‹ Le roi du bagneChapitre 66 sur 243 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

En sortant de Vérone, l'Adige, ce beau fleuve de l'Italie septentrionale, cesse un instant de couleur perpendiculairement des montagnes à la mer, et il oblique brusquement vers l'est. Dans ce mouvement oblique, il se rapproche de la route de Vérone à la Brenta.

Sur la rive gauche du fleuve s'étendent de vastes marais, profonds, dangereux, lesquels marais sont traversés par deux chaussées, dont l'une, à gauche, remontant l'Adige par Porcil et Gombione, va rejoindre Vérone, et dont l'autre, à droite, en passant sur la petite rivière l'Alpon, au moyen d'un pont qui relie la chaussée au village d'Arcole va rejoindre la route de Vérone à Villa-Nova.

Avant d'atteindre ces marais, une petite chaîne de montagne borde la roitte et s'étend jusqu'à Caldiero qu'elle entoure. En cet endroit le pays est boisé, tin peu plus loin

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que Caldiero se trouve an petit bourg du nom de Bagni, fort peu connu dei \<»y;i geurs, presque Inconnu des habitante eui mêmes, m l'exception des pâtres donl il • le lieu d'habitation favori. Masures et ca baneg forment Bagni1, dont la position pitto resque est cependant assez jolie.

Cette nuit-la, ou j'ai conduit le lecteur ;i Vérone, deuj heures environ après les évé nements auxquels il vient d'assister «■( quelques Instants avant que le solei'] se levât a l'horizon, Bagni offrait à l'oeil nu an aspect Inaccoutumé. L'humble village, xi calme d'ordinaire, paraissait animé et bruyant

i>es hommes allaient et venaient, <le grands

feux brillaient, des armes étincelaient.. Les habitants, étonnés et Inquiets, regardaient

leurs hôtes avec un sentiment partagé <le frayeur et d'admiration. De frayeur, car la vue de ceux qui campaient dans le village était bien faite pour L'inspirer; d'admiration, car en dépit des asages reçus en temps de iuerre, pas un maraudage n'avait été commis, tout avait été demandé, acheté et payé.

Ces hommes étaient survenus à Bagni depuis une heure environ; ils paraissaient être au nombre de deux ou trois cents au plus, tous parlaient français; mais ce qui confondaient les suppositions des braves l>ergers, c'est qu'aucun ne portait un des uniformes si connus de L'armée française. Tous avaient uniformément des chemises de laine bleue, des bonnets de laine également bleue, une ceinture rouge ceignait leur taille, leurs bras et leur cou étaient nus et un véritable arsenal pendait à cette ceinture %qui tranchait sa nuance éclatante. Quant à la mine oie ces hommes c'était réellement celle de vrais bandits, mais de bandits de sac et de corde: des visages noirs, jaunes ou rouges, pas un seul- digne du nom de blanc. Dis bouches à l'avenant et des mains gigantesques.

Leur installation avait été rapide. Quoiqu'ils n'eussent rien apporté, ils avaient tout trouvé avec une rapidité merveilleuse: en un clin d'oeil les feux avaient été allumés, les poules achetées et plumées, et la soupe en bonne voie de devenir excellente. Puis, tandïs.que les uns cuisinaient, que les autres veillaient ceux-ci fumaient ceux-là dormaient, tous entourant une humble masure sur laquelle ils semblaient veiller avec

un s<» h tout particulier. I ne dans

cette masure étaient entrés quelques uni leurs. Quand ils avaient fait une si s<«udaine Irruption dans le village, un petit groupe d'hommes marcha : eu tête; an centre de ce groupe était an homme étendu sur ane civière que l'on portait. Arrivé ni, tandis que le campement s'organisait, une maison avaient été ouverte, <>n avait transporté l'homme couché sur la civière. Cinq hommes étaient entrés ;> sa suite, la

porte sY-Juil refermée < Il depuis |lon IM-» s'était pas rouverte.

