ROQUEFORT
C'était dans cette voie étroite avoisinant la place Saint-Marc et la Piazzetta, voie dans laquelle nous avons jadis pénétré, et
LE 'lAMitoiMi dio i.a ::::■• dkmi hkicaiuo
non loin de it cabaret on Mahurec e1 le .M;mi eol avaient autrefois trouvé un refuge; il i près de minuit, cl le ciel, que \ i - n ; i ii de nettoyer une belle brise de nord eut, respleu
.lissiiii des feux srinl illauts des étoiles. Le8
proiuencuis étaient rares sur lu grande plae| 1rs gondoles f 1 1 \ ; i i « - 1 1 1 au loin dans bou
lis les directions. Sur le i|ll;ii des Kseln
vous, mu» ombre s»» détachait solitaire: cette» ombre i'»(ai'l celle d'un homme, qui, enveloppe dans une longue cape, arpentait silen cieusenienl le pavé de marbre bordant le capal.
S;i démarche saccadée, irrégulière, les temps d'arrêt qu'il opérait subitement, sans cause apparente, dénotaient que l'esprit était ei\ proie a quelque violent débat. Arrivé a l'extrémité du quai, l'homme s'arrêta encore et, rejetant en arrière les plis du manteau, il fouilla dans la poche de sa veste. *
— Minuit moins dix ! dit-il en interrogeant le cadran d'une énorme montre. Avant une heure, il faudra avoir pris un parti! Lequel?. . .
Et l'homme releva la tête en croisant ses bras sur sa poitrine. La lune, apparaissant tout à coup, l'inonda de lumière, et les traits accentues de Roquefort se dessinèrent sous les reflets argentés.
— Si j'hésite à tuer cet homme, reprit-il, après un silence, Oamparini ne me pardonnera pas: cVsi une guerre à mort; si j'obéis, je frappe peut-être un ami dans l'avenir. .Quel est ce Lucien? Comment connaît-il les secrets les plus puissants de l'association?., et il les connaît, je ne puis en douter!... les mots de passe qu'il m'a donnés sont des preuves indubitables. D'ailleurs, s'il n'était pas dangereux, Càmparini le laisserait vi- . vre, et Càmparini vent qu'il meure!
Roquefort reprit sa marche saccadée.
— Quel, est cet homme? dit-il encore en passant sa main sur son front. Il sait tout ! rien de ma. vie passée ne lui est inconnu. . . A Vérone, il m'a stupéfié. . et m'a fait douter de moi-même. Quel est cet homme* Un agent inconnu!
Roquefort s'arrêta, la face tournée vers la nier.
— Le tuer ! reprit-il, servir Càmparini sans connaître l'importance du service!... Jamais Càmparini ne pardonne: il n'a pu oublier mes anciennes relatios avec Bamboula !. . . j'ai- lutté avec lui, j'ai été un ennemi..
Si, depuis, il m'a accueilli, c'est qu'il avait
"in d<- moi ; mais l'iik ;i raison, je ne pu me fier ô lui. . . !-'• moment renu, <i"i sait s'il ne nous fera i>;i- disparait re
Roquefort reprit sa promenade: s'enveloppant de son manteau, il marcha devapt lui, au hasard, se perdant dan I rica
blés ruelles qui fonl de Venise nu véritable labyrint lie.
< > 1 1 ! dit-Il en s';irré!;uii encore, je donnerais, deii.x années de ma rie pour savoir, avant de frapper cet homme, ce qu'il n été et ce qui! est !. . .
Tout en marchant, Roquefort avait atteint les bords du Lido: il avait eu face de lui la haute mer et son immensité se perdant dans les ténèbres. Plongé dans ré-
flexions, il interrogeait i'horizon d'un oeil
à demi voilé. Cet horizon était désert : au-
cun navire, aucune embarcation ne se dessinait an loin. Le regard vague de Roquefort se perdait dans la profondeur d^s ténèbres. Toni a coup, ce regard errant s'arrêtant,
se fixa et devint attentif. Il semblait à Roquefort voir se détacher dans l'obscurité la mâture élancée d'un navire venant du large. Roquefort était alors appuyé contre une pe*. tite cabane construite là par des pêcheurs, et .qui servait à abriter leurs engins de pêche. Cette cabane, basse et assez large, projetait son ombre de manière à dissimuler complètement la présence d'un nocturne promeneur Demeurant immobile, il tenait ses yeux fixés sur la partie de la mer qui avait tout d'à bord attiré son attention. Il ne s'était pas trompé: au loiu se dessinaient vaguement les formes d'un navire tenant le cap sur le Lido. Ce navire s'avançait lentement, mais progressivement, néanmoins.
— C'est une corvette! se dit Roquefort en reconnaissant la mâture légère et élancée du genre de navire qu'il venait d'indiquer.
