‹ Le roi du jourChapitre 15 sur 29 · RUINE DE L'HOMME MORAL ET DU CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

RUINE DE L'HOMME MORAL ET DU CHRÉTIEN

Voilà déjà bien des ruines causées par l'alcool; cependant nous n'avons pas encore vu les plus tristes. Le démon a dévasté les facultés intellectuelles et affectives de l'homme; tout à l'heure, nous le verrons opérer les mêmes ravages dans ses forces physiques et sa constitution, mais ses desseins vont plus loin.

Que lui importe, après tout, la dissolution prématurée d'un être qui, dans quelques années, ne sera plus qu'un peu de poussière de tombeau ! Ce qu'il veut surtout, c'est la dégradation de l'homme moral, du chrétien appelé un jour à glorifier Dieu

au ciel. Oui, il faut que l'âme humaine ornée de tant de dons naturels et divins, les échange contre les laideurs de l'enfer; il faut que des vices diaboliques remplacent en elle les vertus chrétiennes; il faut qu'à la vue de ce changement, le ciel s'attriste et que l'enfer se réjouisse et triomphe.

Shakespeare avait raison. L'alcool est un démon qui se venge de Dieu en dégradant l'homme formé à son image et en le transformant en un être qui n'aura plus que des mœurs et des passions diaboliques.

V alcool et le mal moral

Que devient, en effet, chez l'ivrogne le sens du juste et de l'injuste, l'honnêteté dans les affaires, le respect de la propriété et des droits d'autrui?

N'est-ce pas toujours sous l'excitation troublante de l'alcool que le marchand fait des transactions frauduleuses ; que le jeune commis vole ses patrons, sacrifie son honneur, et son avenir; que l'employé public, le comptable de banque, l'homme de confiance joue à la Bourse, falsifie ses comptes, emprunte à la caisse et finit sa carrière par le déshonneur et la prison?

Tous ces hommes furent plus ou moins magnétisés par l'alcool et les jouissances qu'il assure ; or, pour cela, il faut plus d'argent qu'ils n'en

gagnent honnêtement; la tentation les emporte, ils volent.

Sous l'influence de l'alcool, que deviennent la pureté, le respect de soi-même et de la situation sociale?

Y est-ce pas alors que le jeune homme, excité par le feu qui lui brûle les veines, s'abandonne à tous les excès? Le vin et la jeunesse, dit saint Jérôme, sont les deux flammes de la volupté. Pourquoi jeter de Vhuile sur le feu? Les premières armes que le démon emploie contre les jeunes gens sont le vin et la bonne chère.

N'est-ce pas alors aussi que le père de famille, l'homme honorable, oubliant tous ses devoirs, se laisse aller aux séductions les plus coupables; qu'il commet les fautes les plus graves, dont le souvenir pèse ensuite si lourdement sur la conscience?

Saint Laurent Justinien décrit en peu de mots les résultats funestes de l'ivrognerie :

« Par elle, dit-il, la constitution est affaiblie, les flammes de la débauche sont allumées, la raison est détruite et la porte est ouverte aux crimes et aux meurtres de toutes sortes.

« L'ivrognerie fait dire des paroles insensées, des médisances et des folies; l'intelligence est

hébétée, la maturité de la pensée disparaît, une joie folle la remplace, renverse toutes les barrières et mène à toutes les corruptions. »

L'alcool et V ordre public

Enfin, sous l'influence de l'alcool, que devient le respect de Tordre public, des lois du pays, de la propriété et même de la vie de nos concitoyens?

N'est-ce pas la boisson qui peuple les prisons et les pénitenciers? Interrogez ces hommes : la plupart vous diront qu'ils sont condamnés pour des délits commis sous l'influence de la boisson et dont ils ont eu à peine conscience.

Dans une visite à la prison de Québec, sur dix détenus qu'elle contenait, sept accusés d'actes passibles de plusieurs années de pénitencier m'avouèrent n'avoir aucune souvenance des actes qu'on leur reprochait. Ils les avaient commis en état d'ivresse.

N'est-ce pas encore la boisson qui d'habitude pousse à ces crimes horribles, à ces assassinats atroces qui épouvantent la société et rappellent, au

sein de notre civilisation, la férocité des tribus les plus barbares?

Excitée par l'alcool, la bête humaine reprend toute sa sauvagerie. Les pires instincts de l'homme sont mis en ébullition : jalousie, haine et vengeance. Sous les coups de l'alcoolisme, l'animal, incapable d'être contrôlé par la raison ou la loi, s'abandonne à sa furie brutale, et, sans se soucier de la conséquence de ses actes, il se jette sur sa victime, frappe et tue.

