VOUS
Camparinl poussa un rugissemert sourd.
— Oh! poursuivit Lucile, rappelez-vous cette Boirée passée dans Le pavillon du parc, moi, cachée dans on angle de la pièce: je ou in.i mère nous voyail à ses pieds, J'étais priais ! . . . Oui! pour enlever à cel be scène
riez que aimé qu'elle!. .
< "ci.iii vr;n ! dit Camparinl ; je tfai ja-
amé <)ii'- durant cel te heure <lr; ma rie!
— Je ne croirais ;| l'amour d'un homme,
voua 'I:' ma mère, que si cel homme mettait
entre es mains bod honneui
— Tais-toi ! hurla Oaraparini; assez! ne me rappelle pas la seule faute que j'ai com
ce qu'elle avait d'odieux, ma mère avait voulu que je demeurasse en prières. Deux pistolets chargée étaient près de moi, prête à les tendre à la marquise à son premier signal . .' . Rapelez-vous les paroles de la marquise, alors que dominé par la puissacne de la marquise, alors que dominé par la puissance de son irrésistible beauté, vous lui ju-
dans ma vie ! Une seule reure j'ai senti battre mon coeur, et cette heure faillit me perdre! Oui, tu sais tout, je le vois! Mais ai-je été fou longtemps? Ta mère avait retenu ces papiers que le lendemain elle plaçait en lieu sûr, je le sais, mais ce lendemain, ton père n'avait-il pas les preuves promises et ne partiat-il pas avec toi pour le château du
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
comte d'Adoré?. . . Ta mère m'a joué, soit! mais ma partie n'est pas perdue, tu le sens à cette heure, car je t'ai en ma puissance. (Ces papiers, il me les faut!. . . D'ailleurs, tu mens: ces lettres que je possède et qui peuvent déshonorer ta mère ont été écrites par elle.
— Xon! dit Lucile.
— Si ce que tu dis est vrai, tu eusses confié ce secret au comte d'Adoré, il n'eût pas attendu jusqu'ici pour agir!
— Ma mère m'avait fait jurer de garder ce secret! dit Lucile. A partir du jour où mou père m'arracha d'auprès d'elle pour me conduire auprès du comte d'Adoré, je ne la re- ,\ is plus, je n'eus plus aucune nouvelle. La Révolution éclata, nous partîmes. Où était ma mère, je l'ignorais : voilà pourquoi je n'ai pas parlé, car je me souvenais du serment .fait.
— Mais ta mère morte, tu pouvais parler! — Je n'ai eu la nouvelle de la mort de ma mère que le jour même où la ferme du pauvre Abboli a été attaquée. Ce jour-là, le marquis d'Adoré avait enfin reçu de M. de 2seoules une lettre écrite plus d'une année auparavant et dans laquelle il lui apprenait la mort de ma mère. M. d'Adoré ayant changé de nom en émigration, la lettre n'avait pu lui parvenir plus tôt. . . Ce soir-là, il aurait su toute la vérité. . . mais ce même soir vous attaquiez la ferme. . .
— Il était temps! murmura Camparini.
Un silence régna dans la pièce : Lucile, la respiration sifflante, le front empourpré, se dressa subitement:
— Tous savez tout ! dit-elle. Xe me menacez plus, car vous ne pouvez rien! Uranie, ma soeur, ne livrera jamais l'acte fait par mon père dans un moment de folie, les lettres que vous possédez n'ont aucune importance, et les papiers que vous voulez reprendre sont en lieu sûr. Ces papiers, maintenant je l'avoue, je sais où ils ont été déposés, moi seule connais ce secret, mais je ne le livrerai pas! Tuez-moi, je consens à mourir! Tuez-moi, le ciel me sera, ouvert, et ma mère me recevra là-haut! mais n'espérez jamais me contraindre à parler: c'est la vengeance de ma mère morte et cette vengeance m'es plus précieuse que la vie, car jamais ne s'effacera de ma mémoire l'horrible scène à laquelle' j'assistai entre mon père et celui* qu'il devait aimer comme son meilleur ami.
Que je vous livre ces papiers? Non! mille fois non! Ces papiers, d'autres les trouveront un jour, et ce jour-là sera celui de la punition: Encore une fois, vous ne saurez rien !