Un bruit sourd retentissant sur sa gauche attira brusquement son attention: on eût dit une objet très lourd tombant dans la mer. Roquefort se pencha : il aperçut l'onde bouillonner à quelques brasses de l'endroit où il se trouvait; une tête apparut et un corps glissa, nageant vigoureusement. En quelques "secondes, le mystérieux nageur atteignit un canot amarré à une bouée au milieu du port. Se hissant dans ce canot, il le détacha, arma les avirons et prit la mer.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
P>ientôt homme et embarcation disparurent complètement dans les ténèbres.
— Oh! se dit .Roquefort avec impatience, Lucien va nr attendre. . que faire?
Il n'achevait pas, qu'un nouveau bruit de rames vint troubler le silence qui régnait depuis quelques instants. Une ombre se détacha sur la mer; une embarcation se dirigeait vers la terre avec des précautions infines. Cette embarcation vint ascoster à quelques pas de la cabane, derrière laquelle s'abritait Roquefort, à l'endroit même d'où s'était élancé le mystérieux nageur.
Roquefort put distinguer les formes de ceux qui montaient Je canot. Ce canot contenait cinq personnages: deux matelots, appuyés sur leurs avirons levés, et qui semblaient impassibles; deux autres étaient à l'arrière. i*un revêtu d'un costume à la coupe militaire, mais de nuance sombre; l'autre enveloppé des pieds à la tête dans une sorte de manteau de laine blanche; le troisième paraissait avoir des vêtements ruisselants d'eau. Celui-ci, dès que l'embarcation joignit le quai, élança sur les dalles.
— Demain? dit dun ton interrogatif l'un de ceux qui étaient demeurés dans le canot.
— Je l'espère, répondit le débarqué.
— Mais vous n'êtes point certain?
Comment voulez-vous que je le sois? Tout, dépend des événements et non de moi ; mais ce que je vous ai dit aura lieu, je vous le jure!
— Et Jacquet?
— Chut! dit vivement celui qui se tenait sur le quai.
— Bah ! fit l'autre, personne ne peut nous entendre.
— Qu'importe ! il faut être prudent. Celui, dont vous parlez n'est pas à Venise.
— Je le sais; mais je voudrais le voir. • — Je lui enverrai un émissaire dès demain et il sera prévenu sans retard.
— Votre envoyé n'aura à lui dire que ces noms : Bonchemin et le Bienvenu !
— Bien fit l'homme en se penchant sur le quai; maintenant retourez à votre bord; et demain, au lever du jour; présentez-vous hardiment avec ces patentes que je vous ai remises; l'amirauté vous accordera libre pra tique.
— Quand vous reverrai-je?
— Quand il le faudra; jusque-là" pas d'imprudence ! .
Les deux hommes échangèrent un dernier geste, et déjà les matelots s'apprêtaient à laisser retomber leurs rames, quand le personnage au manteau, qui n'avait point encore prononcé une parole, et qui s'était tenu sur son banc, la tête baissée, se dressa rapidement et sauta lestement sur le quai, où se tenait le premier débarqué. Dans ce mouvement brusque, le manteau de laine s'écarta légèrement et permit à la tête de se dégager de l'espèce de capuchon qui l'enveloppait.
Roquefort eut peine à maîtriser un geste de surprise: à l'a lueur des étoiles, il pouvait distinguer nettement la physionomie du personnage; cette physionomie était étrange:
,on eût dit le visage d'un habitant "des contrées transatlantiques; le teint était rouge foncé, les traits vigoureusement accentués, les yeux1 fort beaux, les cheveux très longs, nattés et relevés àur le sommet de la tête. De plus, le haut du vêtement, que l'ouverture du manteau permettait d'entrevoir, était de forme et de nuance bizarres; puis à la finesse des traits du visage, à celle d attaches des mains, au contour des épaules, Roquefort put se convaincre que ce personnage était une femme.
Quant à son compagnon (l'homme qui s'é- \ tait élancé le premier à terre, et dont les habits paraissaient mouillés), il avait été impossible à Roquefort d'examiner son visage; il s'était constamment tenu le dos tourné vers la cabane.
En voyant l'action de la femme au manteau blanc, l'homme était demeuré sur le quai, attendant. La femme leva lentement le bras droit avec un geste majestueux et posa l'extrémité de son index sur son émule.
— Celui que tu dis, commença-t-elle d'une voix grave, est celui qui est venu à la Ca- Besterre et qui a livré Saint-Vincent aux Anglais?
— Oui, répondit l'homme.
— C'est celui oui a franpé Etoile-du-Matin?
—Oui!
— Eh bien! mets-moi sur la piste de celui-là. Quelque déguisement qu'il prenne, quelque ruse qu'il emploie, mes yeux sauront le reconnaître sous ce déguisement ; ma ruse saura déjouer la sienne. Caraïbe, j'ai fait le serment sur le cadavre de mon père.