LES RUINES
Raine du corps
Après les ruines intellectuelles et morales, il nous reste à voir les ruines physiques que l'alcool opère dans le corps humain. Les médecins vont nous les expliquer.
Rappelons d'abord quelques données scientifiques sur la nature des alcools.
« Ils contiennent tous un principe toxique, un poison qui, bien que dilué, finira cependant par produire son effet fatal.
« L'alcool n'est pas assimilé par l'homme, comme les autres aliments qui servent à sa nutri-
tion, mais charrié par le sang sans perdre sa personnalité, il se trouve successivement en contact avec tous les organes du corps et exerce sur chacun d'eux une action spéciale. Il lui faut en général de six à trente-deux heures pour disparaître complètement. » (Dr Lefebvre.)
Or les médecins nous disent qu'il attaque de préférence les organes de la digestion, de la respiration et les centres nerveux du cerveau, en y produisant des troubles graves et souvent mortels.
Signalons ses effets ordinaires sur chacun de ces organes.
Organes de la digestion et de V élimination
Estomac, foie et reins. — L'estomac qui reçoit directement l'alcool est attaqué le premier de tous. « Il devient le siège d'une irritation, d'une inflammation continuelle. Pour la faire cesser, le buveur renouvelle chaque jour les mêmes excès... Bientôt l'estomac, sans cesse enflammé par l'alcool, offre çà et là de larges plaques de ramollissement, il devient impropre à la digestion, la dyspepsie apparaît, ou un squire, une tumeur qui emporte le malade au milieu d'atroces douleurs. » (Dr Bélouino, p. 137.)
Le Dr Lefebvre, tout en signalant les mêmes effets, donne des détails bons à connaître.
« ... L'alcool, dit-il, produit à la longue et à peu près fatalement l'inflammation chronique de l'estomac. Un des premiers symptômes de cette irritation, c'est ce dérangement du matin auquel on a conservé, par respect pour notre langue, sa dénomination latine : vomitus matutinus potatorum.
« L'homme sobre éprouve d'ordinaire à son réveil la sensation de la faim. C'est le cri des organes sains qui réclament leur pitance. Le buveur éprouve une sensation toute contraire : il ressent un poids incommode à l'estomac, une sorte de malaise général et même d'angoisse, après quoi il rejette la preuve sordide de son intempérance.
« Heureux l'homme que ce premier avertissement de la nature fait rougir, et qui, s'armant d'un courage viril, rompt promptement avec une passion naissante.
« S'il continue à boire, les affections de l'estomac s'accentuent et s'aggravent : on constate la gastrite chronique, souvent la gastrite ulcéreuse. L'intestin présente des altérations tout à fait parallèles. Je ne crains pas de me tromper en affirmant que, chez l'homme adulte, la moitié des gastrites et des entérites graves reconnaissent pour causes l'abus des boissons spiritueuses ou des boissons fermen-
tées. » (Rev. des Quest. scientif., t. IX, p. 508,
lre série.)
Le foie. — « L'alcool semble se complaire à porter sur le foie ses coups les plus rapides et les plus meurtriers.
« Cette glande, que l'on a définie le balancier de l'horloge humaine, dégénère, tantôt en une masse graisseuse, à peu près comme les oies que Ton gave dans l'obscurité, tantôt en un viscère congestionné, durci, atrophié, incapable de remplir aucune fonction vitale et provoquant la mort par inflammation du foie ou hydropisie, selon le proverbe aussi vrai que pittoresque : Qui a vécu dans le vin meurt dans l'eau. » (H.Martin, Étud. rel., an. 1888.)
Quand un homme est atteint de cette maladie du foie, il n'a plus qu'à faire son testament et à se préparer à la mort. Aucun remède humain ne peut le sauver.
En 187... je fus appelé près d'un homme d'une quarantaine d'années, grand, robuste, taillé en véritable athlète. Cet homme ne s'enivrait jamais, disait-il, mais il absorbait chaque jour une quantité considérable d'alcool. Il souffrait d'une enflure de l'abdomen, la digestion ne se faisait pas...
Le médecin, me prenant à part, dit ces quelques
mots : « Préparez cet homme à la mort... Il a un whisky-liver (un foie de whisky). Vous le verrez fondre peu à peu comme une chandelle. »
De fait, l'homme, réduit à l'état de squelette, mourut d'inanition quelque temps après.
« La statistique prouve, dit le Dr Lefebvre, que les deux maladies les plus graves du foie, la dégénérescence graisseuse (stéatose) et la cirrhose ou atrophie de l'organe, deux altérations incompatibles avec la vie quand elles sont arrivées à un certain degré, reconnaissent le plus souvent pour cause l'abus des boissons alcooliques. » Rev. Quest. scient., t. IX, p. 509.)
