‹ Le roi du bagneChapitre 67 sur 243 · ARCOLE · texte numérisé non relu

ARCOLE

S'il est une page pins brillante que les autres dans l'histoire de Napoléon 1er, c'est celle qui a pour titre: Les trois journées d'Arcole. Il n'est pas d'exemple, dans l'antiquité, d'une situation aussi critique surmontée avec une énergie aussi extraordinaire. A Arcole, Bonaparte prouva à l'Europe étonnée qu'il n'est point d'obstacles que le génie militaire ne puisse vaincre quand il a, pour exécuter ses dispositions, des hommes tels que ceux qu'avait alors l'armée d'Italie, des soldats comme en aura toujours la France dans les temps de crise et de danger.

— L'armée française est partie par la porte de Milan; l'armée française bat en retraite! disait-on à Vérone la nuit précédente.

Effectivement la veille, l'armée, marchant dans le plus grand silence, avait rétrogradé au lieu d'avancer: elle avait passé l'Adge sur les ponts de Vérone, et elle s'était engagée sur la route de Milan tournant le dos à l'ennemi. Les Véronais avaient eu raison: c'était, non pas une retraite, mais un simulacre de retraite. L'armée française, per-

suadée elle-même qu'elle abandonnait la partie (car personne n'avait été mis dans la confidence), l'armée s'avançait dans la nuit, silencieuse? et triste, n'osant regarder en arrière, car, pour la première fois, elle tournait le dos à l'ennemi.

Bonaparte marchait en tête, le front penché, servant de guide; personne n'osait l'interroger, personne ne l'avait deviné. Tout à coup Bonaparte s'arrête, tourne à gauche, (■• au lieu de continuer à s'éloigner de l'Adige, revient brusquement sur le fleuve, qu'il contourne et côtoie.

— Hefin?). . . "quoi?. . En voilà une manoeuvre ! se disent les soldats avec étonneiment. C'est bien la peine de faire tant de marches et de contre-marches pour revenir sur ses pas.

Cependant on marche toujours, on avance, on atteint lionco; la on trouve un pont de bataeux établi d'avance. L'armée le passe avec un sentiment d'espérance; le fictive est franchi de nouveau, et à la pointe du jour on se trouve de nouveau au delà de l'Adige, que l'on croyait avoir abandonné pour toujours.

Le plan du général en chef était tellement extraordinaire qu'il pouvait à bon droit étonner les deux armées; soldats et officiers se regardaient avec une stupéfaction qu'en toute autre circonstance on eût certes trouvée risible. Ils avaient autour d'eux des marajis immaensejs, 'd'unie profonde incon-; nue, coupés dans tous les sens par des canaux et des ruiseaux qui en rendaient les abords dangereux et le parcours presque impossible, car le terrain plus bas que les eaux, était toujours impraticable.

Deux chaussées seules, celles dont j'ai parlé précédemment, permettaient aux troupes de se déployer en colonnes. A gauche, on apercevait les villages de Porcil et de <Tonibione; à droite, au milieu des marais, celui d'Arcole, devant lequel passait un torrent, l'Alpon, et qui communiquait avec la chaussée principale par un seul point: un pint étroit jeté sur le torrent. A Ronco* Bonaparte tenait les deux chaussées, qui toutes deux allaient rejoindre la grande route occupée par les Autrichiens: il était inattaquable à Ronco et il étendait ses deux bras autour de l'ennemi. Au milieu de ces marais, l'avantage du nomore devait être tout

LE TAMllOUR DE IJL 32o DKMI-IHU':

a i m annulé: on ae pouvait se déployer que sur les chaussées el sur \< ~ < haussées le courage des têtes1 de colonne devait décider de tout. Or, on sait ce que c'est que la furie française.

De plus, u Ronco, Bonaparte par su mar che hardie s'était placé sur les flancs d'Aï- \ dus/, presque sur ses derrières. Cette combinaison, si audacieuse h si profonde, était admirable; en la comprenant, l'armée entière se sentit saisie de joie et d'espérance; loux les doutes B'effaeèrenl la confiance revint (i -lin d'oeil ei ou n'attendit plus

qu'avec impatience le moment décisif de l'action.

Ce moment De devait pas Se l'aire lontenips attendre. Odasséna est placé sur la digue de gauche pour prendre l'ennemi en queue s'il marchait sur Vérone; Augereau prend celle de droite pour déboucher sur Villa-Nova: mais pour aècomplir ce trajet il avait à traverser Le p<>nt d'Arcole. Lançant son avant-garde avec sa furie accoutumée, il l'engage aussitôt sur le pont, mais une batterie croate la reçoit et la force à se replier. Augereau accourt: il reconnaît qu'il lui faut des forces plus imposantes; il attend.

Alvinsz, supposant toujours l'armée française à Vérone, venait de se réveiller très surpris d'entendre éclater un feu "si vif dans les nuirais. Prévenu enfin de ce qui a lieu, il lance deux divisions, l'une à gauche, l'autre à droite, pour nettoyer les chaussées. Masséna reçoit la première, l'aborde au pas de course, la culbute, la rejette et la noie dans les marais.

Celle de gauche s'avance sur Arcole, franchit le pont et s^engage à son tour sur la chaussées. Augereau se replie pour la laisse1- avancer, puis il l'aborde avec son avantgarde. Tenfonee, la rompt, en jette une partie dans le torrent et poursuit l'autre partie jusque sur le pont qu'il veut passer à sa suite; mais le pont était encore mieux gardé que. la première fois: une nombreuse artillerie en défendait l'approche, et tout le reste de la ligne autrichienne était déployé sur la rive de l'Alpon, fusillant sur la digue et la prenant en travers. À partir de ce moment, chacun le comprit, le sort de la bataille était dans la possession de, ce pont si énergiqueinent attaqué, si vigoureusement dé-

fendu, ii-;, l'avantage de la cbt levé»

nuit un désavantage, en ce que l'ennemi ne pouvait éparpilli et < ...

nous et ses fusils devaient faire feu sui

Augereau commença it .1 frémir de rage et de colère.

lin avant 1 il ; Lannes, emporte*

moi ces pla ncln

\ moi la 32e et la > rie l<- jeune

général ; en avant la Terrible et l'Infernale! et souvenez-vous de Calliano! Les Autrichiens ont emporté les semelles de vos Bouliers: allez les chercher! En avant :

•En avant ! rugissent les soldat formant en colonne serrée, les tambours sur les flancs battant la charge, les offfciers en serre-file.