Et Lucile. adorable d'énergie et d'audace, s'avança, la tête haute, vers ce colosse de vi- t ces qui la contemplait d'un oeil farouche.
— Tu ne parleras pas? dit Camparini avec un accent ironique.
— Non ! dit- Lucile sans hésiter. Vous ne pouvez rien contre moi !
— Je ne puis rien! s'écria le Roi du bagne. Cesse de me braver et ne lasse pas ma patience! Ces papiers? où sont-ils?
Lucile garda le silence.
Ces papiers! reprit Camparini d'une voix plus menaçante.
— Tuez-moi ! dit la jeune fille.
Camparini saisit les mains de Lucile, et, plongeant ses regards dans les yeux de la jeune fille:
— Tu parleras ! dit-il. Ecoute à ton tour : ces papiers, il me les faut! tu me livreras l'endroit où ils se trouvent, car ils n'è sont pas au château de Cantegrelles: j'ai fouillé moi-même le château, et je l'ai fait mettre à sac pour être plus libre d'agir. Toi seule peux me renseigner. ,Ces papiers, je les ^eux: avant quarante-huit heures, il faut que tu m'aies mis à même de rentrer en leur possession, sinon je le jure (et tu apprendras ce que valent mes serments), je te ferai souffrir toutes les damnations de l'enfer!
— Je défie les souffrances ! répondit Lucile.
— Ta soeur payera pour toi!
— Uranie mourra, comme je saurai mourir!
— [Maurice Bellegarde sera torturé!
— ^Maurice est fort ! répondit orgueuilleusement Lucile. Je ne crains rien pour lui T
— Eh bien ! reprit le Roi du bagne dans un paroxysme de rage, de Neoules a menti, quand il t'a anoncé la mort de ta mère: la marquise vit encore, je le sais! et si, avant quarante-huit heures, si tu ne m'as pas livré le secret que je te demande, je te jure qu'avant un mois ta mère sera torturée sous tes yeux ! Alors il sera trop tard pour parler.
Et Camparini, lâchant brusquement les mains de Lucile, s'élança hors de la pièce.
La jeune fille, demeurée seule, resta un moment immobile, puis, portant les mains a
LE TAMB01 R DE LA 8 !e PKMI BRIGADE
son front, elle écarta fcfcH <he\ eux ;i (louij «le noues <|iii inondaient son visage pâli. Ma mûre !. . . \ ivante!. . . dit-il en I ml. La voir mourir sous aies yeux oh! cci. Iioiiiuir tiendrait son affreux ser iiirin !. . . Ma mère'.'. . ( ) Maurice? où i \oiis? vous m'abandonnez donc !. .
El sans paraître avoir conscience de ses mouvements, Lucile s'approcha de lu fenêir<. ouverte. (Jette fenêtre était garnie d'un grillage assez large, formé de barres de fler disposées en losanges; (.||(> dounait sur le i-iiiui I. Le ciel était noir; les eaux, plus noires encore, venaient battre le pied de l'îlol mit lequel s'élevait le Casino.
Lucile posa ses deux mains sur les barreaux et «'Ile avança son front, mais toul a' coup elle tressaillit et un cri expira sur ses lèvres.
— Ohul ! l'il une voix douce.
Lucile demeura immobile et comme fascir.ée. Suspendu en dehors, au-dessus du canal, un corps frêle et mince se dessinai! dans les ténèbres; ce corps élaif celui d'un enfant qui, accroché des deux mains à une cord'8 flot laide, se laissait balloter au-dessus de l'abîme avec une témérité effrayante.
— Ne craignez rien! reprit la voix. Vous êtes la demoiselle de la ferme aux Chats- Huants, celle qui aime mon lieutenant et que mou lieutenant aime aussi. Vous ne me connaissez pas, mais n'ayez pas peur! Dans une heure, je reviendrai' et nous cause: ons!
Et. sans attendre la réponse de Lucile qui demeurait stupéfaite, l'enfant s'enleva rapidement, à la force des poignets, il disparut au-dessus de la grille, comme s'il eût remonté vers le faîte du Casino.