LE BOLS
A la hauteur de la Gaude, le Var s'élargit considérablement : son lit est partagé par une foule d'îlots qui se succèdent sans interruption sur une longueur de plus de deux lieues. Sur la rive gauche, un grand bois s'étend jusqu'à la base des montagnes; ce bois sombre, touffu, qui u'est coupé par aucune route, n'est d'ordinaire fréquenté que par les chasseurs et les bûcherons. Il était dix heures du soir; le ciel était pur et la brise soufflait avec une certaine violence, venant du sud et aportant sur ses ailes les acres et salines émanations de la Méditerranée. Le bois était silencieux, à peine le cri des oiseaux de nuit se faisait-il entendre dans les profondeurs des fourrés.
Tout à coup, dans l'endroit le plus épais du bois, un léger craquement retentit, on eût dit des branches sèches foulées aux pieds par un promeneur nocturne. Effectivement, une ombre se détacha dans les ténèbres, et un homme aipparut dans une éclaircie. Il regarda autour de lui : ses yeux, habitués sans doute à l'obscurité, distinguèrent ce qu'ils cherchaient, car sans hésiter l'homme s'avança dans un étroit sentier qui serpentait sous une arcade de verdure naissante. Cet homme était Jaccopo, le berger de la ferme aux Chats-Huants. Quand il eut fait deux cents pas environ, il s'arrêta, prêta l'oreille, puis il se remit en marche. Au bout de quelques instants, il s'arrêta^de nouveau. Une seconde ombre se détacha d'un arbre et se glissa vers le berger, qui s trouva face à face avec un homme de haute taille, aux membres musculeux, à l'encolure puissante, aux cheveux et à la barbe de nuance claire, qui devait évidemment être rousse en pleine lumière.
— Bonsoir, Jaccopo! dit en italien l'homme dont on ne pouvait distinguer les traits dans les ténèbres.
— Bonsoir, monsieur le marquis, répondit le berger en employant la même langue.
— Eh bien! quelles nouvelles?
— Cela a marché comme vous l'aviez prédit,
— Tu as vu le chef d'état-major?
—Oui.