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LA VEILLE DE PAQUES

Vérone, ai-je dit précédemment, esC certes la ville de l'Italie septentrionale douée des rues les plus étroites, les plus tortueuses et les plus mal pavées. Cinquante mille habitants sont entassés dans cette vieille cité, et cette nombreuse population remplit sans cesse ces voies insuffisantes pour sa circulation, et que dominent des forts dont le feu peut écraser la ville.

Laissant à Vérone ses hôpitaux, ses blessés, ses malades et ses dépôts, le général Bonaparte avait donné le commandement au général Balland, l'un des officiers les plus énergiques de l'armée d'Italie.

Ce jour du 15 avril, veille de la fête de Pâques, le général Balland, installé dans le fort, achevait de déjeuner alors qu'un 'officier d'état-major, portant les épaulettes de chef d'escadron, pénétra précipitamment dans la salle.

— Ah! c'est vous Bellegarde! dit le général. Quelles nouvelles?

— Mauvaises, répondit Maurice; j'ai le regret de vous l'annoncer. Les Autri-' chiens, sous les ordres du général Laudoa, ont quitté le Tyrol, et, profitant de ce que Joubert était occupé avec Kerpen sont descendus dans la plaine entraînant avec eux la population soulevée des montagnes; ils marchent sur Vérone!

Mais Servier ne gardait-il pas les défilés avec les douze cents hommes! s'écria le général en se levant avec vivacité.

— Il a été contraint de se retirer pied à pied devant Laudon, et il opère sa retraite sur la ville; c'est son aide de camp que j'ai rencontré et qui m'a chargé de vous transmettre ces nouvelles qu'il venait vous apporter lui-même.

— Milles tonnerres! s'écria le général avec une expression furieuse. Il ne nous

manquait plus que cela! Savez-vous ce que je viens d'apprendre tout à l'heure par l'un de mes officiers d'ordonnance, Commandant? C'est que les Croates, insurgés comme les Tyroliens, nous menacent également ! . . .

— Et malheureusement ce n'est pas tout, général !

— Comment! Quoi donc encore?

— Les Esclavons au service des Vénitiens qui étaient à Padoue se sont portés sur Vérone et, occupant la route, coupant toutes communications entre nous et le général Kilmaine !

Le général frappa du revers de sa main la table devant laquelle il se trouvait, avec une telle violence qu'une partie de la vaisselle et des cristaux disposés pour le déjeuner roula sur le plancher. Au même instant, la porte s'ouvrit.

— Entrez! citoyen Adore, dit le général. Pardieu! vous ne serez pas de trop pour do 1" t un bon avis.

— Je réclame un moment d'audience nour quelqu'un qui est apte à vous en fournir, généralj, répondit le comte |en s' effaçant/ pour faire signe à quelqu'un qui le suivait de passer devant lui.

Jacquet se glissa dans la salle.

— Général! dit vivement l'agent de police et sans attendre qu'il fut interrogé, plus de vingt mille montagnards inondent en ce moment la campagne; des capucins prêchent les paysans à chaque carrefour, et on répand en ce moment dans Vérone un faux manifeste du podestat qui encourage au massacre des Français.

— Général ! cria une voix haletante.

Un officier d'ordonnance entrait précipitamment.

— Qu'est-ce donc encore? demanda le général Balland, dont l'impatience commençaàtà ne plus avoir de limites.

— Deux de nos détachements viennent d'être surpris sur la route de Paris. Assaillis par des forces plus nombreuses, tous les hommes ont été massacrés à l'exceptiion d'un seul qui a pu fuir et qui m'a apporté cette horrible nouvelle.

— Et moi, ajouta le comte d'Adoré, j'ai le double que voici, d'un avis émané des autorités véronaises, annonçant au gêné-

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rai Laudon qu'il peul l'avancer et qu'on

lui li\ icr;i |;i \ ille.

Le général Balland porta la main ;i sm gorge comme pour en chasser le sang qui Interceptait la respiration. Une série d'effroyables jurons s'échappa enfin de ses le vivs comme un f" I « » t qui rompl sa digne, ert laissant retomber une chaise qu'il avait soulevée en la brandissant.

