‹ Le roi du jourChapitre 9 sur 9 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le lendemain sir John allait plus mal, et pendant quinze jours il fut entre la vie et la mort, mais plus près de cette dernière que de la première. Dire le dé- Youement constant, l'habileté et lès soins dont le docteur fit preuve pendant cette période, serait raconter un de ces drames intimes et silencieux qui se jouent quotidiennement entre la science et la maladie au cheyet d'un lit, sous les yeux de parents ou d'amis éplorés, et qui trop souvent s'achèvent par le triomphe de la force morbide sur celle de l'intelligence et du cœur. Quant à lady Jane, ce qu'elle se montra pendant cette longue et douloureuse épreuve , pendant cette lutte à outrance entre la fièvre et l'art, on le devine mieux que la plume ne saurait le retracer. Ce que l'on sait d'elle déjà, de son amour filial et de sa dévotion à la souffrance aidera encore à le deviner. Ce que je n'ai pas besoin d'ajouter également, c'est que de ces longues journées et de ces plus longues nuits d'angoisses, d'attentes vaines et d'espoirs déçus, il était né un lien de plus entre Daniel et Jane, ce lien de confraternité

qu'éprouve le soldat pour son compagnon d'armes, et qui semble confondre leurs deux existences en une seule. Ils avaient combattu le même ennemi, ils avaient partagé le môme pain, ils avaient pour ainsi dire couché sur le môme champ de bataille, dans leurs vêtements de campagne, et plus que jamais leurs deux âmes, leurs deux cœurs et leurs deux ôtres entiers s'étaient unifiés I Jusque-là, Us s'étaient aimés de cet amour humain qui se brise ou s'éteint, mais finit toujours. Dorénavant, ils s'aimaient de cet amour étemel qui naît de la fusion, est la grande loi de la nature, et ne commence sur la terre que pour se continuer meilleur au sein de Dieu. Us le sentaient si bien, d'ailleurs, ils s'appartenaient si complètement, ils n'avaient si bien qu'un seul cœur et qu'une seule âme à eux deux, qu'il leur suffisait, pour s'entendre, de penser tout bas, tellement ils étaient sûrs que la pensée de l'un serait aussitôt celle de l'autre I

Quant à la possibilité de se séparer, ils n'y songeaient pas, sachant bien qu'elle ne pouvait plus exister, et que leur présence était désormais aussi utile à leur vie que l'air qu'ils respiraient.

A la fin, un léger mieux se produisit dans l'état général du malade ; la fièvre se ralentit et s'arrêta hésitante. Le docteur en profita pour lui porter un coup décisif dont elle ne devait plus se relever, et en effet, à partir de ce moment, elle se décida à battre rapidement en retraite. Une fois la congestion cérébrale enrayée, le reste n'était plus que l'affaire du temps.

«^ Maintenant, mon enfant, dit le docteur à lady Jane, un matin qu'ils étaient restés seuls, après le dé*jeuner, dans un petit salon isolé, nous pouvons respirer librement ; tout danger est passé ; sir John sera bientôt rétabli, et d'ici à quelques semaines il pourra repren* dre sa vie active d'autrefois comme si de rien n'était.

-^Daniel, que ne vous dois-je pas! sa contenta- 1elle de répondre avec bonheur.

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— Et mol donc I ajouta-t-ll avec amour.

— Du reste, recommença-t-elle plus légèrement et d'un air de charmant abandon, je tiens à m*acquitter, quel que soit le prix que vous mettiez au bonheur que je vous dois, et je le ferai.

— Quel prix vaut celui de votre amour, que vous m*avez déjà donné ?

— Ce n'était qu'un échange, Daniel, et vous ne me devez rien pour cela, si ce n'est votre cœur. Seulement, je le veux tout entier, comme vous avez le mien.

— La recommandation est inutile, Jane, et vous le savez bien.

— Oui, reprit la jeune femme en retenant le bras du docteur sous le sien, et en s'y penchant avec une adorable tendresse, je ne puis pas plus douter de votre amour que vous du mien. Les deux ne font qu^un. Il me semble qu'il en a été ainsi de tout temps, et qu'il en sera ainsi de toute éternité. N'est-ce pas, Daniel, que nous ne cesserons jamais de nous aimer?

— Jamais, répondit-il en regardant lady Jane avec ivresse. Est-ce que tout ce qui est vraiment grand et pur peut finir? Est-ce que le soleil cessera de briller, est-ce que l'océan cessera de rouler ses flots?

— Tu as raison, Daniel, s'écria lady Jane avec exaltation, et tu es le soleil qui réchauffe mon cœur, l'océan d'amour dans lequel il se noie pour toi 1

Puis, confuse sans doute de cet élan de passion, elle ajouta avec amour, comme pour se justifier à ses propres yeux :

— Ne suis-je pas à toi devant Dieu? n'est-ce pas lui qui a formé et béni nos liens? n'ai -je pas le droit de penser tout haut quand tu es là?

— Si vraiment, ma Jane adorée, répondit Daniel en attirant sous ses lèvres la tête de la jeune femme, et je t'en aimerais un peu plus si cela était possible I

— Combien je suis heureuse, reprit-elle d'un air plus enjoué, que tu ne puisses pas accuser ma recon-

naissance d'être pour quelque chose dans mon amour! Je t'aimais avant de te rien devoir, et je te l'avais dit !

— Et moi, Jane, combien je suis heureux, au contraire, de tout te devoir! Savez-vous qu'il y a eu un temps, milady, où vos millions semblaient s'élever entre vous et moi comme une barrière infranchissable?

— Oh ! shamel docteur, fit la jeune femme en se serrant un peu contre lui et en prenant sa main, qu'elle recouvrit des deux siennes et posa sur son cœur, dont il put ainsi compter les battements.

— Oui, shame, répéta Daniel en souriant, car en ce temps-là je ne t'aimais pas! Que sont tes millions, Jane, en comparaison de ton amour? Ah! garde-les ou jette-les aux quatre coins du monde, cela m'est bien égal maintenant ; ce qu'il me faut tout entier, c'est le Pactole de ton amour I

— Tu le possèdes, mon Daniel, et je voudrais qu'il fût un trésor réel, pour t'en faire encore plus riche 1

— Cela serait-il possible, Jane? Mais tu ne te connais donc pas? Tu ne sais donc pas qu'il n'y a nul royaume pareil à celui que je peux enserrer de mes deux bras quand je te presse sur mon cœur? Tu es pour moi tout au monde; tu es l'infini, tu es Dieu lui-même, car tu es sa bonté, sa grandeur et sa perfection î

— Oh ! Daniel, fit la jeune femme avec un sourire enchanteur, je te permets bien de déraisonner un peu, lorsque tu es avec moi, mais ne blasphème pas.

— Tu ne veux pas que je te divinise et que je te place tout en haut du ciel ?

— Non, je préfère que tu me laisses sur la terre, à côté de toi.

— Mais c'est encore le ciel dès que tu y es.

— Eh bien! s'il est absolument nécessaire à ton bonheur qu'il y ait entre nous un petit coin du ciel, je ne m'y oppose pas, pourvu que nous y soyons seuls et que tu n'y penses qu'à moi !

— Oui, j'y tiens, répondit Daniel, car j'ai besoin d'oublier par quelle chdne odieuse tu es rivée à notre fange ; j'ai besoin de te rendre tes ailes **t de te voir planer dans ces sphères éthérées où ne peut te suivre que mon amour. Ici bas, et quoi que tu fasses, tu ne m'appartiens pas.

— Allons donc ! ût-elle en se pendant par un geste rapide et charmant au cou de Daniel, qui oserait dire cela?

— Moil dit- il en souriant.

— Toi? répéta-t-elle avec une surprise mêlée de tendresse et de gaieté, je te trohve bien hardi I

— Je ne suis que positif, comme si j'étais déjà aux trois quarts Anglais.

— Explique-toi, je te prie.

— Rien de plus facile, si tu l'exiges.

— Oh I positivement.

— En ce cas, milady, répondez-moi la main sur la conscience.

— Voilà que tu m'appelles milady à présenti

— Oui, car ce n'est pas à ma Jane adorée que je parle, c'est à lady Jane, à la fille de sir John. Or, dismoi, n'est-il pas vrai que cette beauté fière et enchanteresse soit l'esclave des lois de la société au milieu de laquelle elle vit? N'a-t-elle pas sacrifié son amour à ce qu'elle regardait comme le soin de sa réputation? N'at-elle pas brisé mon cœur et le sien par respect pour l'opinion de ce monde qu'elle ne peut pas estimer? Ne m'a-t-elle pas éloigné d'elle de peur que l'on ne devinât notre tendre secret, et demain encore ne me bannira-t-elle pas de sa présence, si elle croit plus sage que l'on ne nous voie pas ensemble? Ahl Jane, tout cela, je le sais, tout cela je suis forcé de le trouver moi-même naturel, et voilà pourquoi j'aime mieux faire de toi tout de suite l'ange que tu es, et te replacer dans le monde éthéré d'oti tu viens, et où nul du moins ne peut te disputer à mon amour. Femme, tu appar-

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tiens à ton mari, à la loi qui Va unie à lui^ à la religion qui a consacré ce lien inique I Fille du ciel, tu n'appartiens qu'à ton cœur et qu'à moi I

Lady Jane était devenue pensive et triste. Elle garda un instant le silence^ puis reprit de sa voix la plus douce et la plus pénétrante :

— Tu ne sais pas, Daniel, car je ne te l'ai jamais dit, que j'étais menacée de dangers plus sérieux que ceux qu'aurait pu courir ma réputation lorsque j'ai consenti à cet odieux mariage. C'est par lui que je me suis sauvée pour toi, que je suis restée purel N'est-ce donc rien à tes yeux ?

— C'est la plus radieuse des auréoles I fit Daniel enivré, car tu es la vierge de l'amour et du dévouement!

Lady Jane continua avec une tendresse passioimée :

— J'aurais mieux aimé que l'on me rapportât à toi morte que déshonorée ! Il me semblait que le crime de me tuer eût été moins grand que celui d'appartenir à un autre 1 Mais étais- je bien sûre de pouvoir même mourir? Je n'avais donc pas le choix des moyens, Daniel, et je ne consentis à cette union nominale qu'afin de rester tout entière à toil Si j'ai cessé de te voir, ce n'était pas autant à cause du monde, croisle bien^ qu'à cause de moi-môme. Je me sentais aussi faible en face de toi que j'avais été forte en face de celui que je haïssais. Yoilà en peu de mots ma confession pour le passé. Quant à l'avenir, mon Daniel, je n'ai rien à t'en dire. Il sera ce que tu voudras qu'il soit I

— Non, chère Jane, car je n'aurai jamais d'autre volonté, d'autre désir que les tiens. Reste à moi par l'âme et par le cœur, soyons unis par ces liens célestes que rien ne peut détruire, et qui ne sont ici-bas que le commencement des joies éternelles, qui nous sont promises là-haut 1 Le piédestal sur lequel je te place est trop élevé pour que je puisse l'adorer autrement

qu'à genoux , et la seule chose que je te demande, c'est de me laisser te voir, c'est de me laisser tendre les bras vers toi, dans une ardente prière, en te disant; a Je t'aime ! »

— L'idole te l'accorde, répondit la jeune femme avec amour en resserrant autour de sa taille la chaîne que Daniel lui faisait de ses deux bras.

Puis, au bout d'un instant de muet bonheur, ell& reprit d'un air enjoué :

— Je ne demande, à mon tour, qu'une seule chose, c'est de pouvoir descendre de temps en temps de mon piédestal pour venir me reposer ainsi sur ton cœur I

— Tu y courras un véritable danger, aima mia, fit Daniel pris d'une joie ineffable et souriant d'ivresse.

-~ Lequel, je te prie? demanda tendrement la jeune femme.

— Celui d'y être gardée prisonnière! répondit Daniel de sa voix la plus douce et avec son regard le plus tendre.

— Oh! je ne m'en plaindrai pas, my darling, car lorsque je suis près de toi, j'oublie tout, pour ne me souvenir que d'une seule chose, mon amour pour toi I

— Et penser pourtant, mon ange, que nous avons perdu tant de temps à nous aimer sans nous le dire !

— Et même sans le savoir.

^— Quels fous nous avons été !

— N'est-ce pas? comme si nous n'eussions pas bien dû savoir, dès le premier jour oti nous nous sommes vus, dans cette chère petite église de Ryhope, que c'était l'amour qui était entré à la fois dans nos deux cœurs!

— Oui, c'était notre Chmtma»^oxI fit Daniel gaiement.

— Te souvient-il, reprit lady Jane, qu'un rayon de soleil glissa un moment dans la chapelle?

— Je le crois bien, tu y apparus en pleine lumière, et tu me fis l'eiTet de Tune des vierges de Murillo desr

cendue du cadre, et s'avançantvers moi de ton air à la fois céleste et humain. Tu avais l'auréole de feu des i^adones espagnoles, et cependant tu restais femme. Je vis bien tout de suite que tu étais adorable, mais ce n'est que plus tard que je compris que je t'adorais. Que veux-tu? ce n'était pas ma faute, mais la tienne*

— A moi?

— Oui, le rêve était trop beau, je ne pouvais pas y croire, et, n'y croyant pas, je ne voulais pas m'avouer que je t'aimais.

— Voyez-vous, l'orgueilleux I

— Gomment pouvais-je penser que Dieu m'eût réservé ce bonheur immense, et qu'il m'eût pour ainsi dire guidé vers toi?

— C'étaient nos deux étoiles qui cheminaient l'une vers l'autre et devaient se rencontrer, invisibles, dans ce rayon de soleil qui les unissait. Ne trouves-tu pas qu'il y a un enchaînement mystérieux dans nos deux destinées? Toi, que les événements politiques éloignent de ton pays, qui t'enfuis de l'exil, qu'un navire anglais sauve et amène sur cette côte, qui viens invoquer l'appui d'un modeste pasteur de village par lequel ta es présenté à mon père; et moi, qui ne m'étais sentie au cœur qu'un vague et immense besoin d'amour, sans pouvoir trouver mon idéal, sans vouloir entendre parler de mariage, jusqu'au jour où je t'ai aperçu sous le porche de cette humble petite église de Ryhope, et où une voix intérieure m'a crié : C'est Ml Ah I c'était bien M, en effet, le héros de mon roman de jeune fille, car c'était toi, et qui donc aurais-je pu aimer qui le méritât autant et pût en échange m' aimer comme je voulais l'être? Je ne connais qu'un être aussi parfait que toi, — mon père I — et c'est pour mon cœur une joie de plus que de pouvoir confondre en lui l'amour que je vous porte à tous deux, amour si différent, mais si immense, si complet, et qui tient du culte, de l'adoration!

A ces paroles, qui ne sont rien pour ceux qui les lisent, .à moins qu'elles n'évoquent quelques doux souvenirs du passé, mais qui sont tout pour ceux qui les échangent, en succédèrent bien d'autres, suivies de ces muettes extases qui sont à l'amour ce qu'est l'éclair au nuage, avec cette différence que c'est un éclair qui dure.

Pendant tout le temps que la crise du danger n'avait pas été passée pour sir John, le docteur et le jeune officier de marine ne s'étaient pas vus beaucoup ; Daniel, absorbé par la grave maladie du baronnet, et ayant à la fois à soigner les nombreux blessés de l'infirmerie et ceux que l'on avait transportés chez eux, sans parler de tous ses autres patienis, ne pouvait naturellement prendre ses repas qu'à la hâte, d'une façon très irrégulière, et c'était seulement pendant les repas que les deux frères pouvaient se réunir et causer. HippolytjB savait donc simplement que le docteur était débordé, qu'il ne dormait plus et mangeait à peine, mais opérait des cures merveilleuses, ce qui lui était du reste habituel; que, faisant du bien, il nageait en plein dans son élément favori, et était par conséquent heureux. Quant à Daniel, qui avait fait appeler mistress Palmer par le télégraphe, le lendemain du sinistre arrivé à la mine, ne voulant confier qu'à elle le soin de faire exécuter ses ordres dans l'infirmerie ; — quant à Daniel, dis-je, il avait appris qu'Hippolyte allait souvent prendre des nouvelles de Maud, qu'il emmenait Charly faire de longues promenades avec lui sur un poney, qu'il apportait chaque matin des fleurs à la jeune veuve; mais là s'arrêtaient ses informations.

Il ne doutait plus, d'ailleurs, qu'Hippolyte ne fût aimé et qu'un prompt mariage ne vînt couronner son bonheur. Seulement, il était trop absorbé pour pouvoir beaucoup s'occuper d'une affaire qui l'intéressait sans doute autant, mais qui pouvait dorénavant se passer de son concours, paraissant marcher toute seule et comme sur des roulettes. La vérité est que, pendant ces quinze jours, le jeune marin et la jeune veuve s'étaient vus souvent, sinon longuement. Leur amour avait fait comme celui de Daniel et de lady Jane, il avait grandi aussi, et un lien de plus était encore venu le fortifier, Charly (qui s'était pris d'une tendresse subite pour son ami Tofficier), que Maud adorait et qu'Hippolyte aimait déjà de tout son cœur. Cet enfant eût été le leur, à tous les deux, qu'ils n'auraient pas été davantage attachés à lui, qu'ils ne l'auraient pas senti plus vivant dans leurs cœurs. Bonne et généreuse nature s'il en fut, aussi incapable de faire que de comprendre le mal, le jeune marin avait d'abord éprouvé une vive sympathie, une grande pitié pour cette jolie et intéressante veuve, dont son frère lui avait parlé en termes si chaleureux, en lui envoyant son portrait, et plus d'une fois, accoudé la nuit sur son banc de quart, dans la mer Noire, regardant passer les. bombes audessus de sa tête, ou écoutant gronder l'orage, il s'était dit :

— Pauvre jeune femme I pauvre enfant I Combien je voudrais pouvoir vous protéger tous les deux, être votre ami, votre providence, et contribuer à votre bonheur!