Lancereaux, sur 90 cas de dégénérescence graisseuse du foie, a constaté 70 fois comme cause l'abus des boissons spiritueuses. \ ;
Le rein. — « Les maladies alcooliques du rein sont fréquentes... Une des plus communes, grave jusqu'à l'incurabilité absolue, la dégénérescence granuleuse, reconnaît dans les trois quarts ou les quatre cinquièmes des cas l'alcool comme cause productrice.
« C'est une maladie qui court aujourd'hui les rues et dont nous avons tous rencontré les victimes, reconnaissables à leur face bouffie et terreuse et à l'hydropisie qui envahit progressivement
tous les organes. Ils rejettent, pour ainsi dire, leur vie avec l'albumine que leurs reins malades laissent échapper avec l'urine. *> (Dr Lefebvre, p. 510.)
M. Arthur Dansereau a publié dans la Presse de Montréal (21 déc. 1895 et suiv.) des articles très élaborés sur les effets de l'alcool. Je lui emprunterai la description saisissante qu'il fait des maladies de foie et de rein causées par l'abus des boissons alcooliques.
« A la suite d'une longue pratique (de l'alcool), le foie, qui s'est d'abord élargi, cède à l'action vénéneuse de l'alcool qui, comme tous les poisons, fait du foie ses quartiers généraux. La contraction des membranes s'opère peu à peu, parce que les dépôts des matières étrangères qui s'y sont infiltrées arrêtent la circulation. L'organe diminue de volume, se dessèche, et durci par la boisson se trouve forcé de refuser tout secours.
« On ne s'aperçoit guère de ce travail. Le fait est que le premier symptôme perceptible est l'enflure du ventre. Ce ballonnement ne vient pas de l'expansion du foie, mais du séjour dans la cavité ebdominale de matières que le foie ne peut plus
recevoir et qui produisent une inflammation. Après l'enflure, l'issue est presque toujours fatale.
Le diabète et l'alcool
« Une des premières périodes de cette maladie du foie provoque quelquefois le diabète, c'està-dire, un excès de sucre passant par le rein. L'élément sucré entre dans l'organisme parla nutrition en quantités considérables...
« Le foie, d'après les dernières théories médicales, est le grand tamiseur de ce sucre qui, une fois désamalgamé, se distribue ensuite facilement. Lorsque le foie est trop démoralisé pour remplir cette fonction, le sucre vient se faire dialyser dans les reins, comme dit l'école, et ce travail les détruit.
La maladie de Bright
« Le pendant du diabète est la maladie de Bright, affection incurable.
« Tout le sang passe par les reins, pour se faire délivrer des substances salines, qui seraient nuisibles au restant de l'organisme, si elles avaient la permission d'y séjourner. Les reins ont pour mission d'attraper au passage tous ces sels inutiles ou malsains et de les rejeter hors du corps.
« Mais l'alcool y fait là ce qu'il fait dans le foie.
« Lorsqu'il a trop dilaté les nombreux petits vaisseaux qui composent les reins, il en a rendu les membranes trop faibles. Elles se laissent traverser non seulement par les liquides salins qu'elles doivent intercepter, mais aussi par l'albumine que le sang doit transporter ailleurs pour former la charpente humaine.
« Or, faire échapper l'albumine par les reins, c'est se donner des saignées à cœur de jour... Si vous voulez apporter de l'eau à la maison dans une écumoire, vous y arriverez certainement à sec. Les reins deviennent le couloir de la vie humaine, force vitale, tout passe par là. Et vu que le tissu des reins n'est pas le même que celui du foie, l'alcool ne le redurcit pas quand il l'a aminci.
« Tous les organes dépérissent tranquillement; et comme ils ne peuvent se reconstituer, un délabrement général précède une mort certaine. » (A. Dansereau, Presse, 6 janvier 1896.)
Le cœur, les poumons, le cerveau
Voici la populaire et pittoresque description que M. A. Dansereau fait de la circulation du sang et des effets que l'alcool y produit.
« Le système de la circulation dans l'organisme humain, dit-il, est assez simple.
« Le cœur l'envoie dans les poumons pour le faire purifier par l'air respiré, puis il l'expédie dans les autres artères, depuis la tête jusqu'aux pieds. A côté, se trouvent les veines opérant en sens contraire, chargées de le ramener au point de départ. C'est-à-dire, qu'après avoir été une pompe refoulante, le cœur devient une pompe aspirante, mais il se fait une singulière opération durant le passage des artères aux veines.
