AUBERGES ET AUBERGISTES
L'auberge, en effet, c'est la tentation en permanence, faisant appel à la passion de l'homme à toute heure du jour et de la nuit. C'est là que le buveur trouve ce qui amènera sa ruine définitive :
1° Des boissons frelatées et toxiques.
2° Des compagnies dangereuses.
3° Des amusements qui encourageront ses vices et les rendront enfin irrésistibles.
Boissons frelatées
Je ne parle pas, bien entendu, des restaurants, ni des débits de boissons bien tenus. Il en faut pour les étrangers et les hommes d'affaires qui ne rentrent à la maison que le soir. Mais je dénonce avec force les nombreuses buvettes, les saloons, qu'on
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rencontre à tous les coins de rue de nos grandes villes, et qui sont, pour les ouvriers surtout, l'occasion de tant d'excès. Quelles raisons plausibles peut-on mettre en avant pour justifier leur existence? Quelle surveillance exerce-t-on sur la marchandise qu'ils débitent? La loi punit sévèrement le boulanger qui fraude ses clients, le laitier qui additionne son lait avec de l'eau, le pharmacien qui, par négligence, fait erreur dans ses potions, mais elle laisse à l'aubergiste toute latitude pour falsifier ses boissons et empoisonner ses clients avec les drogues les plus funestes.
Sur les huit cents débits de la ville de Montréal, combien vendent des alcools purs et achetés à des maisons qui ont souci de leur réputation commerciale? Le profit lui semblerait trop mince, si l'aubergiste s'en tenait à la stricte honnêteté...
Aussi que fait-il? Il achète des alcools de qualité inférieure, des alcools d'industrie : eaux-de-vie de grain, whiskys fabriqués avec des betteraves, de la fécule de pomme de terre, qui, non rectifiés, contiennent les poisons chimiques les plus violents. Puis il pratique le mouillage, c'est-àdire, qu'avec une bouteille de ces alcools, il en fabrique deux, trois ou même cinq. Si le mélange est trop faible, il le corse avec les substances les plus nuisibles. Chaque aubergiste a son secret et fait sa sauce : l'un d'eux additionnait son whisky
avec de l'acide sulfurique (du vitriol) et le coloriait avec du jus de tabac.
Et voilà ce que l'on sert aux ouvriers, sur le zinc. Quelques verres de pareilles drogues, on le comprend, jetteront l'homme dans une ivresse abrutissante et le rendront malade pour plusieurs jours. La véritable eau-de-vie de vin, le vrai cognac, ne produisent pas ces effets, mais cherchez donc ces eaux-de- vie dans les buvettes à l'usage des travailleurs ! L'homme qui absorbe chaque jour ces alcools de cabaret ne tardera guère à éprouver les troubles d'estomac et de foie dont nous avons parlé ailleurs.
Compagnies dangereuses
Rarement on entre seul à l'auberge, on a généralement avec soi un ou plusieurs compagnons. En tout cas, on en trouvera autour du comptoir; et les tournées commenceront. On voulait dépenser cinq cents et on laisse cinquante cents, une piastre, et davantage entre les mains de l'aubergiste. On voulait prendre un verres de bière, on en absorbe cinq ou six, coiffés d'une couple de verres de whisky, le plus horrible mélange pour frapper un homme à la tête et produire l'ivresse la plus abrutissante.
Amusements dangereux
Enfin, nombre de ces auberges ont une arrièretaverne, et là, tout en continuant les libations, on joue aux cartes, on tient des conversations bien loin d'être édifiantes. Là aussi, à ces hommes fort échauffés par la boisson, le démon ménage des tentations auxquelles il sera bien difficile de résister.
Donc, en refusant absolument d'aller boire aux auberges, vous coupez court à tous ces dangers. Chez vous, à la maison, la présence de la femme et des petits enfants vous maintiendra dans la modération. Si, par hasard, vous prenez un coup de trop, vous vous en souviendrez le lendemain matin et la femme, du reste, aura bien soin de vous en faire ressouvenir...
Aux États-Unis, à M. . . , une Canadienne avait pour mari un brave homme, mais d'un caractère faible et facile à entraîner. Trop souvent, il cédait aux invitations des amis, et trop souvent, après ses visites aux auberges, il rentrait au logis, bien échauffé par la boisson.
La femme voulut couper court à une habitude aussi dangereuse.
« Écoute, mon homme, lui dit-elle, tu commences à aimer trop l'auberge et le whisky. Je ne veux pourtant point te priver entièrement de boire, ce serait difficile, mais voici ce que je propose. Je vais acheter de la boisson et je te la vendrai à la maison. . . Tu en auras tant que tu voudras, seulement prometsmoi de ne plus aller boire aux auberges. »
Le Canadien accepta et promit. Plusieurs fois par jour, il s'en allait prendre sa ration, en payant fidèlement ses dix cents...
Bientôt pourtant, honteux de tendre si souvent le verre à sa femme, il commença par se modérer; c'était déjà un bon résultat d'obtenu. Au bout de quelques mois, la femme lui demanda ce qu'il pensait de son whisky. « Il est bon, répondit l'homme, je m'en trouve très bien. — Eh bien! reprit la femme, sais-tu combien de profit j'ai fait sur toi depuis trois mois?... Vingt piastres! J'ai acheté chez le pharmacien de l'alcool de première qualité, puis je l'ai allongé avec de l'eau et du sucre, et avec les petits verres à dix cents, j'ai réalisé ces bénéfices. N'est-il pas mieux que cet argent reste à la maison plutôt que d'aller dans le comptoir de l'aubergiste? Assez longtemps tu lui aspayiî ton impôt, c'est fini. »