‹ Le roi du bagneChapitre 99 sur 243 · LE POSTE DE L'HOPITAL · texte numérisé non relu

LE POSTE DE L'HOPITAL

En quittant l'Italie pour s'élancer vers l'Autriche, < 1« »n t il allait menacer la capitale par une marche doni la hardiesse fit frissonner sur son trône le descendant des Césars, le généra] <'ii chef de L'armée française avait emmené avec lui toute la partie active de ses troupes, ne laissant but ses derrières non pas ce qu'il fallait même pour as-

BUrer sa retraite en cas de besoin, niais seulement ce (pii était nécessaire à maintenir ses relations avec la mère patrie; c'était un long cordon de petits pestes disséminés ça et là qui s'étendait de Nice à Tyrol, postes destinés à veiller à l'état des routes, à servir de relais aux courriers, à garder surtout les malades et les blessés qui ne pouvaient suivre le gros de l'armée.

Les grandes villes servaient d'entrepôts principaux; c'était là que les ambulances s'établissaient dans les hôpitaux, que se fixaient les comptables, les officiers payeurs, les munitionnaires, toute cette gent, enfin, des riz-pain- sel, comme les nommaient les soldats, et à laquelle le général en chef faisait une si rude guerre.

Beaucoup de ces fonctionnaires, moitié civils, moitié militaires, avaient à leur suite, les uns leur femme, les autres leurs enfants; ceux-ci leur mère, ceux-là leur père ou leur cousin; puis toute une population de commis, d'agents, de marchands ambulants, qui formait une autre armée à la suite de la véritable; mais armée sédentaire, pour ainsi dire, voyageant de ville en ville et s'établissant successivement dans toutes, comme si elle dût y passer sa vie.

C'était quelque chose comme dix à quinze mille individus disséminés de tous côtés que l'armée active laissait derrière elle à mesure qu'elle avançait. Depuis les dernières batailles, qui toutes avaient eu lieu

fermée comme \ i l Padoue avaient

r le territoire rénii ien, Les \ Mes de \* i \ i d'entrepôt général, et (à, surtout, les blessés et les malades abondaient.

A Véronne, il y avait deux hôpitaui coutenant environ chacun quat re cents bleet malades. L'un de ces hôpitaux était tué près du palais du Gouvernement, non loin de l'Adige, etj cumin.- l'autre hôpital, il avait ;i su porte un petit poste chargé tout autant de reiller an bon ordre que de faire honneur à ceux qu'ils gardaient. Ce petit

peste se composa i | de doUZe holiillie> commandés p;n- un sergent, plus deux tambours.

Au moment on le général Balland terminait son déjeuner, et ;i l'instant on Maurice entrait brusquement dans la salle, la partie de la ville où se trouvait l'hôpital dont nous nous occultons semblait plongée dans la sécurité la plus profonde. Quelques promeneurs parcouraient la place; nuis d'après leur air bénin, leur apparence inoffensive, il était impossible de concevoir quelque crainte à leur endroit.

Un soldat était de faction devant la porte de l'hôpital, un autre devant celle du poste. Ceux qui restaient et dont l'heure était oisive, cherchaient, dans l'attente, d'attrayantes distractions,' une consolation à leur ennui de ne pas faire partie de l'armée active: les uns jouaient, les autres fumaient, d'autres causaient en se chauffant au soleil; mais tous poussaient de temps à autre un soupir en jetant un coup d'oeil sur le ciel dans la direction du nord-est, c'est-àdire du Tyrol.

— Et dire, fit l'un des soldats couché sur un banc placé le long de la muraille, et dire que les camarades de la demi, brigade se repassent peut-être, pour le quart d'heure, un coup de brosse numéro un avec les Quinze-Reliques !

"" — Ah ! Gringoire, dit un autre en secouant mélancoliquement sur son ongle le fourneau de sa pipe éteinte, nous avons fait halte sur le chemin de la gloire, comme le ciel dit si bien le major.