Les soldats n'avaient pas besoin dn stimulant dont s'était servi Lannes pour courir a l'ennemi, leur ardeur était effrayante. La colonne s'ébranle connue un seul homme: elle franchit la distance au pas de course au

milieu d'une grêle de balles et de boulets et

atteint la tête du pont sur laquelle elle s'engage. .Mais alors ce n'est plus une pluie de balles et de boulets, c'est une véritable trombe de fer et de fou, une avalanche effrayante, irrésistible, sans nom. sans classification qui puisse la rendre dans toute son horreur. Le pont est devenu une mer de laves. . les soldats s'arrêtent, les morts leur ferment le passage.

— En avant ! s'écrie Lannes blessé une première fois et qui reçoit une seconde bl. re.

— En avant! s'écrile les généraux Verne, Bon, Verdier, qui tombent tous trois blessés grièvement.

Les soldats s'avancent, mais ils sont repoussés, ils luttent en perdant pied; enfin ils reculent et reviennent sur la digne se mettre à couvert du feu. Presque tous leurs officiers sont hors de combat, leurs généraux sont blessés; Lannes est emporté à l'ambulance.

Augereau écume; il accourt:

— En avant la division Guyeux s'écrie-t-il.

Mais la 32e et la 85e l'entourent.

— Xon! non! s'écri'ent les soldats. Pas d'autres que nous. Nous passerons le pont ou nous périrons tous. En avant!

— Eh bien, en avant ! les enfants de Paris !

Et Augereau, s'élançant à terre, saisit un

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

drapeau et se jette eu avant avec son intrépidité ordinaire. Les grenadiers se ruent à sa suite. La moitié tombe, niais l'autre moitié atteint le milieu du pont. Les Autrichiens redoublent d'efforts. . la lutte est affreuse. Bonaparte qui, de loin, voit tout et comprend tout comprime de sa main crispée les battements de son coeur.

— Âugereau! s'écrie-t-il avec douleur. Encore un !

Effectivement Augereau vient de disparaître, il a glissé, i! est tombé, blessé ou mort, sur ce pont recouvert d'un lit de sang français. Les grenadiers l'ont saisi, ils l'ont relevé, ils oui emporté leur général, qui, étreinl encore dans ses mains le manche brisée de son drapeau: niais h- pont n'est point franchi#mais il faut se replier. ,

Bonaparte s'est élencé à son tour; il atteint la digue, il serre la main à Augereau et arrancharit le drapeau de la 32 :

— N'êtes-vous plus les soldats de Lodi?

s'écrie-t-i'l. En avant! Suivez votre général.

Bonaparte a mis pied à terre, il lève, son drapeau, il appelle ses braves. L'enthousiasme devient de la frénésie, du délire. Qu'importe la mort !

— En avant ! hurlent les soldats en foulant aux pieds les cadavres de leurs camarades.

— En avant répètent les officiers en s'élançant pour entourer Bonaparte.

Mais celui-ci les repousse; calme et audacieux sous une grêle de projectiles, il s'élance tête nue, brandissant des deux mains ïe drapeau qu'il a saisi. L'armée entière le voit et frémit..

Lannes, malgré ses deux blessures, malgré >sa faiblesse qui l'empêche de parler, en apprenant que son général marche en tête de la colonne, Lannes s'arrache de sa couche de feuilles sèches, et sans laisser terminer le pansement de ses blessures, il veut courir, mais il ne peut se tenir debout. Alors il de- *:mande un cheval, se fait attacher sur sa selle et revient au pont au moment où Bonapa rte s'y.engage.

Dans cette masse serrée d'assaillants, tous \les coups portaient; la mitraille balayait le pont; la fusillade achevait ce que n'avait pas accompli entièrement le canon. Le général Vi'gnolle tombe blessé. Bonaparte avance toujours. Les Autrichiens redou-

blent d'efforts; le feu devient plus horrible. Les officiers entourent le général; Nunion, son aide de camp, se jette au*devant de lui et tombe, tué, roide.T L'adjudant général Belliard et quelques officiers veulent ramener Bonaparte.

Celui-ci s'y oppose; ils le couvrent de leur corps; les grenadiers suivent; mais ils tombent en avançant, le carnage est affreux; c'est une barrière de feu et de fer a traverser. Le général va être tué; c'est un miracle qu'il -oit encore vivant. Les officiers le comprennent.

— Enlevez le général ! crie Baillard à ses grenadiers.

Bonaparte est pris, enlevé, emporté en arrière, on le remet à cheval. En ce moment la mitraille éclate pins furieuse .une avalanche nouvelle nettoie le pont; tous ceux qui entouraient Bonaparte disparaissent dans un nuage rouge, et le nuage dissipé, on ne voit plus le général . . Son cheval, effrayé, s'était jeté avec son cavalier dans le marais qui bordait la chaussée.

— Le général ! le général ! s'écrient quelques grenadiers.

Un moment de perturbation a lieu. Les Autrichiens en profitent, tout en ignorant les causes; une colonne débouche du pot. . Elle repousse les Français. . elle dépasse l'endroit où Bonaparte gît renversé et, dans l'incapacité de se mouvoir au milieu du sol liquide qui l'engloutit.

Mais quelques-uns ont vu le danger; un tambour-major, quelques soldats, un enfant se sont élancés, se laissant rouler dans le marais.

