UN AMI DÉVOUÉ
La pièce dans laquelle l'homme masqué avait introduit Camparini et la jeune fille était disposée pour servir de bibliothèque. De vastes corps de boiseries l'entouraient et étaient garnis de volumineux in-quartos reliés richement. Une seule fenêtre éclairait cette pièce et une lourde draperie de velours vers foncé retombait dans l'encadrement de bois doré. Une lampe énorme projetait ses rayonnements du haut d'une colonne en bronze florentin d'un admirable travail. Après s'être démasqué dans la galerie, Camparini avait presque aussitôt remis son masque, mais, entré dans la bibliothèque, il l'enleva de nouveau. Uranie se tenait en arrière, paraissant attendre. Le jeune homme qui les avait introduits détacha brusquement son masque, Uranie poussa un cri de surprise.
—Monsieur de Berval! dit-elle en frémissant.
Emmanuel fit un pas en arrière.
— Mon Dieu ! dit-il, cette voix....
Uranie s'était démasquée.
— Mademoiselle de Cantegrelles ! reprit-i£ avec un cri de surprise joyeuse.
— Oui ! dit gravement Camparini en s'avançant, mademoiselle Uranie de Cantegrelles qui s'obstine a me considérer comme son bourreau et que je conduis vers vous, mon cher baron, vous l'ami du vicomte de Signelay, afin que vous vous efforciez de la désabuser.
Quoi ? Qu'est-ce donc ? dit Emmanuel avec étonnement.
— Vous saurez tout dans quelques instants, reprit Camparini, mais permettez-moi en ce moment de poursuivre l'œuvre que j'ai commencée.
m ii.Di! • lie qui demeui
péfaite, l( susemeni u Emma-
nuel de Berval :
— Mademoiselle, continu
l'- baron Emmanuel de Berval avez qu'il
■ f le feul ami du vicomte Léopold de Signelay ;
avez-voua loi en cette amitié ?
I >ui, répondit la jeune tille avec un ton de conviction profonde.
— Ave/, vous confiance en M. de Berval ?
I Iranie tendit sa main au jeune homme, qui la prit respectueusement et la porta à avec une douce expression d'affectueux respect. Camparini se retourna vers Emmanuel :
— Maintenant, monsieur le baron, continua-til, c'est à vous à parler. Vous étiez auprès du vicomte de Signeiay lorsqu'il fut arrêté le jour des régates, vous connaissez tous les détails de cette arrestation ; veuillez les communiquer à mademoiselle, afin qu'après vous avoir entendu elle puisse porter sur moi le jugement que je mérite.
Uranie s'était rapprochée d'Emmanuel.
— Vous étiez avec le vicomte le jour où il fut arrêté ? demanda-t-elle d'une voix frémissante.
— Oui, répondit Emmanuel, nous venions d'assister ensemble aux régates, et tout le temps il n'avait fait que parler de vous.
— Oh ! il m'aime encore ! s'écria Uranie.
— Il vous aimera toujours, et je suis convaincu qu'en ce moment son unique pensée, c'est vous.
— Oh ! mon Dieu, mais ce qu'on dit est faux, n'est-ce pas ? Lui !... Léopold, accusé d'infamie . . .
— C'est une fausseté ! s'écria Emmanuel avec force, mais tout était contre lui. Messer-Grande en l'arrêtant a découvert sur Léopold une double correspondance qui justifiait l'accusation.
— Qui justifirit l'accusation.
— Qui justifiait l'aceusation ? s'écria Uranie en regardant Camparini. Oh ! mon Dieu, faut-il donc croire ?...
Camparini détourna les yeux comme s'il n'eût pu supporter la vue de la douleur de la jeune fille.
— Continuez, dit-il en s'adressant à Emmanuel, ne cachez rien ; il faut qu'elle sache tout.
— Oui, oui ! s'écria Uranie avec véhémence, je veux tout savoir. Parlez, ne me cachez rien. Quelque horrible que soit la vérité, je veux la connaître. Comment Léopold se trouvait-il en possession de ces papiers qui devaient le perdre ?
Emmanuel détourna la tête : il hésitait à répondre.
— Parlez ! Parlez ! dit Uranie en lui saisissant les mains.
— Dites la vérité, monsieur, ajouta Camparini avec un geste de résignation.
LE TAMBOUR DE DA »2e DEMI^BRIGADE
— Ces papiers, reprit Uranie, comment les les avait-il eus ?
— On les lui avait fait remettre une heure avant son arrestation, répondit le baron, et ma conviction sincère, c'est que l'envoi de ces papiers était un piège...