—Tiens! dit un troisième, à propos du major, sais-tu où il est, Romulus?

— Non ; mais le fait est qu'on le voit plus depuis deux jours; qu'est-ce qu'il devient? Hier au soir, il était à l'appel, ce matin à

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a soupe, et puis depuis, bernique, plus de major; éclipsé!

— Je connais son affaire, dit Gringoire.

—Toi? Conte-nous cela. Est-ce que le major est amoureux?, est-ce qu'il courtise une Italienne?

Les soldats s'empressèrent autour de lui qui semblait tout fier d'attirer l'attention générale.

— Or, donc, commença Gringoire, il faut tous dire qu'avant zliier le major me dit comme ça :

— Fusilier Gringoire, toutes fois et quantes que tu m'as demandé un service, je te l'ai octroyé?

— Oui. major, que je dis.

— Donc, quand, à mon tour, il s'agit de ni 'obtempérer un service aimable, tu dois marcher en avant, l'oeil sur ma canne?.

— Indubitablement, que je dis encore, assez étonné du discours de Eossignolet.

— Pour lors, qu'il dit encore, il doit te rester quelques ducats, sequins et autre monnaie, hein?

— Il m'en reste comme qui dirait qu'il m'en reste pas, que je réponds; car les ducats ont filé l'arme à gauche depuis que nous sommes à Vérone, et . . .

— Donne-moi tout de même ce que tu as, qu'il me dit.

— Pour lors, c'est un emprunt, comme une manière de directoire exécutif?

— Mieux que ça : c'est un don, comme qui dirait à la patrie ; car c'est pour une Française pauvre, malheureuse, sans pain ni toit sans sou ni maille, et pas jeune, et malade : tout le tremblement des ennuieinents. Comprends! J'ai donné tout ce que j'avais; mais je n'ai plus rien; donc, il faut que les camarades m'aident à organiser la gamelle et je commence par toi.

— Présent, que j'ai fait, et j'ai donné les ducats.

— Pour lors, continua Gringoire, tandis que les soldats se regardaient les uns les autres, cherchant évidemment à comprendre; pour lors, le major m'a dit merci et il a filé, pour lors, je n'y pensais plus moi, quand voilà qu'hier au soir, sur le coup de six heures, et comme je flânais sur les quais de ce gueusard de fleuve, que nous ne faisions que passer et repasser depuis un laps

soigné sans payer les ponts, s'entend, je reluque à l'horizon une manière de grand gaillard qui avait l'air d'avoir des mots avec deux quidams.

"Je m'avance, je reconnais un uniforme de la 32e, 'je cours, et j'arrive juste au moment où Eossignolet, en personne naturelle était occupé à faire prendre un bain froid aux deux quidams.

— Trop tard ! qu'il me fait en riant et en se frappant les mains, tout en regardant patauger dans l'Adige les deux olibrius en question.

— Eh! que je dis, major, et l'ordre du jour? Le général déclare toutes fois et quantes que l'on tirera la moustache à un Vénitien, on aura deux inots à dire au conseil de guerre.

— Eh bien ! je n'ai pas touché la mousta che, puisque je les ai pris simplement par la peau du cou ; et puis, c'estr pas des hommes, ça, c'est des lâches; ça attaquait une pauvre femme seule.

Et là-dessus Eossignolet s'efface, et je vois derrière lui une pauvre femme tout en noir et tout en pleurs, qui joignait les deux mains comme si elle priait le bon Dieu.

— Salue, Gringoire, que me dit encore le major; c'est la madame aux ducats; si jamais tu la trouves dans la peine, que j'y sois pas et que tu aimes ton major, tu te feras couper en morceaux pour elle

Et'là-dessus, il offre son bras à la dame et il me fait un signe d'amitié, et ils disparaissent tous les deux, et je reste là comme un imbécile.

— C'est tout? demanda Eomulus.

—Oui.