— As pas peur, mon général ! crie une voix rude. C'est Rossignolet de la 32e î Les Quinze-Reliques ne nous tiennent pas encore.

— Mettez vos pieds sur mes épaules, mon général, ajoute une voix claire, vous enfoncerez moins.

Bonaparte aidé se relève, les Autrichiens fuient à leur tour; la chaussée est évacuée, Bonaparte est sauvé, mais le pont est toujours au pouvoir des Autrichiens.

Bonaparte se retire pour prendre un parti.

— Il faudrait passer l'Alpon et l'Adige pour tourner la position ! dit-il avec colère. Un bataillon auffirait pour faire diversion.

LE TAMUOIR DB IiA 32e DKMI UkKJADIS

Oe !"'in maudit nous fera perdre fcrop <le monde. Vial '. en avtint ! reprenez cinq cents hommes et suii ez-iuoi !

Et Bonaparte, oublianl hcn dangers et ses fatigues, se met ;i la (<"'(•• d'un bataillon commandé par l'adjudant général qu'il

vient d'appeler; Ils r i itent l'Adigepour

chercher un pawsagK». On nonde: partoul le i profond. Vial se j«»te ;i l'eau pour »yr lui même, l perd pi< .1 aussitôt. < >u i ni vers l'Alpon, mais la rapidité du torrent ; si telle et sa profondeur si execssive, qu'un pont de fascines est impossible à établir.

— Il Paul établir loi an pont de chevalets! dit legéuéral. .Mais il faudrait pouvoir faire passer l'Adiré pour inquiet r l'ennemi. Oh! deux cents hoinmès résolus sachant bien nager, et je réponds de tout !

— Hélas! répond Vial. Où les trouver?

— Tes les ai! il'i une voix haletante.

Bonaparte se retourne; un homme est devant lui ; cet homme porte un uniforme bleu et uni' rein! lire de laine tricolore.

■ — Qui ôtes-vous? demanda Bonaparte.

— Le Bienvenu, ci-devant marquils.d'Herbois, condamné pour empoisonnement et corsaire au service de la France! répond le nouveau venu.

— Vous vous chargez de passer l'Adige?

s'écrie Bonaparte.

— Oui, général ! et même je me charge de 'miteux que cela! Je vous amène deux cent vingt marins bien armés et dévoués jusqu'au dernier. Bonchemin les a cachés sous les roseaux du fleuve. J'ai encore avec moi,, pour vous répondre de nous,- le capitaine Maurtee Bellegarde et le comte. Voulezvous de nous?

— Qu'avez-vous à me proposer, disiezvous?

Charles s'approcha de Bonaparte et lui parla bas rapidement. Le général tressaillit et son front se plissa.

'—Qui' vous a communiqué ce projet? demanda-t-il d'une voix brève.

— Personne, répondit Charles. L'inspection des lieux me l'a fait naître.

— Ce projet est également le mien! Je vous défends de le révéler à qui que ce soit.

— Je vous le jure^ général !

— Bien! continua Bonaparte, maintenant voici mes ordres. Passez l'Adige cette nuit

et que pas un de voua quitte la position que vous occupe/, jusque-là! Que personne ne vous voie! que pas an ■• ni de vos nomm s ne cou: i même le plan arrêté. Allez, citoyen ! je vous connais déjà ! Dit osj amis que je compte sur omme sur voua même! L'Adige passé, attendez de nouveaux ordres,

La nu/1 descesdait rapidement i on était en no\ em'bre i . Le feu cessait partout < t l< choses étaient toujours en même état. Il fallait prendre une résolution immédiat car la situation <!<• l'année française était pr< caire. < !omplètemen1 engag di-

gues dans les marais sans espoir de salut. Bonaparte fit former ses troupes à droite à gauche <lu Bonco, et attendit.

I>c part et d'autre on se tint prêt, car il étail évident que le lendemain, au point du jour, la bataille devait continuer.

La nuM se passa aussi calme que peut se passer une nuit pareille, une unit servant d'entr'acte entre deux batailles. Les soldats français animés par La lutte avaient recouvré toute leur confiance. Ils occupaient la tête des deux chaussées! mais les marais coupaient toute communication entre les corps. A la pointe du jour (le 16) , le combat recommença ; Masséna, tenant toujours sa position et culbutant les Autrichiens qui voulaient l'assaillir; Augereau, attaquant Arcole par le pont déjà fameux où se renouvelaient les scènes sanglantes de la veille. Use pluie froide, mêlée de grésil, incessante, flagellait Ja figure de nos soldats et les fatiguait excessivement. Toute la journée Bonaparte fut partout. Il semblait préoccupé, inquiet, mais parfaitement maître de lui. Ce jourlà, sept de nos généraux furent tués ou blessés. La lutte avait été horrible, et cependant la nuit vi-nt encore sans que rien fût changé. Les quatorze mille hommes de Bonaparte avaient tenu tête aux quarante mille Autrichiens; ils les avaient repoussés, mais .ils ne les avaient pas délogés et la victoire était encore chancelante. La nuit vint plus tôt encore que la veille et les deux armées reprirent leurs positioss respectives.

L'ardeur des Français était telle qu'ils ne «entaient pas la fatigue; ils attendaient le jour avec impatience, car chacun sentait que cette troisième journée devait être décisive: cette fois, il leur fallait vaincre absolument

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

ou être complètement vaincus. Les soldats dormaient sur leurs armes; les généraux attendaient. Bonaparte était seul, isolé, ne dormant pas, se chauffant à ciel découvert auprès d'un feu soigneusement entretenu. Le général s'était rapproché de la clef de la situation, du pont d'Arcole, et avait voulu y passer la nuit. Les soldats l'entouraient: «c'était, pour la plupart, les restes de la 32e demi-brigade qui s'était fait écraser sur ce pont sanglant. Les soldats se tenaient à distance, aussi respectueux que le permettait l'étroitesse de la chaussée. De l'autre côté on apercevait les feux des bivacs autrichiens.