— Un piège ! répéta Uranie en frémissant.
Les yeux de la jeune fille cherchèrent encore ceux de Camparini, mais le Roi du bagne baissa la tête avec une expression de profonde amertume.
— Monsieur, reprit Uranie en étreignant les mains du baron, par pitié ! ne me cachez rien, dites-moi tout ! je veux tout savoir. Qui accusez-vous d'avoir tendu ce piège infâme sous les pieds du vicomte ?,
— Hélas ! mademoiselle, je ne puis accuser qu'une personne, répondit Emmanuel en hésitant ; cette personne est celle qui a fait adresser à mon ami les pièces qui l'ont perdu. J'ai lu la lettre qui accompagnait cet envoi ; par cette lettre on s'adressait à la généreusité du vicomte, on se servait de son amour pour vous, on le conjurait de garder les papiers qu'on lui envoyait et de les déclarer comme étant à lui.
Uranie se retourna vers Camparini et le regarda en face :
— Oh ! dit-elle, vous ne m'aviez pas menti ; c'était donc vrai ?
Camparini ne repondit que par un geste empreint d'un chagrin cuisant.
—Et cette lettre était signée par ma sœur ? s'écria Uranie.
— Oui, mademoiselle.
Uranie se renversa en arrière en portant les creux mains à son front.
— Oh ! Lucile ! Lucile ! dit-elle entre deux sanglots.
Camparini se plaça en face d'elle.
— Maintenant que vous avez entendu le baron, dit-il, je le somme au nom de mon honneur, de parler encore. Monsieur de Berval, je vous ai vu bien souvent depuis l'arrestation du vicomte, quelle a été ma conduite !
Emmanuel tendit la main au marquis.
— Celle d'un ami loyal et dévoué, dit-il. Vous connaissiez à peine Léopold, l'aviez vu deux ou trois fois ou plus, et cependant tout ce que l'ami le meilleur peut faire pour celui qu'il aime, vous l'avez fait pour le vicomte. Démarches, réclamations, crédit, argent, prières et soins, vous avez tout employé, tout prodigué pour faire rendre la liberté à celui qui l'a si injustement perdue. Aussi, depuis que Léopold est sous les Plombs, depuis que j'ai été à même de pouvoir vous apprécier, monsieur le marquis, je me suis déclaré votre plus dévoué et votre tout reconnaissant.
Camparini s'inclina et se contenta de regarder la jeune fille ; celle-ci levait les mains au ciel.
— Mon Dieu! murmura-t-elle, auriez-vous donc permis que je me fusse trompée, à ce point.
-—Mademoiselle m'accusait! dit Camparini.
— Monsieur, dit Uranie, pardonnez-moi.
— Vous pardonner s'écria le Roi du bagne avec une émotion admirablement jouée ; pouvez-vous prononcer un pareil mot!. . Hélas! chère et malheureuse enfant, qui donc a votre place n'eût pas agi ainsi que vous l'avez fait? Vous m'accusiez ! Eh ! sans doute, toutes les circonstances ne paraissent-elles pas être contre moi ? N'ai-je pas été obligé d'employer la violence pour vous contraindre à demeurer près de moi? N'ai-je pas refusé constamment de vous laisser avoir des nouvelles de votre soeur? N'ai-je pas joué en effet, près de vous, le rôle du plus odieux tyran? Vous refusi'ez de comprendre alors pour quel motif j'agissais, car vous refusiez de croire à la culpabilité de celle. .
— Luilce! interrompit Uranie avec un éclat violent elle, la cause de la perte de Léopold Est-ce possible?
—-J'ai vu la. lettre signée de sa maân, écrite de sa main, répondit le baron.
— Mais cette lettre, où est-elle?
— Léopold l'a anéantie après l'avoir lue et me l'avoir fait lire; votre soeur ordonnait à. mon ami d'agir a.insi.
— Mon Dieu! mon Dieu! dit Uranie en se tordant les mains, que croire? . . . Lucile! ma soeur!... mais pourquoi
avoir voulu le perdre?
— Pourquoi1'? répéta Camparini avec force. Eh bien! je vais vous le dire; votre soeur a voulu perdre le vicomte, parce qu'elle était jalouse de lui et de vous, parce qu'elle l'aimait.
Uranie poussa un cri déchirant.
— Oe n'est pas! ce n'est pas! s'écria-t-elle.
— Comment expliquer sa conduite alors?
reprit Camparini. J'en appelle à monsieur de Berval.