— Et tu n'as pas revu Eossignolet depuis? ajouta Torniquet.

— Ni lui ni sa canne, qu'à l'appel et à la soupe.

— S'il était amoureux de la citoyenne!

— Bah! elle est trop vieille!

— Mais qu'est-ce que c'est que cette citoyenne?

— Ah! voilà, on n'a jamais pu savoir.

— C'est peut-être sa tante ou sa cousine...

— Ou une tireuse de cartes de l'endroit qui lui aura prédit un mariage avec une princesse autrichienne.

— N-on, dit Gringoire, si vous voulez que

LE TAMBOUIl DE LA 32e DEMI UKKÎADB

je \"iis dise toute ma pensée, Je croit, moi, que la citoyenne est une ci <l<\ ante,

— Une ci devante! s'écria Romulua qui, es sa qualité île républicain du faubourg Suint Antoine, uffichait des prétentions aux sans-culottisme, bien qu'il fui au demeurant le meilleur homme du monde ; une ci-devante! Rossignolet, le major de la 32e cultiverait des aristocrate»! si je le savais! ■Qu'est-ce que tu lui ferais? demanda une voix rude.

Tous se retournèrent; le major était là, debout, appuyé sur su canne gigantesque. Romulua le regarda fixement.

— Qu'est-ce que tu ferais, répéta Rossignolet, si la citoyenne dont vous parlez était une ci-devânte?

— D'abord, répondit le soldat, faut savoir sj c'en est une.

— Suppose-le un peu.

— Tu v tiens?

— Oui, dit sèchemenl le major.

— Alors, reprit Bomulus poussé à bout et ne voulant pas reculer; je dirais que ce n'est pas à un major de la 32e à aller se faire accuser de inodérantisuie et à fréquenter les ennemis de la uation.

— Eh bien! si tu disais cela, tu dirais une bêtise, ce oui n'étonnerait pas les camarades.

— Hein ! fit Roinulus en se redressant, tu répéterais cela?

— Où tu voudras, à une longueur de briquet, si tu veux.

— Convenu ! demain matin nous causesons.

Rossignolet fit un geste indiquant qu'il regardait le rendez-vous comme suffisamment arrêté, et se tournant vers les autres soldats :

— Or, donc, dit-il d'une voix ferme, Eossigholet protège une ci-devante, une aristocrate, c'est dit et entendu. Y a-t-il encore quelqu'un que ça vexe?

— Ce qui sera vexant, dit Torniquet avec liumeur, ce sera de voir deux amis, deux vieux lapins, se flanquer un coup de torchon pour une . . .

— Silence! fit le major, celle-là vaut tous les coups de sabre de l'armée. Savez-vous ce que c'est que la ci-devante dont vous par-

lez? c'est celle qui ;i donné à manger ;i ma vieille mère, alors que la pauvre me portail dans ses bras et mourait dé faim et de misère dans un faubourg de Toulouse. .Mon père était bon chasseur, mais, comme il n'avait pas de terres .1 lui, il tuait les lapins sur [es terres des autres; il avait braconné, quoil Arrêtée! jugé, il avail été condamné aux galères et il laissait sans un sou, une cabane, sans une paillasse, sa jeune femme et son petit enfant... .Mu pauvre femme d<- mère pleurait donc tout son roulent

et moi je criais la faim, quand une belle dame passé dans son caresse avec une jolie demoiselle. La demoiselle qui voit pleurer ma mère et qui m'entend crier fait arrêter

et elle demande ce qu'il y a, et ma mère lui

dit fout. Alors la demoiselle pleure aussi et qu'elle se tourne vers l'autre dame qui

était s;i mère, et qu'elle lui dit un tas de Choses en gémissant; si bien que la dame fait monter ma mère et moi dans le carrosse... Le lendemain, la jeune demoiselle.