Un petit groupe de soldats causaient à voix basse, non loin de l'endroit où se tenait le général.

— Que je porte une queue de chien en guise de plumet, disait l'un, si jamais j'ai assisté à une danse plus remarquablement. C'est du vrai nanan, à preuve que personne ne veut quitter la table, ni nous ni les Quinze- Reliques. Eh ! Bibi-Tapin, as-tu encore une .goutte d'eau-de-vie dans ta gourde?

— A sec, major, répondit l'enfant en s'avançant.

— Faut la remplir à la cantine.

— Oui. mais elle est loin la cantine: elle est avec la 75e, à la division Masséna de l'autre côté des marais.

— En voilà un joli pays, dit Bossignolet; et dire qu'il paraîtrait voir qu'il y a eu dans les temps des gens qui ont fait des vers pour chanter l'Italie. Ciel bleu; il est propre, le ciel bleu, et des guessards de marais où on enfonce jusqu'au cou.

— A preuve que Romulus y est resté! dit un soldat.

— Pauvre Romulus; et Gringoire.

— Il est à l'ambulance.

— Et Torniquet?

— On ne sait pas où il est. Les Quinze- Reliques l'ont peut-être ramassé. En atténuant je donnerais bien une journée et demie de solde pour un verre d'eau-de-vie !

— Et dire que nous sommes sur cette chaussée comme dans une île déserte qui serait habitée provisoirement, reprit le soldat qui avait déjà parlé. Pas de communication, si ce n'est celle des dragées de toutes les grosseurs avec les Quinze-Reliques: pas de nouvelles des amis de la division Masséna!

— Ca, c'est tannant, je l'avoue! reprit Ros-

signolet. Quand on s'est donné une poignéeen grand, on éprouve le besoin d'aller jacasser avec les amis de l'autre aile. Ici, bernique- -On s'est battu aujourd'hui, on se battra demain, et pas moyen de connaître les événements de l'autre côté.

— Comme ça, demain, ce sera le bouquet, dit Bibi-Tapin.

— Tu l'as dit, mon fiston, bouquet numéro 1; le petit caporal s'est fourré dans la boule de faire battre des entrechats aux Alvinsz et autre mahhin en wirh, et tu battras la danse rra et fia pour la patrie; ça te va-til?

— Ca va, major!

— Cet enfant-là ira loin! dit Rossignolet avec une admiration subite. Je l'ai toujours dit; au reste, il est capable d'être un jour général.

— Alors, BibirTapin, tu me prendras pour ton brosseur, dit en riant le soldat.

— Je te le promets ! dit l'enfant.

— Ah ! cria une voix, voilà Torniquet !

— Torniquet, fit le major; d'où sort-il?

— De la vase, major! répondit le soldat en s'approchant du feu.

L'uniforme du pauvre diable était méconnaissable: habit, pantalon, visage même, disparaissaient sous une couche épaisse de matière noirâtre et gluante exhalant un parfum vaseuse des plus pronocés.

— Tu sors du marais, dit Rossignolet; ej connais la sauce. Notre général en chef était dans ton genre quand nous l'avons ramassé, l'enfant et moi.

— Eh ! oui, je viens du marais.

— Et poursuoi y es-tu resté si longtemps?

— J'y suis resté le moins longtemps que j'ai pu.

— Comment.

— Je viens du torrent.

— Du torrent! s'écria Rossignolet; tu as traversé les marais?

— Eh ! oui, en passant par l'Adige encore, «et <ce n'est pas ma faute, allez. Vous savez bien, a. la dernière charge sur le pont, quand Gringoire a été renversé par un éclat de mitraille. . .

— Moi, j'ai été atteint aussi, mais sur mes buffeteries; j'ai pas été^dessé, mais le choc a été rude et m'a envoyé par-dessus le pont. Je suis tombé dans le torrent qui m'a em-

IJ3 TAMBOUR DK !,A 32o DWMI J'.RKiADE

porté, et rudement encore. . j'y royal* tren le six chandelles, ei je ne sais même pas combien de temps je suis resté le dedan

Quand je p rrlr les yeux, j'étais à sec,

ei il faisait auit. <>u étais-je? je "'<•'• savais rien. -l'avais ['estomac vide comme La cai se à Bibi Tapin. Je regarde, je oe vois rien ; l'écoute, je ii't'inciiils rien. Je m'aventure en avant, quand j'aperçois une ombre qui pas e, et je reconnais qui? notre capitaine, toyen Maurice Bellegarde.

Le capitaine! s'écria Rossignolet.

— Le capitaine! répéta Bibi-Tapin d'une voix émue. Il est ici?

— Eh! oui! de l'autre côté «le L'Adige, car •tais, de ce côté-là

— Le capitaine ici? reprM le major. Quelle bêtise! s'il étail ici1, il sérail avec la 32e, :• la tête de sa compagnie. Est-ce qu'i] sérail homme à nous laisser comme <;a dans le gâchis sass nous aider an brin.

Je te dis que c'était lui ! cria Torniquet.

— T'avais la berlue!

— Mais, non, je l'ai reconnu î à preuve que j'ai couru après, que je l'ai appelé et que j'allais l'atteindre quand il m'est arrivépar derrière, de je ne sais où, une calotte, mais une calotte à poing fermé, capable d'assommer un boeuf bien portant. Je suis tombé à plat-ventre, le nez dass la vase; quand je me suis relevé, je n'ai plus rien vu.

— Plus rien'.' demanda Bibi-Tapin.

— Rien de rien.

— Et Le capitaine?

— Disparu.

— Tu vois bien que tu t'étais trompé! dit Jvossignolet.

— Mais non!

— Mais si!

— Mais, sacrebleu! major...

— Torniquet! interrompit une voix brusque, avance à l'ordre; le général en chef te demande.