« Nous avons dans notre organisation des millions de petits vaisseaux qui ont leur source dans l'artère et leur décharge dans la veine. Le sang artériel visite tous ces petits canaux, les nettoie et leur laisse, comme le boucher et le laitier à nos portes, quelques provisions de ravitaillement. Car, du moment que nos organes s'usent au service, atome par atome, fibrille par fibrille, il faut nécessairement couvrir les défalcations. Ce sang ne retourne pas dans l'artère, il continue son chemin vers la veine à laquelle il confie tous les déchets recueillis.
« C'est ce que le cœur rappelle à lui, pour le soumettre de nouveau à la purification des poumons. On voit que malgré tous les cloisonnages et la tuyauterie améliorés des prés, sols et sous-sols, l'agriculture moderne n'a rien trouvé de neuf. Les petits canaux qui nous arrosent le corps à chaque pulsation du cœur, sont un système parfait d'irrigation.
« Mais ces conduits capillaires ont un grand privilège : celui de ne prendre que la proportion voulue de liquide. Pour ne pas se tuméfier, ou même éclater sous la pression des artères, ils peuvent baisser l'écluse, aussitôt leur provision faite. C'est notre état normal.
« Or, le premier effet de l'arrosage alcoolique est de paralyser ces canaux, qui reçoivent bien le sang, mais qui ne peuvent plus se refermer. Ils sont inondés.
« De là la rougeur qu'un verre de vin répand sur le visage. On ne voit que la figure, mais toutes les autres parties du corps : poumons, foie, reins, etc., sont traitées de la même manière. C'est alors que la résistance du sang, diminuant, par cet éparpillement, le piston du cœur est forcé de fonctionner plus rapidement. En d'autres termes, c'est un surcroît de travail absolument perdu. »
« Un médecin anglais, le Dr Richardson, raconte comment, par une simple expérience, il convainquit un homme intelligent des effets funestes de l'alcool sur le fonctionnement régulier du cœur.
« Cet homme lui vantait les avantages de la boisson et avouait que, sans elle, il lui serait impossible de fournir sa tâche quotidienne de travail.
« Le Dr Richardson lui dit :
« — Ayez donc la bonté de compter les pulsations de mon pouls, pendant que je me tiens debout.
« L'autre le fit et il lui demanda combien il en avait compté dans une minute?
« — Soixante-quatorze, lui dit-il.
« — Très bien. Alors il s'assit et le pria de compter de nouveau.
« — Le pouls est descendu à 70.
« — 11 s'étendit sur un sofa et le fit compter encore.
« — Seulement 64, c'est étrange !
« Alors, il lui dit : Voilà ce qui arrive quand vous vous reposez la nuit. Vous n'enavezpas conscience, mais votre cœur repose lui aussi, il a 10 pulsations de moins par minute que durant le jour. Multipliezce nombre par 60, cela vous donnera 600. Multipliez le par 8 heures, le temps que vous dormez, cela vous donnera une différence de 5.000 pulsations, et comme chaque pulsation du cœur lance six onces de sang dans la circulation, cela fera une épargne de 30.000 onces durant la nuit. Voilà ce qui arrive quand je me couche sans alcool, mon cœur repose durant la nuit.
c Mais vous, en prenant votre grog le soir, non seulement vous supprimez ce repos, mais de plus, vous imposez à votre cœur quelque 15.000 pulsations de plus. Le résultat est que vous vous levez harassé, incapable de travail, jusqu'à ce que vous ayez remonté la machine par une nouvelle
dose d'alcool. Vous la fatiguez outre mesure, et vous la ruinez. » (Scientific American).
Cette accélération fébrile des battements du cœur devra, dans un temps donné, avoir sur cet organe des conséquences funestes.
Une autre cause va apporter à la circulation et au fonctionnement du cœur un nouvel embarras.
« ... Si vous mettez un morceau de graisse dans l'alcool, vous savez que la graisse deviendra liquide. L'alcool, se trouvant mêlé au sang dans toute la circulation, charriera donc une grande quantité de matières grasses, qu'il déposera ensuite au hasard dans l'organisme : soit dans le foie, soit dans le cœur, et alors, vous vous trouverez en présence de la dégénérescence graisseuse qui deviendra bientôt mortelle.
« Tout le monde connaît la forme du cœur. Il renferme six couches de muscles reliés ensemble par des fibres. L'alcool remplace insensiblement ces fibres par de la graisse : c'est-à-dire qu'à mesure qu'elles s'usent, le vide est pris par une matière grasse. Le cœur perd donc peu à peu sa force musculaire, puisque la matière qui exprime sa sensibilité par des contractions et des expansions plus ou moins vigoureuses, s'y trouvera en moindre quantité; et le vaillant organe cesse ainsi de pouvoir
envoyer le sang dans les artères avec l'énergie voulue.