avait tant fait des pieds et des mains auprès des magistrats que mon père était gracié et qu'il avait une belle place de garde-cliasse qu'il a conservé jusqu'à sa mort. Or, la demoiselle s'est mariée à son tour et elle a vieilli... Elle était riche et heureuse, et puis, va te promener, plus rien ! . . . ni richesse ni bonheur. . . Il y avait quinze ans que je ne l'avais vue, quand je l'ai rencontrée ici, à Vérone, il y a trois jours, manquant de pain et d'abri. . . . Elle ne me reconnaissait pas mais je l'ai reconnue tout de suite. Quand je l'ai vue, là, je me suis souvenu de tout ce qu'elle avait fait pour ma mère et, daine! je me suis juré à moimême de tout faire pour elle. C'est une cidevante, c'est une aristocrate, c'est vrai, ais c'est celle qui a empêché ma mère de mourir de faim et mon père d'aller aux galères. Maintenant s'il y en a encore d'autres, je le répète, qui trouvent que le major de la 32e a démérité de l'estime d'un chacun, qu'ils accompagnent Romulus demain matin, et on verra.

Et, s'appuyant sur sa canne gigantesque, Rossignolet promena lentement autour de lui un regard provocateur.

— Et c'est pour celle-là que tu m'as demandé mes ducats! s'écria Gringoire.

LE TAMBOUR DE LA S2e DEMI-BRIGADE

— Oui, répondit le major, je n'avais plus un liard.

Gringoire fouilla dans sa poche et en tira quelques menues monnaies qu'il tendit au major.

— J'avais gardé cela, pour acheter du tabac et de l'eau-de-vie, dit-il simplement, mais cette eau-de-vie là s'arrêterait à la gorge et ma pipe se casserait si j'avais le coeur de fumer et de boire, tandis qu'une pauvre femme comme celle-ci manque de tout. Prends, Eossignolet, et la première paye y passera encore.

Il faut le dire, à la gloire de l'espèce humaine, rien ne se communique plus facilement ni plus rapidement que l'attendrissement causé par une bonne action accomplie avec simplicité. Le geste de Gringoire n'était pa"s accompli qu'une émotion profonde se lisait sur toutes ces physionomies que le feu des Autrichiens n'avait pu faire pâlir, D'un même mouvement, avec un même élan toutes les mains se plongèrent dans les poches et se tendirent ensuite vers Eossignolet. : « . ;

— Tiens ! tiens ! lui criait-on, prends tout ! c'est pour la ci-devant!

Le major, profondément ému, reçut dans son mouchoir déplié toutes ces offrandes.

— Merci, camarades! dit-il. Mais c'est Eossignolet qui rese votre débiteur, car c'est sa dette que vous l'aidez à payer!

Un seul demeurait immobile et silencieux c'était Eomulus. Le dos tourné, la' tête basse, les deux mains dans ses poches, il paraissait bouder ses compagnons, auxquels il cherchait à cacher soigneusement son visage. Depuis que le major avait raconté simplement sa touchante historiette. Eomulus avait compris ses torts, et l'acte de ses camarades avait été une nouvelle épine enfoncée dans son coeur. Lui aussi avait été sur le point de tendre son offrande, mais un sentiment d'amour-propre l'avait retenu.

— Eossignolet ne voudra pas, murmurat-il en laissant ses deux mains enfouies dans ses poches.

Alors, les paupières du soldat s'étaient gonflées, ses yeux s'étaient rougis, deux larmes avaient, glissé sur ses joues bronzées et étaient venues s'enfouir dans sa mous-

tache épaisse. C'était alors que Eomulus s'était retourné brusquement pour cacher son émotion. Après avoir reçu les offrandes des soldats, Eossignolet s'approchant doucement de Eomulus , lui frappa doucement sur l'épaule:

— Je te connais, dit-il, ta main a envie de s'ouvrir aussi pour une pauvre femme, donne, je ne te refuserai pas!