Torniquet se retoursa brusquement: un officier était devant lui. Bonaparte, qui s'était levé depuis quelques instants, se promenait a peu de distance. Torniquet fut conduit vers lui. Le général parut lui adresser quelques questions rapides, puis il donna un nouvel ordre sans doute, car Torni-i quet, remontant aussitôt la chaussée, s'éloiga en compagnie d'un guide.

— Où donc que le général envoie Torni-

<iiici ? se demandèrent les soldt on-

nement.

Biais personne ae put répondre ;i la q

! ion.

.Mon ca pitaine! 'I Bail Bibi Tapin a ! signolet, il sérail revenu, el dous uVu §aurions rien !

Eh! non, i»;t^ possible! répondait le major, c'est une craque de troupier. Le capi- 'taine est ;i Venise â cet te heure, c'est aa gûr et certain que demain je te commanderai la charge dès que le jour sera revejro. Làdessus, laisse-moi dormir, petit. Ah! si j'avais tant seulement an quart de petit verre d'rau df-vi<:. . . Mais ouich !. . . personm l'appel.

l'n quart d'heure après, Rossignolet dorii ait d'un sommeil profond, ses eau.

l'imitaient, Bibi«-Tapin seul ne dormait ; L'enfant parassait plongé dans d réflexions. Se promenant lentement, il parcourait le terrain du bivac, revenant sur luimême et essayant, sans s'en rendre compte. de vaincre l'agitation de l'âme par celle du corps. Il y avait longtemps déjà que I>il»i- Tapin, oubliant ses fatigues et ses dangers, se livrait à cette promenade régulière, lorsqu'une main ferme s'appesantit soudain sur son épaule. L'enfant se retourna doucement et reconnut Junot, l'aide de camp du général en chef, Junot blessé encore, mais quifaisait toujours son service avec un zèle infatigable.

— Mon général ! fit l'enfant en portant le •revers de sa main droite à son front.

— Viens, dit -Junot, le général en chef veut te parler à l'instant.

— A moi? murmura Bibi-Tapin, comme s'il n'eut pu en croire ses oreilles.

— Eh! oui! à toi; suis-moi.

Junot fit signe à l'enfant de le suivre, s'éloigna vivement. Bonaparte avait quitté la chaussée d'Arcole et s'était retiré depuis quelques instants à Ronco, où était dressée sa tente. Ce fut là que Junot conduisit Bibi-Tapin. Laissant l'enfant en dehors, l'aide de camp pénétra dans la tente de son général, mais ressortant presque aussitôt:

— Entre ! dit-il à l'enfant.

Bibi-Tapin était rouge comme une cerise et. l'émotion faisait briller ses prunelles humides.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

TROISEME JOURNEE

Le général eu chef était seul dans sa tente, debout devant une petite table sur laquelle une carte était étendue. Cette carte était celle des marais d'Aréole et du cours de l'Adige dans cette partie d'Italie; elle était couvertes de longues épingles à tètes decire de couleurs différentes. Bibi-Tapin s'avança discrètement et se tint debout immobile. Bonaparte se tourna vers l'enfant, l'examina un moment en silence, puis, s'asseyant brusquement pour placer son visage à la hauteur de eelui de Bibi-Tapin :

— Avant-hier, tu as aidé à me retirer du marais? demanda-t-il.

— Oui, mon général, répondit l'enfant.

— Tu es arrivé un des premiers près de moi ?

— Le second, mon général.

— Qui t'avait devancé?

— Rossignolet. le tambour-major de la 32e.

— N'importe ! ce n'est pas ta faute s'il est arrivé avant toi. J'ai souvenir de toi, mon enfant. A Castiglone, c'est toi qui as été envoyé en reconnaissance par Augereau : continue à marcher ainsi', tu arriveras. Je veux te donner la facilité de faire bonne route. Ecoute, j'ai foi en ton intelligence: je vais te confier une mission importante.

Bibi-Tapin s'avança pour être mieux à portée d'entendre.

— Tu es petit, leste, agile, poursuivit Bonaparte, te chargerais-tu de traverser l'Adige à la nage et de filer dans les roseaux sans laisser trace de ta présence?

— Oui, mon général, répondit Bibi-Tapin; où un singe passerait, je passerai.

— Tu es bien jeune, mais as-tu assez de résolution en toi pour préférer la mort à une -trahison?

— Je vous le jure, mon général.

Bonaparte considéra l'enfant: il y avait sur cette jeune physionomie une telle expression d'énergie mâle et sauvage, qu'il se sentit convaincu, et un sourire joyeux fit plisser sa bouche aux contours si fins.

— C'est bien ; tu vas demeurer près de moi, sans me quitter : demain, je te donnerai mes ordres au moment d'agir. Si tu réussis, tu

me demanderas ensuite ce que tu voudras,. je te l'accorderai. Je n'oublie pas que j'ai déjà une promesse à tenir. Que voulais-tu me demander?

— Demain, mon général, répondit Bibi- Tapin avec émotion, je vous le dirai. . si j'en reviens.

Bonaparte appela Junot :

— Fais donner à souper à ce tambour, ditil à son aide de camp, et qu'il dorme dans la tente. Maintenant, à cheval î

— Quoi ; mon général, dit Junot avec un accent de reproche, vous ne vous reposez pas? Mais il y a trois nuits que vous n'avez dormi.

— A cheval ! à cheval ! je veux voir mes soldats !

Cinq minutes après le général en chef, suivi de son seul aide de camp, parcourait les chaussées, se dirigeant vers la plaine située au delà de l'Alpon. La nuit était froide,. mais belle; partout les soldats, harassés, dormaient auprès de leur armes. Bonaparte, n'était pas reconnu: il s'avançait examinant attentivement les lieux, semblant combiner dans sa tête tout le plan de la bataille décisive qu'il devait livrer le lendemain. II y avait cinquante-six heures que les deux armées se battaient sans relâche; aussi cette nuit-là, aucune tentative ne fut-elle hasardée de part ni d'autre. Tous avaient un tel besoin de repos que les postes d'avat-garde ne risquaient pas d'être surpris.