C'était d'abord par la générosité que l'amour avait pénétré son cœur, et ce n'était que plus tard qu'il avait ajouté à son monologue :

— Mais au fait, pourquoi ne deviendrais- je pas le mari de la veuve et le père de Tenfant? Ce serait un moyen tout trouvé d'assurer leur avenir, Maud est charmante, son fils doit lui ressembler, et je sens déjà que rien

ne me serait plus facile que de les aimer. Avec quel plaisir je me jetterais dans la mêlée ou lutterais contre les éléments déchaînés, si je pouvais penser que mon sang et mon dévouement sont bons à quelqu'un et à quelque chose! Je ne serais plus seul à boni, je vivrais par le souvenir des miens, je les emporterais avec moi au fond de mon cœur, et j'aurais de l'ambition pour eux. Je ferais mon chemin, je deviendrais capitaine de vaisseau, comme mon digne père; je perpétuerais dans les annales glorieuses de notre marine le nom vénéré des Herblay, et combien je serais fier d'en voir Maud orgueilleuse! Oui, oui, c'est cela. Et puis, à nous autres marins, il nous faut de vraies femmes, qui sachent prendre vaillamment leur part de notre rude vie, de nos épreuves et de nos dangers. Maud, qui a déjà souffert, sera cette femme-là; elle s'attachera à moi par toutes les grandes qualités de son cœur et par amour pour son fils. J'aurai en elle une amie dévouée et sûre, qui saura cacher ses larmes au départ et ne me les montrera qu'au .retour, ayant assez de courage pour ne pas vouloir ébranler le mien au moment de la séparation, mais assez d'afiFection pour se réjouir autant que moi lorâque je reviendrai. Quant au jeune Charly, je l'aimerai tant que j'aurais bien du malheur s'il ne finissait pas par m'aimer à son tour. D'ailleurs, il aura des frères, des sœurs; ils ne formeront tous qu'une seule famille, et il finira par s'imaginer qu'il est aussi mon fils. Donc, c'est entendu, j'épouse Maud !

Là-dessus, la chute de Sévastopol avait amené la fin de la guerre de Crimée; Hippolyte Herblay avait été renvoyé en France ; il avait aussitôt pris un long congé, auquel il avait deux fois droit, ayant été blessé pendant la campagne ; il avait passé le détroit, et était arrivé comme une bombe chez son frère le docteur.

Maud avait achevé, sans s'en douter et surtout sans le chercher, la conquête, déjà si bien préparée, du jeune marin, et lorsque Hippolyte sortit de sa première

yisite à mistress Palmer, il en était éperdûment amoureux.

On aurait dû croire, étant donné le caractère du fougueux officier, que cet atnour-là serait mené tambour battant, et que l'intéressante veuve serait attaquée à l'abordage, comme une corvette ennemie cherchant à s'enfuir. Il li'en fut rien, tant il est vrai que le dieu malin métamorphose d'un trait les natures les plus fortes et les plus énergiques. Blessé au cœur, Hippolyte Herblay devint plus timide qu'une jeune fille, et, comme elle, rougissait et pâlissait au moindre mot de latpersonne aimée, ce qui, d'ailleurs, était loin d'être sans danger pour cette dernière. En effet, Maud préparée à l'avance, aurait su se défendre contre une cour assidue et faite dans les règles ordinaires. Mais en présence de ce beau et vaillant jeune homme, qui se troublait devant elle, elle ne sut qu'être émue, touchée et compatissante. De plus, elle l'avait aimé, avant de le connaître, par un simple portrait, par tout ce que lui en avait dit Daniel; elle l'aima davantage quand elle le vit, et cela explique comment la distance qui pouvait encore les séparer fut si vite franchie. Trop sincère pour dissimuler ses sentiments, et en même temps trop loyale pour jeuer avec ceux du jeune marin, Maud résolut bien vite de s'en expliquer et de lui dire le fatal secret qui s'opposait à leur bonheur. Les circonstances ne la servirent pas. Au commencement, ce fut d'abord la présence du docteur qui l'empêcha d'entrer dans la voie des aveux, car, chose assez étrange, c'est de lui surtout qu'elle paraissait effrayée. Plus tard, ce fut le temps qui lui manqua. Absorbée tout entière par les soins de sa charge et le surcroît de travail que lui avait donné sa position nouvelle, juste au moment où le malheureux accident de la mine venait de se produire, c'est à peine si elle pouvait causer avec Hippolyte. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était précisément le contraire de ce qu'elle aurait voulu, c'est-à-

dire, Taimer un peu plus chaque jour. A la fin, cependant, pouvant s'éloigner de Tinfirmerie une heure ou deux, sans inconvénient, elle s'arma de courage et de résolution. Elle écrivit le mot suivant au jeune marin:

« M"^* Palmer doit se rendre demain à Hendon, sur » le bord de la mer. Si M. Hippolyte Herblay pouvait » l'accompagner, elle en serait heureuse, désirant » causer avec lui d'un sujet qui les intéresse tous les )) deux. Elle partira vers les deux heures, et serait B obligée à M. H. H. de vouloir bien venir la prendre. »

Il faudrait n'avoir jamais été amoureux, ni jeune, pour ne pas se faire facilement une idée de la joie qa'éprouva le bouillant officier en recevant cette petite missive, au papier glacé et parfumé, à l'écriture fine et rapide. S'il n'avait pas craint de compromettre la dignité doctorale de son cher frère, ou de scandaliser ses tranquilles hôtes, les dignes époux Watson, il se serait livré aux choses les plus folles. Il aurait cassé les chaises ou sauté par-dessus les tables. S'il eût été Anglais, il se serait grisé. Mais forcé de mettre de l'eau dans son vin, de comprimer son bonheur, et craignant de le voir éclater malgré lui, il alla s'asseoir sur la gr^ve, la tête au vent, et une fois-là, seul en face des 9ots, ses amis d'enfance, il laissa parler son cœur, chanter son amour, et prit la nature à témoin de son ivresse et de ses serments. Puis, quand il se fut un peu calmé, il regagna le village d'un pied plus posé, bien que pour un rien cependant il eût dansé des entrechats au milieu de la grand'route ou embrassé toutes les jolies filles qu'il rencontrait. Arrivé aux premières maisons, il aperçut son frère, qui sortait de chez le maître d'école, et courut à lui.

— Qu'as-tu donc? lui demanda celui-ci en lui voyant l'œil si brillant, la physionomie si animée.

— Une bonne, une grande nouvelle, cher Daniel I répondit-il en frappant gaiement sur l'épaule du docteur.

— Aurais-tu donc fait un héritage, sans m'en prévenir?

— Bien mieux que cela I

— Aurais-tu reçu une lettre, reprit Daniel.

— Oui! interrompit Hippolyte fiévreusement.

— De ton ministre? acheva le docteur.

— Allons donc I Est-ce qu'une lettre de mon ministre aurait le don de me rendre aussi joyeux?

— Cela dépend, si elle t'annonçait une brillante promotion.

— Il s'agit bien de promotion, vraiment I s'écria le jeune marin, avec une pétulance qui faisait plaisir à voir, ou plutôt si: j'ai été promu au rang d'homme heureux par mon nouveau ministre, par le plus charmant des amiraux, par Maud elle-même, tiens, lisl

Et en disant ces derniers mots, Hippolyte tirait de dessus son cœur la petite note de mistress Palmer,etla tendait victorieusement à Daniel.

— Eh bien! qu'en penses- tu? ajouta- t-il presque aussitôt, en tendant déjà la main pour ravoir le précieux billet.

— Je pense, parbleu! que tu es aimé, fit le docteur, et que tu es invité à en recevoir demain le doux aveu.

— N'est-ce pas?

— Gela me pardt suffisamment clair, et je t'en félicite d'avance.

Les deux frères se serrèrent cordialement la main et se regardèrent avec une expression de joie réciproque, qui indiquait combien ils s'aimaient et combien tout était commun entre eux.

— Ah! que je voudrais aussi pouvoir t'adresser les mômes paroles, dit le jeune marin, et comme je le ferais du fond du cœur !

— Tu le peux ! fit Daniel en baissant la voix et en regardant Hippolyte d'un air d'intelligence, qui avait quelque chose de grave, de presque solennel.

— Serais-tu heureux également, Daniel? reprit sur le même ton l'amoureux de Maud,

— Autant que tu peux l'être, cher frère.

— Ah! voilà qui va doubler ma joie, car plus rien ne viendra l'assombrir, et je pourrai la savourer sans égoïsme. Mais, dis-moi, quelle réponse dois-je faire à Maud?

— Aucune.

— Gomment, aucune? Tu plaisantes, j'imagine.

— Non ; je suis très sérieux. Ce doux message d'amour ne demande nulle réponse écrite; mais il en attend une verbale.

— A la bonne heure ; tu m'effrayais déjà.

—- Et à ta place, j'irais la porter le plus tôt possible.

— C'est une idée d'autant meilleure, mon bon Daniel, que je mourais d'envie de faire ce que tu me conseilles.

— En ce cas, que je ne te retienne pas. Je retourne auprès de sir John, c'est-à-dire auprès de lady Jane, et nous n'avons de temps à perdre ni l'un ni l'autre.

— Dépose mes hommages les plus respectueux aux pieds de sa seigneurie, fit le jeune offider en souriant.

— Et toi, fais mes amitiés à Maud, répondit le docteur.

Quelques minutes après, Daniel rentrait chez lui, et Hippolyte frappait d'une main légèrement agitée à la porte de mistressPalmer. Ce fut elle qui vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle devint très rouge et un peu tremblante.

— Ah I c'est vous, dit-elle.

— Oui, c'est moi, répliquart-il.

Après ces choses éloquentes, ils restèrent tous les deux muets et interdits. Cependant, Maud reprit au bout d'un instant :

-^ Je vous aï justement écrit un mot, ce matin.

— Le voilà, fit Hippol3rte en montrant le cher petit billet, qu'il avait déjà vingt fois au moins couvert de baisers, et je viens moi-même y répondre.

^ C'est bien aimable de votre part,

— Vous voulez dire bien égoïste? mais je n*ai pas pu résister au plaisir de vous assurer personnellement tout de suite du bonheur avec lequel je vous accompagnerai demain à Hendon, et vous remercier d'avoi^ bien voulu me le permettre.

— Vous viendrez donc? demanda Maud avec un éclair de joie, que ne tarda pas à assombrir un nuage de regret.

— En avez-vous jamais douté ? fit le jeune marin d'un air de tendre reproche.

— Qui sait? je l'aurais peut-être désiré.

— Pourquoi?

— Vous le saurez demain, et demain arrivera, hélas I trop tôt, dit Maud avec un soupir.

— Voilà que vous allez m'effrayer I

— Vous, un marin?

— Justement, nous ne sommes braves, nous autres, qu'au milieu du déchaînement des éléments ou du sifflement des boulets et des balles. C'est là notre élément. Mais dans un salon, en présence d'une femme comme vous, Maud, nous sommes pris comme un voilier dans une saute de vent, nous masquons en grande et nous ne savons plus si nous devons reculer ou avancer. Nous restons en panne I

La jeune femme sourit à ce langage imagé du marin et répondit en digne Anglaise, qui n'est pas étrangère elle-même aux choses de la mer :

— Vous savez, du moins, résister à la lame et courir au plus près. Si je suis une corvette, comme il vous a plu quelquefois de m'appeler plaisamment, j'ai bien peur que vous ne soyez un habile corsaire et ne m'ayez...

La jeune femme, qui avait prononcé gaiement cette phrase, rougit tout à coup et s'arrêta.

— Capturée? acheva l'intrépide officier d'un air timide, qui contrastait comiquement avec l'expression^

— Je ne sais pas, reprit la jeune femme avec un em-

barras visible, et c'est précisément à ce sujet que je désirais tous parler sérieusement.

— Est-ce bien terrible ce que vous avez à me dire ?

— Gela dépend, mais je le crains.

— Vous ne m*aimez donc pas? demanda Hippolyte en pâlissant et en portant douloureusement la main à son cœur.

— Oh 1 si I répondit Haud avec un élan involontaire, dont elle sembla presque se repentir aussitôt.

— Alors, s'écria le jeune marin en s'élançant aux genoux de mistress Palmer, à moitié fou de joie, et en couvrant ses mains de brûlantes caresses, qu'importe le reste ! Aimé de vous, Maud, je suis le plus heureux des homipes. Je suis roi du ciel et de la terre. L'océan lui-même m'appartient, les vents et les flots m'obéissent. Et quelle charmante . navigation nous ferons ensemble tous les deux, ma jolie et fidèle frégate I

— Me voilà frégate, maintenant, dit la séduisante veuve en souriant, je suis donc déjà montée d'un rang?

— Oui, et je deviens votre compagnon de voyage, en qualité de vaisseau de ligne, répliqua Hippolyte avec entrain, vous aimant de ce rude et loyal amour qui ne ment et ne trahit jamais, veillant sur vous, marchant en éclaireur, m'engageant le premier dans les passes difficiles, vous protégeant et vous défendant. Ah! Maud, donnez-moi votre cœur, comme je vous ai donné le mien ; devenez mon bon génie, mon étoile tutélaire, et je n'aurai plus rien à souhaiter icibas I

— S'il ne fallait que cela pour vous rendre heureux, répondit la jeune femme en lui plaçant les deux mains sur les épaules et en le regardant avec une touchante expression de tendresse, vous pourriez l'être, Hippolyte, car je vous aime bien!

— Ah ! répétez-le encore, Maud. C'est vieux comme le monde, l'amour, mais c'est immense et éternel

comme lui. Est-il un plus grand bonheur que celui de vous regarder et de vous entendre? Non, et vous m'avei ouvert des horizons inconnus. Tenez, accoudé ainsi devant vous, mes deux mains dans les vôtres, dévorant de mes yeux vos yeux et suspendu à vos lèvres, il me semble que je suis au balcon du ciel et que je contemple un ange !

««- Hélas ! il a perdu ses ailes, votre ange.

— JeTeâpère bien, il n'aurait qu'à s'envoler I

Et comme pour lui faire une chaîne, et la retenir ici-bas, le jeune marin jeta ses deux bras autour de la taille de Maud,|et l'attira sur son cœur, où il la pressa passionnément, et où elle resta un instant confuse mais heureuse. . '

A la fin cependant elle se dégagea doucement, et s'éloigna un peu en disant :

— C'est assez d'une bonne chose, Hippolyte; davantage deviendrait trop, et trop serait dangereux.

— ^ Pour moi, ou pour vous?

— - Pour tous les deux peut-être. D'ailleurs, ne l'oubliez pas : que me demandiez-vous tout à l'heure? de vous aimer, n'est-ce pas? Eh bien 1 je vous aime, je vous ai donné mon cœur, tout mon être est à vous, soyez satisfait.

— Je le suis.

«—Qui sait ce que vous penserez demain? Si vous alliez me maudire I Ayez donc pitié de moi, et ne me laissez pas m'enivrer d'un amour que vous pourriez bien repousser, quand vous me connaîtrez, et d'un bonheur qui n'aura sans doute qu'un jour I

Hippolyte pâlit, chancela, comme s'il eût reçu en pleine poitrine un coup mortel ; puis, se remettant cependant peu à peu, il reprit lentement^ d'une voix, grave et triste :

— Ecoutez, Maud, j'ignore ce que vous avez de si terrible à m'apprendre, mais ne fussiez-vous pas ce que je crois, dût votre passé briser l'idole que j'ai élevée

IB ROI DU joim 808

dans mon cœur, mon amour vous resterait entier et fidèle.

— Merci, Hippolyte, répondit la jeune femme avec une émotion profonde en lui prenant les deux mains et en les pressant sur son cœur d'une façon à la fois ten* dre et remplie de vénération ; je ne pouvais pas attendre moins de vous, et vous êtes bien le digne frère de Daniel. Mais rassurez-vous, ce que j'ai à vous dire ne me diminuera pas dans votre estime. Mon passé est pur. Je n'ai jamais commis aucune faute, et il n'y a dans ma vie qu'un malheur ; c'est ce malheur^là que je veux vous confier.

— Je le partagerai avec vous, Maud! s'écria Hippolyte d'une voix enthousiaste et émue ; porté par nous deux, il sera plus léger, et pourvu que votre amour me reste, que peuvent me faire tous les secrets du monde I

Le lendemain arriva, bien qu'il eût semblé au jeune marin que ce jour, si impatiemment attendu, ne se lèverait jamais. Il faisait beau temps; par extraordinaire le ciel était clair, le soleil brillait et l'atmosphère était douce. La nature avait l'air d'être en fête et il y avait encore, çàet là, dans les arbres, quelques oiseaux attardés qui chantaient. Rien, du reste, n'était changé dans la campagne qui avoisinait Ryhope. On apercevait, comme la veille, de fertiles vallées que sillonnaient de puissantes et rapides locomotives, laissant après elles des panaches de vapeur qui s'envolaient dans les airs en flocons blancs capricieux; de grasses prairies que broutaient des moutons noircis par le charbon, et de belles vaches de Durham ; de vertes collines, au flanc desquelles s'élevaient de jolies maisons en briques; et

plus loin, les flots exceptionnellement tranquilles de la mer du Nord.

Le tableau sembla magique à Hippolyte, qu'il eût cependant laissé très froid la veille encore. Mais quelle poudre d'or ne jette pas l'amour aux yeux? Il est la poésie qui transforme tout, le soleil brûlant qui éclaire le monde d'une lumière nouvelle, la jeunesse radieuse qui le vivifie. Sans lui,>tout est ténèbre, tout est triste, tout est mort. N'est-ce pas là l'idée que Gœthe a voulu exprimer dans ce mystérieux Famt qui a créé, en Allemagne, toute une littérature pour l'expliquer. Le vieux docteur, semblable à un casse-noisette de Nuremberg, est affreusement brisé. Il a blanchi sur ses livres, son dos s'y est voûté, son front s'y est plissé, ses doigts y sont devenus crochus, et sa peau s'est parcheminée» Ça n'est plus un être humain, c'est un bouquin^ait homme. Et qu'a-t-il appris? Simplement ceci : qu'il ne savait rien. Et alors, il se désole, il regrette, il gémit, il donnerait toute sa science pour un seul jour de bonheur. Vient l'amour, sous la forme de Marguerite, et aussitôt tout renaît en lui, sa jeunesse envolée, son passé, ses illusions, ses désirs, et la nature elle-même se fait complice du réveil de son cœur.

