‹ Le roi du jourChapitre 20 sur 29 · PRÉCAUTIONS ET REMÈDES · texte numérisé non relu

PRÉCAUTIONS ET REMÈDES

Nous avons vu ce qu'était l'alcool, nous avons dit comment il prenait possession du corps et de l'âme, quelles ruines il causait, vers quelle fin déplorable il conduisait ses victimes. Mais il ne suffît pas d'avoir décrit la marche et les effets de cette passion, il importe surtout de savoir comment se préserver de ses dangers, ou quels moyens employer pour se guérir, si on a eu le malheur de tomber sous son influence.

C'est ce que nous allons examiner.

MOXENS PREVENTIFS

Quels moyens prendre pour éviter l'alcoolisme ?

Ici, nous sommes en présence de deux systèmes : l'un, absolu, radical, héroïque; l'autre, moins éner-

— iOo —

gique, faisant des concessions, tout en posant des barrières qu'on ne devrait pas franchir.

Le premier est la tempérance totale, l'abstention absolue de toute boisson alcoolisée.

Le second permet les vins et la bière, ou même un usage modéré des boissons fortes, à la maison. Il demande seulement de ne pas aller boire aux auberges. C'est le système de l'abstention partielle.

Tempérance totale

La tempérance totale enlève, il est vrai, tout danger d'alcoolisme, et l'on sait le bien considérable produit en Irlande, aux États-Unis, en Angleterre par les Ligues de tempérance du P. Matthews ; mais d'ordinaire, pour réussir, ces sociétés demandent des conditions spéciales d'éducation et de coutumes sociales qui ne se trouvent pas dans tous les pays.

Dans les maisons où l'on ne boit que des boissons douces, il sera facile d'accoutumer les enfants à ce régime, et lorsqu'un jeune homme atteint ses vingt ans sans avoir goûté aux boissons alcooliques, aisément ensuite il résistera aux tentations et se soustraira à tout danger d'intoxication. Mais si le père fait usage de vin ou de bière, si les habitudes sociales en font le breuvage de table ordinaire, difficilement les jeunes gens se contenteront du thé ou de l'eau claire.

Voilà pourquoi la tempérance totale n'a jamais réussi à s'implanter comme moyen préventif de l'ivrognerie, dans les pays où le vin et la bière sont la boisson ordinaire de toutes les classes de la société. Français, Allemands, Espagnols se sont toujours montrés réfractaires à l'abstinence absolue; pour eux, il faut trouver autre chose, c'est un fait d'expérience.

Autre fait d'expérience.

Dans les pays de vin et de bière, les victimes de l'ivrognerie sont beaucoup moins nombreuses que là où l'on boit de préférence des boissons fortes. Le Français qui s'en tient à ses vins de table, bordeaux ou bourgogne, peut parfois se sentir légèrement ému, à la suite de libations trop copieuses; il en sera quitte pour un mal de tête le jour suivant, et tout sera dit. L'Allemand, avec sa grosse bière, se rendra épais et lourd, mais lui non plus ne deviendra pas un ivrogne. Seules, d'ordinaire, les boissons fortes, les caux-de-vie, le whisky, le gin, mènent un homme à l'alcoolisme.

Le D'Lefebvre explique scientifiquement la différence entre le vin et la bière et les boissons fortes.

a ... Le vin, dit-il, est beaucoup moins irritant pour nos tissus et spécialement pour le système nerveux que les eaux-de-vie et même les liqueurs

spiritueuses les plus atténuées. Cela dépend de plusieurs circonstances.

« D'abord, l'alcool est beaucoup plus dilué dans le vin que dans l'eau-de-vie, puisque celle-ci en contient plus de cinquante pour cent, tandis que les vins que nous consommons habituellement n'en renferment que huit à douze pour cent. Il perd ainsi de son action irritante. En outre, l'eau active les fonctions des reins, organes chargés en grande partie de l'élimination du poison, et abrège son contact avec les tissus.

« Enfin, il faut noter que toutes les circonstances qui tendent à ralentir l'absorption de l'alcool, diminuent le danger de l'intoxication. Si Talcool n'arrive dans le sang que peu à peu, et, pour ainsi dire, goutte par goutte, l'élimination restant la même, il est rejeté à mesure qu'il arrive.

« Sous ce rapport, il y a une grande différence entre l'action du vin (on peut en dire autant de la bière) et celle de l'eau-de-vie.

« Il entre dans les habitudes de la vie de prendre de préférence le vin au moment du repas, tandis que les vrais amateurs d'eau-de-vie la boivent à jeun. (C'est le fameux coup d'appétit si cher à nombre d'hommes.) Dans le premier cas, la présence des aliments et surtout des aliments gras, outre qu'elle mitigé l'action de l'alcool sur les

tuniques de l'estomac, retarde son absorption. Dans le second cas, la vacuité de l'estomac active énormément l'absorption de l'alcool, et le poison est versé tout entier et instantanément dans le sang. » (Rev. Quest. scient., t. X, p. 589, lrc série.)

Tempérance partielle

Dès lors, ne serait-il pas sage, quand, par tempérament ou par habitude, la tempérance totale ne saurait être acceptée, de suivre un régime de vie qui, tout en laissant le vin et la bière comme boissons de table ordinaire, permettrait de prendre contre les dangers de l'alcool Tune ou l'autre des résolution suivantes :

1° Ou s'abstenir complètement des boissons fortes : eaux-de-vie, whisky ou gin ;

2° Ou ne les boire jamais pures, ni à jeun ;

3° Ou du moins, ne pas s'accoutumer à en faire un usage journalier, même en quantité modérée.

C'est l'usage quotidien des boissons fortes qui est vraiment dangereux, parce qu'il produit peu à peu l'habitude dont l'énergie s'accentue de plus en plus. On prend un coup d'appétit le matin, on le répète avant le dîner et le souper, puis il faut un punch avant d'aller se coucher; la constitution s'accoutume à cette excitation agréable, bientôt on

augmente la dose, l'alcool pénètre lentement dans l'organisme, il s'y emmagasine à notre insu. Vienne ensuite une circonstance favorable, et la passion fera explosion avec une force irrésistible.

Pour tous, enfin, le moyen le plus efficace de se garantir de l'ivrognerie sera de ne faire usage de boissons : vins, bière ou alcool, qu'à la maison, là où la présence de la femme et des enfants protège l'homme contre les excès de l'intempérance.

Par conséquent, de s'interdire absolument d'aller boire aux auberges et de fréquenter les clubs.

Les auberges et les clubs sont, de fait, les deux grands pourvoyeurs de l'alcoolisme. C'est là que les trois quarts des buveurs font leur apprentissage d'intempérance; là qu'ils s'accoutument aux boissons fortes. C'est là qu'ils trouvent les tentations les plus séduisantes et les plus irrésistibles pour les conduire graduellement aux hideuses misères de l'ivrognerie.

Dans nos grandes villes, pas de danger plus redoutable pour le bonheur des familles, pas de séduction plus fatale pour l'homme que l'auberge et le club.

Prendre dès les débuts du ménage la ferme résolution d'éviter l'un et l'autre, c'est faire acte de sagesse et poser une digue d'ordinaire infranchissable à la passion de la boisson.

Page 1