soldats tirèrent leurs briquets et le petit tombour s'arma également du sabre qui pendait sur ses talons.

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quatre s'élancèrent ;i la fois pour visiter les ii.ii iments de i;i ferme.

Bibi Tapin était sorti le dernier de La pièce où gisaient les cadavres. Traversant la salle commune, Il remarqua un escalier étroit devant Lequel les soldats étaient pas ses. il s'élança bravement sur Les marches cl, gravit les degrés conduisant au premier ( y premier étage était, comme le reste de l'habitation, désert et silenciexu. Le tambour entra successivement dans plu sieurs pièces donnant toutes sur un même couloir, su vant të mode <lc construction du Biôcle dernier, ('es pièces étaient absolument désertes; mais, dans chacune, les meubles étaient renverses, brisés, ouverts. Evidemment les voleurs avaient ^accompli là leur oeuvre de destruction, tout comme à l'étage inférieur.

La dernière pièce dans Laquelle Bi-bi-Tapin venait de pénétrer donnait précisément au-dessus <ln petit bois dont avait parlé Gringoire, et à l'ombre duquel il avait, l'avant-dernière nuit, assisté ù la scène nocturne qu'il avait racontée à ses camarades, ('elle pièce, de petite dimension, avait dû être meublée avec un soin plus particulier. Une tenture d'étoffe garnissait les murailles. Les meubles étaient en ébène sculpté de l'époque Louis XLTI. Aux: colonnettes du lit appendaient encore des lambeaux de rideaux de soie cramoisie. Un taspis moelleux gisait sur le parquet. Là comme dans la chambre à coucher du fermier, il y avait lu avoir lutte, et lutte acharnée; tout l'indiquait. Des fragments d'étoffe, provenant d'habillements arrachés, étaient éparpillés. Le manche doré d'un poignard, dont la lame avait été brisée, brillait près du lit. Tout un long morceau d'étoffe blanche, qui avait pu appartenir à une robe de femme, était accroché aux têtes de clous d'un siège. Des papiers étaient tombés çà et là. Cette chambre n'avait d'autre issue que celle par laquelle le jeune tambour était entré. Une seule fenêtre l'éclairait, et cette fenêtre donnait sur le petit bois. Les vitres qui la garnissaient étaient brisées et le châssis de bois forcé en dedans, et dont les gonds avaient été descellés, pouvait faire supposer que l'on s'était introduit du dehors.

Bihi-Tapin courut vers cette fenêtre ouverte et il se pencha en dehors. Un cri jaillit de ses lèvres. Il venait de remarquer

;,u d de lui un ■ échelle encore appli-

quée cont re la muraille et qui avait du uéi rement sen ir ;i l'escalade.

Enjambant précipitamment par-dessus la barre d'uppui, l'enfam que sur le premier échelon, et il descendit i apidement ensuite. H se t rouva alors au milieu d'un bouquet de bois. Se baissant vivement, il examina le sol avec nue attention minutieuse. Bi'bi-Tapin avait douze ans a peine, avons-nous dit, '-t il était étrange de voir un enfant de cet âge déployer une intelligence inquiète semblable à celle dont il faisait preuve il y a quelques instants. 8a pose, ses regards, su manière de chercher i relever les traces n'avaient rien d'aordinaire: on eût dit un sauvage sur une piste, la teinte cuivrée de la. peau du visage du petit tambour, ses vêtements en lambeaux prêtaient encore davantage à la supposition. A/près quelques minutes d'un examen attentif du sol, reniant Se redressa et demeura immobile en posant un doigt sur ses lèvT

— Il y avait des chevaux et une voiture (•t beaucoup d'hommes, dit-il en réfléchissant. La terre est foulée et comme a Saint- Vincent quand les Anglais ont attaqué les carbets. Ma bonne amie disait qne quand le traces de chevaux étaient tournées dans tous les sens, cela signifiait qu'ils avaient été attachés longtemps. Il y a eu là alors des chevaux qui sont demeurés bien longtemps attaché. Puis voici des ornières creusées par les roues d'une voiture légère, et .■m fin des pas d'hommes. Voyons, quand je regardais les traces des Anglais, Etoile-du- Matin m'a dit que, pour reconnaître les pieds des rffificiers de ceux des soldats, il fallait bien examiner les empreintes. Je me rappelle les leçons de ma bonne amie! Voici des traces de semelles épaissees, la terre est creusée et il y a des empreintes de têtes de clous. . . Tout cela ce sont des pas de paysans ou d'hommes de condition ordinaire. . Rien autre. . Ah! si fait, continua Bibi-Tapin en s'airêtant et en se baissant brusquement, c'est la trace d'une botte fine., à bouts très pointus., comme celle d'un incioyable. . Oui. . voici encore la même trace, tout près des ornières creusées par les roues. . et puis plus rien! L'homme aux bottes fines a monté là dans la voiture, je le jurerais! L'extrémité du pied est plus appuyée, comme lorsqu'on s'élance pour mon-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

ter. Oh! Etoitedu-Matin m'avait bien appris toui cela! Comme je me souviens!..

Ma bonne amie, elle me regarde de là-haut ; elle doil être contente!"

Et reniant leva vers le ciel ses veux humides de larmes avec une expression de tendre reconnaissance; puis ses regards revinrent lentement vers le sol. Au même insant ses regards demeurèrent fixes comme 'ils venaient de découvrir subitement queline chose.

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