Ce rêve animé fut aussi celui d'Hippolyte, comme il a été celui de tout le monde ici-bas, à l'exception de ceux qui ne comptent pas, et voilà pourquoi la modeste campagne de Ryhope lui fit l'effet d'un paysage enchanté. Les heures furent bien longues à sonner, ce jour-là, mais enfin elles passèrent sur le cadran, et le moment si impatiemment attendu arriva.

Hippolyte était mis sans recherche, mais avec soin, et il n'avait jamais eu meilleur air. Maud, prête à sortir lorsqu'il vint la prendre, était de son côté bien jolie dans sa petite robe d'alpaga noir, qui dessinait merveilleusement ses formes charmantes, sous sa capote de crêpe qui faisait ressortir l'éclatante carnation de son teint. Elle était finement chaussée et gantée, et on ne

lui aurait pas donné plus de quinze ans, tellement la jeunejfemme disparaissait sous la jeune fille. Aussi, Hippolyte s'arrêta-il en extase, rayi, fasciné devant Maud, qui lui tendait gentiment sa jolie petite main, trouvant qu'il avait d'ailleurs excellente mine. Donc, enchantés Tun de l'autre, ils sortirent heureux et légers comme deux oiseaux échappés de leurs cages, et qui font retentir l'air de leur joyeux babil avant de prendre leur vol. Ils traversèrent d'abord une large prairie et se dirigèrent du côté de la plage, voulant se rendre à Hendon par le chemin le plus pittoresque, celui de la Reine, qui serpente la côte et en suit toutes les sinuosités, pareil à un long ruban blanc attaché à ses flancs. La mer venait mourir à leurs pieds, donnant au rivage ses rudes caresses et lui répétant sa vieille chanson berceuse.

— Voyez le flot, dit Hippolyte à Maud, il ne se lasse pas d'aimer la grève. Il est l'image des amours sincères. On peut le trouver monotone, mais il est du moins fidèle.

— Et moi, demanda la jeune femme, croyez-vous que je me lasserai jamais de vous aimer et d'être aimée de vous?

— J'espère bien que non !

— Et imiterez-vous ce sage exemple?

— Je ferai mieux, Maud, je le donnerai.

— A la bonne heure, vous êtes bien tel que je vous avais deviné, loyal, tendre, sûr et dévoué!

— Oh! je ne vous tromperai pas plus que l'Océan ne trompe ceux qui se confient à lui.

— On le dit cependant perfide.

— Non, jamais pour ceux qui le connaissent et qu'il aime; d'ailleurs, quand il al'air de les trahir, c'est qu'il est jaloux. Il les attire simplement dans ses bras et les y garde, endormis du sommeil éternel.

— Et vous, préféreriez-vous me tenir morte sur votre cœur que de me voir vivante sur celui d'un autre?

-*- Oui,mille fois,réponditle jeune marin avec énergie.

— Merci! s'écria gaiement Maud en lui tendant la main; c'est comme cela que je veux ôtre aimée. Du reste, rassurez-vous, je ne vous mettrai pas à l'épreuve.

Tous deux gardèrent un instant le silence, marchant si près IW de l'autre (c'était peut-être le chemin qui les y obligeait : il était si resserré I) que leurs deux ombres se confondaient en une seule, et qu'ils semblaient étroitement enlacés. Mais ils arrivèrent bientôt dans une clairière, où ils purent observer des distances plus respectueuses. Ce fut Maud qui s'éloigna la première de son compagnon, et apporta dans la conversation un ton plus grave.

•— Mon ami, dit-elle, je suis avant toute chose très loyale, et il n'y a pas de ma faute si vous n'avez pas entendu plus tôt la confession que je vous devais et que je vais vous faire. Elle est douloureuse, mais elle ne m'est pas difficile, car j'ai en votre caractère une telle confiance, aujourd'hui, que penser tout haut devant vous me paraît juste et naturel. La confession dont il s'agit est simplement mon histoire, et je tâcherai de la rendre aussi courte que possible.

— De vous, tout m'intéresse, et plus ce que vous avez à me dire sera long, plus je vous en serai reconnaissant.

— Gela nous ferait trop prendre le chemin de l'école, si je n'abrégeais pas, et vous savez que mon temps est limité. Je commence.

— Je suis tout oreilles.

— Il faut, d'abord, que je vous explique pourquoi je n'ai pas appris à votre excellent frère, qui est aussi le mien, ce que je vais vous confier, ou plutôt, le secret qui forme la fin de ma confession me dispensera de toute explication, et vous comprendrez les motifs du silence que j'ai dû garder avec notre cher Daniel.

— Je suis certain d'avance que ces motifs étaient légitimes.

Maud s'arrêta un instant, comme pour recueillir ses idées, puis continua :

— Je suis enfant de Londres, de fait, bien que née à Dublin.

— J'en félicite la métropole.

— Et ma position n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui. Je ne veux pas dire par là que j'aie yu des jours plus heureux, car je mentirais, et vous le savez bien.

En prononçant cette dernière phrase, de sa voix la plus pénétrante et avec son sourire le plus caressant, la jeune femme prit la main d'Hippolyte et la serra avec amour.

— Tous les déclassés de la société, continua-t*elle plaisamment, tous les cochers de fiacres, toutes les vieilles figurantes, tous les Arabes des rues de Londres ont, d'ailleurs, un petit roman de leur composition, qui commence invariablement par ce cliché usé : (( J'ai vu des jours meilleurs I » et je ne veux pas les imiter. Non, mais je dois cependant vous dire que j'ai été moins pauvre que je ne le suis à présent, avant de l'avoir été davantage. Il y a eu plusieurs phases dans ma vie, et chacune d'elles a été marquée par une position très différente. Je n'ai jamais été me promener au parc dans un attelage armorié à quatre chevaux.

— Vous l'auriez dû.

— Mais il est présumable que je l'ai été souvent dans une bonne voiture de louage, car mes parents jouissaient de ce que l'on appelait alors une modeste aisance. Ils avaient une jolie maison, entre cour et jardin, deux servantes et un poney pour les enfants.

— Vous n'étiez pas fille unique? demanda Hippolyte avec intérêt.

— J'avais cinq frères et quatre sœurs, répondit la jeune fenime «n soupirant.

— Que sont^ils devenus?

— Dieu nous les a tous pris. J'étais la dernière, la

plus faible, la plus chétive en apparence, et je suis la seule qui ait vécu. Il fallait voir quelle maisonnée nous faisions! Il fallait entendrer nos cris, nos éclats de rire) quand mon père revenait de voyage (il était marin, comme vous). Nous allions à sa rencontre dans les docks de Londres, et nous le ramenions triomphalement au logis, lui faisant comme une garde d'honneur. Un jour, il arriva que l'un de nous manqua à l'appel; puis, ce fut un autre, et chaque année, nos rangs allèrent en diminuant, lorsqu'enfln je dus remplacer toute cette jeune famille absente. Le coup fut terrible pour mes pauvres parents, et plus terrible encore en fut peut-être la conséquence. N'ayant plus rien à aimer ici-bas que moi, qui n'en valais sans doute pas la peine...

— Chère Maud, interrompit Hippolyte d'une voix émue et tendre.

— Ils cherchèrent la consolation dans l'oubli, acheva la jeune femme, et l'oubli au fond de cette coupe empoisonnée qui, chaque année, en Angleterre, fait tant de victimes, produit tant de crimes.

— L'ivresse ! balbutia'tout bas Hippolyte, craignant à la fois de deviner et d'affliger Maud.

— Oui, repril-elle sur le môme ton sourd, l'ivresse, cette plaie affreuse de notre race, qui est la véritable mère de tous ses vices et ouvre la porte à toutes les fautes. L'aisance fit bientôt place, chez nous, à la gêne, la gêi^e à la pauvreté ; la pauvreté à la misère et la misère à la faim ! Mon pauvre père, qui avait bravement travaillé, tant qu'il avait eu une grande famille à nourrir, ne fit plus rien ; il cessa de naviguer, vendit les parts d'action qu'il possédait sur la propriété de plusieurs navires; et dépensa tout ce qui restait, dans ces antres maudits, dans ces horribles tavernes qui s'intitulent cyniquement : les Palais du Gin/ Un soir, on le trouva mort à la porte de l'un de ces établissements populaires, où l'on empoisonne à prix fixe les matelots

LE aOI DU JOUR 309

et les ouvriers. Trois mois après, ma mère mourait à son tour au Workhouse^ ce charnier vivant où l'on enterre les victimes du Palais du Gin ! J'étais laissée, orpheline, dans cet asile de la misère qui est une insulte au malheur et à l'humanité, tellement on y fait payer chèrement le pain insuffisant que l'on y donne.

— Pauvre enfant I murmura le jeune marin avec émotion.

— J'étais à plaindre, en effet, reprit Maud, car si l'on est quelque part sans cœur et sans entrailles, c'est bien dans nos maisons de charité, de refuge et de secours. La pitié semble s'y être glacée et la commisération s'y est changée en statue de marbre. Ah I il ne fait bon être pauvre nulle part; mais en Angleterre la pauvreté est un crime, et celui qui en est affligé peut mourir comme un chien, au coin d'une borne, sans que personne songe à lui porter secours. Il y a cependant, dit-on, parmi les geôliers de ces modernes prisons que l'on décore du nom hypocrite de Workhome, des gens qui mangent à deux râteliers et qui s'enrichissent simultanément en abreuvant de poisons alcooliques les habitués des Palais du Gini et en faisant mourir de faim ceux qu'ils jettent au Workhome, les tuant ainsi deux fois.

— Ce serait affreux à penser, si cela était possible I s'écria Hippolyte avec indignation.

— Je ne sais pas si cela est possible, répondit la jeune femme simplement, mais on assure que cela est vrai I En tous cas, ce qui est incontestable, c'est que le Workhouse sert d'épouvantail aux gens sans asile. (( Tout ce que Von voudrai d ontrils coutume de dire, « excepté celai » et telle est la terreur méritée qu'il leur inspire, que plutôt que de frapper à sa porte détestée, ils franchissent celle de l'infamie. Les hommes se font voleurs ou assassins, et les femmes, hélas! pis encore 1 Quant à moi, qui étais un enfant, et qui ne pouvais pas travailler, du moins dans le sens usuel de

310 LB aOI DU JOUR

ce mot, on me mit tout miiment sur le pavé, et je passai la nuit sous le porche d'une église grelotant de froid, souffrant de la faim, m'étant rapprochée de Dieu dans Tespoir qu'il m'entendrait peut-être, et ne me refuserait pas sa porte comme les autres. Mais sa porte resta fermée; à la pointe du jour, un constable m'arrêta pour vagabondage et me conduisit devant le lordmaire, qui ne me condamna généreusement qu'à une demi-couronne d'amende, ou huit jours de prison. Puis, obéissant à un bon sentiment, et après avoir pris l'avis de ses collègues de la Cour, il ine fit remise de la peine et m'envoya pour un an dans une maison de correction, où l'on enfermait les petites voleuses,

— Vous, Maud?

— C'était bien triste, mais cela valait encore mieux que de mendier. D'ailleurs, il n'y avait pas de danger que la contagion du vice pût m'atteindre, car j'en avais trop peur, et Dieu sait bien retrouver partout ceux qui l'aiment et sont dignes de sa protection. Dans cette Girl reformaiory school, l'instruction religieuse était donnée par un digne et vénérable pasteur^ le révérend Cooper, qui s'intéressa à moi.

— Je crois bien 1 vous deviez être la plus adorable enfant du monde, et je vous vois d'ici avec vos petits pieds, vos petites mains et votre délicieuse petite figure de vignette anglaise ! fit Tenthousiaste officier de marine d'une voix vibrante d'admiration.

-*r- Pour vous, qui me regardez à travers le prisme de votre amour, répliqua Maud tendrement, je> ne dis pas ; mais pour le révérend Cooper, qui était le chef d'une nombreuse tribu, ce fut un autre sentiment^ celui de son admirable charité chrétienne, qui prévalut et me le fit remarquer. J'avais déjà reçu quelque instruction chez mes pauvres parents, avant que le malheur ne vint s'asseoir à notre foyer; l'excellent pasteur la compléta, voyant l'attention toute .particu-

LB moi DU lOUH 311

lière que je prêtais à ses enseignements de l'école dn dimanche.

— Une école du dimanche, interrompit Hippolytc, dans un pays où le repos du sabbat est aussi strictement observé? vous m'étonnez, Maud.

— De toutes les institutions de ce genre^ reprit mistress Palmer, celle-là est assurément la meilleure et celle qui rend le plus de services réels. Des milliers d'enfants y reçoivent une instruction primaire, qu'ils n'obtiendraient jamais sans cela. En effet, il n'y a nulle excuse pour les en priver^ le dimanche, et elle leur tient lieu de distraction. Ce sont des pasteurs, des membres zélés de la congrégation, souvent môme des jeunes filles, qui donnent les leçons. Pour les élèves, cet enseignement pratique ne s'appuyant sur aucun système préconçu, leur produit l'effet de simples conversations, et n'a rien qui leur rappelle vraiment l'école; ils apprennent sans fatigue, avec plaisir et presque sans s'en apercevoir. Ceux qui montrent des dispositions et de l'intelligence trouvent facilement à suivre des études plus sérieuses, et l'école du dimanche est la pépinière populaire d'où sont sortis quelquesuns de nos hommes les plus remarquables, à commencer par sir John.

— Vraiment?

— Il parait que l'excellent M. Gooper me trouva assez attentive à ses leçons, car il me proposa bientôt de les compléter, en me faisant assister à celles qu'il don** nait à ses propres enfants, chez lui, et il me plaça dans une maison plus convenable que celle où m'avait envoyée la justice un peu élémentaire de nos magistrats* A seize ans..,

— Vous deviez être bien jolie? interrompit le jeune officier avec amour, mais cependant pas plus jolie qu'aiyourd'hui.

— Vous êtes un flatteur, monsieur, répliqua gaiement Maud, en lui donnant un petit coup amical sur

les doigts, avec la pointe de son ombrelle , et il ne s'agit pas de ce que j'étais, mais de ce que je devins.

J'ouvre ici une parenthèse pour répondre à Tétonnement du lecteur, que surprend peut-être l'ombrelle de Maud, à l'époque de l'année où l'on était alors, c'està-dire en plein automne. En voici l'explication. Les Anglaises adorent de porter ce petit meuble. Il leur fait illusion, et leur permet de croire qu'elles pourraient éprouver la tentation de se protéger contre les rayons du soleil. La vérité est que cet astre méridional ne brille, en Angleterre, que par son absence, et que les ombrelles n'y sont jamais ouvertes qu'en cas de pluie. Ceci dit, pour l'acquit de ma conscience et le respect de la couleur locale, je continue.

— Eh bien, demanda Hippolyte, que devlntes-vous, Maud?

— Demoiselle de comptoir, dans un grand magasin de la Cité. Ahl vous voyez, monsieur, que je n'ai jamais été ce que l'on appelle une lady*t Avouez que vous vous en étiez bien douté ?

— Je n'avouerai rien de semblable, Maud, si ce n'est qu'il y a beaucoup de duchesses et de marquises qui voudraient vous ressembler. D'ailleurs^ toutes les femmes sont des ladies,

— Oh I of course, répondit mistress Palmer d'un petit air moqueur, absolument comme nous sommes tous frères, en remontant à Adam...

— Pas si loin que cela, mon enfant, mais au simple bon sens.

— Je le veux bien, si cela peut vous faire plaisir. Seulement je crains, qu'ici du moins, cette belle égalité de l'Évangile et de la raison ne soit longtemps une lettre morte. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas une lady, je ne prétends pas l'être, et je ne m'en trouve pas plus mal. Je devins donc, je vous le répète, demoiselle de comptoir dans un grand établissement de la Cité.

— J'aurais préféré vous avoir su fleuriste, si ce n'était pas aussi dangereux.

— Pourquoi fleuriste, et pourquoi est-ce dangereux? demanda Maud en souriant.

— Pour vous répondre, fit Hippolyte,. il me faut commencer par un madrigal et finir par quelque chose de plus shocking encore.

— Voyons.

— Vous auriez fait une ravissante fleuriste parce que, bouton de rose vous-même, vous étiez née pour vivre parmi des fleurs.

— Ah!

— Mais le danger d'être fleur et de se trouver au milieu d'elles, c'est que l'on en vend à des gens qui en achètent.

— Naturellement.

— Et généralement ces gens-là sont des gentlemen,

— Eh bien I moi, je leur vendais des gants et des cravates. Où est la grande difi'érence ?

— Des gants, Maud ? cela devient très grave.

— Rassurez-vous, on ne les essaye pas en Angleterre.

— C'est égal, j'aurais presque autant aimé des bouquets, ou plutôt, que m'importe? n'étiez-vous pas toujours Maud, c'est-à-dire la plus adorable, la plus suave, la plus pure et la plus douce des créatures?

Il se fit un instant de silence au bout duquel mistress Palmer reprit, non sans un effort visible toutefois :

— J'arrive à présent, Hippolyte, à l'endroit le plus douloureux et le plus difficile de mon histoire. Aussi, je vous demande la permission de passer, comme chat sur brise, sur tous les détails inutiles. Ils nous attristeraient tous les deux, et nous avons mieux à faire que de gémir sur le passé.

— Vous avez raison, sautez tout, si vous le voulez.

— Non, mais je ne vous dirai que ce qui est absolument nécessaire et important. Parmi les pratiques de mon patron, j'avais remarqué un jeune homme...