Uranie regarda Emmanuel, celui-ci détourna la tête comme ne voulant pas répondre.
— Monsieur! dit la jeune fille, parlez!
VDites que cela est faux, que vous ne le croyez pas! Donnez des preuves.
LE TAMBOUR DE UA 32e I'K.MI BRIGADE
— Hélas! mademoiselle, reprit Campari
lli, CCS pleines, je 1rs | MJfi -. ■( I | • . . .1 II Si | Il 'i c i ,
je n'avais point \ « > ii In \tuis U Qter:
voua me regardiez comme an ennemi, j'ai al tendu . . . Maintenant nue vous consentez ;i 11 k* voir enfin sous mon \ érçtable jour, je
\ OUS remet I i;i; ilt- celle Ici I rc.
Ki < Samparini, fouillant dans la poche de son habit, en i ira un papier qu'il tendit à Dranie.
— \'(»iis connaissez l'écriture de votre
soeur! ajonta-t-il.
— l'ne lettre de Lucile.. dit la jeune fille. Adressée au vicomte. . oh ! . . . mon I >ieu !. . . protégez-moi !
Uranie déplia le papier e1 le paroourul avec des regards avides; à peine en eut-elle lu quelques lignes qu'elle devinl (l'une pâleur extrême et qu'elle ï't un mouvemenl connue pour s'affaisser sur elle-même, mais se redressant viveent par suite d'un énergique effort :
— Lueile! ma soeur! B'écria-t-elle. Oh!
< "est horrible!
El se tournant vers Camparini :
— Pardonnez-moi! dit-elle. Je vous avais méconnue!
Eu's se dressant, connue mue par un ressort, elle demeura un moment i^nmiov bile, les traits contractés, le visage empourpré, avec une expression de colère virile:
— Lui perdu par elle! fit Uranie avec une explosion d'indignation. Oh! si cela est, je me vengerai. Ma soeur! elle!.... jamais!... non! non ce n'est pas ma soeur! Mon père avait raison; elle ne l'a jamais été!
— Que dites-vous? s'écria Emmanuel avec étonnement.
Camparini s'était reculé et son oeil fauve s'était illuminé d'éclairs rapides. Uranie passait ses mains sur ses yeux comme quelqu'un qui se réveille après un songe pénible.
— Rien! rien! murmura-t-elle. Je n'ai rien dit!
Er (die tomba épuisée sur un fauteuil, Camparini se rapprocha d'Emmanuel.
— Panviv enfant! lui dit-il à l'oreille. Il fallait tout lui apprendre. . C'était un devoir pénible à accomplir, mais il le fallait.. Voulez-vous vous trouver demain à deux heures chez moi? J'espère avoir obtenu en-
fin la permission de • Le vicomte, nous
irons ensemble.
Emmanuel sa de < îainpari-
oi ci les serra avec une expression de tendre reconnaissa rice. < lamparini ne le laissa pas parler.
Ne prouvons-nous quitter le palais sans - par les salons? demanda-t-il.
— Si fait ! répondit Emmanuel. < seconde porte communique avec ],- appartements particuliers. Dn escalier dérobé vous conduira sur le vestibule principal. Voulez-vous que je Basse demander ma gondole?
— Bien volontiers; je veux emmener d'i- ,-i au plus vite (•••ne pauvre enfant.
: Kt Camparini désigna d'un geste paternel Uranie qui était demeurée sur le l'autcuil comme privée de sentiment. Emmanuel s'élança rapidement au dehors. Camparini se leva et connu vers la fenêtre; écartant doucement le rideau de velours, il colla son oeil sur la vitre. Eue onde détachait au dehors dans la nuit, sur le balcon; cette ombre était celle de l'Arménien.
Camparini examina ensuite la boiserie Intérieure de la chambre et il fit un signe de consentement.
— Il a dû tout entendre, murmura-t-il.
Dans quelques instants Clevasso saura ce qui vient d'avoir lieu et il agira. Allons! tout marche!
En soupir qui* expira sur les lèvres d'TJranie, semblable à un râle douloureux, rappela Camparini' près de la jeune fille.
— Venez ! dit-il eu la soutenant pour "qu'elle parvint à se lever et à marcher, venez, .mon enfant, et ne craignez rien; cette fois, vous êtes convaincue que celui qui vous parlé est votre meilleur ami. Venez, ayez confiance, et peut-être que bientôt Léopold vous sera rendu!
— Léopold! murmura Uranie.
— Sans doute vous l'aimiez, et peut-être dépend-il de vous de le faire libre?