Un magistrat, auquel une longue expérience judiciaire donne une grande autorité, disait au Congrès de Liège en 1886 : « L'alcool se trouve à la source des trois quarts des procès criminels, et à peu près à celle de la moitié des procès civils. »

De son côté, M.O'Shaugnessy, président des tribunaux irlandais, a fait entendre ces paroles : « Trente ans, j'ai été président du jury des divers comtés; j'ai présidé plus de causes criminelles que la plupart de mes contemporains. Eh bien! j'assure de la manière la plus formelle que j'ai eu devant moi à peine un seul cas de crime contre les personnes, qui ne fût pas la suite de l'ivresse. »

N'avons-nous pas justifié l'accusation portée au commencement de ce chapitre contre l'alcool, à savoir, qu'il cause la ruine totale de l'homme moral et du chrétien?

Que reste-t-il des vertus propres à notre nature, des grâces qui doivent aider l'homme à s'élever jusqu'à la ressemblance de Dieu?

Une société exclusivement composée d'ivrognes n'ofïrirait-elle pas, sur la terre, l'image la plus fidèle d'une réunion de démons vivant dans des corps d'hommes, et étalant au grand jour les mœurs et les habitudes de l'enfer?

Un drame de la vie réelle

Il y a quelque vingt ans, vivait à Montréal un riche manufacturier qui avait une famille de six enfants. Cet homme était bon, généreux, aimable; on ne pouvait trouver maison plus unie ni plus heureuse.

Mais les affaires allèrent mal et l'homme se mit à boire. On essaya de tous les moyens pour l'arrêter, et pendant quelque temps, grâce à la prière et aux sacrements, la passion enrayée cessa de faire des progrès.

Le jour de Noël 18... il lit venir un prêtre chez lui. Là, dans le salon de la famille, en présence de sa femme et de ses enfants, le père demanda

humblement pardon des scandales qu'il avait donnés par sa boisson et des chagrins qu'il avait causés à sa famille. Puis, avec une éloquence touchante, il supplia ses enfants de ne jamais toucher aux boissons fortes de leur vie, et se jetant à genoux, il implora pour lui et sa famille la bénédiction du prêtre.

Pendant un temps, il se maintint parfaitement sobre; malheureusement, il négligea la pratique des sacrements, et la terrible passion s'empara de nouveau de lui pour ne plus le lâcher.

Deux ans plus tard vint la banqueroute. Il fallut tout vendre et aller se réfugier dans un des faubourgs de la ville. Débilité par la boisson, le père ne put trouver de l'emploi, et la gêne se fit sentir à la maison; mais, lui, continuait de boire.

Il réussit à trouver de modestes situations pour ses deux aînés, l'un âgé de quatorze ans, l'autre de douze. Ils gagnaient chacun quelque huit piastres par mois, c'était tout ce qu'il y avait pour soutenir la famille. Le malheureux père, emporté par sa passion, guettait ses enfants le jour de la paie, et leur arrachait la plus grande partie de leur maigre salaire, qu'il allait boire à l'auberge, tandis que la misère la plus profonde régnait dans la maison.

Un jour de janvier, il n'y avait plus ni pain, ni bois, ni argent. A quatre heures de l'après-midi, la femme et les enfants n'avaient pas encore mangé

de la journée. Il fallut aller mendier des secours au presbytère de la paroisse...

Et le père buvait toujours.

Cet homme si bon autrefois, si affectionné à sa femme et à ses enfants, était devenu violent et brutal. Il en vint au menaces, puis aux coups, et, plus d'une fois, la police dut protéger la famille contre les assauts de l'ivrogne.

Quatre années s'écoulèrent de la sorte. La dégradation du père devenait de plus en plus profonde et irrémédiable.

L'aîné des garçons avait atteint ses dix-huit ans, mais épuisé par un travail trop fatigant, miné surtout par le chagrin que lui causait la conduite de son père, il tomba malade et mourut au bout de quelques jours.

Le père était en fête. Il n'eut connaissance du malheur qui était arrivé qu'au moment même ou l'on allait porter le corps à l'église. Alors, se jetant sur la bière de son fils, il éclata en sanglots. ■ Mon pauvre enfant, c'est moi, ton père, qui t'ai donné la mort! Misérable que je suis! Pourquoi donc Dieu ne m'a-t-il pas frappé à ta place? Mon fils, pardonne à ton malheureux père ! »

L'infortuné suivit le cadavre de son enfant à

l'église et au cimetière, mais le soir, quand il revint à la maison, il était ivre...

Quelques années encore s'écoulèrent.

Un jour, sur la rue Craig, je vis venir de loin un homme titubant sur le trottoir. Son aspect était sordide, il avait Pair d'un vagabond de la plus triste espèce. Les vêtements en haillons et souillés de boue, la barbe et les cheveux dans le plus grand désordre, le visage tuméfié et abruti par la boissondes yeuxregardant vaguement dans le vide... et les passants se détournaient avec dégoût du chemin de l'ivrogne.

Arrivé plus près, je reconnus le malheureux; c'était M. X... La ruine était complète. Et je me souvins des jours d'autrefois, et je revis la maison où l'on vécut si heureux, et je me rappelai la touchante scène de Noël... Tout cela n'était plus qu'un rêve; la triste réalité, je l'avais sous les yeux.

Quelques mois plus tard, l'ivrogne tombait pour ne plus se relever.

LE DRAME DE L'ALCOOLISME {Suite)

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