« Arrive le temps ou l'impuissance est fatale.
« ... Quand le coroner passe, la réponse du jury est invariable : Syncope du cœur! » (A. Dansereau.)
«Les médecins, dit le DrLefebvre, constatent, dans le quart des cas, l'intervention de l'alcool, dans la genèse des maladies les plus graves du cœur, des artères et des veines. »
L'appareil respiratoire et l'alcool
« Si nous jetons un coup d'oeil sur les maladies de l'appareil respiratoire, nous constatons que la laryngite est un fait commun en alcoolisme : tout le monde connaît la voix enrouée des buveurs de profession. Il en est de même de la bronchite. Les poumons eux-mêmes sont sujets à des altérations graves, savoir : l'inflammation aiguë, l'inflammation chronique et surtout cette phtisie spéciale qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de phtisie granuleuse. » (Dr Lefebvre, Q. scient., p. 510.)
L'alcool et les centres nerveux du cerveau
« C'est de tous nos organes, dit le Dr Lefebvre, celui qui ressent le plus vivement le choc des boissons alcooliques. » Les raisons qu'il en donne sont, d'une part, l'affinité exceptionnelle du tissu nerveux pour l'alcool, et, d'autre part, l'extrême délicatesse de ce tissu.
« Instrument des manifestations de l'âme pendant le cours de notre vie mortelle, le cerveau vibre au souffle de ses pensées et de ses émotions. Comme un clavier docile, il les traduit fidèlement quand il est intact. Mais comme il est pétri de matière, il obéit aussi à des excitations parties de la matière.
« L'homme a trouvé dans certaines substances, et spécialement dans l'alcool, le secret vraiment redoutable détendre à son gré les ressorts de cet organe. Or voici où commence un mystère insondable et terrible.
« Lorsque l'alcool a jeté le désordre dans ce merveilleux instrument de l'âme, l'âme elle-même est comme affolée : elle perd non seulement le gouvernement du corps, mais le gouvernement d'ellemême.
« Si l'abus se prolonge, la cellule nerveuse se détruit par l'un des procédés pathologiques que nous avons indiqués. L'alcoolisé arrive successi-
vement à la paralysie du mouvement et de la sensibilité et à la démence qui est le silence de l'âme dans un organisme en ruine... » Dr Lefebvre, loc. cit., p. 511.)
Le peuple a donc très justement baptisé l'alcool : une grande vitesse pour l'asile des fous.
Les statistiques donnent raison à ce dicton populaire et accusent partout une progression de folie, toujours parallèle aux progrès de l'alcoolisme.
L'abrutissement idiotique
Il y a quinze ans, j'avais connu un jeune homme, beau garçon, au corps svelte, aux manières élégantes^ l'intelligence distinguée, aux goûts artistiques, cultivant avec succès la musique et la poésie : tout présageait à cet homme un avenir brillant.
Je l'ai revu dernièrement et Ton dut me dire : «i C'est un tel, » autrement je n'eusse jamais reconnu mon ancienne connaissance.
J'étais en face d'un petit vieux tout décharné, tout cassé, tout en ruine : la tête ravagée, le visage ratatiné comme un fruit desséché, et sur ce visage le masque d'un hideux hébétement, précurseur de la folie idiotique. Les yeux égarés et honteux fuyaient le regard ; le corps, agité d'un tremblement
nerveux, n'avait ni repos, ni tenue. En parlant, l'homme secouait à la hauteur des épaules des mains de squelette; il faisait claquer convulsivement les doigts, en débitant à voix basse des phrases incohérentes dont on ne pouvait saisir le sens... L'idiot! l'idiot! On prenait en pitié cet homme qui allait bientôt disparaître, pour toujours sans doute, derrière les portes d'un asile d'aliénés. C'était mon élégant d'autrefois, l'homme de profession qui pouvait fournir une carrière heureuse et honorable ! Voilà ce que la passion de la boisson en avait fait à quarante-quatre ans.
Dans nos grandes villes, souvent des hommes très en vue : négociants, avocats, médecins, disparaissent tout à coup. — Ils sont fatigués; ils ont besoin de repos; le système nerveux a été surmené. Ils voyagent pour leur santé, etc., etc. La vérité est que l'alcool a fait son œuvre. Le whisky que ces messieurs absorbaient chaque jour en grande quantité, a détraqué la tête et affolé l'intelligence.. . Ils ont à subir un traitement curatif dans quelque maison de santé!
C'est un premier avertissement. S'il n'est pas écouté, bientôt la folie permanente prendra pour toujours possession de sa victime.