En arrivant à l'entrée de la. plaine que bordait l'Adige, Bonaparte s'arrêta, puis, mettant pied à terre, il laissa son cheval à la garde de Junot, défendait à celui-ci de le suivre, et il s'avance lentement, avec précaution, sa lunette à la main. l'ennemi était .canipé en face, à peu de distance. Alvinsz avait fait filer ses parcs d'artillerie d'Areoïe; il avait abadonné le village durant la nuit, et il avait concentré toutes ses forces dans la plaine. C'était là qu'il voulait combattre comme sur un champ de bataille plus propre à favoriser la puissance du nombre; c'était là qu'il fallait aller le chercher. Bonaparte le savait, et ce nouveau changement dans la position de l'ennemi rendait un plan nouveau absolument nécessaire à dresser.

Toute la droite de l'armée autrichiene était appuyée sur l'Alpon; la gauche était bordée par les marais, que cachait un vaste

LE TAMIioilk L>B I-uV 32« DKMI BRIGADE

champ de roseaux gganteaques, qui m con Hinuaient jusqu'à l'Adigedont on aperce au loin les finis argentés se déroulanl sur i.i [terre Qoire, comme une tanière de ioie clai re découplant sur du velours. Bonaparte contempait cette plaine avec une attention scrupuleuse, et ';| ligne des roseaui surtoul semblait appeler sou examen le plus minutieux. Il ciaii là depuis au quart d'heure, >-;i Lunette braquée sur ces roseaux devant lesquels freillaient les sentinelle autrichiennés, quand tout à coup une petite boule de

feu s'éleva du us les airs cl s'éteignit l>rusi|iir

ment Bonaparte laissa échapper un soupir de satisfaction et se recula en repliant sa lorgnette. Revenant alors sur ses pas, il rejoignit Junot <iui commençai a être Inquiet. Tous deux reprirent la direction «le Ronco.

— Tu vois celle plaine couverte à cette heure par les armées autrichiennes, dit Bonaparte eu saisissant le bras de Junot, l'Italie entière croît que demain, à pareille heure, nous eauiperons-là à notre tour, l'Italie consternée reconnaîtra enfin nia puissance! C'en est fait dé l'armée d'Alvinzy comme celle de Wurmser, comme celle de Beaulieu!

Dans quinze jours, Mantoue se rendra et il n'y aura, plus un seul Autrichien en Italie!

Junot ne répondit pas, son général avait parlé, et ce que disait Bonaparte était pour Junot parole d'Evangile: le doute n'était pas permis.

Ils allaient atteindre Bonco.

— Que signifie cela? dit Bonaparte en «'arrêtant brusquement. Quoi ! pas une sentinelle ne signale, notre arrivée? On pourrait donc surprendre les avant-postes! Voistu quelque chose, Junot?

— Bien, mon général !

— Mais il y avait tout à l'heure, ici même, 'un grenadier en faction quand nous sommes passés.

— Cela, est vrai.

— Ce grenadier, où est-il?

— Il dort ! répondit Junot en désignant le soldat qui, effectivement, accroupi sur une pierre, son fusil près de lui, dormait d'un sommeil de plomb.

Il y avait près de soixante heures que l'armée n'avait pas pris une seule minute de repos. Le besoin impérieux du sommeil avait probablement vaincu l'amour du de-

voir et le grenadier, succombant a la fatigue, avait cédé à la aéce ertté. •) ttûol allait le réveiller, quand dea canons de fusil brillèrent dans l'ombre; c'était une patrouille faisant la ronde.

Bonaparte sauta a terre, saisit le fusil abandonné et prit la place de la sentinelle lu ronde arrivait :

Qui rive! cria Bonaparte, dont le vi ment, fort simple différait si peu de celui des suidais que, dans la nuit, il était Impossible de reconnaît re le général.

Junot s'était effacé brusquement, comprenant l'intention de son général. La patrouille survit; le chef s'approche, échange le moi d'ordre avec Bonaparte, la rond* [oigne en continuant son chemin. Mais le bruit qu'elle avait causé avait réveillé le soldat. Celui-ci se voyant désarmé, apercevant un homme debout à sa place et son propre fusil a la main, ne l'ait qu'un bond vers lui; il va lui arracher son arme, quand un cri de terreur s'échappe de ses lèvres.

— Mon général! balbutia-t-il. Je suis perdu !. J'ai mérité d'être fusillé.

— Non ! dit en souriant Bonaparte, le sergent de ronde n'a rien vu; tu ne seras pas puni, mais une autre fois seulement choisis mieux ton temps.

Le soldat demeurait stupéfait, les mains jointes: il ne pouvait en croire ses oreilles.

— Ton nom? lui demanda Bonaparte.

— Gringoire, de la 32e! répondit le soldat.

— Depuis quand étais-tu en faction?

— Depuis un quart d'heure seulement, mon général, mais je sortais de l'ambulance.

— Tu es blessé?

— Une fois avant-hier et deux fois hier, mais j'étais de grand 'garde cette nuit et je suis venu à mon poste.

— Ah! murmura. Bonaparte en s'appuyant sur le bras de Junot, avec de pareils hommes, que me fait la. différence du nombre. Demain soir, Junot, si tu n'est pas blessé, tu partiras pour Paris.

Enfin le soleil se leva ; ce jour-là, il était radieux.

— L'ennemi, avait dit Bosaparte à ses géséraux, a perdu en morts, blessés, noyés on prisonniers, plus d'un tiers de son armée. •Ce qui reste d'hommes est harassé, découragé. Nos soldats sont animés d'un feu sa-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

«ré; ces combat» d'hier et d'avant-hier ont redoublé leur courage au lieu de les accabler. Alvinsz nous offre la bataille dans la plaine il faut en finir, quitter nos digues et déboucher avec toutes nos forces. Massénâ occupera la gauche et Robert attaquera, tandis qu'Augerëau franchira l'Alpon!