Eomulus se retourna d'un seul bond : des larmes inondaient son visage. Ses deux mains vidant à la fois ses poches en jetèrent le contenu dans le mouchoir du major; puis, d'un même élan, il saisit Eossignolet par le cou et l'embrassa énergiquement sur les deux joues. Alors, se rejetant en arrière, 1 tira son sabre, et montrant à la fois aux soldats une physionomie émue et menaçante, des regards de provocation brillant sous des larmes :

— S'il y en a un qui a peur d'un, dit Eomulus, qu'il vienne tout de suite! s'écria-til furieux.

Mais le major se jeta au-devant de lui.

— Minute! fit-il, si tu te bats avec quelqu'un, ce sera avec moi, rengaine ton Eustache et donne-moi la main.

Eomulus obéit. Les autres soldats entourèrent le major.

— Et la pauvre femme, dit Gringoire, ousqu'elle est à cette heure?

— Dans une petite chambre que je lui ai louée, répondit Eossignolet; mais voyezvous, camarades, c'est pas tant la misère qui torture la chère (me, c'est d'être séparée de ses enfants. . . Et puis, il y a un tas de gueusards de je ne sais qui, ni je ne sais quoi, qui lui en veulent, paraît-il, et qui la pourchassent depuis des temps sans lui laisser une minute de repos. Les deux propres à rien dont auxquels j'ai fait prendre un bain froid dans l'Adige, c'en était...

— Amène-là ici, dit Eomulu^, que la 32e la prenne sous sa protection, et on verra qui qu'osera lui faire quelque chose.

. — Tonnerre ! s'écria Eossignolet en se donnant un grand coup de poing sur le front, c'est une f ière idée cela ! Eomulus, ça efface tout, cela! Donne-moi la main et à nous deux à la vie z'à la mort!

— Une manière de cantinière qui n'aurait

Lq

TAMMOIR mi LA 32o DKMI-HUIOADB

rien ;i faire; \"ila L'affairé! hurle < Were.

— On la donnera en double à la mère To« ibir, dii [iomulus; et quand toua lea camapades sauront que c'est ootre protégée, elle n'aura rien ù craindre.

— fluperbissime, L'idée, reprit le major en brandissanl 8a canne.

■ — Et comment qu'elle se nomme, ta citoyenne? demanda Romulus.

Rossignolet mit an doigl Bur ses Lèvres.

— Y-ms n'en direz rien? fit-il.

— Non, dirent ;i La f<>is tous Les soldats en s'approchant avec curiosité.

— Elle s<' nomme la ci-devante marquise de < îantegrelles.

— Eh bien! dit Romulus, on la nommera la marquise de la 3 i'.

— C'est dit! crièrent les soldats.

En ce moment des cris furieux retentirent dans a ne rue voisine, et un homme s'é- Lança sur la place poursuivi par une foule furieuse: cet homme avait les traits contractés, le visage pâli, les yeux démesurément ouverts; ses vêtements étaient en lambeaux.

— Eh! fit Rossignolet en l'apercevant, c'est le fournisseur de la pharmacie ; qu'estce qu'il a donc?

— A mort le Français! hurlait la foule; à l'Adige! à l'Adige!

— Hein? dit Romulus.

— A vos armes, mes enfants! commanda le sergent, chef du petit poste.

Le malheureux poursuivi venait d'atteindre la moitié de la place; eu apercevant le P tet sopieatlpécozdborbzedl,B — ,iahèae èè petit poste placé devant l'hôpital, il sembla reprendre des forces nouvelles, et, s'élangant avec une vitesse inouie, il atteignit l'endroit où se tenait sur ses gardes la première sentinelle.

— Entre au poste! lui cria Rossignolet en le poussant.

L'autre se précipita et disparut comme un trait dans fntéreur.' Les soldats, leurs rugis à la man, s- rangeaent devant le corps de garde avec cette contenance martiale qui intimide si fort les masses. Le peuple s'était arrêté à distance, grandant, mais n'osant encore se ruer sur les soldats.