314 La BOI DU JOUR

— Vous l'aviez remarqué, Maud ? demanda Uippolyte avec un sentiment involontaire d'amertume et de jalousie.

— nie fallait bien, puisqu'il revenait presque tous les jours, et ne s'adressait qu'à moi. Il avait de vingtdeux à vingt-quatre ans, il avait de bonnes manières, il était toujours mis d'une façon irréprochable, et se montrait pour moi plein d'empressement.

— Bref, vous l'aimâtes 1 dit sourdement le jeune marin, qui avait pâli.

La pauvre Maud pâlit à son tour et une larme perla sous sa paupière.

— Si ce que j'ai maintenant à vous raconter, ût-elle avec une douceur angélique, doit vous faire de la peine, il vaut peut-être mieux que je me taise ?

Hippolyte, que le son de cette voix et la vue de cette larme avaient rappelé à lui, se serait jeté en pleine campagne aux pieds de mistress Palmer, s'il l'avait osé^ pour lui demander pardon. Mais à défaut de cette manifestation trop vive de son repentir, il lui tendit du moins la main, et serra énergiquement la sienne.

— Non, répliqua-t-il, j'étais fou, Maud, et il faut m'excuser. Me voilà redevenu homme, et vous pouvez achever sans crainte votre récit. Nous disions donc que vous aimâtes ?

— Non, Hippolyte, depuis que je vous ai vu et que mon cœur a vraiment parlé, je sais que ce n'était pas de l'amour. Seulement, j'étais alors bien jeune, presqa'une enfant, et je n'avais nulle expérience. Je crus que j'aimais 1

— Et lui ?

— Il disait ne vivre que pour moi et n'avoir qu'un seul désir : faire de moi sa femme. Je fus naturellement flattée d'une recherche dont toutes mes compagnes se montraient jalouses, et je consentis à l'épouser. Mais à partir de l'instant oti il eut obtenu cette promesse et l'aveu de mes sentiments pour lui,ilchaD-

gea complètement de tactique : il ne se montra pas moins passionné, mais moins pressé de conclure une union qui seule, avait-il dit d'abord, pouvait assurer son bonheur. Il en retarda l'époque, multiplia les prétextes et les délais et je finis par m'apercevoir (les chuchoteries moqueuses de nies compagnes me Tauraient fait comprendre, que ses intentions n'étaient pas honorables et que tout ce qu'il avait voulu c'était ma perte. Heureusement pour moi, mon innocence ellemême m'avait sauvée jusque-là, et les germes de sagesse qu'avaient déposés au fond de mon cœur les excellents enseignements du digne M. Gooper firent le reste. Je résistai à toutes les embûches qui me furent tendues et je déclarai à mon sweetheart qu'il était temps qu'il optât entre m'épouser ou cesser de me voir.

— Et que fit-il? demanda Hippolyte avec un profond battement de cœur.

— Il m'épousa, répondit mistress Palmer simplement.

— Ah I chère Maud, s'écria le jeune officier gaiement, quelle peur vous m'avez faite, mais aussi quel plaisir I

— Qu'aviez-vous donc pensé?

— Oh I rien, absolument, sinon que je suis fonde bonheur, et que je vous aime encore davantage, je crois.

— L'amour de mon mari, reprit Maud, passa bien vite et le mien se reporta d'avance tout entier sur l'enfant que je sentais déjà s'agiter dans mon sein. Nous partîmes pour l'Australie, où je devins mère en arrivant. Là, je retrouvai (jugez de ma joie I) le révérend Gooper, qui était chef de la mission évangélique de Melbourne;

— Est-ce à Melbourne que vous habitiez ?

— Non, pourquoi?

— G'est que j'y suis moi-même allé avant la guerre de Grimée, et il eût été bien étrange que nous nous y

fussions vus, sans le savoir. Mais je déraisonne; si nous nous y étions vus, nous nous y serions aimés, n'est-ce pas?

— J'en ai peur, fit Maud en souriant, mais c'est dans l'intérieur des terres que nous vivions. Mon mari, qui avait de la fortune, devait souvent s'absenter pour le soin de ses ^intérèts, et j'appris bientôt que s'il avait fait le voyage d'Australie, c'était pour y activer le recouvrement d'un héritage important à Sydney, où il passait, du reste, presque tout son temps. Un jour, il m'écrivit qu'il revenait à Melbourne à bord du steamer en partance. Celui-ci se perdit, la moitié des passagers périrent, et je restai de nouveau seule au monde, sans ressources, avec un enfant de dix-huit mois !

— Mais la fortune de votre mari?

— Je ne savais rien de ses affaires et j'i^orais même où étaient ses propriétés en Angleterre.

— Cependant il avait, dites-vous, fait un héritage en Australie?

— ^^11 l'avait touché et il le rapportait en banknotes, lorsqu'il fit naufrage.

— On retrouva du moins son cadavre?

— Jamais, ni aucun vestige de rien lui ayant appa^ tenu. Je rassemblai les quelques livres sterling qui me restaient, je vendis le modeste mobilier que j'avais acheté, ce qui me permit, de pouvoir attendre un peu, et grâce à l'appui du révérend Cooper, que la Providence envoyait pour la seconde fois à mon secours, je pus entrer, comme gouvernante, dans la famille d'un riche et excellent planteur, qui vivait dans les environs de Melbourne, et chez lequel je passai quelques années heureuses.

— Comment ne vous êtes-vous pas remariée?

— Je n'en avais nul désir, et puis, il me semblait que je me devais tout entière à mon fils. Enfin, faut-il vous l'avouer, j'avais des doutes...

— Des doutes? à quel sujet?

LE ROI Dti JOUR 317

— Au sujet de la réalité de mon veuvage I

Un nuage passa sur la physionomie du jeune marin, qui tressaillit et dit d'une voix brisée :

— Ah I M aud, je devine le terrible secret que vous avez à m'apprendre.

— Non, mon ami, car il est encore plus terrible que vous ne pensez. Mais écoutez-moi jusqu'au bout. Charly avait grandi, je n'étaiif pas forte, je pouvais mourir jeune, et son avenir me préoccupait. Je fis part au révérend Cooper de mes craintes et aussi de mes doutes, ou, si vous préférez, de mes soupçons; il écrivit à Londres à un habile attorney de ses amis, et quelques mois après il recevait les informations suivantes : « Mon )) mari vivait, il était de retour depuis longtemps en D Angleterre, sa fortune était fort embarrassée, mais n encore suffisante pour permettre à son fils de vivre » honorablement de ses débris I »

— Et ce mari indigne, s'écria Hippolyte, qui a d'abord voulu vous séduire et qui vous a ensuite lâchement abandonnée, qui est-il donc enfin ?

— Qui il est? répéta lentement mistress Palmer, en regardant tout autour d'elle avec précaution, comme si elle eût eu peur d'être entendue, je m'en vais vous le dire, mon ami. Seulement, n'oubliez pas que nous devons rester seuls à le savoir, jusqu'au jour où je pourrai revendiquer publiquement, pour mon fils, les droits légaux que lui donne sa naissance.

— En devenant le mien, Maud, votre secret sera aussi bien gardé que si vous ne l'aviez jamais confié^ car vous et moi ne devons plus faire qu'un.

— Eh bien, reprit la jeune femme, en se penchant à l'oreille de son digne compagnon, mon mari esii.. •

Elle n'acheva pas, ou plutôt elle acheva à voix basse, et Teifet de la révélation qu'elle fit à Hippolyte fut si violent que le brave marin en parut ébranlé et recula comme si un boulet de canon l'eût atteint.

— Est-il possible? dit-il, lorsqu'il fut revenu de sa

surprise.

— Hélas I oui, répliqua mistress Palmer avec un soupir, et cela vous explique tout, jusqu'au nom supposé que je porte, jusqu'au mystère dont j'ai été obligée de m'entourer. Mon mari, qui avait toujours nourri le projet qu'il a exécuté, et qui, ne pouvant pas faire de moi sa maîtresse, avait du moins résolu de rendre notre mariage aussi clandestin que possible, avait eu bien soin de choisir, pour la bénédiction de notre union, un prôtre, une église et des témoins que je ne connaissais pas. A Londres, cela est facile, prèsqu'ordinaire, et ne me défiant pas, je n'avais nulle raison de prendre des précautions que j'aurais regardées comme inutiles. Ne devais-je pas, d'ailleurs, avoir mon certificat de mariage ?

— Vous le donna-t-on? demanda vivement le jeune officier, qui, avec sa nature et ses élans chevaleresques, s'oubliait en ce moment lui-môme pour ne songer qu'à la position de la pauvre jeune femme.

— Sans doute, et je l'enfermai précieusement dans l'écrin où étaient mes bijoux de noces.

— Vous l'avez encore, j'espère?

— Hélas I non; mon mari, profitant de Tune de mes absences, força la serrure de mon écrin, enleva le certificat, qu'il savait y être, et l'emporta avec lui.

— En d'autres termes, Maud, il vous le vola?

Mistress Palmer baissa la tête et ne répondit pas.

Hippolyte reprit avec une ironie amère :

— Vous laissa- t-il au moins les bijoux ?

— Oh ! mon ami 1 fit tristement l'épouse trahie et abandonnée.

— Ce procédé généreux m'étonne de sa part. Il aurait dû tout reprendre, tandis qu'il y était. Mais pour en revenir à votre mariage, ne vous rappelez-vous nulle circonstance qui vous permette d'en ressaisir les traces?

~ Aucune, j'ai tout oublié, le nom des témoins, celui du ministre, et jusqu'à celui de l'église ellenaême. Je ne me souviens que de deux choses.

— Ah I s'écria Hippolyte, c'est toujours cela, voyons.

— Le cab, dans lequel nous nous rendîmes au temple, portait len* 17.

— Gomment ce détail, si insignifiant, vous frappa-t-il?

— Par une raison bien simple, résultant d'une coïncidence assez étrange : j'avais justement dix-sept ans le jour de mon mariage.

— Pauvre enfant I

— Ensuite, continua mistress Palmer, il me sembla reconnaître l'un des deux témoins que mon mari avait choisis pour moi, et pensant que c'était peut-être dans ma famille que je l'avais déjà vu, cela fit travailler ma petite tête. Or, à force de chercher, la mémoire me revint.

— Eh bien! dit Hippolyte, qui apportait évidemment un très grand intérêt à tous ces souvenirs de Maud.

— Eh bien! répéta la jeune femme, c'était au théâtre que j'avais d'abord aperçu ce gentleman.

— Vous en êtes sûre ?

— Parfaitement sûre.

— Etait-ce sur la scène ou dans la salle ?

— Sur la scène, of course /sans cela,je ne l'aurais pas remarqué.

— Et à quel théâtre était-ce?

— Le seul théâtre où j'aie jamais été de ma vie, un théâtre où il y avait des chevaux!

— Il sera plus facile à retrouver que le cab ! fit Hippolyte devenu pensif.

— Je le crois, reprit Maud en souriant, mais c'est là bien peu de chose, si peu, que cela n'en vaut pas la peine, et que je n'en ai jamais parlé qu'à vous.

— Qui 5ait? dit le jeune marin; il est possible que cela devienne le point de départ d'une instruction laborieuse, mais convaincante, C'est une base, en tous

cas, et l'on est parti de plus loin, parfois, pour arriver à la vérité.

Mistress Palmer secoua la tête avec incrédulité et ajouta en soupirant :

— Faut-il vous dire mon avis?

' — Dites.

— Avec de l'argent, beaucoup d'argent, et un habile attorney, on arriverait à combler toutes les lacunes qu'il y a dans ma pauvre cervelle, et à reconstruire, pièce par pièce, le roman ou le drame de mon mariage; mais ce qui me manque pour entreprendre cette guerre à outrance, c'est le nerf de la guerre lui-même. Lorsque je suis revenue d'Australie en Angleterre, à bord de la Fairy Queen, J3 pensais qu'il suffirait de me montrer, à un moment donné, pour gagner mon procès. Seulement, depuis, la situation a bien changé.

— N'importe! s'écria Hippolyte en se frappant le front d'un air inspiré, nous trouverons un banquier qui vous avancera tous les fonds dont vous aurez besoin pour mener votre affaire à bonne fin, et je ne repartirai pas moi-même de ce pays-ci avant de vous réintégrer dans vos droits légaux de femme légitime.

— Ah! mon ami, combien ce seul désir de votre part est noble, fit Maud d'une voix profondément émue en portant une main à son cœur pour en comprimer les battements, et comme je vous avais bien jugé!

— Il est certain, reprit Hippolyte en soupirant, que si je ne pensais qu'à moi, je ne chercherais pas à vous faire rendre votre titre de femme mariée. Vous êtes moralement veuve ; vous l'êtes même légalement, puisque l'autorité coloniale vous a délivré un acte de décès de votre mari, et j'en profiterais pour vous enlever, avec votre fils, qui serait le mien, et pour aller cacher mon bonheur au bout du monde, s'il le fallait! Mais ce serait de l'égoïsme, le vice que je hais le plus, et je préfère me sacrifier que d'être égoïste.

— Cher Hippolyte, murmura Maud avec amour.

— D'ailleurs, serais-je si à plaindre? reprit le jeune marin chaleureusement. Vous me garderez toujours la première place dans votre cœur ; d'autres me béniront; Charly sera riche un jour, et je pourrai, au besoin, finir par aller me faire casser la tête quelque part, en pensant à vous et en prononçant votre nom.

— Voulez-vous bien ne pas parler ainsi! s'écria Maud avec un sourire convulsif sous lequel elle cherchait à dissimuler son envie de pleurer.

— Pardon, murmura Hippolyte, je vous fais de la peine, je me tais. Non, je n'irai pas mourir au loin, car ma vie vous appartient aussi bien que mon âme, et votre souvenir béni me protégera contre tous les dangers. Vous serez mon bon ange, vous veillerez sur moi, au milieu de la tempête comme au milieu des combats. ^Je vous rapporterai toutes mes actions, et si un jour je deviens quelque chose, Maud, ce sera à cause de vous et pour vous. Je vous devrai toutes mes épaulettes^ et c'est à vos pieds que je les déposerai, comme un trophée de mon amour I

La jeune femme ne lui répondit pas, mais elle laissa couler les larmes d'attendrissement qui perlaient au bord de ses longs cils soyeux comme de précieuses gouttes de rosée, et cela valait mieux, à mon avis, que toutes les réponses du monde.

Les deux jeunes gens se séparèrent à l'entrée de Hendon, oti mistress Palmer avait à s'arrêter pour affaires de son service, se promettant de se retrouver, une heure après, à la station de Seaham.

Le pauvre Hippolyte était bien loin d'être aussi heu-

reux, aussi léger qu'au départ. Il avait au cœur une douleur aigud et profonde^ et il lui semblait qu'un poids énorme pesait sur ses épaules. Cependant, comme c'était un garçon courageux et une grande nature, il nelse laissa pas abattre, ainsi que l'aurait fait certainement un bomme ordinaire. En brave marin qu'il était, il se jeta tout de suite au plus fort de la bourrasque et en supporta d'abord le plus rude choc sans broncher. Cela fait, il chercha à mettre un peu d'ordre dans ses idées et à raisonner. Maud, se dit-il, ne pouvait évidemment plus l'épouser, puisqu'elle n'était pas veuve. Essayer d'en faire sa maîtresse, il ne l'aurait pas voulu; l'oublier, il ne l'aurait pas pu. Tout se résumait à peu près à ces trois termes-là. Il se trouvait donc, au début de la vie, avec les portes du bonheur et de l'avenir fermées devant lui. C'était peu gai, on l'avouera, et on lui pardonnera le soupir involontaire qu'il laissa échapper. Il y avait sans doute bien un moyen de tout arranger; c'eût été de supprimer l'obstacle et d'envoyer sur les bords du fleuve de l'oubli cet époux indigne et gênant. La main lui démangeait de plaisir rien qu'à cette pensée, mais il la laissait bientôt retomber avec découragement, car il était trop évident que cela n'était pas praticable, et que mistress Palmer ne deviendrait jamais la femme du meurtrier de son mari. Alors, Hippolyte n'avait plus qu'un parti à prendre, et c'était celui auquel il s'arrêta : se dévouer exclusivement au bonheur de Maud, ne lui rien demander jamais et l'aimer toujours I II se promit, de plus, nie faire restituer à son fils, Charly, ses droits d'héritier, et se dit, en guise de consolation, qu'au fond il serait son véritable père par le cœur, comme il serait le mari de Maud par les liens indissolubles de leur amour. Sans doute, il aurait bien voulu quelque chose de plus, et il y avait des instants où il se sentait pris d'une frénésie terrible de dévorer de baisers la jeune femme. Mais c'était la part du feu qu'il fallait faire, et cela passerait.

— Bah I s'écria-t-il, quand il eut bien formé son plan de campagne et pris toutes ses dispositions, ce ne sera pas, en définitive, si dur, et je m'y habituerai. D'ailleurs, nous ne devons pas nous montrer exigeants, nous autres, dont le métier est de nous exposer sans cesse. Nous sommes les Juifs-Errants de la mer, et il nous faut plut6t des sœurs que des femmes, pour nous aimer et nous attendre au port. Maud, la chère créature, ne vivra que pour moi. Sa pensée me suivra partout, et partout aussi je pourrai élever ma pensée vers elle. Allons^ c'est une affaire entendue, et je veux entrer tout de suite dans mon nouveau rôle.

Tout en songeant de la sorte, il avait gagné la station de Seaham, qui domine la mer, et la vue de son élément favori lui rendit un peu de calme, ce qui est, du reste, l'efFet que produit l'Océan sur les natures impressionnables. Cet eifet est-il physique ou purement moral? Je ne saurais le dire, mais il existe. Asseyezvous au bord de la plaine mouvante, quand vos nerfs sont surexcités, et ils se détendront d'eux-mêmes. Or, il y avait déjà quelque temps que le jeune marin, assis sur un banc solitaire dans un coin de la station, laissait sa pensée et son regard flotter au loin, entre la lame et le ciel, lorsqu'une petite main se posa familièrement sur son épaule.

