‹ Le roi du jourChapitre 25 sur 29 · LE DOSSIER DE L AUBERGISTE · texte numérisé non relu

LE DOSSIER DE L AUBERGISTE

Depuis que tu tiens auberge, je me suis fait ton pourvoyeur, et j'ai travaillé de toutes mes forces à t'envoyer des pratiques. J'ai fait bonne garde à la porte de ta maison et j'ai suivi de près les opérations qui t'ont enrichi.

Veux-tu savoir ce que j'ai vu?

J'ai vu entrer chez toi des hommes à peu près ivres.

Au lieu de leur refuser le verre de whisky qui allait les achever, tu le leur as servi en ri canant.

J'ai vu de malheureux ouvriers venir avec la paie de la semaine.

Leurs femmes et leurs petits enfants attendaient cet argent qui devait leur donner du pain pour manger, du bois pour se chauffer, des habits pour se vêtir.

Tu trouvais moyen de faire passer cet argent dans ton tiroir.

Je t'ai vu, le samedi soir, attendre jsur le seuil de ton auberge les jeunes gens qui s'en retournaient avec leur paie de la semaine en poche.

Tu étais là comme le serpent qui s'apprête à fasciner sa proie. Sur ton invitation, ils entraient, ils acceptaient un verre de whisky, ils faisaient une partie de billard... Aussitôt le diable de la boisson et du jeu s'emparait d'eux et les retenait à boire et à jouer toute la nuit.

Tu les gardais dans ton auberge toute la journée du dimanche, les portes et les fenêtres bien closes.

Et l'on dansait, l'on buvait, l'on s'amusait de toutes manières, car ton habileté diabolique te faisait réunir chez toi toutes les tentations fatales aux jeunes gens.

Et l'argent pleuvait sur ton comptoir de zinc.

Quand ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier

sou, je t'ai vu les prendre par les épaules et les pousser en ricanant dans la rue.

« Allons, les amis, on a eu bien du plaisir, n'estce pas? Au travail maintenant... Mais à samedi prochain, je vous attendrai. »

Et je lisais dans ta pensée :

« Marche, esclave, va gagner de l'argent pour ton maître. Tu viendras samedi, et tu me laisseras encore ta paie ! »

Je t'ai vu, bien tard dans la nuit, une fois seul, ouvrir ta lourde caisse et y remuer des deux mains, avec délices, le tas d'argent qui s'y trouvait. Que de sueurs et de travaux représentaient ces dollars tombés dans ton coffre-fort!

Cet argent, c'était du pain pour la femme de l'ouvrier et pour ses petits enfants. Les malheureux! ils pâtiront cette semaine, car il n'y a plus rien à la maison.

Cet argent du jeune ouvrier, ses vieux parents l'attendaient pour s'acheter des hardes et du charbon. Eux aussi, les vieux, vont pâtir! Mais toi, tu pourras donner une nouvelle robe de soie à ta femme et des bijoux à tes filles.

Te voilà devenu vieux... La mort approche... et une vague inquiétude te serre le cœur...

Tu commences à le comprendre.

Cet argent te brûle les mains. C'est de l'argent

maudit. Il le sera bien difficile de justifier ces richesses mal acquises, quand tu seras devant ton juge.

Ton dossier est déjà bien chargé.

Pourtant, j'ai bien d'autres accusations contre toi. Je vais te présenter une vision bien plus effrayante encore.

Vision d'avenir

Un catholique, tu le sais, est responsable, non seulement de ses propres fautes, mais aussi de toutes celles qu'il a laissé commettre dans sa maison, quand il pouvait et devait les empêcher.

Certes ! en voilà une charge sur tes épaules!

Songe donc aux blasphèmes que les murailles de ton auberge ont entendus! aux mauvaises actions dont elles furent les témoins! aux crimes, aux projets abominables qui ont été décidés là par des hommes ivres de whisky! Et cela pendant des années!

Songe donc aux ruines que tu as causées, aux larmes que tu as fait verser par tant de malheureux! aux malédictions que des femmes affolées

par la misère, des mères qui t'accusaient avec raison de damner leurs fils, ont lancées contre toi!

Tout cela retombera un jour sur ta tête et t'écrasera!

Si la malédiction d'un Dieu vengeur doit tomber justement sur la tête d'un homme, ce sera bien certainement sur la tienne !

Oui, tuas vaillamment fait la besogne du diable, pendant ta vie d'aubergiste. Si j'avais à choisir un métier sur la terre, je tiendrais une auberge mauvaise et corruptrice comme la tienne.

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