-Libre, lui ! s'écria Uranie en s'arrêtant subitement et eu retrouvant toutes ses forces. Libre! dites-vous et cela en dépendrait de moi?
— Lucile n'est pas votre soeur, vous l'avez dit, votre père l'a déclaré formellement par acte écrit de sa main. Cet acte est eu
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI^BRIGADE
votre possession, je le sais. Donnez-tle-moi.
— Cet acte? répéta Uranie en hésitant.
—Oui! dites-moi où M. de Neoules l'a caché?
Uranie regarda fixement son interlocuteur.
— Pourquoi me demander ce secret? ditell . Comment sa connaissance peut-elle faire rendre la liberté du vicomte?
— Vous le saurez plus tard! Voulez-vous qu'il soit libre?
—Oui!
— Eh bien ! dites où sont ces papiers !
— 'Mais. . . fit Uranie avec crainte.
— Oh! interrompit Camparini avec une froideur marquée, du moment que vous n'avez pas confiance entière en moi, mademoiselle, il me faut attendre... Soit! attendons !
Emmanuel rentrait alors annonçant que sa gondole était à la disposition de Camparini et de la jeune fille. Tous trois quittèrent la bibliothèque.
An même instant, sur le balcon, l'Arménien, après avoir de nouveau appuyé la main sur la sculpture de la muraille, s'élançait par-dessus de la balustrade, saisissait la corde et se laissait glisser rapidement. Deux bras vigoureux le reçurent et il se trouva dans le salon d'une gondole.
Arrachant rapidement ses autres vêtements et son masque, le mystérieux personnage apparut revêtu d'un costume fort simple de gondolier: prenant dans une boîte placée sous la banquette une énorme barbe postiche, il se l'attacha au menton avec un aisance décelant une grande habitude de travestissement.
Sortant alors du salon, il passa à l'arrière, prit la rame, et du geste il envoya l'autre gondolier à l'avant. En quelques secondes, la gondole gagna le canal Foscari et stationna devant le palais.
En cet instant, une autre gondole arrivait au pied de l'embarcadère: c'était celle du baron dans laquelle Camparini faisait monter alors la jeune fille. Emmanuel prit place également et l'embarcation s'éloigna dans la direction du grand canal.
L'autre gondole, celle dans laquelle était l'Arménien, s'élança dans le sillage de la première. Arrivée à la hauteur du grand
canal, elle se jeta de côté et parut s'engager ciansf une voie étroite s'enfonçant sur la gauche; mais presque aussitôt, manoeuvrant avec une habileté extrême, elle ressortit et, demeurant dans l'ombre épaisse que projetaient les hautes maisons, elle recommença sa course, suivant toujours, mais de loin cette fois, la gondole qui emportait Camparini, Uranie et le baron de Berval.
LE PLAN
Quand, après avoir quitté le palais de Saint^Marc, on a doublé la douane, on s'engage dans les eaux d'un canal nommé la (G'udecca, canal par où il faut absolument ^passer alors que l'on veut aller de Venise soit à Mestre, soit à Fusine. A l'extrémité de ce canal est une petite île, dernier maïillon de cette chaîne dont la lagune relie les anneaux, l'un des points extrêmes de la vieille cité républicaine. Cette île, fort petite et qui est la première battue par les flots durant la tempête, sert de taillelame à Venise. De tout temps elle n'a jamais qu'une habitation, maison et jardin, et n'a par conséquent appartenu qu'à un seul propi iétaire. Sans doute le casino qu'elle renferme avait dû être construit, jadis par quelque riche patricien jaloux de ses plaisirs et ennemi' d'un indiscret voisinage.
A la fin du siècle dernier, ce casino avait une certaine réputation à Venise : on racontait que son ancien propriétaire s'y était pendu, disaient les uns, y avait été pendu, di- ^saient les autres, sans qu'on eût pu lieu de sabbat, dont ne pouvait approcher aucun bon chrétien. Aussi, après la mort du propriétaire, le casino était demeuré inhabité, et, bien qu'il eût été mis en vente, il n'avait trouvé aucun acquéreur, lorsqu'en 1795 le bruit avait couru subitement que le casino, avait été acheté. Par qui? On n'en savait rien. Seulement, ce que les versions cons-, tatèrent, c'est que la nuit, de temps à autre, une gondole accostait l'escalier et que l'on voyait briller une lumière derrière les vitres des fenêtres. C'était là, au reste, tout ce qu'on avait pu constater, et, en dépit des efforts des curieux, jamais on n'avait pu voir le visage d'aucun des visiteurs.