— C'est moi, fit en même temps Maud.

— Vous n'aviez pas besoin de le dire, répliqua Hippolyte tendrement, en retenant dans les siennes les mains de son amie, je vous avais devinée, je vous sentais venir, et d'ailleurs, qui est-ce qui aurait des doigts comme ceux-là ?

— Vous serez donc toujours amoureux? demanda mistress Palmer de sa voix la plus douce.

— Quelle question I Est-ce que vous changerez jamais, Maud?

— Cela n'est pas vraisemblable.

— Eh bien I pourquoi ne voulez-vous pas que je vous

aime jusqu'à la fin des temps? Tenez, mon cœar est comme ce bloc de granit que vous voyez au dessous de nous, et contre lequel les flots sont impuissants.

— Prétendez-vous qu'il soit aussi dur? fit Maud en souriant.

— Non, mais il est aussi solide! répondit Hippolyte de même, et il sera encore jeune etpl^n de vie, que le corps^ qui lui sert d'enveloppe, sera cassé, brisé, éreinté....

— Et enterré 1 acheva plaisamment mistress Palmer.

— Et enterré I répondit de momie le jeune officier. C'est, ma foi! bien possible, car j'entends vous aimer de toute éternité, et je n'ai pas la prétention de vivre aussi longtemps que cela !

— Parlons raison, mon ami. Voici le second coup de cloche et nous n'avons pas encore pris nos billets.

— C'est juste, je vais réparer cet oubli...

— Qui est le seul que je vous permette, notez bien. Un instant après, les deux jeunes gens étaient assis

confortablement, et seuls, dans l'unique compartiment de première classe qui desserve la route de Ryhope à Seaham.

— Yous avez demandé la berline! s'écria Maud avec joie; c'est du luxe, mon ami.

— Le luxe est quelquefois une bonne chose, et je n'ai jamais moins été son ennemi qu'en ce moment. Savez-vous que l'on est très bien ici, et que je voudrais aller comme cela, en tôte-à-tôte avec vous, jusqu'au bout du monde !

— Malheureusement, notre voyage ne durera que quelques minutes!

— A-t-on vu pareille absurdité ! et quel besoin avaiton, je vous prie, d'inventer la vapeur? Tantôt, nous avons mis je ne sais plus combien de temps pour venir, et maintenant, un coup de sifff'et, un coup de piston, quelques tours de roues, et crac ! nous sommes arrivés ; c'est déplorable, ma parole d'honneur I

En effet, le train s'était à peine mis en marche, que déjà il s'arrêtait, et que le conducteur s'écriait, en ouvrant les portières.

— Ryhope I une demi-minute d'arrêt 1 Hippolyte et Maud s'élancèrent hors de leur berline,

et regagnèrent le village au milieu de tous les autres voyageurs. Ils ne purent donc plus causer beaucoup, et ils arrivèrent bientôt au terme de leur course.

— Quand vous reverrai-je? demanda le jeune homme au moment où ils se séparaient.

— Quand vous voudrez. J'y serai toujours pourvous, mais je ne vous promets pas d'avoir souvent autant de temps à vous donner, car vous savez que presque tous mes instants sont pris.

— Soyez tranquille, je n'en abuserai pas, et pourvu que je puisse vous serrer la main, vous entrevoir et vous demander de vos nouvelles, je serai content.

— On n'est pas plus raisonnable, mon ami, et je vous prouverai que je le suis également.

— Comment?

— En ne vous imitant pas ! fit Maud en riant.

— A la bonne heure I s'écria Hippolyte avec joie, et là-dessus je m'en vais songer à vos intérêts, m'occuper de leur succès et préparer mes batteries.

Les journées étaient alors courtes. La nuit vint vite. Le jeune marin tira sa montre et vit qu'il était l'heure d'aller dîner.

Ce fut dame Jessamine qui le reçut.

— Ah ! monsieur Hippolyte, lui dit-elle, que je suis donc aise de vous voir I

— Pas plus que moi; digne reine des fourneaux I

—r Eh bien I voilà, mon officier, c'est que je vous attendais ce soir sous les armes, dans mon empire, la cuiller à la main.

— Vraiment I et en quel honneur ?

— En celui de votre estomac. Imaginez-vous que depuis le malheureux accident de sir John, j'étais ma-

lade de vous voir faire aussi maigre chère, à vous, à notre excellent docteur et à cette pauvre lady Jane, car il n'y avait pas à dire, vous aviez tous perdu l'appétit et vous mangiez comme des mauviettes. Mais, Dieu merci I voici venir de meilleurs jours. Le baronnet est hors de danger, lady Jane reprend ses fraîches couleurs, monsieur votre frère recommence à sourire de ce bon sourire franc et ouvert qui lui a gagné tant de cœurs, et vous, monsieur Hippolyte, vous étiez allé vous promener jusqu'à Hendon, par le bord de la mer! Alors, je me suis dit que c'était le cas ou jamais de décrocher mon tournebroche. Une, deux! c'était fait, et à l'heure qu'il est, j'ai un beau dindon qui se prélasse dans son jus, avec une garniture printanière et dont, je l'espère bien, vous vous lécherez les doigts !

— Vous m'en voyez enchanté, dame Jessamine.

— Aussi, répondit le cordon-bleu avec sa volubilité ordinaire, avais-je une frayeur bleue que vous ne fussiez encore en retard, vu que, soit dit sans reproche, Monsieur Hippolyte, vous n'êtes pas l'exactitude en personne, et, sans vous en douter, vous m'avez souvent fait tourner...

— Le sang? interrompit gaiement le jeune officier.

— Ohl dearl nol mais mes meilleures sauces, acheva la brave femme, ce qui est autrement important I

— Donc, aujourd'hui vous êtes contente de moi? fit Hippolyte.

— Et j'espère, mon officier, que vous le serez également répliqua dame Jessamine, en lui tirant sa plus belle révérence.

— Et mon frère?

— Il est là-haut, monsieur; il m'a dit de le prévenir dès que vous seriez de retour.

— En ce cas, veuillez vous acquitter de ce message, chère madame Jessamine, et passer une dernière inspection de vos fourneaux. Le défilé commencera bientôt I

IB ROI DO jotm 327

La vieille cuisinière monta de son pied le plus léger, le plus rapide chez le docteur ; puis, redescendit mettre son tablier et son bonnet des grandes occasions. Le docteur ne se fit pas attendre; en entrant dans la salle du festin, il courut à son frère, et lui tendit les deux mains avec cordialité.

— Bh bien ? lui demanda-t-il d'un air heureux.

— Eh bien ! oui, répondit Hippolyte. Elle m'aime I

— J'en étais sûr !

— Mais dînons d'abord, nous causerons ensuite. Dame Jessamine nous a préparé des choses impossibles, et je tiens à me laisser absorber tout entier par elles.

A ce ton léger, Daniel crut comprendre que son frère était joyeux, et comme il l'était aussi, il n'eut pas de peine à se promettre de faire honneur à la cuisine de son cordon-bleu.

Après le potage et les entrées, dame Jessamine ouvrit la porte toute grande, s'esquiva un instant, et reparut bientôt, portant sur un plat d'argent, avec toute la pompe et la dignité que la circonstance exigeait, un solennel dindon, rôti à point et baignant dans son jus. Elle le posa majestueusement sur la table comme s'il eût été une réduction de l'arche sainte, fit trois pas en arrière et resta immobile, grave, superbe, semblable à un auteur olympien qui soumet son œuvre au public. Ce dernier, représenté par les deux frères, se montra satisfait de l'aspect de la bête, et lorsque le couteau s'enfonça mollement dans ses chairs, ainsi qu'il aurait fait dans une motte de beurre, un sourire vainqueur s'épanouit sur la lèvre ridée de l'artiste culinaire, qui ne put s'empêcher de s'écrier de l'air dont M"' Maxime disait : a Je suis la fille des rois ! »

— Cuit à point I Je triomphe toujours du dindon. Le fait est que l'animal était magnifique, qu'il avait

été merveilleusement saisi et qu'il faisait plaisir à voir, plaisir à découper, et surtout plaisir à servir « Daniel

et Hippolyte se hâtèrent de le goûter, pour exprimer à dame Jessamine les justes appréciations qu'elle attendait.

— Excellent I s'écria le docteur d'un air connaisseur.

— Exquis ! ajouta le marin de même.

Puis, tous deux complimentèrent le cordon-bleu, qui se retira aussi ému, aussi heureux et aussi touché qu'un grand acteur qu'on rappelle avec enthousiasme à la fin d'une pièce, et qui aurait certainement donné toutes les dindes de la terre (et Dieu sait, cependant, s'il y en al) pour les éloges flatteurs que venait de lui décerner son maître.

Dès qu'ils se virent seuls, les deux frères s'occupèrent naturellement de tout autre chose que de ce qu'il y avait dans leurs assiettes, et je ferai comme eux, abandonnant dame Jessamine aux fumées de sa gloire et de ses fourneaux.

— Tu dis donc que Maud t'aime ? demanda Daniel à Hippolyte.

— Oui, mon cher, répondit ce dernier avec une joie mélancolique; eue m'aime, elle me l'a dit, et si jamais créature sainte fut digne de respect et d'amour, c'est bien elle. Je ne puis la comparer qu'à lady Jane, car toutes les deux sont sœurs par la beauté, par le charme, par la grâce, par la douceur et par toutes les qualités de l'âme, comme nous sommes frères par le sang et par le cœur.

— Tu es heureux alors? ajouta le docteur.

— Aussi heureux, mon bon Daniel, fit le jeune marin, aussi aimé et en même temps aussi à plaindre que tu peux l'être.

— Que veux-tu dire, ami ?

— Je veux dire, frère, que nous sommes les deux Siamois de la fatalité et du malheur. Lady Jane n'est plus libre, et moi je ne peux pas épouser Maud !

— Pourquoi? interrogea vivement le docteur.

— Hélas! c'est son secret, dit Hippolyte avec un soupir douloureux^ et le mien également à présent.

Daniel tendit silencieusement une main sympathique à son frère, et ajouta au bout d'un instant :

— Cher Hippolyte, je ne te demande pas les secrets de Maud, mais, enfin, puisqu'elle est veuve, je ne vois pas quelle est la barrière insurmontable qui pourrait s'élever entre vous? Personnellement, je ne sais rien du passé de la pauvre femme ; cependant, quel qu'il soit, je l'absoudrais et je lui ouvrirais mes deux bras, en lui disant : a Maud, voici le port, d

— n n'y a rien à absoudre, fit le jeune marin en se levant et en étendant le bras vers Daniel par un geste éloquent, car Maud est sans tache.

— Eh bien, alors?

— Ne m'en demande pas davantage, et qu'il te suffise de savoir que la main du Destin s'est appesantie sur Maud et sur moi, comme sur lady Jane et sur toi. Notre amour est un rayon de soleil divin qui s'est obscurci, parce qu'il était sans doute trop radieux pour la terre ! Il y a pourtant cette différence entre mon sort et le tien, que le premier est irrémédiable, tandis que le second peut changer; en un mot, je n'ai rien à attendre de l'avenir, tandis que je te dirai avec et après Maud : a Courage, frère, et bon espoir! »

Pour ceux qui connaissent la facilité avec laquelle s'accomplissent, en Angleterre, les formalités du mariage, il sera facile de comprendre comment Maud avait pu, le plus naturellement du monde, laisser bénir son union dans la première église venue, par un prêtre qu'elle ne connaissait pas, en présence de té-

380 l^B ROI DU JOUB

moins dont elle ignorait môme les noms. Elle avait yu un temple, un pasteur qui avait dit les prières consacrées, qui avait passé à son doigt Tanneau nuptial, et un grand livre sur lequel ils avaient tous signé : cela devait donc être ail righti et elle n'en avait pas demandé davantage. Aii surplus, c'était ail righti de fait, et son mariage était excellent. La seule difficulté était de re< trouver l'église, le clergyman et les témoins, mais elle n'était pas insurmontable, et Hippolyte Herblay se promit bien d'en triompher. Pour cela, il devait d'abord s'assurer le concours d'un avoué intelligent, habile, actif et homme de cœur.

— A propos, Daniel, dit-il un jour à son frère, de l'air le plus dégagé, tout en roulant une cigarette, j'ai une petite affaire à régler à Londres.

— Toi ! et de quel genre ?

— Une question d'intérêt.

— Aurais-tu fait, par hasard, en Crimée, la connaissance d'un noble lord qui t'aurait couché dans son testament ?

— Rassure-toi, je n'ai à attendre l'héritage d'aucun marquis de Bute ni d'aucun Peabody, et ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

— Tant pis, mon cher Hippolyte, car mon affection te souhaiterait tous les millions sterling que personnifient les deux individualités que tu viens de citer. Mais revenons à ton affaire ; j'ai ton solicitor.

— Gomment l'appelles-tu?

— Edward Glynn I Tu m'en as souvent entendu parler. C'est un garçon d'infiniment d'esprit, un légiste consommé, une âme d'élite, et de plus, un artiste, ce qui ne gâte jamais rien, quoi qu'on en dise.

— C'est jugement ce qu'il me faut; l'affaire dont il s'agit est assez compliquée, et un attorney ordinaire n'en sortirait pas. Peux-tu me donner un mot d'introduction pour ce phénix de la chicane?

-— Quand tu voudras. Seulement, je te préviens que

tu es menacé d'un excellent dîner, arrosé de force vins fins, car c'est à table qu'il reçoit ses clients de prédilection.

— Je ne déteste pas cette façon d'instruire une cause.

Le jeune marin se rendit donc à Newcastle, où demeurait M. Glynn, et ne tarda pas à s'apercevoir que Daniel n'avait rien exagéré en lui pariant du digne solicitor comme il l'avait fait. Il avait une de ces bonnes figures souriantes, ouvertes et heureuses, qui indiquent tout de suite que celui qui les porie jouit d'un bon estomac, point capital en matière de tempérament, d'humeur et de procédure ; son œil était vif et perçant, sa bouche un peu moqueuse, quoique fine, et son teint clair comme celui d'un gros chérubin prêt à s'envoler.

— Je suppose, dit-il à Hippolyte, que vous passez la journée à Newcastle? Or, si vous voulez me faire le plaisir de venir manger avec moi la côtelette de l'amitié, à cinq heures, vous me raconterez en dînant votre affaire, et nous irons ensuite en causer à l'Opéra, dans une baignoire d'avant-scène, oii nous serons seuls.

A l'heure dite, Hippolyte se rendit donc chez l'homme de loi. En sa qualité de garçon (bien rare en Angleterre), celui-ci avait une vieille servante, qui était en môme temps une bonne cuisinière, et lorsque son maître sonna, elle apporta sur la table un dîner tout à fait anglais, c'est-à-dire très substantiel, mais irréprochablement préparé. M. Glynn pria son hôte de s'asseoir, et lui servit une large tranche d'un succulent roastbeef , accompagnée des pommes de terre ^yaditionnelles cuites à l'eau, mais non toutefois sans avoir dit au préalable les grâces de rigueur. Le dîner terminé, la cuisinière enleva lestement lé couvert, ne laissant que la nappe, apporta des verres de différentes formes, plusieurs flacons et se retira.

— Maintenant, dit le légiste au jeune marin, en lui offrant les meilleurs cigares que l'on fume assuré-

ment dans l'empire de Sa Majesté la reine Victoria, vous pouvez me dire la petite histoire de monsieur votre ami, je suis tout à vous.

Hippolyte ne put s'empêcher de sourire, et répondit :

— Mais ce n'est pas du tout une petite histoire I

— Ahl

— Et monsieur mon ami est une dame.

— Ohl

— Ces deux restrictions faites, je commence.

Le jeune marin parla pendant environ une heure sans s'arrêter, tantôt avec animation, tantôt d'une voix plus basse, mais toujours avec l'accent de la passion. Le lecteur ayant déjà reçu la confidence qu'il fit au solicitor, je ne la répéterai pas ici. Je dirai seulement que ce dernier ne l'interrompit pas une seule fois, l'écoutant les yeux fermés, et ne les rouvrant, de temps en temps, ' que pour remplir les verres. Bref, l'excellent M. Glynn paraissait si recueilli, qu'on aurait presque pu le prendre pour un chanoine à vêpres. Il ne dormait cependant pas, et lorsque Hippoljrte eut fini, il lui dit :

— Vous m'avez vivement intéressé, monsieur, vous avez un véritable talent de narrateur, et l'on ferait un bien joli drame avec ce roman de la vie réelle. Soyez tranquille, mistress Palmer sera réintégrée dans tous ses droits légitimes d'épouse et de mère.

— Dans tous/ fit Hippolyte avec un mouvement de fièvre involontaire, ce serait trop, et la femme abandonnée n'en demande pas autant.

— J'entends bien, repritThomme de loi en souriant; je veux dire que nous ferons reconnaître tous ses titres, quitte à elle à ne réclamer que ceux qu'elle voudra. Ce qui m'a séduit particulièrement dans les détails que vous m'avez donnés, c'est la pensée d'arriver à reconstruire, pièce par pièce, ^échafaudage de cette union, dont l'un des deux contractants a évidemment intérêt à cacher toutes les circonstances. Ce sera un travail

curieux pour lequel il nous faudrait le génie synthétique d'un Ëdgard Poë, et qui me sortira un peu des bas-fonds ordinaires de la chicane quotidienne. Je connais beaucoup d'acteurs à Londres, et j'aurais bien du malheur si je n'arrive pas à retrouver celui qu'il nous faut, et qui a assisté au mariage de mistress Palmer. Quant au cab n** 17, il pourra nous mener loin.

— Les cabs sont faits pour cela ! dit en souriant le jeune marin.

— Mais nous finirons par en retrouver la trace, deux générations lui eussent-elles déjà succédé. Le tout est de pouvoir passer quelques semaines à Londres. Nous irons ensemble, si vous le voulez, et pour réussir dans nos projets , nous imiterons l'exemple de Jupin, de galante mémoire ; nous nous changerons en pluie d'or.