A huit heures du matin, le canon recommence à tonner. Massésa débouche de Kon- CO, seul en avant de ses troupes, la tête nue, son chapeau à la pointe de son épee. C'est que tous comprennent que cette journée sera, décisive. Officiers et soldats sont décidés a vaincre ou à mourir. La première attaque ■est furieuse. On se bat avec rage. . . Le général Robert s'élance au centre. . mais il tombe bientôt mortellement atteint.

Cette mort jette de la cosfusion dans l'armée; il y a un moment d'hésitation. Bonaparte voit le danger; Junot le comprend; l'aide de camp s'élance.

— En avant la 32e! s'écrie-t-il en se mettant à la tête de la demi-brigade.

La Terrible se rue comme une avalanche, traverse un bois de saules, tombe sur les Autrichiens un moment victorieux, les prend en flanc, les renverse, les repousse. Les digues ont balayées. Augereau a franchi: l'Alpon ; il y a quatre heure que l'on se bat et tons les coups donnent avec un acharnement sans exemple. -Cette fois il faut que la victoire se décide. Alvinsz a concentré ses armées; il veut frapper un grand coup et écraser les français. S'appuyant le long des roseaux certain de ne pas être surpris de ce côté, il présente une masse compacte. Il est deux heures de l'après-midi; l'armée autrichienne est encore forte de plus de vingt mille hommes, et à peine en reste-t-il dix mille valides à Bonaparte.

En cet instant, dans le marais même, le long des roseaux passe une ombre rapide, des feuilles s'écartent, une tête d'enfant apparaît et jette un rapide coup d'oeil sur la plai- ,ne. Les Autrichiens sont à deux cents pas à peine; ils s'apprêtent à charger. L'armée française, acculée, cédant à la force n'offre plus qu'une résistance désespérée.

L'enfant qui vient d'écarter les roseaux, c'est Bibi-Tapin; son oeil intelligent à reconnu la situation. Disparaissant soudain, il continue sa course sans être vu. Tout à .coup il s'arrête: il a vu remuer des bran-

ches; il se baisse, il épie, des uniformes blancs se détachent dans les roseaux ; les Autrich Lens sont là en embuscade. Il faut passer, cependant ; l'enfant l'a promis : il mourra ou il accomplira sa mission. D'un bond 1] saute dans le marais, il s'enfonce, il s'aceroehe à des fascines heureusement sous sa main; il tourne l'embuscade; mais un fusil s'est abaissé dans sa direction; Bibi-Tapin n'a pas vu le «langer.

— l*as encore! dit une voix brusque en excellent français. Laisse-le passer!

L'enfant n'a rien entendu; il atteint la hauteur de la colonne autrichienne.

— Tonerre! dit une voix, je le tenais au bout de mon fusil.

— Il faut le prendre vivant!

—Mais nous pouvions l'arrêter.

— Il faut le laisser passer. Viens; maintenant nous pouvons agir!

Et trois hommes, revêtus de l'uniforme autrichien, s'élancent à leur tour de la direction des colonnes d' Alvinsz. En cet instant le combat recommence avec plus d'acharnement que jamais.

Bibi-Tapin a atteint le milieu des roseaux. Une gueule de pistolet se présente brusquement à la hauteur de son front et deux mains nerveuses l'étreignent.

— Les matelots! crie l'enfant. En avant! le général l'ordonne.

— Ribi-Tapin? dit une voix.

Mon capitaine! répond le tambour.

— 'C'est lui dit une autre voix.

Et le comte d'Adoré s'élance.

— 'C'est lui! c'est lui! ne me reconnais-tu pas? aojute Charles d^Herbois en bondissant à son tour.

— Monsieur Charles! s'écrie Bibi-Tapin, l'ami d'Etoile du Matin!

— Dieu soit béni dit Charles en pressant l'enfant contre son coeur.

En avant ! en avant ! crie le tambour en se dégageant. Le général vous envoie l'ordre d'attaquer.

— A moi, mes matelots! dit Charles.

— En avant les gabiers! crie Henri.

— En haut tout le monde! hurle Petit- P'erre.

— Les autrichiens attaquaient alors les Français avec une ardeur extrême; sûrs du succès, certains du triomphe par la force au nombre, ils se ruaient en avant. Auge-

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rcau reçot le choc; il fait un effort, mais cède; Masséna est repoussé sur la gauche;

le péril est extrême! Tour à coup des cris furieux se fout entendre; la colonne autrichienne paraît coupée en deux.

Des vociférations sans nom fendent les airs*, les Autrichiens surpris s'arrêtent; ils croient être chargés par toute une divsoii cachée dans les roseaux; les Français reprennent l'offensive; le carnage est affreux.

Bibj-Tapin, Maurice, Henri, Charles, combattent avec les marins, dont l'utile diversion va décider du sort de la journée. L'enfant vient de recevoir une blessure; ses vêtements sont déchirés.

— Les armes de Niorres! crie le comte d'Adoré en . désignant le bras du tambour.

Mais il ne peut en dire davantage; un flot d'Autrichiens vient à la Charge; le combat redouble; Une mêlée horrible sépare les

Français les uns des autres; la fumée les entoure de ses nuages opaques; on ne voit (plus; c'est un chaos de sang, de fer et de feu.

— Enfin, les Autrichiens fuient; la terre est jonchée de cadavres; soixante-douze heures de combat se terminent par une victoire qu'a arrachée l'héroïsme de quelques milliers de braves, et le nom d'Arcole s'écrit ;n caractère ineffaçables dans les annales de notre gloire.

La nuit allait venir; l'armée triomphante se formait dans la plaine. Les chirargens, les employés des ambulances parcouraent le champ de bataille, d'où se dégageait des émanation fétides; la terre était imprégnée de sang; près de cinq mille cadavres gisaient là tendus sur le sol; les blessés se

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traînaient péniblement, appelant du secours, demadant à boire, se raidissant dans des convulsions suprêmes. Le soleil se couchant à l'horizon, éclairant de ses reflets ï-ougeatre ces scènes sanglantes et leur prêtait une horreur .nouvelle.