— Ah ça! s'ccria-i-il, que B'est-il passé à Vérone depuis vingt-quatre heures? <>n me trompe donc? <>n me trahit donc? Je ne sais rien, je crois (oui calme, tranquille ei au moment où je m'y attends le moins, on m'annonce à la fois un soulèvement dans les montagnes, une marche de l'ennemi, des assassinais, une conspiration, enfin, sur le poil d'éclater.

— C'est que vous venez de dire le mot, général, répondit vivement Jacquet en s'avançant C'est une conspiration qui va éclater. Ne reprochez rien à personne, n'accusez personne de trahison parmi ceux qui vous entourent. Les Vénitiens avaient bien pris leurs mesures, car je. n'ai rien su, moi, que celle nuit, el je suis accouru vers vous. Demain, les Français seront attaqués dans la campagne et peut-être dans la ville même.

— Dans la ville! s'écria Balland. en étendant la main vers la fenêtre, à travers laquelle on voyait se dérouler le panorama de Vérone que le fort dominait entièrement. Qu'ils bougent et je les foudroient sans miséricorde!

— Et les hôpitaux? s'écria Maurice.

— Et les fonctionnaires habitant la ville, et leurs femmes et leurs enfants? ajouta îe comte.

— Cela est vrai ! dit le général avec un accent de douleur profonde. Les' blessés, les femmes, les enfants seraient les victimes di ces brigands qui se vengeraient sur eux. Impossible de faire évacuer les hôpitaux en une nuit. Sous quel prétexte, d'ailleurs? ce serait provoquer l'attaque. Puis la place manque pour loger tout ce^ monde. Le fort est trop petit, à peine si la garnison peut y tenir. Corbleu! que faire?

— Essayer d'imposer à ces Italiens et les empêcher d'agir en les retenant par la crainte dit le comte.

Oh! fit Maurice, 8i nom avion* seulement ou millier de soldats ralides !...« "mis n peine quelques centaines d'hommes (pli doivent garder les forts. Tout le '■<■ malade on Me

— Et pas de secours possible à espérer averni quatre jours an moins! ajouta le comte d'Adoré.

Le généra] Balland réfléchissait profondement.

— Commandant! dit-i] tout àcoup au chef d'escadron Ittaurice Bellegarde, vous

allez (aire monter à Cheval un de nos meilleurs courriers, il portera à Mantoue au général Kilmaine la lettre que j'- vais écrire. El s'approchanl d'un petit bureau placé près de la fenêtre, le général se mil à écrire rapidement ; puis une première lettre tracée, il en Commença UHc seconde.

■ — Celle-ci au généra] Baraguey-d'Hilliers à Milan! continua-t-il. Que les courrii crèvent leurs chevaux, mais qu'ils arrivent sans une seconde de retard.

Maurice s'élança au dehors.

— Où est le général Beaupoil? demanda Balland.

— Me voici, général ! répondit un chef de brigade qui venait d'entrer.

— Faites donner à toutes les troupes l'ordre de se tenir sur leurs gardes et de se retirer dans les forts au premier signal I Faites distribuer des cartouches, que les artilleurs couchent dans les batteries.

— Oui, général.

— Quant à moi, je vais tue rendre auprès des autorités vénitiennes, leur demander des explications et faire organiser des moyens de défense dans les hôpitaux.

Le général, en achevant ces mots, congédia du geste ceux qui l'entouraient. Tous s'éloignèrent, les uns empressés d'aller exécuter les ordres qu'ils venaient de recevoir les autres, le front soucieux, le regard triste. Le comte d'Adoré et Jacquet quittèrent le fort les derniers.

— Oui, dit l'agent en secouant la tête, toutes ces précautions sont sans doute bonnes à prendre, mais il y a ici, y compris les malades, deux mille Français, et dans la ville dix mille égorgeurs prêts à frapper, et dans la campagne vingt mille paysans qui ne demandent que le carnage.

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— Mais nous sommes tous perdus, alors!

dît le comte avec éclat.

— Je le crois, répondit froidement Jacquet, un miracle peut seul nous sauver.

—Eh bien?

—Eh bien! il s'agit de provoquer le miracle, voilà tout: "Aide-toi, le ciel t'aidera !" Donc, commençons par nous aider et avant que les Vénitiens agissent agissons.

