‹ Le roi du bagneChapitre 70 sur 243 · LE BALCON · texte numérisé non relu

LE BALCON

Dans la dernière galerie, le point par conséquent le plus éloigné de la fête, la foule était moins compacte. En arrivant dans cet endroit du palais, avec sa compagne, Camparini chercha un moment de l'œil parmi les groupes de masques qui s'agitaient devant lui. Sans doute il rencontra sur-le-champ ce qu'il cherchait, car. sans hésiter, il entraîna Uranie vers une fenêtre ouverte qui garnissait extérieurement une magnifique draperie de velours rouge. Un homme était dans l'ouverture de cette fenêtre, les coudes appuyés sur le balcon qu'ornait la draperie, latête dans ses mains réunies et semblant absorbé dans un monde de pensées pénibles. A en juger par ce que l'on voyait de cet homme, il devait être jeune encore.

Camparini marcha droit vers lui, sans quitter la main d'Uranie, et arrivé dans l'embrasure de

LE TAMBOUR DE DA 32e DEMI^BRIGADE

la fenêtre, il enleva lestement son masque sans prononcer une parole. L'homme s'était redressé en entendant venir Camparini et il avait attendu. En apercevant les traits énergiquement accusés du Roi dit bagne, il tressaillit et poussa «n léger cri de joie.

— Le marquis ! dit-il.

— Lui-même, cher baron, répondit Camparini. Très heureux de vous rencontrer, car il s'agit pour nous deux d événements graves. Vous connaissez le palais, vous êtes au mieux avec son noble propriétaire : ne pourriez-vous nous conduire dans une pièce écartée où nous fussions libres de causer sans être entendus ?

— Vous n'êtes pas seul ? demanda le masque en jetant un coup d'œil sur Uranie.

^,— Cette dame m'accompagne, et c'est précisément pour elle que je réclame quelques instants ■d'entretien secret.

— De quoi s'agit-il ?

—De lui !

— Vous avez des nouvelles? demanda précipitamment l'interlocuteur masqué du Roi du Bagne.

— Oui ; mais, pour Dieu ! prenez garde : il est des choses dont il est dangereux de parler en public.

L'homme masqué fit un signe affirmatif. et, invitant Camparini à le suivre, il gagna le fond de la galerie. Là une magnifique porte sculptée était pratiquée dans la boiserie : l'homme l'ouvrit et s'effaça pour laisser Uranie.

Camparini s'était reculé pour passer le dernier. Ce mouvement, en le rejetant en arrière, l'avait rapproché de l'Arménien, lequel l'avait suivi avec une attention scrupuleuse. Cet Arménien était de même taille, de même allure que ■celui qni était demeuré dans le salon précédent, son costume était absolument semblable, enfin la similitude était telle que Camparini ne manifesta pas le moins du monde s'être aperçu du changement.

L'Arménien ne touchait presque tout en lui tournant le dos.

— Sur le balcon, troisième rosace ! murmura rapidement le Roi du bagne à l'oreille de l'Arménien.

Uranie avait franchi le seuil de la porte que . venait d'ouvrir l'homme masqué. Celui-ci se retourna vers Caparinl qui s'inclina légèrement et passa à son tour. Le mystérieux introducteur repoussa la porte après être entré à son tour.

L'Arménien était demeuré, dans la galerie, comme un danseur en quête de quelques instants de silence et :de repos. Après qu'il eut vu disparaître les trois personnages, il gagna rapidement le halcon extérieur qui courait autour de

l'édifice, et, tournant à droite, il atteignit l'un des côté droit, était située audessus d'un petit canal latéral servant de voie de communication entre le grand canal et le canal Foseari. Etroit, sinueux, peu fréquenté, ce petit canal ne desservait d'ordinaire que les communs du palais, aussi était-il toujours désert et triste. Cette nuit-là, les illuminations resplendissant sur l'autre canal le rendaient encore plus sombre par l'effet du contraste; aussi, lorsque l'arménien eut franchi l'angle droit formé par la muraille, passa-t-il brusquement d'un foyer lumineux à une nuit profonde.

A gauche, dans le canal Foseari, c'étaient des cris, des chants, des bruits de rames, des myriades de gondoles glissant sur les eaux, se croisont, se dépassant, s'enchevêtrant les unes dans les autres, et dans le petit canal l'eau était noire, déserte et silencieuse, L'Arménien suivit le balcon et atteignit une large fenêtre tendue à l'extérieur de draperies très épaisses qui permettaient à peine à une pâle clarté de se laisser diviner extérieurement et qui s'opposaient absolument à ce qu'un regard indiscret plongeât dans la pièce qu'elle éclairait.

Des sculptures garnissaient cette partie de la muraille ; l'Arménien étendit la main et interrogea avec ses doigts ces sculptures placées fortement en saillie.

— Une, dit -il à voix basse et en avançant lentement, deux... trsis ! C'est celle-ci.

Puis il appuya la paume de sa main droite sur la partie de la muraille qu'il touchait, et il demeura immobile comme s'il eût voulu concentrer ses forces in léger craquement retentit : l'Arménien poussa un soupir de soulagement.

Quittant la muraille, il revint vivement vers l'appui du balcon. Jetant autour de lui un regard rapide et interrogateur, il s'assura qu'auenn œil indiscret ne pouvait l'espionner, et, bien certain d'être seul, il se penepa sur la balustrade et examina attentivement les eaux. Il demeura quelques instants dans la même situation. Tout à coup un léger bruit de rames retentit à l'extrémité du canal, et une voix claire et bien modulée fit entendre ces premiers vers de la vieille chanson napolitaine :

Perche, qu'à ne me vide, T'engriffe comm' agato ?

Neme, que l'agio fatto, Que non me pui vide ?

(Pourquoi, quand tu me vois, Fais-tu des griffes comme tin chat ?

Ninie, que t'ai-je fait, Que tu ne puisses me voir ?)

LE TAMIîul R DM I,A 32o DEMI-BRHJA! >l 1

L'Arménien te pencha plu encore et, laissa bomber dans le canal une petite pierre qu'il te* nait à la main. La gondole passait alors sous le balcon : elle s'arrêta subitement, el le gondolier oeasa de chanter. L'Arménien leva un doigt à la hauteur de ses lèvres, et tout aussitôt on entendit résonner dans la nuit le gazouillement 'lu rosignole : l'Arménien .se recula et attendit... Un

bout de Cordage passa eu sifflant dans l'air ri.

vint s'abattre sur le balcon. L'Arménien s'en saisit et l'attacha solidement à la balustrade de pierre, puis, secouant la corde, il s'assura que l'autre extrémité retombait dans la goudole.

— La ! murmura-t-il, la retraite est maintenant assurée.

Et revenant vers la muraille, il appuya de nouveau sa main sur la partie de la sculpture qu'il avait déjà pressé.

Page 1