Assis dans sa tente, entouré de ses officies, de son état-major le général en chef, sans se laisser aller aux douceurs du triomphe, s'occupait de tout, pensait à tout et à tous. Donnant des ordres pour la poursuite des Autrichiens, préparant tout pour le bien-être de ses troupes, songeant d'abord aux autres sans se soucier de lui-même, il se montrait la ce qu'il devait être plus tard : génie administrateur tout autant que génie guerrier. Les pricipaux ordres donnés) Bonaparte se retourna vers un homme qui se» tenait immobile dans l'ombre et l'appela du geste.

— Citoyen le Bienvenu, dit-il, vous avez rendu encore aujourd'hui à l'armée d'Italie un service que la France ne doit pas oublier. Que puis-je faire pour vous remercier en son nom?

—Vous le savez, général, répondit Charles. Je n'ai qu'une demande à adresser, je ne dirai pas à la générosité de mon pays, je dirai à sa justice.

— Je sais ce que vous désirez: malheuheusement ,cela ne dépend pas de moi ; et ici, en Italie, je ne puis rien.

— Mais à votre retour en France, général !

— J'obtiendrai la révision du procès qui vous a condamnés, je vous le promets.

— C'est là tout ce que je demande, en mon nom et en celui de Bonchem'in.

En ce moment Henri pénétra sous la tente.

— Eh bien? demanda le général.

— Aucune trace ! . . . répondit le marin avec abattement.

— Quoi! cet enfant a disparu complètement?

— Complètement, absolument, général.

— Mais à quel instant?

— Voilà ce qu'il serait difficile de préciser; sa dsparition a eu lieu au plus fort du combat.

— Il aura été tué.

— Nous eussions retrouvé son cadavre, et nous avons minutieusement fouillé le champ de bataille.

— Blessé, peutjêtre?

— Ou il serait demeuré sur le terrain, général, ou il aurait été emporté à l'ambulance; dans l'un et dans l'autre cas, nous eussions eu de ses nouvelles, et, je vous le répète, rien, nous n'avons rien, aucun indice!

— Voilà qui est étrange! dit Bonaparte en se levant,

— Pus, s'adressant encore aux deux marins :

— Je vais donner des ordres nouveaux, dit-il. J'aime cet enfant: je veux savoir ce qu'il est devenu.

Henri et Charles s'inclinèrent et sortirent, tandis que Bonaparte, sans se soucier de prendre un peu de ce repos dont il devait avoir cependant un besoin si absolu, .se mettait au travail.

Charles et Henri n'avaient pas fait dix pas en avant qu'ils se heurtai eut à un groupe d'hommes Amenant précipitamment vers eux.

— Rien! nous n'avons rien trouvé! aucun indice! dit l'un des nouveaux venus; n'est-ce pas, monsieur d'Adoré?

— Et Jacquet? demanda le comte à Henri.

— Nous ne l'avons pas revu.

— Où vous a-t-il quittés?

— Dans les roseaux à l'endroit même où* nous étions embusqués.

— Et depuis la fin de la bataille vous ne l'avez pas aperçu?

— Non ; il a. disparu au moment même où l'enfant arrivait vers nous nous apportant l'ordre d'attaquer.

. — Mais qu'est devenu cet enfant? répétait Charles avec une colère sourde. Tué, blessé, ou vivant, sain et sauf, il n'y a pas d'autre manière d'être, et, dans tous les cas, nous devrions avoir de ses nouvelles.

— Aurait-il été entraîné par les Autrichiens alors que ceux-ci fuyaient?

— Impossible! les Autrichiens ne se fussent pas arrêtés à faire un prisonnier de si' peu d'importance.

— D'ailleurs dit Maurice je connais Bibi-Tapin il ne se serait pas laissé prendre.

— Mais alors qu'est devenu cet enfant?

répéta-t-on de toute part.

— Je vais vous l'apprendre! dit une voix brusque.

Tous se retournèrent.

LE TAMBOUB DB LA 32e DEMI IiKKJADE

— racquel ' s'écria < iharles.

L'ex ageni de .U. Lenoir B'avança l<> tçments en désordre la physionomie extré

.liieiiinil nniinee.

— Vous voulez Bavoir ce qu'esi devenu oel enfant? dit-il d'une voix brève; eh bien! i) est <'ii les mains de celui qui a Intérêt, plus qu'aucun de nous peul être, ;i tenir en bs personne le petit-fils <lu conseiller de N iorres : < Samparini a enlevé L'enfant ! < lampari ni ! s'écria f -on.

— Eh oui! Oamparinî Pick et Roquefort, fou* h'(»is bous des uniformes autrichens, Viiaii|»;irini, Pick ci Roquefort, dJont .j';ii surpris trop tard l'embuscade. .

— Oe son! eux qui oni enlevé Bibi-Tapin? dil Maurice.

— Comnfe ils ont enlevé Lucile e1 Oranie, capitaine, comme ils on1 l'ail arrêter

le ricomte de Signelay ei lifthurec! Oh! ii partie n'est pas gagnée encore, sieurs, h nous avons affaire à de rudes jouteurs.

Hais cet enfant, où le conduit-on? d ' I» comte avec une Impatience fébrile.

Nous le saurons '■ répond H Jacquet ; quelqu'un de sûr esi sur les traces des trois

hommes.

— Ainsi, di1 Maurice avec décour ment, nous n'aurons jamais raison de nos ennemis, nous ne pourrons jamais les joindre en face; depuis trois mois qoub n'avons pas r.-i'i un pas en avant.

Nous avons l'a if dix pas en arrière, mais c'esi pour mieux prendre notre élan ! i à Venise, mlessIieftiTsy qu'est le noeud de cette Intrigue, c'esi à Venise qu'il faut aller.

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