L'ARGENT DU DOGE
Il était dix heures et demie, et une gondole, filant rapidement sur le grand canal, emportait dans son salon Camparini et Chivasso.
— Tout marche à merveile ! disait le Roi du bagne avec son infernal sourire; Mahurec signera, le Maucot signera, nous aurons ces actes à l'aide desquels nous commencerons l'attaque.
— Mais si plus tard ils les reniaient, ces actes?
— Qui cela?
— Mahurec et le Maucot, pardieu!
Camparini partit d'un franc éclat de rixe.
— Corbleu ! dit-il, je te croyais moins idiot ! Quoi! tu supposes que Mahurec et le Maucot puissent plus tard renier ces actes?
— Sans doute.
— Tu oublies une chose: n'y a-t-il pas en ce moment à Venise une conspiration habilement our die qui a pour but de prendre tous les Français dans un même coup de filet et de ne pas en laisser un seul vivant, et n'est-ce pas le dimanche de Pâques que cette conspiration doit éclater? Mahurec et le Maucot ne sont-ils pas français, et ne sont-ils pas à Venise?
— Mais ils sont sous les Plombs, et la prison est certes leur plus grande garantie de salut.
— Eh bien ! on les fera sortir.
— Quand ?
— A l'heure même où les massacres commenceront sur le territoire vénitien, comprends-tu9 Eux morts et ces déclarations antidatées, je défie Blanche et d'Herbois de parer le coup, et je défie plus encore que l'on fasse passer l'enfant pour le petit-fils du conseiller. Donc Maurice Bellegarde hérite des Xiorres et Roquefort va partir ce soir pour Vérone lui faire signer la donation au profit de Gorain. . . Tout est convenu.
— Et le vicomte?
— Pick ira sous les Plombs samedi soir et il promettra au vicomte sa liberté en échange pour le lendemain et sa réunion à Uranie contre- l'acte signé.
—Et le lendemain est le jour de Pâques ! Bravo ! Camparini, tout nous sert !
— Maintenant, songe à l'enfant. Je ne puis plus
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]«« \mr, Le drôle m'a reconnu, il faud que bu . ni.
— j<« Le verrai tout & L'heure < ta rentrant; on doit L'avoir reconduH au < !asino.
Et LlHICIl?
— Il est mort.
— Tu a constaté oette moiH ?
— .'J'ai vu min cadavre sur La Piazzetta. . .
— Tu l'as reconnu ?
Parfaitement: corna, vêtements, papier* trouir lui ; je ue pouvais avoir aucun doute, seul Le \ isage êtail méconnaissable.
— Gomment? demanda! brusquemenl Camparini.
— La balle «lu pistolet lui avarl fracassé ls Le pistolet ! Il y a quelque ruse là-des J'en raie certain. Ou est Roquefort?
— Je ne sais, mais il doit venir prendre tes ordres au Casino dans deus heures.
— Bien, dit Camparini, je le verrai.
Deux heures effectivemenl après cette conversation rapide, Roquefonl el Camparini étaient en présence. Le Roi «lu bagne enveloppa son sujet dans un regard de flammes.
— Lucien? dit-il simplement.
— Mort ! répond i( Roquefort.
— Pourquoi t'être servi d'une arme à l'< u ?
— Il l'a fallu, il râlait, mais il ne mourait pas; je l'ai achevé.
— Pourquoi as-tu tiré en plein visage?. . . Parpoaids uettemenl sans chercher, sans hésiter; soupçonne de 'trahison, et si j'avais une seule preuve . . .
Le Roi du bagne fit un peste d'une énergie féroce. Roquefort ne parut pas intimidé.
— J'ai tiré en plein visage pour l'achever pius vite et plus sûrement, dit-il d'une voix ferme. Pourquoi doutes-tu de moi? Lucien est mort, son cadavre est-il reconnaissahle aux formes seules de son visage? les vêtements, les papiers trouvé lui.
— Un autre cadavre ne pouvait-il être recouvert des mêmes vêtements? interrompit Camparini. Les papiers dont Lucien était porteur ne pouvaient-ils pas être cachés dans les poches d'un autre?
— Quelle preuve veux-tu. donc?
— Une seule ! dit vivement Camparini ; et cellelà tu vas me la donner sur l'heure !
■ — Je suis prêt.
— Hier soir, en donnant les ordre à Lucien qui devaient le faire tomber dans le piège que je ai tendais, je lui ai remis un portefeuille contenant mille livres sterling en billets de la banque d'Angleterre : ce portefeuille ?
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en cuir rouge. Let mille Livrée sterling encore ; en fouillai:' feuille <■' je l'aï empoi la valeur de La somme.
( lamparini prit Le poi va Lea papiers, et, déchiranl l'un dee souffla iiiir, il le retourna à demi ; dane le fond poche qu'il mil à jour étaient de m ■ vem . éclate de verre L
el Laissait une solution de continu
— Ecoute [reprit Camparini, en remettant ce portefeuille à Lucien, j'avaia place là un globule de verre mince renfermant une eompo* chimique donl j'ai composition,
d'une violence extrême, devait, mis<- en coi avec Le cuir, le ronger immédiatement, puii cer les vêtements dans la poche desquels serait te portefeuille, et, atteignant La chair, y faire, non pas une brûlure, mais une tache jaune indélébile, et cela sans causer la moindre douleur. C'est une manière à moi de marquer ceux que je veux reconnaître un jour. Or, Lucien a mis, devant moi, ce portefeuille dans la poche gauche de côté de son habit; sous le prétexte de l'importance de !a somme, je lui ai ordonné de boutonner cet habit, et j'ai appuyé ma main, par un geste naturel, sur le portefeuille. J'ai brisé le verre, j'en était sûr, et tu en vois les fragments: donc, l'acide opérant, Lucien a dû être marqué, ainsi que je te l'ai dit, sur la poitrine, ver- la cinquième ou sixième à gauche. J'ai donné l'ordre de transporter ici le cadavre de Lucien; je vais m'assurer du fait devant toi. Si tu as voulu me tromper, il en e>t temps encore : parle ! peut-être te pardonneraije; sinon tu n'as pas de grâce à espérer: tu ae connais? Réponds !
— J'ai tué Lucien! dit simplement Roquefort.
Camparini sonna : un homme entra.
—La gondole est-elle arrivée? demanda-t-il.
— Oui, répondit l'autre.
— Tiens ! dit le Roi du bagne, en s'adreseaht à Roquefort.
Tous deux descendirent dans une pièce sombre située au rez-de-chaussée du Casino, sorte de cave convertie en salon. Chivasso était au milieu de .a pièce, appuyé contre une table sur laquelle gisait un volumineux paquet recouvert d'un long manteau brun.
Camparini marcha vers la table en faisant un signe à Chovasso, lequel se plaça immédiatement près de Roquefort. Le Roi du bagne écarta le man
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teau et mit à nu le cadavre d'un homme vêtu absolument comme Lucien l'était la veille.
La tête de cet homme n'existait plus que par fragments sans nom. Camparini fouilla froidement les vêtements et mit à nu la poitrine. Chivasso regardait attentivement Roquefort, lequel était d'une pâleur livide.
Camparini demeura un moment occupé à son étrange recherche, puis, se redressant et rejetant le manteau sur le corps :
— C'est bien Lucien! dit-il h Roquefort. Ce soir tu partiras pour Vérone.