LE TAMUOIR DI-3 LA 32o DKMI-I;
En itîm;, les ci taienl encore en
m.- étal ; les habitante des ih>is voisins voyaient, une ou deui foie la semaine, pài §er une gondole, toujours par une nuit noire; puis la gondole touchail la terre, une lumière éclairait l'intérieur du <;isino, on apercerait quelquefois dos ombres glisnnni derrière les rideaux ; mais on a'entendail nu cun bruit, même en s'approchant, et l<' jour venu, l'' casdno étaii de nouveau désert.
( V soir-là, où il v avait fête un palais FOB-
cari, le casino mystérieux étaii Illuminé lut térieurement comme les nuits où le visitaient ses ho(cs inconnus. Deux licurcs du
matin venaient de sonner à Saint-Marc, quand une gondole, glissant sur le canal de la Ghiidecca, atteignit l'îlot, le contourna et vint, accoster par le côté opposé à celui1 de la ville. Ceux qui arrivaient, ne pouvant être vus que de la. haute mer, se mettaient donc ainsi à l'abri des regards indiscrets Deux hommes quittèrent la tente, sautèrent sur l'escalier de marbre et pénétrèrent dans l'intérieur du casino. Une lampe, éclairant faiblement le vestibule, permit aux deux hommes de diriger leurs pas. Au moment où ils s'avançaient vers une porte placée au fond, cette porte s'ouvrit et un gondolier parut sur le seuil. Le gondolier échangea avec les deux hommes un geste rapide et s'affaça pour les laisser pénétrer dans une pièce de vaste dimension vigoureusement éclairé par des lampes suspendues.
— Camparini est rentré? dit l'un des hommes en voyant la porte se refermer sur eux.
— Sans doute, répondit l'autre, sans quoi nous eussions attendu sous le vestibule comme d'ordinaire.
— Sais-tu, Pick que Camparini a une sin-, gulière manière de procéder vis-à-vis de nous !
Pick regarda fixement son compagnon.
Chivasso se rapprocha de Pick, et, baissant la voix de manière à ce que le son ne franchît pas au delà de la distance qui le séparait de son interlocuteur :
— Camparini est le Eoi du bagne, soit, reprit-il ; mais il nous traite trop en sujets.
Pick regarda de nouveau Chivasso. Un léger silence régna dans la pièce.
En ce moment le bruit d'un pêne glissant sur une gâche retentit, et Camparini fit son entrée dans là pièce. Saluant de la main ses
compagnons, ;i se dirig «•i y prit pla» e, in\ Itant de la main P < 'hivasso ;i l'imiter, i Ine pert Ite table roulante étaii voisine: « ';• m j »;i i-: h i L'attira :■ lui, !;, plaça enl te t appuyant «es
deux coudes .-ur -<>w plateau iiiscruslé de cui\ !«• :
— Roquefort est absent par mon ordre et pour !<• besoin de uos affaires, rit-il j mais •nous pouvons causer sans lui. i dispi^.-s ;i m'écouter?
— A ics ordres, céponddîj ( le-
— 'Morbleu! fit Pick eu souriant, quel air solennel pour en arriver aux conclusions les plus simples: Nous sommes enfin au Inmtde nos travaux, nous avons atteint le but, nous
aurons plus qu'à nous féliciter mutuellej icent et a partager les millions gagnées par nos soins et par nos fatigu
— Le crois-tu'.' demanda Camparini.
\ — Pardieu! si je le crois. La situation n'est-elle pas limpide? Oà, I ces cher, expliquons-nous une bonne fois cjito^oi-iquement et n'ayons plus entre nous de ces apparences de mystères bonnes à en imposer aux Ce que ous voulons est parfaitement défini depuis longtemps: ce sont les millions des Xiorres,, ceux des d'Horbigny et ceux de la baronne de Sarvilleô est-ce vrai?
— Parfaitement, répondit Camparini en regardant froidement son interlocuteur:
après? 9
— Après, poursuivit Pick. Les milions de Ja baronne de Sarville ont été légués à Uranie et à Lucile de Cantegrelles par un premier acte authentique fait par la baronne; par un second acte, postérieur à celui-là, Lucile a été écartée de la succession et Uranie déclarée seule et unique héritière de la baronne; n'est-ce vrai?
— Toujours vrai?
— Seulement je ne m'explique pas très |clairement la cause de ce second acte et l'aîvantage exclusif donné à Uranie.
' — Tu te l'expliqueras peut-être plus tard, 'répondit Camparini. Continue!