Puis, se penchant vers l'oreille du comte:

— La marquise de Cantegrelles est à Vérone! dit-il.

Le comte fit un bond tellement violent qu'il faillit tomber de toute sa hauteur; il était devenu subitement plus p(le qu'un cadavre, ses mains tremblaient, ses jambes le soutenaient à peine.

— La marquise. . . balbutia-t-il.

— Oui! dit Jacquet.

— Elle... est vivante?... Impossible!

— Elle existe et elle est à Vérone depuis six mois !dit Jacquet, je vous l'affirme!

— Impossible! impossible! vous dis-je.

Jacqeut fit un geste d'impatience.

— Xe discutons pas! dit-il. J'affirme, je suis certain ; donc, croyez !

— Mais où est-elle? demanda le comte comme en proie à un accès de frénésie subite.

— Ah! voilà, où est-elle, dans Vérone?

Telle est la question à résoudre et nous n'avons que quelques heures pour réussir.

— Oh! nous réussirons; nous la trouverons!

— Corbleu! je respère bien, car la marquise retrouvée, c'est la ruine de Cainparini,, c'est sa punition et notre triomphe.

— Il faut prévenir Maurice.

— Pourquoi? que fera-t-il? Son général a besoin de lui, agissons seuls; j'ai mon plan, vous verrez. D'ailleurs, j'ai à ma disposition, ici même, quelqu'un dont l'aide nous sera d'un grand secours!

— C'est possible ! dit le comte en insistant, mais dans les circonstances actuelles, je ne veux rien faire sans que Maurice soit instruit. Donc, voyez-le et communiquez-lui vos intentions.

— Soit dit Jacquet. Voici sa demeure, entrons et attendons qu'il soit rentré.

Jacquet et le comte venaient de pénétrer dans l'intérieur de la ville et ils longeaient

les murailles de l'une de ces rues tortueuses et fangeuses que nous avons décrites. Le quartier dans lequel ils se trouvaient était extrêmement animé; des groupes se formaient ça et là, et au milieu de ces groupes des hommes parlaient, péroraient, gesticulaient avec une violence inouie.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre: des cris, des chants, des hurlements retentirent et les pas d'une foule agitée résonnèrent sur le pavé; puis, par l'une des rues transversales on vit déboucher une bande nombreuse d'hommes, d'enfants, de femmes vêtus en gens de campagne, vociférant et brandissant des armes nues:

— Mort aux Français! mort aux Jacobins hurlait-on avec des accents effrayants.

Jacquet et le comte s'étaient effacés pour laisser passer les furieux; dissimulés derrière une porte cochère à demi fermée, ils avaient pu voir le menaçant cortège sans être remarqués par lui. Quand la foule de^s paysans fut dissipée:

— Allons chez Maurice ! dit le comte avec une agitation extrême.

Et il allait s'élancer pour traverser la rue, quand Jacquet le retint brusquement par le bras et le cloua sur place.

— Attendez! dit-il.

— Qu'est-ce donc? demanda le comte en obéissant au geste qui le rendait immobile.

Jacquet ne répondit pas; glissant doucement sa tête fine, il parut suivre de l'oeil avec attention un événement s'accomplissant dans la rue; le comte se pencha et explora à so tour l'horizon borné qui s'offrait à lui : un homme venait de déboucher d'une rue opposée à celle qu'avaient prise les paysans, et marchait rapidement tournant le dos à Jacquet et au comte. Arrivé devant la porte d'une maison d'assez belle apparence, cet homme en franchit le seuil et disparut dans l'intérieur.

Jacquet se retourna sans lâcher la main du comte et le regarda fixement:

— Le commandant occupe seul cette maison? dit-il.

— Oui, répondit le comte.

— Alors, c'est chez le commandant que vient d'entrer Eoquefort ! . . . chez le commandant, et Eoquefort marchant à visage découvert, sans déguisement, dans cette vil-

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le un cependant on doit savoir que j<- suis!. . Qu'est ce que cela veut dire? <>h ! roilà ce qu'avani toul je reua savoir!. . . Venez!

Et ne quitant pas sou compagnon dont il tenait toujours le bras, Jacquet l'entrai na rapidement

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