LE VIEILLARD
Bibi-Tapin avait regardé le nouveau venu manifester la moindre frayeur. Le vieillard était entré lentement et avait déposé sa lampe sur la table; puis il était allé repousser la porte demeurée entr'ouverte et, attirant à lui un siège, il s'y était installé sans avoir encore prononcé une seule parole.
— ]\Ion enfant, dit-il enfin d'une voix douce, ma visite doit vous étonner?
— Je ne sais pas, répondit Bibi-Tapin.
— Vous vous demandez pourquoi je me rends près de vous, moi que vous ne connaissez pas, et pourquoi surtout vous ne m'avez pas vu jusqu'alors depuis le jour où vous avez été transporté ici ?
L'enfant ne répondit pas.
— Vous vous croyez prisonnier?
— Dame ! ça en a l'air ! dit brusquement le petit tambour.
— Vous ne l'êtes pas.
— Alors, je file.
L'enfant fit un pas vers la porte, le vieillard le retint du geste.
— Ecoutez-moi, dit-il. Bientôt vous serez libre, mais en ce moment, il faut entendre un homme qui désire être votre ami comme il a été jadis celui de vos parents.
— <M^3 parents ^ s'écria Bibi-Tapin. Vous les avez connus?
—Oui.
— Qui étaient-ils?
— Un noble gentilhomme et une belle jeune femme.
LE TAMBOUR DE LiA 32e DEMI-BRIGADE
— Xoble ! . . . moi ! . . .
— Votre père l'était.
— C oinment s'appelait-il ?.
— Je vous le dirai bientôt, mais avant tout il faut me répondre. Les personnes qui vous retiennent ici le font, non pas par cruauté, mais dans votre intérêt seul, voilà ce dont il faut que vous soyez convaincu. Si on vous a enlevé au milieu d'une bataille, c'était dans la crainte que quelque balle ennemie ne vint vous atteindre; ce qui a guidé enfin ceux que vous traitiez peut-être de persécuteurs, c'est le désir de vous conserver à ceux qui vous aiment.
— Ceuv-là sont loin!
— Xon! ils sont près, car je suis l'un de ceuxlà.
— Xon ! ils sont près, car je suis l'un de ceuxlà.
— Vous? je ne vous connais pas.
— Cependant, je vous ai tu bien jeune.
— Où donc?
— Chez votre père.
— Mon père! dit Bibi-Tapin avec élan.
Puis se calmant brusquement:
— Je n'ai pas de père ! ajouta-t-il.
— Quoi! ne vous rappelez-vous pas vos années d'enfance ?
— Si! C'était en Bretagne... avec un vieux pêcheur qui m'aimait; et puis je suis parti, je me suis embarqué, nous avons fait naufrage, et j'ai été chez les Caraïbes.
— Tous ne tous rappelez rien avant l'époque de votre séjour en Bretagne?
— Eien, absolument.
Le vieillard sourit doucement :
— Il y a bien longtemps que je vous cherche, dit-il, il y a bien des années que je m'épuise pour vous retrouver. Un hasard vous a mis en présence d'amis dévoués qui, tous reconnaissant, se sont emparés de vous. Seulement, ils ne pouvaient vous rien dire, mon enfant, ils étaient obligés d'attendre ma présence, et j'étais loin, bien loin, voilà pourquoi vous êtes demeuré si longtemps prisonnier en apparence. On craignait 3.2 vous perdre de nouveau; je ne suis arrivé qu'aujourd'hui, et sans perdre une minute je me suis rendu près de vous ! Mais d'abord il faut que je sache si celui que j'ai trouvé est bien celui que je cherchais. Mon enfant, le fils de mon pauvre ami, doit avoir, gravées sur le bras, des armoiries bien connues .Voulez-vous me faire voir ces signes indélébiles ?
— Oh! je veux bien! dit Bibi-Tapin en s'avançant doucement.
Le vieillard prit la main de l'enfant, l'attira à lui et plaçant le petit tambour entre ses jambes, il l'entoura d'un bras avec un geste paternel. Le vieillard étant assis et Bibi-Tapin étant debout, l'enfant avait le visage à la hauteur de celui de son interlocuteur. Les yeux de Bibi-Tapin examinaient avec une curiosité naïve l'ensemble du personnage.
— Voyons votre bras ! dit le vieillard en étreignant doucement la main de l'enfant.
— Tiens ! fit brusquement celui-ci en arrêtant le geste du vieillard.
— Quoi donc?
— Vous avez une blessure à la main.
— Oui . '. . une cicatrice . . . dit le Tieillard en voulant retirer sa main que l'enfant avait saisie à son tour dans les deux siennes.
— Par d'arme à feu, toujours! je m'y connais. En voilà une drôle d'entaille! continua Bibi-Tapin en examinant 'toujours attentivement la m un qu'il retenait. Attendez donc! on dirait d'une morsure de bête !
— Vous vous trompez ! dit le vieillard.
— Une morsure ! poursuivit l'enfant qui parut frappé par une pensée subite. La main a été traversée comme par les dents d'un lévrier: j'en ai assez vu à St-Vincent sur les Anglais de morsures pareilles, pour que . . .