Quelques instants avant le léser du soleil, alors qui- tout était encore plongé dans Ich ténèbres de, la nuit, les cinq hommes étaient toujours dans la masure et entouraient une mauvaise couchette sur laquelle était étendu un jeune officier paraissant blessé ou tout au moins souffrant. Ce blessé, c'était Maurice Bellegarde, qui, les traits décomposés, les joues pâlies, paraissait être dans un état de faiblesse extrême. Les cinq hommes qui l'entouraient, le lecteur les connaît toua. L'un était le comte d'Adoré dont les vêtements étaient encore déchirés par la lutte qu'il avait soutenue à Vérone; le seconl était Jacquet, qui de ses petits yeux ardents et investigateurs interrogeait activement chaque physionomie; le troisième et le quatrième étaient deux hommes avec lesquels nous avons fait jadis ample connaissance, MM. Henri de Renneville et Charles d'Herbois, ou pour parler comme eux maintenant, les citoyens Boncliemin et le Bienvenu, les corsaires redoutés de l'Adriatique, la terreur des marchands anglais de la Méditer-

rannée.

Quant au cinquième, celui-là se tenait dans l'ombre, à l'extrémité de la petite salle, le front soucieux; celui-là était cet homme au visage si étrangement martyrisé, ce Lucien, ainsi qu'il avait déclaré vouloir être désormais nommé. Le blessé semblait écou ter avec une attention extrême un récit que lui faisait Charles d'Herbois.

— Ainsi, dit Maurice quand son interlocuteur parut avoir achevé, ainsi, c'est à vous, mes amis, mes parents, que je dois la vie?

— A nous un peu, répondit Henri en souriant, mais beaucoup à la Rochelle et à Petit-Pierre, mes deux braves matelots. Ce sont eux qui se sont élancés les premiers et qui sont arrivés à temps pour renverser et

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assommer ces infâmes assassins qui s'apprêtaient à vous pendre.

— Mais par quel hasard vous, Charles et Henri, vous trouviez-vous cette nuit à Vérone?

— Par #n hasard parfaitement explicable, Maurice. Il n'est bruit dans toute l'Italie que de la situation critique de l'armée française. On dit le général Bonaparte perdu sans ressources. Charles et moi, nous sommes informés, nous ayons appris que ces bruits étaient fondés, que l'armée française, réduite à une minorité effrayante, allait être écrasé»- par les soixante mille hommes, d'Alvinsz et de Davidowitch. Alors nous n'avons pas hésité: nous avons laissé notre corsaire en lieu sûr, avec une garde suffisante, et, appelant à nous nos meilleurs matelots, nous leur avons demandé s'ils voulaient aller porter l'aide de leurs haches d'abordage à leurs amis de la terre ferme. Tous ont répondu comme ils devaient répondre. Charles et moi nous sommes mis en route alors, emmenant avec nous deux cent vingt hommes d'élite, afin de lès offrir au général Bonaparte. C'est peu, mais ces deux cent vingt matelots valent bien un millier d'Autrichiens. D'ailleurs, c'était tout ce que nous pouvions faire. Nous rsous dirigeâmes sur Vérone, sachant que là état le quartier général. Quand nous sommes arrivés, il était trop tard puisque •'armée française avait évacué la ville, mais il était temps heureusement, puisque nous avons pu tous être utiles.

Maurice tendit la main à Charles et à Henri.

— La cause qui nous a sauvés, le comte et D)oi, dit le jeune capitaine, est la même alors qui a failli nous coûter la vie. M. d'Adoré et moi errions toujours dans les Etats vénitiens, à la recherche de ces ravisseurs que nous ne pouvons atteindre, des victimes que nous ne pouvons délivrer, lorsque les nouvelles désastreuses qui vons ont assaillis nous sont également parvenues. Je suis soldat : avant de m'appartenir à moi-même, j'appartiens à mon pays, à mon général. L'armée était en danger, elle manquait de bras, je devais rejoindre l'armée. Le comte me comprit : il ne voulut pas me quitter, et, nous aussi, nous voulions rejoindre le quartier général à Vérone, lorsque nous

sommes entrés en ville cette nuit, une heuiv après le départ si étrange de l'armée.