LA MU Dr L8 AVRIL A VERONE

Pour bien comprendre ce qui \;i sui1 ii] t';nit que ceui de mes lei '■ urs qui n'ont jkis visité ii- nord de N talie exacte de La situation topographique de V roue, La ville, ainsi que je crois l'avo dit précédemment^ esi construite sur L< deux rives de L'Adige: Le fleuve La parcourt donc dans toute sa Longueur. Il exi pendant pen de quais; La plupart des maisons trempent Leur pied dans les eaux de L'Adige, et, en t797, an seul pont, placé au centre de La cité, unissait Les deux rivi Derrière Véreoe s'élève une haute colline surmontée d'un fort bien construit, et qui peut à La foie et défendre la ville d'une attaque, et la foudroyer sans qu'une seule maison puisse échapper an désastre; mais, par cola même que le fort domine la ville, les communications, en cas de mésaccord, sont très difficiles, car un espace nu sépare le pied de la colline des premières maisons, et cet espace est exposé à la fois au feu du fort et au feu de la ville.

Une rue, partant de la porte de la ville, dite du Fort, aboutissait au pont en faisant mille détours; de nombreuses voies étroites, sales et torteuses, coupaient à leur tour cette rue dans toute sa longueur, et formaient avec elle un réseau inextricable englobant à peu près à son centre la place sur laquelle se dressait le bâtiment transformé en hôpital pour le besoin de l'armée française, et sur laquelle s'était passée la petite scène que nous avons décrite.

A Vérone, les églises et les établisseme publics ont toujours abondé; ainsi, il n'y a pas moins de quarante-huit églises, de trois séminaires, de plusieurs académies, bibl'o- * thèques, etc., églises et établissements rapprochés les uns des autres, communiquant presque entre eux et donnant par conséquent aux autorités de la ville, la facilité la plus grande pour agir dans la circonstance qui nous occupe. De nombreux restas d'antiquités entre autres l'arène, le fameux amphithéâtre qui pouvait contenir vingt-deux mille spectateurs, présentait également un ensemble de ruines rendant pos-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

sibles et les conciliabules politiqeus, et les assemblées mystérieuses, et même les réunions et les dépôts d'armes.

On comprend donc quelle devait être l'impuissance d'un général qui, comme Balland avait à sa disposition environ cinq cents hommes valides à peine, et à garder plus de cinq cents femmes et enfants appartenant à la suite de l'armée.

Quand à l'effervescence de la population véronaise, elle allait croissant; car tout était habilement employé par les agents du sénat de Venise, de l'Autriche et de l'Angleterre, pour augmenter cette espèce de rage folle communiquée au peuple. Les prédications redoublaient de violence dans les dans les carrefours; l'approche d'une grande fête religieuse donnait encore plus de poids encore à ces prédications; les menaces aux esprits timorés d'une damnation éternelle entraînaient les moins disposés; les femmes, exaltées par leurs confesseurs, exaltaient à leurs tours leurs maris; puis, d'heure en heure, des masses de paysans arrivant du Tyrol, de Croates venant de Palma-Nova, d'Esclavons arrivant de Padoue et de Venise, se répandaient dans la ville, augmentant le désordre naissant et amenant de nouvelles forces.

A cela il fallait joindre les bruits stùpiçtes incessamment répandus par les agents autrichiens depuis le commencement de la campagne, qui tous avaient été successivement reconnus pour faux, et qui tous cependant avaient trouvé crédit tour à tour. On disait encore que l'armée française avait été enveloppée et détruite; que le prince Charles avait triomphé de Bonaparte; que celui-ci était tué; que Mass'éna et Augereau étaient prisonniers, et que pas. un Français ne devait plus revoir sa patrie.

A dix heures du soir, toutes les mesures prises par le général Balland avaient été exécutées1; les 'troupes disséminées dans la ville -se tenaient prêtes, au premier /signal, à se replier sur le fort; les postes des hôpitaux, avaient été triplés en armant les malades et les blessés-qui pouvaient se soutenir, et le générai avait fait signifier une .deuxième fois aux'&utorités ^ue,-au premier acte de violence, il foudroierait la ville' sans

hésiter, et qu'il ne laisserait pas pierre sur pierre.