! — La baronne de Sarville n'a pas émigré; 'donc ses biens n'ont pu être confisquées et 'sont demeurés siens : elle est morte, l'année dernière, sans avoir changé les formes de son dernier testament. Donc Uranie hérite de sa tente.
— Parfaitement raisonné!
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— Or, Uranie est entre nos mains, et son futur époux, le vicomte de Signelay, y est également. Donc, pour contraindre Uranie à nous céder sa fortune, il ne s'agit que de la placer entre deux choix qui ne le feront pas hésiter: la perte ou la liberté de celui qu'elle aime. Le vicomte est sous les Plombs mais son sort dépend de nous ; donc la situation devient des plus simples, je le répète, et entre nous et la possession de la fortune de la baronne, il n'y a qu'un pas.
—C'est possible, dit Camparini, mais ce pas comment le ferais-tu?
— Risn de plus aisé, Uranie est majeure; elle fera, en faveur d'un tiers que nous lui désignerons, un acte en bonne forme par lequel elle s'engage à renoncer à l'héritage de la baronne, sous prétexte qu'elle "y a aucun dioit. La baronne a ajdis beaucoup aimé lord Harbing, cela est notaire, on les a vus nombre de fois ensemble, ils devaient se marier. . . Que diable! le premier enfant trouvé de quatre ou cinq ans ferait notre affaire. Uranie ne voudrait pas hériter au préjudice du petit-cousin . . Qu'en penses-tu?
— Pas mal ! fit Camparini en secouant la tête. Nous voilà donc en possession des millions de la baronne, grâce à ton subterfuge. J'y consens; passons aux millions des d'Horbigny.
— Oh ! s'écria Pick, pour ceux-là, c'est plus simple encore. Du moment que Blanche de Xiorres a refusé l'héritage de madame de Saint-Gervais, cet héritage revenait de droit à la fille du comte d'Adoré. Or, la fille du comte est morte, et tu en sais quelque chose.. .
— Passons !
— Cette fille est morte; le comte étant écarté par les expressions de la donation, la fortune revient au cousin germain de madame de Saint-Gervais, lequel n'est autre que ce jeune vicomte de Signelay acteullement emprisonné sous les Plombs.
— Parfaitement exact; ensuite?
— y mis n'avons qu'un moyen d'action sur le vicomte, mais ce moyen d'action est infaillible. 11 aime Uranie de Cantegrelles: qu'Uranie soit menacée de tortures et de mort, le vicomte abandonnera tous les millions des d'Horbigny pour la sauver.
— C'est le même moyen appliqué envers Uranie et envers le vicomte.
— Pourquoi non, si ce moyen est bon?
— Cela est vrai, et je m'incline devant ta sagesse. Restent les millions des Niorres.
— L'unique héritier de la famille, est en notre possession, qu'il hérite d'abord, lui: nous hériterons ensuite, nous.
Camparini regarda fixement Pick.
— Le petit-fils du conseiller héritera de .son grand-père, soit, dit-il; admettons même qu'il soit déjà en possession de ses biens. Ce petit-fils a douze ans, c'est un enfant mineur, comment hériterons-nous de lui?
Pick regarda à son tour le Roi du bagne : les deux hommes semblaient se tâter mutuelleent et jouer l'un avec l'autre comme deux tigres qui doivent finir par s'entr' égorger.
— Quelle question me fais-tu? répondit Pick. Le moyen n'est-il pas trouvé depuis longtemps et tout n'est-il pas convenu?
Pourquoi aurions nous laissé vivre Maurice Bellegarde, si nous n'avions pas eu besoin de lui pour cette affaire? Le petit-fils du conseiller est mineur, dont il ne peut -ni tester ni disposer de ses biens, avant sa majorité, et cette majorité n'arrivera que dans de longues années. Jusque-là, nous ne pourrions rien faire; mais si l'enfant mourait, au contraire, la fortune des Xiorres passerait sur la tête de Maurice Bellegarde, son unique parent.
— D'accord.
— Or, Maurice aime Lucile de Cantegrelles, Lucile est notre puissance, donc. .
— Troisième édition du même moyen, interrompit Camparini.
— Pourquoi pas, s'il est infaillible?
— S'il est infaillible, il faut toujours l'employer.
— Mais. . dit Pick avec impatience.
— Mais l'est-il? voilà la question! interrompit brusquement Camparini.
— Comment !tu doutes. .