— Mais où est l'armée? demanda Charles.

— Des pâtres ont affirmé qu'elle avait suivi la route de Milan, répondit le comte d'Adoré.

— Quoi ! on bat en retraite?

— Cela paraît évident.

— Mais c'est impossible !dit Henri1. L'un de nos hommes, envoyé en éclaireur, est revenu tout à l'heure et m'a appris que l'armée française ne remontait pas l'Adige, mais bien le descendait en suivant ses cours.

— Alors le général Bonaparte serait revenu sur ses pas!

— Dans quel but? Alvinsz campe à la Brenta : Bonaparte ne peut se porter sur lui avec ses quinze mille hommes.

— Il faut prendre un parti cependant, dit Charles. Demeurer ici, en pays ennemi1, au milieu d'une population hostile, en présence des armées autrichiennes, avec deux cents hommes, serait folie. Il faut agir : ou nous mètre sur les traces de l'armée et la rejoindre, ou retourner à la mer.

— Rejoignons l'armée, s'écria Henri. Suivons notre premier plan.

— Mais pour la rejoindre, il faut savoir où elle est. Les uns la prétendent à l'est, les autres à l'ouest; les uns l'ont vue re,montant l'Adige, les autres le descendant. Que croire? que faire? /

— Attendre, dit Jacquet en se levant, c'est le parti le pins sage. Le jour ne va pas tarder à se lever, et nous aurons des nouvelles. Ou le général Bonaparte aura réellement battu en retraite, et nous aurons la conjfîirmatHon par l'allégresse des campagnes, ou il aura marché sur l'ennemi avec des desseins que nous ignorons, et, dans ce cas, le canon ne tardera pas à tonner et à" nous indiquer la direction à suivre.

— Attendre! fit Maurice avec un accent de douleur profonde. Hélas attendre est ma seule consolation depuis de longs mois. D'autres attendent leur délivrance, et peutêtre l'attendront-ils toujours?

— Jacquet est avec nous! dit le comte d'Adore, ne doutez plus, Mourice, nous triompherons.

— Voici des mois que j'entends ces paroles.

— Patience, dit Jacquet, savoir attendre est le grand mot de la sagesse humaine ; c'est

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pour que L'homme sache attendre que Dieu lui a < l « » 1 1 1 1 < * L'espoir. D'ailleurs, si aos enne mis sont parvenus jusqu'ici à doua échap per, dos moyens d'actloD contre eui ai mentent de jour en jour. Nog forcea se dé cuplent, im>s connaissances Boni plus grau des. Que nous faut-i] ;i cette heure pour as Burer notre triomphe? Nous mettre sur Les

traces d'un enfant que chacun croit rt et

qui doit cependant être rivant. Que j'aie entre Les mains Le petit fils du conseille!- de Nlorres, Les preuves de La culpabilité de Camparini, ei je me charge, Fouché aidant, de remonter <le La victime au bourreau, «lu forfait au criminel '. Eh bien '. cet enfant, nous L'aurons !

— Mais où le trouver? s'écria Le comte.

— Je L'ignore encore, mais La marche que

nous suivons est la meilleure, si elle est la

plus lente. Camparini a autant d'jintérêt que nous a découvrir cet enfant : il doit le chercher. Donc en suivant les tracs de Camparini, nous suivons celles de l'enfant.

— D'ailleurs, dit Charles, cet enfant porte sur lui les preuves de son individualité: il a gravées sur le bras gauche, les armes de vsa famille, Pécusson des Niorres. J'ai va ces armoiries vingt fois, et d'autres que moi les ont vues. Oh! si Mahurec était ici!