Cette nuit-là, cependant, pas un quartier n'était tranquille à Vérone, et chacun sentait que quelque terrible catastrophe était proche; à l'heure que nous venons d'indiquer, une maison, située dans cette rue tortueuse communiquant de la porte du fort au pont, avait ses fenêtres du premier doucement éclairées à l'intérieur: cette maison était celle habitée par Maurice Bellegarde, l'aide de camp du général Balland.

Maurice et le comte d'Adoré étaient dans la pièce du premier étage, en compagnie d'un homme avec lequel ils paraissaient être en grande conférence; des papiers étaient sur une table placée entre eux, et ces papiers étaient recouverts d'une écriture fine et serrée.

— Cela est facile à comprendre, commandant, disait l'homme en s'adressant à Maurice, cet enfant, seul héritier des Niorres, supprimé, la succession repoussée par les ex-demoiselles de Niorres vous revient de plein droit, à vous.

— Oui, dit Maurice, si cela était, j'hériterais effectivement.

— Donc le plan de Camparini est bon et bien fait, vous le voyez.

— Et vous êtes certain, monsieur, dit îe comte, que ce misérable a ourdi un tel plan?

— J'en suis certain, monsieur, répondit l'autre, car celui qu'on envoie a tout entendu et vous savez si; vous pouvez avoir confiance en celui-là?

— Et, dit Maurice, mademoiselle Lucile de Cantegrelles est aussi aux mains de ce monstre?

—Cela, je l'affirme, monsieur, car j'ai! pu entrevoir la personne dont vous parlez, dans la gondole de Camparini, le jour même dés -régates.

— Lucile! Lucile! s'écria Maurice en se levant brusquement ; et ne pouvoir rien pour elle!. , . Etre cloué ici tandis qu'elle souffre là-bas!

— Faites cve que je vous conseille de faire commandant, dit l'homme à Maurice.

' CéluW?}) revint s'asseoir et passant sa main sur son front:

— Que me 'conseilles!- vous? dit-il. En vérité, je crois que mes idées ont peine à se

LH TAMBOUR DE IJV. 32c DEMI BRIGADE

faire jour au milieu de ce dédale d'infamies. il o! r, ÛM il. comprenez

Qne me conseillez-vous? bien la situation: Camparinj a entre Lei

— De signer ces actes «il|(> Camparinj exi- mains el celle que roua aimez el un enfant

ge que vous signiez. que vous protégez; en échange de la lib

— EX Lucile aéra libre? h de la rie de ces deux êtres, le misérable

— Du moins, elle n'aura rien ;i craindre, vous demande une fortune Immense à la-

— ©t l'enfant ne sera plus menacé? quelle rous avez droit. Camparini me

iM

— Camparini n'aura plus aucun motif pour le faire disparaître.

— Maurice regarda le comte.

—Que faire? dit-il.

Le comte détourna, les yeux sans répondre; évidemment ffl n'osait conseiller. L'interlocuteur ; $e l'officier et. du vieillard se Rapprocha d?eux:

croit encore son agent fidèle ; il ignore que, renonçant enfin à cette honteuse existence, j'ai voul urne tourner vers la bonne voie; et il ne sait pas que j'ai accepté cette mission, dont il m'a chargé que dans l'espoir de préserver les innocents et de faire succomber les coupables; donc il' ne m'a rien caché.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— Si le comandant refuse, m'a-t-il dit, demain il ne sera pkis temps. Vois-le, agis brutalement, expliquelui la situation; s'il ne veut pas, reviens, et Lucile et l'enfant serviront ma vengeance."

"Or, je connais Camparini, jamais il n'a menacé en vain!

Maurice étreignait la poignée de son sabre avec une énergie fébrile.