Camparini ne répondit pas. Se levant lestement, il parcourut la pièce, paraissant profondément réfléchir, puis il revint vers ses deux compagnons, dont l'un Chivasso. n'avait point encore prooncé ue parole, et, s'asseyant devant la petite table:
— Chers amis, dit-il après un court silence. Pick avait raison tout à l'heure: Tins-
LE TAMBOUR DO I,A 32o DEMI l'.lcf. JADE
tant est venu 'I'- dérouler mes plana -an i- i<« plus petit cote dans l'ombre. Noua
Mollîmes 1rs trois chefs de l'eu I H'| U'isc, QOUB
nous devons des communications complète*
ci je c icncc. Voici "ii noua en somme».
Camparini, en achevant ces mois, tira !<■ tiroir de la pet ite table et y prit quatre liasse* de papiers recouvertes chacune d'un carton <lc nuance différente: le premier
roug ■, le sec I jaune, le troisième verte, et
le quatrième noir. Rejetani négligement sur un siège voisin le cahier jaune, le verl «'i le noir, il prit le rouge el l'ouvrit.
— Affaire de Niorres, <lii-il en appuyaul la paume de su main sur le manuscrit II y n ici, chers amis, une grande résolution n prendre, il y a à tracer une route fort difficile à suivre: je ne vous le cache pas, bien qu'en ait dit notre ami Pick.
— Cependant^ fit observer Pick, la l'on une des Niorres revient de droit à l'unique descendant de la famille, cela n'est pas à contester.
— Sans doute.
— Ce descendant est reniant que monsieur de Niorres a confié à Saint-Jean et qui porte, gravées sur son lu-as, les armes de sa famille.
— Nous savons cela.
— 'Eh bien! cet enfant existe, el la preuve qu'il existe, c'est qu'il est à deux pas de nous, dans cette maison.
— D'accord; l'enfant est entre nos mains, comme Dranie et Lucile y sont, comme M.Ïlmrec et le Maucot et le vicomte sont sous les Plombs, mais ce n'est qu'un premier pas fait, et il faut avancer encore pour atteindre le but.
— Cependant, rien n'est plus facile que de faire reconnaître l'enfant pour ce qu'il est.
— Comment t'y prendrai s- tu? demanda Camparini.
— En confiant son petit-fils à Saint-Jean, M. de Niorres lui a remis nn acte signé de sa main et déclarant que l'enfant, portant gravées sur le bras les armoiries de sa famille, est bien le fils de son fils. Cet acte suffit.
— C'est-à-dire qu'il suffirait.
— Comment?
— Oui : il faudrait l'avoir.
— Il faudrait : s'écria Pici eu appuyant sur le mot.
( Mii, répond il nel 1 1 tnenl < !a mpa ri i
faudrait !
Mais cet acte, tu l'a* : M. de Niorres l'a
remis a Sainl •!< au, ei Saint dean c'était loi. ( 'et acte, je l'ai VU cul iv le- main-; de Sommes avait failli le l'enlever, mais tu l'avais conservé; où es! il ?
Avec les antres, répondit Camparini
—Hein? c'esl acte étaiK avec les papiers <|iie lu as livrés?
—Oui.
Un silence suivii cet échange de paroles. Pick paraissait foudroyé, anéanti. Chiva* avait loui écouté sans prononcer un mot.
— -Alors, reprit Kick, nous n'avons plus
aucune preuve de ]'identilé de Cet enfant ?
— Aucune, répondil Camparini. Cet acte était la seule preuve valable, et il 1,v>l P*™ en notre possession.
— .Mais alors les millions des Niorres peuvent nous échapper?
— Je le crains.
— Tonnerre! s'écria Pick avec fureur, je ne comprends rien a ta conduite, Camparini.
Chivasso lui posa la main sur l'épaule.
— Patience, dit-il, je crois que nous comprendrons tout a l'heure. Passons maintenant à l'affaire de la baronne, celle-ci est cladre?
— 'Un peu moins que l'autre, dit Camparini.
— Hein? firent à la fois les deux hommes.
— Uranie hérite de la baronne, soit, et nous obtiendrons les millions d'Uranie en nienaeant le vicomte, j'y consens; mais ii faut d'abord qtt'Uranie hérite, et pour hériter des gens, il faut que ces gens soient morts. . .
— Eh bien? fit Pick, qui était suspendu pour ainsi-dire aux paroles Réchappant des lèvres sèches du Eoi du bagne.
— Eh bien! mes chers amis, j'ai de puissants sujets pour croire qu'à cette heure la baronne, que nous supposions morte, est en excellente santé.
— Impossible! s'écria Pick; alors de ce côté encore. .
— Mais les millions des Saint-Gervais, les millions du vicomte.