— Pauvre Mahurec! pauvre Maucot! fit Henri en soupirant.

— Mais, dit Maurice, ces armes gravées sur le bras sont un indice difficile à découvrir: on ne peut dépouiller de ses vêtement* tout enfant de douze ans que l'on rencontrera. Il faudrait d'autres moyens, quelque chose qui frappât la vue au premier coup d'oeil. Cet enfant n'a-t-il pas sur le visage, sur les mains, quelque signe particulier?

— Aucun que je sache, dit Henri. •

— Ni moi, ajouta le comte.

— Ni moi, fit Jacquet en interrogeant du regard, Lucien, lequel se tenait toujours à l'écart et n'avait encore rien dit.

— Alors, dit Maurice, les recherches peuvent être longues et difficiles.

—Peut-être ! dit une voix vibrante.

Tous se retournèrent. Lucien venait de s'avancer et de se placer dans la zone lumineuse, à un brusque mouvement que firent à la fois en avant Charles et Henri. Lucien se recula comme s'il eût craint de se faire trop voir. #

Que dis i u v demanda Jacquet.

Je dis, reprit Lucien, que reniant dont vous parlez peut être reconnu à un auti

que celui dont vou venez de parl< — Commenta demanda-t o sèment.

1 1 «loit avoir sur le devant de la bouche une dente brisée en haut, à gauche.

Une dent brisée! «lit Maurice en passant la main sur son front comme pour rappeler un souvenir.

Comment savez-vous cela? demanda Charles avec étonnement. Avez-vous vu cet enfant '.' — Oui, répondit Lucien.

—Où cela?

— Jacquet l<- sait, je ae puis 1«- dire. — Pourquoi?

— Demandez a Jacquet.

Celui-ci posa un doigt sur ses Lèvres.

— N'interrogez pas, dit-il, écoulez!

Puis se retournant vers Lucien:

— Ensuite? dit-il encore. N'y a-t-il pas d'autre signe que tu connaisses?

— Si fait, il en est deux autres auxquels on ne saurait se tromper.

— Lesquels? demandèrent à la fois Charles et Henri.

— A l'aile gauche du nez, une légère cicatrice. La même chute qui a brisé la dent a blessé cette partie du visage: l'enfant est tombé sur des pierres aux angles aigus.

• -Une cicatrice au nez ! répéta encore en devenant très pâle.

— Enfin, ajouta Lucien, l'enfant que vous cherchez doit porter au front, sous la tempe gauche, un signe rouge: c'est un caractère indien tracé là pour le préserver des dangers. Etoile-du-Matin avait tatoué l'enfant à cet endroit.

— Etoiledu-Matin! s'écrièrent à la fois Charles et Maurice, l'un en bondissant vers Lucien, l'autre en faisant un effort pour s'arracher de sa couche.

— Oui, dit Lucien en reculant.

— Comment connaissezvous cette femme?

demanda le corsaire.

—L'enfant la connaissait-il donc? lui demanda Maurice.

— Oui, dit encore Lucien sans répondre à Charles.

— C'était une Caraibe?

—Oui.

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— El ce signe dont vous parlez est petit, fin, délié, presque imperceptible au coup e1 du carmin le plus vif?

— C'est bien cela.

— Mes amis! s'écria Maurice en faisant un nouvel effort pour Se maintenir debout, nuis, il faut partir. Je sais ou est cet enfant !

— Vous! s'écria-t-on.

—Oui, je le sais, je le tonnais, il m'aime!

Une effroyable explosion interrompit Maurice. La terre trembla. Puis à cette explosion en succédèrent d'autres plus rapprochées.

— Le feu!. . . Aux armes! cria Henri.

— On se bat ! dit Charles en saisissant ses armes.

— Mon commandant, dit un matelot tout ému en ouvrant la porte, les Français viennel d'attaquer les Autrichiens dans les marais d'Arcole!

— En avant hurlèrent les matelots.

— En avant ! s'écria Maurice.

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