— En ce qui me concerne, fit gaiement Hippolyte en mettant d'une façon comique les deux mains dans les goussets de son gilet, je crains que celte métamorphose mythologique ne présente quelques difficultés d'exécution.

— Il en serait probablement de même pour moi, mon jeune ami, bien que Thémis soit, en général, mieux dans ses affaires que Mars et Neptune , mais nous nous ferons appuyer par Mercure, ou en d'autres termes : « Nous frapperons à la porte et au cœur de sir John, s

— On voit que vous avez lu votre Scribe, et pour vous prouver que je connais également nos auteurs, je vous dirai : « Qu'il est l'heure de prendre nos chapeaux et la route du théâtre. »

M. Glynn tira sa montre, se leva avec vivacité, et cinq minutes après l'homme de loi et le jeune marin cheminaient, bras dessus bras dessous, du côté de Greystreet, où était situé le temple du drame dans lequel, par exception, on célébrait en ce moment le culte de l'opéra.

La convalescence de sir John fat longue et pénible. Sa robuste constitution avait été fortement ébranlée (ce sont toujours les meilleures qui le sont le plus, quand une fois la maladie les atteint), et elle eut quelque peine à retrouver son assiette normale. La saison elle-même ne lui était pas favorable, car elle était devenue trop froide, trop humide, pour que les promenades en plein air fussent possibles, et c'est tout au plus si le baronnet put descendre une fois ou deux au jardin, et s'y asseoir sous une tonnelle, exposée au Midi, que venait réchauffer un pâle soleil de décembre. Le docteur Daniel se montra aussi assidu, aussi zélé, aussi attentif, pendant cette seconde période, qu'il avait été habile, prompt et dévoué pendant la première. Un fils n'eût certainement pas mieux fait pour son père, mais un père, de son côté, ne se fût montré ni plus touché, ni plus reconnaissant que l'était le baronnet. Quant àlady Jane, est-il nécessaire de le dire? son amour, son admiration, son culte pour Daniel en avaient encore augmenté, et s'étaient élevés à la hauteur d'une véritable adoration. Elle était à genoux devant lui, et lui offrait son cœur dans chacun de ses regards. Il lui eût demandé sa vie, qu'elle la lui eût donnée avec joie, avec enthousiasme. Daniel le savait, et l'assurance de cet amour confiant, qui se serait immolé pour le sien, sans hésitation et sans regrets, suffisait à son bonheur. Qu'y a-t-il, en efTet, de meilleur au monde qu'une femme jeune et belle, intelligente et bonne, qui vous aime uniquement, sincèrement, fidèlement, qui ne pense plus à elle, mais à vous seul, et

LE ROI DU lOUR 335

qui s'abtme, pour ainsi dire, dans sa tendresse et sa vénération d'amante?

C'est une révélation des choses d'en haut, un rayon de lumière divine, un coin du ciel, et comme on se sent métamorphosé et transporté dans les sphères éthérées, on oublie la terre, on rompt la chaîne de ses misères, on dépouille son enveloppe chamelle. L'homme disparaît, si je puis me servir de cette expression, pouf faire place à l'ange. Daniel se considérait donc comme l'époux spirituel de lady Jane ; il sentait qu'elle vivait en lui et par lui, qu'elle lui appartenait par les liens purs et indissolubles de l'âme et du cœur, et il ne rêvait rien de plus. Que lui importait le reste ?

Pour sir John, lady Jane était désormais un livre ouvert dans lequel il lisait couramment, et il connaissait trop bien la nature de la jeune femme, par la sienne propre, pour pouvoir douter un seul instant que son amour fût de ceux que l'on n'éteint ou ne maîtrise pas. Le tenter eût été difficile et peut-être dangereux, car il est dans l'essence humaine de se raidir, de se cabrer môme contre tout ce qui ressemble à de l'oppression. Le plus prudent était donc de ne pas poser de barrières à cet amour, qui les aurait renversées, mais d'essayer de le diriger. Sir John savait, d'ailleurs, que la vertu de lady Jane était faite de l'acier le plus pur et qu'elle ne céderait pas. D'un autre côté, il tenait Daniel pour un caractère. C'était un honnête homme, un homme d'expérience et de raison, et il ne sacrifierait pas sa conscience à un élan de passion. Ce dernier raisonnement était-il bien juste et bien sage, même en Angleterre, même dans ce pays transi où l'amour a toujours l'air d'avoir froid? Je n'oserais l'affirmer, car il ne faut pas tenter le diable, comme disent les Espagnols, ou jouer avec le feu, comme nous disons avec plus de raison, nous autres Français, qui ne croyons à l'enfer qu'à l'Opéra. Quoi qu'il en soit, le baronnet feignit d'ignorer le danger, ce qui était probablement la meilleure

politique à suivre, et se promit de le conjurer par un dérivatif puissant, puisé dans le cœur lui-même de cet amour que rien n'aurait pu briser. Déjà, il avait associé lady Jane à tous ses travaux, à tous ses projets, à toutes ses institutions libérales en faveur de la classe ouvrière. Il résolut d'unir également Daniel à ses généreux efforts, et de leur ouvrir ainsi à tous les deux, à elle et à lui, de vastes horizons qui leur permissent de donner carrière à ce besoin immense d'aimer par lequel ils étaient débordés. Quand on est amoureux, on est près d'aimer toute la terre, et il y avait certainement quelque chose de vrai dans la pensée qu'avait sir John d'utiliser le double amour de Daniel et de lady Jane, en faveur de l'accomplissement de ses idées favorites, et dans l'espoir qu'il serait une diversion pour lui. Le tout était de savoir si, dans la pratique, ce beau plan de campagne ne viendrait pr.s se heurter contre un obstacle imprévu et échouer sur un écueil vulgaire. C'est, en efTet, ce qui arrive en amour. On traverse triomphalement les épreuves les plus difficiles, les crises les plus délicates ; puis, on vient sombrer dans le port, alors que Ton se croit bien sûr et que tout paraît sauvé. Gela tient à ce que l'amour, quoi qu'on fasse, reste un baril de poudre auquel la moindre étincelle met le feu et qui exige que l'on soit toujours sur le qui-vive avec lui. Je sais bien que, de l'autre côté du détroit, la poudre est souvent un peu mouillée, mais elle unit cependant par s'allumer, et alors elle devient fulminante. Lisez Shakespeare, et dites s'il est un seul drame dans lequel la passion circule plus violente, plus forte et plus acharnée que dans les siens. Sans doute, il a italianisé son chef-d'œuvre des poëmes de l'amour, son Roméo et Juliette, mais c'était simplement par respect pour la vraisemblance, et parce que les grandes passions ont besoin de s'agiter au milieu d'une grande nature, et d'être éclairées par un soleil brûlant, deux choses que l'on ne trouve pas dans le royaume du

brouillard. Au fond, Roméo et Juliette sont Anglais. Il en est de môme des héros enfiévrés de lord Byron. Ils n'ont d'étranger que le nom et le costumé. Donc l'amour, donc la passion existent en Angleterre, et s'ils n'éclatent pas davantage au grandjour, c'est qu'on leur met de bonne heure la camisole de force du mariage, c'est qu'on les écrase sous la sévérité draconienne des mœurs.

L'heure de la séparation sonna enfin pour Daniel et lady Jane. Le baronnet était complètement rétabli, et le docteur fut bien forcé de déclarer qu'il pouvait retourner à Seaham sans inconvénient. En conséquence, le convalescent décida qu'il partirait le lendemain, après le déjeuner, et il donna des ordres pour que sa voiture vînt le prendre.

Le dîner qui précéda cet événement fut triste et presque silencieux. Daniel et lady Jane, les yeux fixés sur leur assiette, à laquelle cependant ils ne touchaient pas beaucoup, osaient à peine se regarder, dans la crainte de se communiquer le désespoir qui était au fond de leur cœur. Sir John lui-môme ouvrait à peine les lèvres, et c'est le jeune marin qui avait à faire seul les frais de la conversation. Il s'en acquittait en conscience, mais on sentait qu'il se battait vainement les flancs et qu'il parlait sans conviction. C'est que, lui aussi, le pauvre garçon, il n'était pas d'une gaieté folle. D'abord, il avait ses raisons personnelles pour cela : puis, la douleur muette de son frère le gagnait, et enfin, depuis plusieurs semaines déjà, il s'était habitué à voir sir John et lady Jane presque journellement, et il s'était pris pour eux d'une affection profonde.

— Voyez-vous, dit-il lorsqu'on en fut au café, nous aurons beau faire, nous n'y changerons rien. Nous sommes tous les quatre tristes comme des passagers qui vont lever l'ancre d'un port aimé pour faire voile vers des régions inconnues. Nous savons bien ce que nous quittons, nous ne savons pas ce que nous trouverons, car tout changement entrsune après lui l'inconnu, et l'inconnu, c'est au moins le doute. Il est bien vrai, sir John, que vous allez rentrer demain dans votre splendide château de Seaham, où vous attendent tout le luxe et tout le confort de la vie moderne, et oh de nombreux domestiques s'empresseront à exécuter vos ordres. Il y aura, certes, bien loin de là à notre humble maisonnette, et de vos dîners royaux à ceux que vous préparait ici dame Jessamine. Et cependant, vous les regretterez.

-^Of course! s'écria le baronnet en soufflant bruyamment, nous les regretterons I

— Oh oui ! ajouta lady Jane d'une voix émue et tendre, nous les regretterons chaque jour, chaque heure, et bien souvent, nous parlerons enseml)le, mon père et moi, du temps heureux que nous avons passé ici.

— C'est qu'en effet, reprit Hippolyte, c'est naturel, et toute considération particulière mise de côté, on laisse forcément une portion de soi-même aux lieux où l'on a vécu. Voilà pourquoiil se produit toujours un déchirement de notre être au moment de la séparation, qu'il s'agisse, d'ailleurs, d'adieux passagers ou éternels. Ces amis que l'on quitte, cette maison d'où l'on s'éloigne, ces arbres que Ton abandonne, ils gardent une partie de notre individu et de notre existence. Telle fenêtre, à laquelle on s'est accoudé, pourrait redire tout un poème. C'est par elle qu'on a laissé son cœur ou son âme s'envoler. De même, pour nous autres marins, quand notre navire, semblable au Destin, nous emporte loin du rivage, où nous avons aimé et vécu, il nous semble que nous laissons à terre une moitié de notre

être, qui regarde tristement l'autre glisser sur le flot et disparaître. Pour tout dire, en un mot, se séparer, c'est mourir un peu.

*- On voit bien que vous êtes amoureux, mon jeune ami, s'écria sir John avec une gaieté trop bruyante pour n'être pas affectée ; vous êtes mélancolique comme une ode à la lunel Non, non, la séparation n'est heureusement pas ce que vous dites. Elle peut être une épreuve de laquelle sortent plus fortes les affections vraies, et une occasion d'apprécier à leur juste valeur les amis que nous quittons momentanément, mais. Dieu merci, elle n'est que cela. On se sépare en se tendant cordialement les deux mains, et en se disant : « Au revoir I »

— D'ailleurs, ajouta lady Jane, prête à fondre en larmes, mais cependant assez courageuse pour les retenir, Seaham est trop voisin de Ryhope pour que nous ne puissions pas nous y revoir souvent, et l'absence n'existe pas pour ceux qui s'aiment.

— Vous avez raison, fit Daniel, incapable de rien dire de plus.

— Oui, reprit Hippolyte, et nous autres marins, nous le savons mieux que personne. On nous croit souvent perdus, au milieu de l'Océan, sous les tropiques, ou au fameux cap des Tempêtes, alors que par la pensée nous sommes au milieu des nôtres, vivant de leur vie, partageant leurs joies, ou nous attristant de leurs chagrins. Que de'fois, appuyé sur mon banc de quart, n'ai-je pas fait le voyage de la patrie absente? On parle de l'électricité I Mais la pensée humaine est encore plus rapide ; elle traverse les mondes spontanément, par le seul fait de sa volonté, et si l'immortalité de l'âme pouvait encore faire question, cela seul prouverait son immensité et son éternité, puisque pour elle, il n'y a ni durée, ni distance !

La conversation en resta là, et les deux frères se retirèrent pour retourner à leurs hdgingi.

Le lendemain, on déjeuna de bonne heure, rapidement, et sans presque faire allusion au départ qui allait avoir lieu. Le bruit d'une voiture se fit bientôt entendre sur la place de l'église, un coup de sonnette résonna et dame Jessamine vint informer le baronnet et lady Jane que leur équipage était devant la porte.

— Allons, dit sir John en se levant, les meilleures choses finissent, cher docteur, et votre bonne hospitalité, dont j'ai trop longtemps abusé, va passer du domaine des faits dans celui du souvenir où elle vivra jusqu'à mon dernier jour. Vous savez que je ne suis pas un homme de beaucoup de paroles, et d'ailleuirs tout ce que je pourrais vous dire serait peu de chose à côté de tout ce que je vous dois.

— Ne parlez pas ainsi, s'écria chaleureusement Daniel, car c'est moi qui suis deux fois votre obligé.

— Non, mon pauvre ami, reprit gravement le baronnet; je n'aurais eu qu'un seul moyen de m' acquitter dignement envers vous et selon mon cœur, si le ciel l'eût voulu, c'eût été de vous donner lady Jane. A défaut de ce bonheur-là, contentez -vous de l'assurance que nous vous aimons tendrement l'un et l'autre, et plaignez-nous, elle, de ne pouvoir vous appeler son mari, moi, de ne pouvoir vous dire : mon fils !

En prononçant ces paroles, sir John avait quelque chose de patriarcal dans la physionomie , dans le geste et dans la voix. Il ouvrit silencieusement ses deux bras au docteur et l'y pressa avec une affection émue pendant quelques secondes, au bout desquelles il reprit: Merci encore, cher ami, merci et à bientôt!

Lady Jane, très pâle et se soutenant à peine, tendit simplement la main à Daniel, qui la saisit vivement, la pressa avec tendresse, et la baisa d'un air respectueux, sous lequel se trahissaient, malgré lui, son amour et son désespoir. La jeune femme tressaillit, et ses doigts, en se crispant dans ceux du docteur, y laissèrent tomber une boucle de cheveux et un billet, qu'il serra

convulsivement et cacha dans sa poitrine aussitôt qu'il put le faire sans être remarqué.

Sir John et lady Jane prirent ensuite congé, de la manière la plus affectueuse, du jeune marin, après lui avoir fait promettre d'aller souvent les voir, et, s*approchant enfin de dame Jessamine, ils voulurent tous les deux lui serrer la main, ce dont elle se montra particulièrement heureuse et fière, mais ce qui n'était, en définitive, qu'un moyen détourné de lui glisser deux banknotes de vingt livres chacune.

Arrivé sur le seuil de la porte, le baronnet fut surpris de trouver réunie, autour de sa voiture, une partie de la population du village. Celle-ci le salua avec enthousiasme dès qu'il apparut et fit retentir l'air de ce frénétique : HipI hipi hipi hurrahl qui est si éminemment anglais et va droit au cœur.

Sir John se découvrit et s'écria en agitant son chapeau : *

— Merci, mes amis, mais celui pour lequel vous devez crier : Hipi hip I hip l hurrahl c'est celui qui vous a conservé votre père, c'est celui qui a rendu la santé à un si grand nombre d'entre vous, c'est notre digne, notre habile, notre aimé docteur Daniel.

La foule poussa un formidable cri, auquel se joignit le baronnet, debout dans l'équipage. Lady Jane, elle, agita son mouchoir et adressa au héros, surpris de cette ovation spontanée, un long et dernier regard d'adieu, dans lequel elle mit toute son âme.

Daniel, appuyé contre le montant de la porte, la tête découverte, immobile, muet, ne vit que lady Jane, lui souriant de loin, à travers ses larmes, et n'entendit que le bruit de la voiture qui l'emportait.

Un bras se glissa doucement sous le sien et une voix murmura à son oreille :

— Allons, cher frère, l'heure du courage est arrivée; celle du bonheur sonnera également, et, en attendant, souviens-toi et espère.

Daniel serra fortement la main d'HippoIyte et rentra. Puis, une fois seul dans sa chambre, dont il avait repris possession, et qui était encore toute vivante de la présence passée de lady Jane, il retira de dessus son cœur la tresse de cheveux et le billet que la jeune femme lui avait laissés et les couvrit de baisers passionnés. Les cheveux étaient encore souples et onctueux comme s'ils n'avaient pas quitté la tête chérie à laquelle ils avaient appartenu, et en respirant leur parfum, Daniel put se faire un instant illusion, et se figurer qu'il appuyait ses lèvres sur les boucles soyeuses dont le front de lady Jane était entouré. Quant au billet, il était écrit au crayon et ne contenait que ces mots :

« — Daniel, je t'aime. Plains-moi de te quitter et » aime-moi toujours. — A bientôt 1 »

La maison du docteur, si petite, si pleine, si confortable, si joyeuse, quelques jours auparavant, semblait maintenant vide et désolée. L'oiseau bleu aux ailes d'or, c'est-à-dire la jeunesse et l'amour l'avaient désertée, et la cage, grande ouverte, portait leur deuil. Daniel retrouvait partout l'empreinte de lady Jane, partout son doux nom était écrit, partout errait son ombre adorée, mais elle, hélas I elle n'était plus nulle part.

C'est ainsi qu'après la mort d'un être aimé, dont la dépouille vient d'être confiée à la terre, chaque chose semble encore parler de lui, sous le toit où il habitait. La pensée le voit toujours, mais le regard ne l'apercevra plus jamais.