— Ah! ceux-là appartiennent bien à M.
LE TAMBOUR DE LA S2e DEMI-BRIGADE
Roquefort en se avec stupéfaction.
de Signelay, et M. de Signelay est bien en notre pouvoir.
— Donc ses millions à lui . .
— Seront à nous quand M. de Signelay aura consenti1 à nous les abandonner.
— Eh bien! il faut qu'il consente.
—Il faut. .
La porte en s'ouvrant brusquement interrompit le Roi du bagne, un homme se rua dans la pièce ; cet homme avait les vêtements en lambeaux et il ruisselait d'eau de la tête aux pieds, comme s'il venait d'être trempé dans la lagune.
— Roquefort! s'écria Camparini avec étonnement et en faisant un pas vers le nouveau venu. Que s'est-il passé? d'où sors-tu?
— Du canal! répondit jetant dans un fauteuil.
— Du canal! dit Pick Et qui t'y avait jeté.
— Moi-même.
— Comment? pourquoi?
— Pour m" échapper, pardieu !
— T'échapper! dit Camparini avec violence, que dis-tu donc? Je ne comprends pas.
— Je dis, reprit Roquefort, que notre police est mal faite, que tu es mal servi', Camparini ; car tandis que nous agissons en pleine sécurité, nous sommes entourés d'ennemis puissants et dangereux.
— Hein? fit Camparini! en se redressant de toute la hauteur de sa longue taille, tu es fou. Que t'est-il arrivé? Parle donc.
— Il m'est arrivé que j'ai été pris, enlevé, capturé, pendant qu'un autre prenait ma place et t'espionnait, toi, Camparini.
Camparini saisit les mains de Roquefort et, les^secouant avec violence:
—Ce que tu dis est faux ! s'écria-t-il.
— Ce que je dis est vrai. ,
— Impossible, te dis-je ! Croire à tes paroles serait douter de ma puissance, tu mens! Tu obéis à quelque plan ourdi contre moi, mais malheur sur ta tête, Roquefort, ma main est lourde et je t'écraserai.
Camparini était effrayant à contempler, il était d'une pâleur extrême, son front était plus blanc que l'ivoire, ses sourcils horriblement contractés, ses lèvres serrées; ses yeux lançaient des gerbes lumineuses; il étreignait les mains de Roquefort à lui bri-
ser les os. Le bandit poussa un cri de douleur.
— Je di's vrai, reprit-il, pourquoi mentirais-je, et si je voulais agir contre toi, pourquoi reviendrais- je me mettre entre tes mains?
Camparini passa sa main sur son front.
— Tu as été enlevé ce soir? reprit-il.
— Oui, dit Roquefort, c'était. .
—'Quand? interrompit Camparini.
— Il y a quelques heures à peine.
—Où cela?
— Au palais Foscari.
— Etait-ce pendant le bal?
— Oui1; au moment où tu passais dans la galerie, la foule nous sépara; j'allais te rejoindre quand j'aperçus un homme de ma taille, de ma tournure, vêtu comme moi en Arménien, qui s'élançait sur tes traces. Je voulus m'élancer à mon tour, la foule me[ barra le passage; je voulus crier, une main se posa sur mon épaule et un canon de pistolet s'appuya sur ma poitrine; puis, avant que je pusse tenter un mouvement, je fus renverser et je disparaissais derrière une ci oison par une porte secrète qui s'était subitement ouverte.
— Après, après? s'écria Camparini en voyant Roquefort s'arrêter.
— J'étais dans une obscurité profonde. Je demeurai là plus d'une heure sans pouvoir rien distinguer, entendant au-dessus de ma tête le bruit du bal qui continuait. Enfin des mains me saisirent, m'enlevèrent, m'emportèrent et me jetèrent dans une gondole dont les gondoliers étaient tous masqués.
— As-tu remarqué un signe, quelque chose, le moindre indice?
— Rien absolument; c'était une gondole particulière, peinte en noir.
— Les gondoliers ont-ils parlé?
— Pas un seul n'a prononcé une parole; tous étaient masqués'.
— Qu'a-t-on fait de toi?
— On m'a attaché les mains et on m'a placé sous la tente, puis la gondole est partie. Où allait-elle, je l'ignore. Je n'avais qu'une pensée, un désir, une volonté redevenir libre. J'usai les liens qui me garottaient en des frottant contre l'un des montants de la tente, et une fois détaché, je déchirai l'étoffe du rideau et je m'élançai. Alors la gondole se mit à ma poursuite; mais je suis