— Et si je signe cet acte fait au profit de gens que je ne connais pas, dit-il, si je consens enfin, qui m'affirme que Camparini exécutera ses promesses?

— Son intérêt même, répondit l'homme.

A quoi lui servirait alors la mort de mademoiselle de Cantegrelles et celle de l'enfant?

— Mais Uranie? dit le comte, mais la soeur de Lucile?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, je n'ai connaissance que de l'affaire concernant le commandant. Camparini ne m'a pas confié autre chose. Mais réfléchissez, commandant, ne pas signer cet acte, c'est condamner certainement, infailliblement, et celle que vous aimez et l'enfant que vous voulez sauver; le signer, au contraire, c'est les sauver tous les deux. Signez cet acte! je pars sur l'heure; demain, je suis à Venise, je fais prévenir Camparini de mon arrivée, je lui tends le piège convenu avec celui que vous savez, il y vient^l y tombe. . . et alors vous triomphez.

— Si j'ai bien compris ce que vous avez expliqué tout à l'heure, dit le comte, celui qui vous envoie, et en lequel nous avons pleine confiance, veut s'emparer de Camparini demain, et il se servira pour l'amener à lui de votre retour à Venise avec l'acte signé par le commandant?

— Oui, c'est bien cela !

— (Alors vous n'avez que faire de cet acte qui ne servira de rien?

— Au contraire, vous ignorez la manière dont le Roi du bagne exige que l'on procède envers lui. Au retour d'une mission accomplie, avant de le voir, il faut lui faire passer immédiatement le résultat de- cette mission; ensuite il donne audience. Or, en arrivant à Venise et pour qu'il croie à mon retour, il faut lui faire passer l'acte signé... ensuite le prétexte sera facile pour qu'il vien-

ne à moi, puisqu'il croira avoir entre les mains une nouvelle preuve de ma fidélité envers lui. C'est ainsi' que tout a été con-j venu avant mon départ de Venise. Donc, signez, commandant, car Camparini connaît votre écriture; signez vite, l'here s'écoule et si j 'arrivais trop tard à Venise, il I pourrait avoir des soupçons ou nie croire I tué, et alors tout serait perdu! Une seule occasion se présente, ne la laissez pas échapper.

Maurice et le comte se regardaient avec l'expression d'une anxiété profonde: tous deux hésitaient, tous deux semblaient endurer d'horribles souffrances morales. Tout à coup une porte s'ouvrit et un homme pa- ' rut sur le seuil de la pièce :

— Oh ! Jacquet, s'écria Maurice avec joie.

Jacquet l'arrêta du geste:

— Commandant, dit-il, et vous, monsieur le comte, voulez-vous avoir une minute de patience? Il faut que je cause avec monsieur; ensuite, vous agirez en toute sécurité, mais cette conversation doit avoir lieu entre nous seuls.

Maurice et le comte firent à la fois un pas pour sortir.

— Non, restez ! dit Jacqeut, que monsieur vienne avec moi quelques instants dans ' l'embrasure de cette fenêtre, ce sera suffisant.

Le personnage désigné salua en signe d'assentiment et suivit Jacquet jusque dans l'embrasure de la fenêtre. Maurice et le comte étaient à distance suffisante pour ne pouvoir rien entendre de ce qui ailait être dit.

— Nous sommes de vieilles connaissances, Roquefort, dit brusquement Jacquet, il y a ] de longues années que nous luttons ensem- ; ble. Nous avons toujours été ennemis, que sommes-nous maintenant?

— Amis! répondit Roquefort.

— Les preuves?

— Lucien ne t'a-t-il pas écrit?

— Oui et non. D'abord, qu'est-ce que Lu- ] cien?

Roquefort haussa les épaules.

Pour que tu comprennes, faut-il l'appeler Bamboula ou de Sommes? demanda- t-il.

— Comme tu voudras, répondit Jacquet, mais procédons vite; qu'as-tu à me dire?

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