Le jeune marin avait donc dit vrai, dans sa comparaison : se séparer, c'est mourir un peul

Daniel et lady Jane l'éprouvèrent tous les deux. Le coup, qui les frappa au cœur, les meurtrit tellement; l'impression qu'ils ressentirent fut si vive, qu'ils se demandèrent, chacun de leur côté, si ce n'était pas pour eux le commencement de la fin. Mais ils surent bien vite à quoi s'en tenir à ce sujet, car leur amour se ré-

IiB ROI DU JOUB 343

veilla plus ardent de cette espèce de torpeur momentanée, causée par l'excès de la souffrance, et ils comprirent qu'il n'y avait plus de repos possible pour eux, en dehors de la joie de se voir, et d'être constamment l'un auprès de l'autre. Malheureusement, ils ne pouvaient plus se communiquer leurs pensées, qui étaient identiques, et comme l'un des caractères de la douleur est d'altérer l'essence des sentiments eux-mêmes, d'affoler pour ainsi dire notre propre jugement, il arriva que les deux amoureux s'adressèrent simultanément la môme question mélancolique :

— Son amour résistera-t-il à l'absence?

Le doute les mordait déjà tous les deux au cœur, et il était un aiguillon de plus pour leur passion. Assuré* ment lorsqu'ils se calmaient un peu, lorsque leur raison reprenait ses droits, lorsqu'ils parvenaient à juger froidement leur double nature, ils se disaient qu'ils étaient sûrs l'un de l'autre et qu'ils formaient les deux moitiés de cet être complet qu'on appelle l'amour. Mais cela durait ce que dure un éclair, car cet être absorbant ne se compose pas seulement de sentiments, d'idéal, d'aspirations vagues et de poétiques rêveries, il est encore fait de sang, de chair, de nerfs et d'artères, avec lesquels il faut compter, et qui l'emportent souvent dans la balance de la passion. De là vient que l'amour sera toujours fantasque et incompréhensible, c'est que sou front se perd dans le ciel, tandis que son pied touche la terre. Il y a en lui de l'ange et de l'homme. Il est à la fois âme et a'rgile.

Un soir que les deux frères causaient ensemble, les pieds sur les chenets, le cigare à la bouche et enveloppés dans ce nuage de fumée bleue qui se prête si bien à toutes les divagations de l'esprit, le jeune marin s'écria tout à coup :

— Sais-tu, Daniel, qu'après tout, c'est moi, le cadet, le cerveau brûlé et la tête folle de la famille, qui suis le plus calme dans la circonstance présente ?

— C'est qu'apparemment tu es celui de nous deux qui aime le moins.

— Tu crois? J'avoue que ce serait une explication, si elle était vraie, mais elle pêche malheureusement par sa base. J'aime Maud autant que tu peux aimer lady Jane. Seulement, je l'aime autrement.

— Que veux-tu dire?

— Je l'aime d'abord pour elle, à la façon dont nous autres marins nous aimons la patrie, lui donnant tout, ne lui demandant rien.

— Et moi ?

— Toi, mon cher, tu aimes en avare. C'est une nuance, mais elle est importante. Habitué à jouer notre vie, l'abnégation nous est facile, car pour nous la bataille recommence tous les jours, tandis que pour vous, hommes de terre, elle n'est que l'exception, et vous rencontre moins prêts. Le jour où j'ai aperçu Maud, un soleil radieux s'est levé pour moi au-dessus de l'horizon, j'en ai été ébloui, fasciné, j'ai senti sa douce chaleur me pénétrer jusqu'au fond du cœur, et je me suis dit que je venais d'entrer dans la région des vents alizés du bonheur. Mais, le ciel s'est obscurci subitement, la foudre a grondé, la tempête s'est déchaînée, et je me suis disposé à la recevoir en vrai marin.

— C'est-à-dire en homme! fit Daniel bravement; puis, au bout d'un instant, il reprit : Cela prouve, mon cher Hippolyte, que vous valez mieux que nous, et je n'en ai jamais douté.

— Oh I répondit en riant le jeune officier, si tu décernes des palmes à la marine, je me dérobe. Je plaisantais simplement, mais je voudrais te voir plus confiant et plus ferme, voilà tout. Votre amour à tous les deux est-il un amour sérieux, oui ou non ?

— Que répondrais-tu, si je t'adressais la même question?

— Que l'amour ne se démontre pas, qu'il se prouve.

— C'est ce que je pense également.

— Eh bien I dans ce cas-là, de quoi as-tu peur ? demanda Hippolyte.

— Du temps, répliqua tristement Daniel.

— Allons donc ! Est-ce qu'il peut quelque chose contre le roc, placé au milieu de TOcéan et que viennent battre les flots? D'ailleurs, s'il devait exercer une action quelconque sur l'amour de lady Jane, t'imagines-tu que le tien resterait bien intact? Certainement, un moment arrivera, celui des rhumatismes et des quintes, où lady Jane et Maud, toi et moi, aurons une opinion fort différente sur les sentiments qui nous animent aujourd'hui. C'est une loi de nature, et les meilleures choses se transforment ou disparaissent. Aussi, lorsqu'on parle du temps, en [amour, n'est-ce que d'une façon relative, limitée, car il est bien évident que, cent ans après, ce qui reste de tous les romans de jeunesse ne vaut guère la peine de les avoir jamais commencés I

— Voilà que tu plaisantes maintenant 1

— Est-ce donc un si grand mal ? Il n'y a que les gens qui prennent la vie en riant, qui soient sérieux, étant les seuls qui la comprennent.

— Tu as peut-être raison ; malheureusement, on ne se refait pas, et, sous ce rapport-là, ma nature est différente de la tienne.

— Oui, tu as toujours un peu poussé au noir, Daniel, tandis que moi, j'ai eu, dès le collège, une tendance marquée à voir les choses en rose. C'est, je suppose, une simple question d'optique. Cela ne nous empêche ni de bien nous aimer, ni d'avoir au fond les mêmes idées arrêtées sur tous les grands principes de la vie. Notre but est le même, nos moyens de l'atteindre sont autres, et nous nous dirigeons vers le port par des routes différentes.

— Qu'importe I pourvu que nous y arrivions.

— Ohl çn finit toujours par là, un peu plus tôt ou un peu plus tard. L'essentiel est de s'assurer à mi-

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chemin quelque agréable station, et j'y travaille pour

toi.

— Pour moi? Que veux-tu dire par là? demanda vivement Daniel.

Le jeune marin regarda son frère en silence, jeta au feu son cigare, qui était mauvais , en ralluma un autre avec une lenteur préméditée, en aspira quelques bouffées, puis répondit d'un air dégagé, en souriant :

— Cher ami , tu prends trop facilement feu, tu es plus inflammable que nos havanes, et je vois qu'on a. raison de redouter les incendies avec toi, ou les explosions, si tu préfères.

— Te voilà donc également passé à l'état de mystère ? s'écria le docteur. Au fait, cela ne doit pas me surprendre : « Dis-moi qui tu hantes... »

— Tu sais, interrompit Hippolyte, que je n'ai jamais cru à la Sagesse des nations.

— Cependant, tu es devenu aussi énigmatique que Maud.

— Gela tient peut-être à ce que notre énigme est la même. Essaye donc de la déchiffrer, si tu peux, et n'en demande pas davantage. Le reste est encore l'inconnu; seulement, tu as le droit de deviner que je veux ton bonheur.

Daniel tendit la main à son frère et lui dit avec affection d'un ton mélancolique :

— Ceci, cher ami, je le sais, et si nos deux destinées dépendaient uniquement de nos vœux, nous serions les deux mortels les plus fortunés du monde. Malheureusement, il n'en est pas ainsi, et il faut biea nous incliner devant notre sort.

— Pour moi, oui, s'écria le jeune marin, mais pour toi, je suis moins résigné, et je ferai disparaître le vieux cheval de frise qui s'est placé en travers de ton chemin.

— Encore ton idée impossible de duel avec sir Pitz- Morice 1

s ROI W 1O0R 341

— C'est, en effet, dans un duel avec lui que je m'engage, un duel qui pourra être long et terrible, mais d'où il ne sortira que blessé à mort, je te le garantis.

Hippolyte s'était animé en prononçant cette dernière phrase, qui semblait lui avoir involontairement échappé, mais il se calma comme par enchantement et continua tranquillement :

— Au surplus, ne crains rien, mon bon Daniel, je tuerai le très honorable Pitz-Morice sans que sa veuve ait à porter son deuil. Je le frapperai en pleine poitrine, mais c'est un mannequin, et il ne sortira de sa blessure que du son! Enfin, c'est ton ami Edward Glynn, qui me servira de témoin. Gela doit achever de te rassurer.

Là-dessus, le jeune marin tira sa montre, se leva précipitamment et ajouta :

— J*ai justement pris rendez-vous à. ce sujet avec lui, et je n'ai que le temps de gagner la station pour le train de Newcastle. A revoir, Daniel.

— Reviendras- tu ce soir? demanda ce dernier, au moment où Hippolyte se dirigeait vers la porte.

— Je ne crois pas, car la troupe d'opéra donne aujourd'hui sa dernière représentation, et je serais bien surpris si M. Glynn ne m'y entraînait pas, ce que, du reste, je lui laisserais faire de la meilleure grâce du monde.

— Je n'en doute pas, dit en riant le docteur, donc, cher ami, à demain.

— Oui, très probablement*

vm

Ce jour-là^ dame Jessamine avait obtenu congé pour aller voir une filleule à elle qui habitait Durham, et

lorsque le jeune officier fut parti, Daniel se trouva seul au coin de son feu, bien résolu, d'ailleurs, à ne pas sortir, s'il pouvait l'éviter, vu qu'au dehors le vent soufflait comme une âme en peine, chassant devant lui cette petite pluie fine et serrée qui est à TAngleterre ce que le soleil est à rEspagne. A l'intérieur, au contraire, le gaz jetait sa lumière vive et scintillante ; une douce et pénétrante chaleur s'échappait du foyer, où brûlait sans bruit un bloc rouge de charbon; les fenêtres étaient hermétiquement fermées, les rideaux étaient baissés, et le tapis de laine, à la trame épaisse, ajoutait encore, s'il est possible, au confort de l'appartement, qui avait ainsi un faux air de bonbonnière. Il aurait même pu servir de nid muet et caché à deux amoureux, et Daniel pensa que son humble intérieur, avec la fée du logis qu'il avait rêvée, serait une portion du paradis retrouvé.

Malheureusement, lady Jane n'était pas là, elle ne devait jamais devenir cette fée invoquée du logis, et le pauvre solitaire ne pouvait refermer sur sa poitrine que ses bras vides.

— Hélas I fit-il avec un soupir, en tisonnant le feu, ce n'était qu'un rêve, après tout, et cela devait durer ce que durent les rêves : le temps de se réveiller. Lady Jane m'a sans doute aimé ui)l instant ; mais, eût-elle été libre, tout nous eût encore séparés, et son mariage n'a fait que rendre plus infranchissable la barrière qui existe entre nous.

Il resta un instant silencieux, écoutant le vent qui soufflait au dehors, la pluie qui fouettait les volets, et regardant les petites flammes bleues, qui s'enroulaient dans le foyer avant de disparaître par la cheminée.

— Tout passe, d'ailleurs, reprit-il avec plus de mélancolie que d'amertume, et lady Jane finira par m'oublier. Qui sait? elle m'oublie peut-être déjà, ou cherche les moyens de le faire, tandis que je suis plus que jamais tout à mon amour pour elle!

A cette pensée, un frisson douloureux lui glaça le cœur, et il sentit combien sa vie était désormais attachée à celle de la jeune femme. Mais il comprit en môme temps qu'il était injuste à son égard, et qu'il n'avait pas plus le droit de douter d'elle, qu'elle n'avait celui de douter de lui.

— La foi nous manque, ajouta-t-il avec tristesse, nous ne croyons fermement à rien, pas même à l'amour, et c'est par le scepticisme que nous périrons. Le doute n'est pas une force, mais simplement un aveu de faiblesse, car c'est la négation du bien, et si nous sommes incapables de le comprendre, c'est que nous sommes incapables de le faire. Non, lady Jane ne changera pas. Le supposer seul serait se montrer indigne d'elle.

Au même instant, comme pour le récompenser de sa confiance, un bruit de pas rapides et légers se fit entendre sur le sable mouillé du jardinet qui entourait sa maison, et Daniel, se levant précipitamment, s'écria d'une voix heureuse et vibrante de passion :

— C'est ellel

Il ne l'avait pas vue, cependant; il ne l'attendait pas; rien n'était plus invraisemblable que sa visite à cette heure attardée, par ce temps rigoureux, mais il était sûr que c'était elle.

Et c'était bien elle, en effet, un peu émue, un peu frissonnante, un peu pâle, les cheveux un peu dérangés sous sa capeline de soie noire, mais plus charmante, plus célestement jolie que jamais.

Lorsque Daniel lui eut ouvert la porte, elle savait si bien que c'était lui qui venait la recevoir, qu'elle se . laissa tomber sur son cœur, sans le regarder, et qu'elle lui dit ce seul mot :

— C'est moi !

Ils restèrent ainsi réunis, muets et heureux, dans cette extase divine de l'amour qui est une révélation

âSO tB ROI DU lOtR

des joies d'en haut, et que doivent éprouver nos âmes quand elles dépouillent leur enveloppe terrestre, sur le seuil de- la tombe. Puis, Daniel, serrant plus étroitement dans ses bras son cher fardeau, l'entraîna doucement vers Tappartement qu'il venait de quitter, et où le feu flambait avec une ardeur nouvelle, voulant sans doute mettre sa flamme à l'unisson de celle qui allait brûler devant lui.

Le docteur plaça lady Jane dans le fauteuil qu'il occupait lui-même quelques minutes auparavant en face de la cheminée, détacha les rubans mouillés de sa capeline, qui retomba en arrière, approcha un tabouret et y posa les pieds de la jeune femme. Puis, remarquant en les touchant qu'ils étaient humides, il enleva les petites bottines dont ils étaient finement chaussés, et les prit dans ses deux mains pour les réchauffer. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'écrire, et avant que lady Jane eût eu le temps de s'en étonner. Cependant, en apercevant Daniel agenouillé devant elle, et la regardant avec autant de sollicitude que d'amour, elle lui tendit ses deux bras, par un mouvement de spontanéité, lui en fit une amouï'euse chaîne, et, attirant sa tête sur son cœur, lui imprima un long et ardent baiser.

— Tu le vois, dit-elle, je ne pouvais plus y tenir et je suis venue.

— - Ainsi, murmura Daniel, plongé dans une extase plus facile à deviner qu'à décrire et en jetant lui-même ses deux bras autour de la taille de la jeune femme, ce n'est pas un rêve, c'est bien toi.

Pour toute réponse, elle lui sourit avec un chaste et tendre abandon, et lui donna un second baiser, meilleur encore, s'il est possible, que le premier.

— Alors, continua Daniel en la pressant sur son cœur et en noyant son regard dans le sien, c'est que le rêve s'est réalisé.

— Tu pensais donc à moi 7 dit-elle avec amour*

tB JftOI DU JOUA 361

— Est-ce que je fais autre chose? demanda-t-il de même.

— C'est juste, répliqua-t-elle rapidement, c'est comme moi. Je te vois partout, j'entends constamment ta voix murmurer des paroles d'amour à mon oreille, tout est peuplé de ton souvenir autour de moi, et chaque fois que j'ouvre les lèvres, il me semble que ces paroles vont en tomber : Daniel, je t'aime 1

— Répète-les encore, iit-il tendrement.

— Oui, je t'aime, reprit-elle avec une voix émue et suave, qui semblait venir du ciel, et qui en avait les accents sérapbiques, je t'aime de toutes les forces de mon être, comme jamais homme n'a été aimé, et je suis bien toute à toi de tout moi. Je t'appartiens cœur et âme!

^-1 Et tes mains, dit en souriant Daniel, qui les couvrit de baisers, m'appartiennent- elles aussi un peu?

— Il me semble, répliqua-t-elle sans les retirer, que tu fais toi-même les demandes et les réponses!

•— Et tes lèvres? ajouta-t-il.

— Ohl cette fois, c'est moi qui te répondrai, flt-elle, et elle lui donna un nouveau baiser, qui venait du fond de son cœur, et auquel en succédèrent bien d'autres, aussi bons, aussi longs et aussi tendres, qui, à force de se répéter, n'en firent plus qu'un seul, immense comme Tamour qui les inspirait.

Une heure s'écoula ainsi. Les deux amants ne semblaient pas se douter qu'elle eût duré plus d'une minute et que le moment de la séparation dût jamais sonner pour eux. Le bonheur ressemble à l'éclair. Il embrase tout notre être, il confond toutes nos sensations en une flamme vive qui illumine, pour nous, des mondes inconnus de félicités; il a la grandeur de l'infini, et l'on croit qu'il est éternel comme luil II l'est peut être, en effet, seulement dans cette vie d'outretombe, dont l'amour est la révélation, mais pas ici-bas, où l'âme reste toujours enchaînée par la chair, comme

par un boulet infamant, sans pouvoir prendre son toI yers les régions éthérées pour lesquelles elle est née!

Le bruit de Thorloge du (village, sonnant les heures de sa voix nasillarde, dans le clocher voisin, ramena Daniel et Jane sur la terre.

— Gomme le temps passe ! s'écrièrent-ils ensemble, en se regardant tous les deux d'un air étonné.

— C'est que nous sommes heureux ! soupira Daniel, en faisant à lady Jane une chaîne plus étroite de ses deux bras, et en couvrant de baisers son ondoyante chevelure

— Oh! oui, bien heureux! ajouta-t-elle, après s'être serrée davantage sur le cœur de son amant.

— Il faudrait pouvoir rester toujours ainsi! reprit Daniel avec amour.

— Eh bien, garde-moi! répondit la jeune femme d'un air enjoué, sous lequel il y avait cependant [un sentiment profond de vérité et de résolution.

Daniel la pressa passionnément contre lui, inclina la tête vers elle pour la bien voir en face et la fixa un instant en silence.

— Que veux-tu dire? lui demanda-t-il ensuite d'une voix qui tremblait légèrement.

Lady Jane eut un de ces frissons comme ceux qu'éprouvent parfois les lys sous les baisers de la brise, ses joues se couvrirent d'une légère couleur, tandis qu'une larme apparaissait au coin de sa paupière, mais elle répondit cependant sans trop trahir l'émotion qui l'agitait :

— Je tiens la promesse que je t'ai faite, voilà tout !