— Encore une fois, vous vous trompez ! dit le vieillard d'une voix sèche.
Bibi-Tapin fit un saut en arrière : l'organe du vieillard s'était subitement métamorphosé pour faire cette réponse. L'enfant passa sa main sur son front; puis tout à coup, un double éclair jaillit de ses prunelles et bondissant comme -un jeune tigre, il s'élança sur le vieillard, qu'il étreignit à la gorge d'une main avec une violence extraordinaire, tandis que de l'autre main il le saisissait aux cheveux. Le vieillard se redressa en poussant un cri sourd. Dans ce mouvement, Bibi-Tapin fut repoussé et lancé en arrière. L'enfant roula sur le plancher, mais il fut debout avec la rapidité de l'éclair; à son tour, il poussa un cri rauque. Celui qu'il avait en face de lui avait subi une métamorphose instantanée; la chevelure argentée, la barbe blanchie par les ans, avaient disparu et gisaient à terre sous les pieds de l'enfant. La chevelure noire et les traits accentués du Eoi du bagne apparaissaient en pleine lumière.
— Ah ! fit Bibi-'Tapin avec un accent de triomphe. C'est la morsure d'un lévrier caraïbe, j'avais reconnu que ta chevelure était fausse et ta voix menteuse. C'est toi qui as livré St-Vincent aux Anglais, c'est toi qui as tué Etoile-du-Matin et
LE TAMBOUR Dl
DK.MI URU
Fleur-des-Bi < toi qui as roulu m'cmp
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il se maintint. Tournant sur -< - talons, il marcha La porte, l'ouvrit, sortie bpusquemeni el disparul Bana prononcer un mot.
Bibi-Tapin étail demeuré au milieti de la pièc • fermement posé el résolu à toud ce qui pouvait arriver. Quand la porte Be referma, il bondi! elle et heurta énergiquemenl le bois de ses deux poings fermés.
— Lâche I cria-t-il. Tu as peur! tu fuis! tu n'ee bon qu'à assassassiner Les femmes el à voler ^es enfanta !
Puis, revenant vers le milieu de la pièce:
— Oh! s'éeria-t-il, qu'est-ce que j'ai donc fait, moi, pour qne bous ces brigands soient ainsi acharnés après moi et après ceux qui m'aiment?
En ce moment un aboiement prolongé, semblable à ceux qui avaient éveillé l'attention de l'enfant avant l'arrivée du Eoi du bagne déguisé, retentit, au loin.
— Oh ! fit ibi-Tapin en bondissant, c'est un lévrier caraïbe.
El il courut vers la fenêtre ouverte. Revenant ensuite vers la porte, il s'assura qu'elle était bien fermée. Appuyant son oreille contre le bois, il parut écouter* attentivement au dehors.
— Personne ! murmura-t-il, je n'entends rien. Il ne reviendra pas !
Courant vers le lit, il arracha les draps, lts matelats, qu'il lança au milieu de la chambre. Une paillasse demeurait seule «sur le bois du lit. Bibi-Tapin la fouilla en plongeant à la fois ses deux ibras dans l'ouverture, puis il en retira un paquet long et mince qu'il pressa contre sa poitrine comme s'il se fût agi d'un trésor subitement découvert. Ce paquet contenait quelques brasses de cordage, mais ce cordage ne ressemblait en rien à ceux qu'emploient les marins; il était blanc, très, mince, et il ne devait pouvoir supporter qu'un poids extrêmement léger. C'était évidemment avec des déchiquetures de linge que ce cordage avait dû être fabriqué, et il avait fallu pour cela une adresse de véritable sauvage.
Bibi-Tapin était près de la fenêtre, il attacha solidement le bout de son cordage à l'un des barreaux de fer qui grillageaient ^'ouverture et il jeta
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Sans doute r< ioe lui étaii familier, car
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faite; la mut étail noire et l'eau boullonnait aune de l'endroit et se fcenail suspendu le petit tambour. Bibi-Tapin, arrivé à la hauteur de:; fenêtres du premi< S des
poignets. Il écouta attentives penchant
vers la fenêtre qui éclairait la pièce servant de prison à Lucile :
— Bien! dit-il après quelque* * d'atten-
te. Il n'est pas chez elle, je les entendrais parler. Pauvre chère demoiselle! Elle est bien belle et mon officier l'aime bien; aussi je ne l'abandonnerai pas, je le jure !
Et comme si Lucile eût pu l'entendre et le voir, Bibi-Tapin, se tenant suspendu d'une seule main, étendit l'autre vers la fenêtre qu'il regardait. Se laissant glisser de nouveau, ses pieds touchèrent bientôt les eaux verdâtres du canal. Il entra dans l'eau avec de grandes précautions, évitant gneusement le plus léger bruit, et il se maintint toujours à l'extrémité de la corde sans la quitter.
Il demeura ainsi près d'une minute sans bouger: un hurlement lugubre retentit encore, toujours dans la même direction.
— C'est au Lido ! murmura Bibi-Tapin. Je saurai ce que c'est.
Et lâchant la corde, il plongea hardiment dans le canal, nageant entre deux eaux avec une habileté de poisson, afin d'éviter d'être vu.