— Quelle promesse? interrogea Daniel surpris, en cherchant vainement dans ses souvenirs.

— Tu ne te rappelles pas? ajouta-t-elle, en reprenant sa gaieté, comme un masque commode sous lequel elle pouvait plus facilement dissimuler son embarras.

— Non, répliqua-t-il de même.

— Bien vrai? dit-elle en le regardant finement.

— Sur mon honneur! assura-t-il d'un air intrigué.

• — Oh I je ne réclame pas d'aussi grosses choses. Il ne manquerait plus que de baiser la fiible et de jurer par elle.

— En fait de Bible, je préfère ta bouche, répondit Daniel en cherchant de ses lèvres celles de lady Jane.

— Profane! répondit cette dernière sans se laisser pourtant trop prier pour rendre à Daniel le baiser passionné qu'il venait de lui donner.

Puis, elle ajouta :

— Nous ne sommes pas ici au tribunal, et, d'ailleurs, ton juge est trop prévenu en ta faveur pour pouvoir se montrer bien sévère.

— Mais, enfin, de quelle promesse s'agit-il?

— Sais-tu que ma vanité féminine pourrait s'offenser de ta question, si mon amour ne s'en arrangeait pas aussi bien?

— C'est qu'en vérité, je n'y suis plus du tout, et nous avons l'air de jouer une charade. Que m'as-tu donc promis, chère énigme?

— D'abord de t'aimer toujours, ce que je fais et ferai tant que mon cœur aura un battement.

— Entre nous, il me semble que cette promesse-là était inutile, et je ne la comptais pas.

— Ensuite... commença lady Jane.

— Ensuite? répéta Daniel tendrement.

Mais la jeune femme s'arrêta tout à coup, un sanglot lui monta à la gorge et elle cacha sa tête dans la poitrine du docteur.

— Jane, ma Jane adorée ! s'écria celui-ci, qu'y a-t-il donc ?

— Il y a, répondit-elle d'une voix suffoquée en le regardant à travers ses larmes, que le jour où mon père fut ramené ici mourant, je pris l'engagement solennel, devant Dieu, d'être à toi si tu le sauvais.

Une expression de radieuse ivresse anima d'abord le

visage de Daniel, mais elle fut rapide comme l'éclair, et une pâleur livide la remplaça bientôt. En même temps, il détachait des siennes les mains de la jeune femme, qui se cramponnait à lui fiévreusement, et la repoussait doucement.

Ce fut au tour de lady Jane de pâlir.

— Ah ! oui, fit Daniel, avec plus de tristesse que d'amertume, je l'avoue, j'avais oublié cela! Que dans l'exaltation de la douleur filiale, une femme promette de payer de sa vie celle de son père, c'est un acte de sublime dévouement qui peut se comprendre, mais dont ne saurait se souvenir un homme d'honneur. Je n'ai pas acheté le droit d'être aimé de vous, Jane. J'ai simplement fait mon devoir, avec joie, il est vrai, mais sans calculer avec votre reconnaissance, et vous ne me devez rien. C'est moi, au contraire, qui vous dois tout!

Tout cela fut dit avec une certaine mélancolie, mais sans irritation, sans fiel surtout, et sans que le docteur se fût départi de ce calme et de cet air de profonde douceur qui lui étaient devenus habituels, et qui ajou^ talent un charme de plus à l'attraction pour ainsi dire magnétique qu'il exerçait.

Lady Jane, d'abord stupéfaite et croyant avoir mal entendu, resta un instant immobile, les lèvres entr'ouvertes, le regard fixe, les deux mains croisées sur la poitrine, comme pour l'empêcher d'éclater; puis, lorsque Daniel eut fini, elle se laissa glisser par terre, à ses genoux, lui tendit ses deux bras pour l'implorer, avec une expression de séraphique prière, et murmura au milieu de ses larmes :

. — Oh I tu ne m'aimes donc plus, que tu aies pu me croire capable de me vendre? Non, Daniel, je ne me vends pas, je me donne 1

— Oui, pauvre Jane, par dévouement I Tu te sacrifies I

— Je ne me sacrifie pas, je t'aime!

Daniel l'enleva rapidement dans ses bras et la re-

plaça sur son cœur, où elle se serra de nouveau heureuse et palpitante.

— Ecoute, lui dit-il, si tu ne te Tétais pas faite à toimôme, la promesse dont tu parles, et que je n'ai jamais acceptée pour ma part, serais-tu venue également ce soir?

-<-* Je serais venue, car c'était mon amour seul qui me guidait vers toi I s'écria la jeune femme avec exaltation. Ma vie t'appartient, je suis tienne, je n'ai pas d'autre époux devant Dieu. Me voilà, prends^moi, si tu veuxl

En même temps, lady Jane s'était suspendue au cou de Daniel par une étreinte passionnée. Leurs deux cœurs battaient à l'unisson, leurs lèvres étaient unies dans un fiévreux baiser, leur double haleine courait dans leurs cheveux, et ils étaient pour ainsi dire plongés dans cette ivresse vertigineuse qui est l'excès de l'amour, mais pendant laquelle il est si «difficile de ne pas perdre le peu de raison que laissent le cœur et les sens.

Déjà, ils tournoyaient au-dessus de l'abîme, et peutôtre allaient- ils y tomber tous les deux, lorsque Daniel eut le courage surhumain, apercevant le danger, d'y résister, et de ramener lady Jane, sans qu'elle s'en aperçût presque, sur la rive sereine et pure dont leur amour ne devait pas s'éloigner.

~ Oui, lui dit-il avec une expression de tendresse virile dans laquelle il mit tout ce qu'il avait de cœur et d'âme, tu es bien à moi ; nous sommes réellement unis devant Dieu, et tu m'as prouvé ce soir que tu étais la chair de ma chair, la meilleure moitié de mon être, ma femme enfin I

— N'est-ce pas?

— Tu vis en moi désormais, comme je vis en toi, continua Daniel, en l'abritant toujours sur son cœur, et rien ne peut désormais nous séparer, car nous ne formons plus qu'un. Mais ne faisons pas descendre

notre mariage du ciel sur la terre. Respectons sa Sainteté, et pour que notre amour reste grand, veillons qu'il reste pur.

— Ahl Daniel, s'écria lady Jane en joignant les mains avec vénération, et le regard resplendissant de joie, tu es aussi généreux que tu es loyal et bon! Je me suis confiée à toi, et tu n'as pas voulu triompher de ma faiblesse. Sois-en béni, car je n'aurais pas survécu à ma faute. J'aurais été à toi, si tu l'avais voulu, mais j'aurais payé de ma vie le bonheur de t'avoir appartenu. Tu as donc ajouté l'admiration à mon amour pour toi, je vais maintenant te vénérer autant que t'aimer, et c'est à genoux que je dois te répéter ces mots, dans lesquels je mets plus que jamais toute mon âme et tout mon être : / love thee I

La jeune femme se laissa, en effet, tomber aux genoux de Daniel, les embrassa convulsivement, et pleura longtemps, ainsi prosternée, avant de vouloir se relever. Lorsqu'elle redressa, enfin, sa jolie tête, elle était plus calme, et on apercevait un sourire céleste s'unir à ses dernières larmes, comme un rayon de soleil, après une pluie d'orage, éclaire les dernières gouttes qui tombent. Elle était radieuse de bonheur, éblouissante de beauté, angélique de soumission.

— Chère Jane, lui dit Daniel tendrement, viens sur mon cœur.

— Non, fit-elle, avec amour, en noyant ses deux yeux encore humides dans son regard, laisse-moi un instant à cette place, donne-moi tes mains et causons.

— Mais tu es mal là, mon enfant.

— Gomment pourrais-je être mal, aussi près de toi, mon front touchant presque tes lèvres, et ma pensée lisant la tienne dans ta prunelle? En ce moment, vois-tu, j'analyse mon amour, je sonde sa profondeur, et je comprends pourquoi mon cœur a été à toi dès notre première rencontre.

— Tu m'as donc aimé tout de suite ?

— Oui, et la meilleure preuve, c'est que j'ai été aus^ sitôt jalouse de cette pauvre mistress Palmer, avec laquelle tu étais alors à l'église.

— Gomme moi !

— Tu as été également jaloux? mais de qui donc?

— J'ai honte de l'avouer, de cet excellent sir John, que j'avais pris pour ton maril

Et tous les deux de rire à cette idée, puis de se regarder avec amour, de se presser les mains et de s'embrasser follement, en disant :

— Tiens, méchante, voilà pour te punir!

— Et toi, aveugle, voilà pour te récompenser !

— D'avoir été aveugle? demanda gaiement Daniel.

— Non, d'avoir fini par ouvrir les yeux, répondit la jeune femme en souriant.

— En tous cas^ je ne les fermerai plus maintenant, et ils ont si bien pris ton empreinte, que même, lorsque tu n'es plus là, ils te voient encore !

— Gela veut-il dire que je puis m'en aller? interrogea lady Jane d'un air moqueur, en faisant un geste comme pour se lever.

— Ohl tu peux si tu veux, répondit Daniel de même, quitter cette position de vierge espagnole priant pour obtenir le pardon de péchés qu'elle n'a pas commis, mais tu n'iras pas bien loin, je t'en préviens!

Et prenant doucement lady Jane dans ses bras, il la fit glisser sur son cœur, où il la garda prisonnière, sans que, du reste, elle parût s'en plaindre beaucoup, ni faire de grands efforts pour se dégager.

— Trouves-tu que l'on ne puisse pas causer ainsi? fit Daniel, en imprimant un long et doux baiser sur sa bouche.

— C'est plus difficile, dit-elle en souriant , mais enfin je ne le regrette pas trop.

— A la bonne heure ! tu commences à devenir raisonnable.

358 LH KOI DU JOnB

— Il me semble qn'il y a déjà longtemps de cela.

— D'ailleurs, le meilleur moyen de se dire qu'on s'aime, n'est-ce pas de se le confier tout bas, et les lèvres ne sont- elles pas le chemin du cœur?

— Tu as raison, un baiser est plus éloquent que toutes les protestations du monde, et il résume en une seule ivresse tout le po6me de Tamour.

— Cher Daniel I ^^ Chère Jane I

Et en se sentant si près l'un de l'autre, la main dans la main, ils étaient heureux de ce bonheur céleste, qui est parfois muet, qui se contente d'un sourire, d'un regard, d'une étreinte, mais qui est si complet, si immense, que tout notre être s'abîme en lui, et que tout ce qui lui est étranger cesse d'esdster. La terre disparaît, le ciel commence, et les deux amoureux, semblables à deux anges, qui regagnent déjà leur patrie, planent dans la région sereine de l'idéal, qui leur ouvre toutes grandes les portes de l'infini.

Cependant, la petite pendule en rocaille, placée sur la cheminée, marquait (malgré elle, car elle était bonne personne), une heure avancée. La pluie avait cessé, la lune se montrait par intervalles, à travers les nuages que dispersait le vent, et lady Jane pensa, quoi qu'il lui en coûtât, qu'il était temps de regagner ce qu'elle appelait ^on pigeonnier.

— Ton eastel, tu veux dire ? fit Daniel en se levant à regret.

— Si tu y tiens absolument , répondit^elle avec un doux sourire, je ne m'y oppose pas. Mais, pour ma part, je préférerais être colombe que châtelaine. Cela me permettrait de prendre plus souvent mon vol pour venir te voir. Ne trouves-tu pas, d'ailleurs, que pigeon" nier fait mieux en amour? Les pigeons passent leur vie à s'aimer. Faisons comme eux et laissons les châtelains et les châtelaines se morfondre en leurs graves manoirs!

Oa voit par là que lady Jane avait jeté sa solennité par dessus les moulins et qu'elle déraisonnait un peu. Mais quelle est la femme amoureuse qui n'en ait pas fait autant?

-^ Sérieusement parlant, demanda tendrement Da* niel, quand reviendraa-tu me surprendre ?

'- Le plus tôt possible, répondit-elle dans un baiser.

— Et ce sera-t-il bien long, ce plus tôt possible-là ?

*^ Hélas 1 toujours trop long; cependant, je ferai ce qu'il dépendra de moi pour Tabréger. Du reste, nous nous reverrons souvent à Seaham et à Hyhope, sinon ici même. Oh I je le désire autant que toi, ya, et maintenant que je puis franchir sans rougir le seuil de ta porte, je t'étonnerai par ma bravoure.

*— Serais-tu si brave que cela, Jane ? ât Daniel, en lui entourant les épaules de ses deux bras et en la re*gardant avec une ineffable expression d'amour.

-*- J'ai le courage de mon amour, répondit-elle d'un air et d'une voix adorables, et je l'aurai toujours, tant que je pourrai sortir d'ici la tête haute !

-^ Sois tranquille alors, car je serai le premier à respecter la femme dont j'aurais voulu faire ma compagne, et qui m'estime assez pour se confier à moi. Je sais bien qu'il y a quelqu'un qui trouverait peut-être que tu n'as pas même le droit de me donner ton cœur, et que c'est là, en somme, la première infidélité à la foi jurée. Mais ce quelqu'un-là a-t-il bien lui-*même des droits réels à faire valoir? n'a-t-il pas surpris ta religion, abusé de ta confiance, volé ton consentement? Devant Dieu, enfin, qui est au-dessus de toutes les lois humaines, est-il vraiment ton mari ?

-^ Oh I ne parle jamais de lui, fit la jeune femtne douloureusement, car il m'est déjà trop odieux. D'ailleurs, vois-tu, je ne suis pas un ange, quoique tu veuilles en dire parfois, et il ne faut pas me de* mander des choses impossibles. Si je ne veux être à toi que de cœur, ce n'est pas à cause de lui, c'est à

cause de nous deux. Notre amour n'est si grand que parce qu'il est pur. Le jour où nous cesserions de le respecter, il ressemblerait à tous les autres amours déchus, et il finirait !

— Tu as raison, chère Jane, et je resterai toujours pour toi le mari de la veille, d'autant plus que ces maris-là, en Angleterre, ont le privilège charmant d'embrasser leurs femmes du lendemain !

— Privilège que je ne te disputerai jamais I soupirat-elle amoureusement, en se suspendant au cou de Daniel et en lui donnant le plus tendre des baisers.

— Maintenant, reprit le docteur, je suis à tes ordres. Nous partirons quand tu voudras.

— Tu m'accompagnes donc?

— J'espère, milady, que vous ne me faites pas l'injure d'en douter?

— Oh I mais c'est charmant alors, et tu vas doubler mon envie de revenir. Quelle bonne promenade nous allons faire.

Tandis qu'elle parlait ainsi, avec la gaieté d'une jeune pensionnaire en vacances, lady Jane s'était placée devant la glace, avait lissé ses cheveux, rajusté sa capeline, et remis ses gants.Toutà coup, elle s'écria en riant:

— Et mes bottines ?

— Les voilà, fit Daniel en les lui présentant.

— Je les avais oubliées, reprit^elle légèrement, cela te prouve où j'ai la tête !

— Cela prouve surtout que les extrêmes peuvent ne pas se toucher. Mais asseyez-vous, milady, et je réparerai cet oubli.

— Non, dit-elle, avec la jolie petite moue qui lui était habituelle quand elle voulait refuser quelque chose.

— .Votre Seigneurie, reprit Daniel en souriant, ne veut donc pas me laisser me mettre à ses pieds?

— Pas du moins, répliqua-t-elle de même, en cette qualité.

— Pourquoi ?

— Parce que tu n'es ni mon cordonnier ni ma femme de chambre.

— Dis simplement la vérité : Tu as peur que je voie ton pied ?

— Tu Tas déjà vu tout à l'heure, fit lady Jane en rougissant un peu et en détournant la tôte pour cacher son embarras.

Daniel n'insista pas, lui baisa la main, déposa les bottines par terre et s'écarta discrètement.

Mais ces malheureuses bottines, de vrais am^ours de bottines, petites, élégantes, fines et cambrées, gonflées par la pluie et séchées trop rapidement auprès du feu, ne voulaient plus du tout entrer, et, après d'infructueux efforts, lady Jane, obligée de s'avouer vaincue par elles, fut bien forcée d'appeler Daniel à son aide.

— Tu le vois, dit celui-ci en riant, le ciel se déclare contre toi I

— Oui, fit-elle, dans la personne de l'un de ses saints, et tu en profites...

— En le bénissant ! Je dois, en effet, des actions de grâce à saint Grépin I

— Et à saint Médard I

— C'est vrai, mais je n'abuserai ni de leur bonté, ni de ton embarras. Tends-moi seulement tes deux petits pie^s, avec confiance, comme tu as fait à ton arrivée, et en une minute ce sera fait.

Lady Jane lui obéit, tout en s'appuyant tendrement sur son épaule, et il la chaussa avec une rapidité merveilleuse, sans lui donner presque le temps de s'aper^ cevoir qu'il avait tenu dans ses deux mains le bas de sa jambe. Elle le remercia par un regard reconnaissant de cette preuve de tact et de réserve ; car, il ne faut pas l'oublier, le grand art en amour, c'est de savoir éviter, habilement, de blesser aucune des délicatesses dont la femme est faite, et de les respecter toutes. Or,

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cet art-là, Daniel le possédait à fond, et d'ailleurs lady Jane était placée trop haut dans son estime et dans son amour, pour qu'il voulût diminuer en rien le piédestal sur lequel il l'avait élevée.

— Je suis prête, fit son idole, en lui tendant une dernière fois les bras, presse*moi encore sur ton cœur^ et mettons'^nous en route,

— Hélas ! tout finit donc ? dit avec tristesse Daniel, après l'avoir tendrement et longuement embrassée.

— Non, murmura lady Jane à son oreille, en pre** nant son bras, car notre amour, lui, ne finira jamais!

A la même heure, dans une taverne voisine de la maison du docteur, et par une de ces oppositions violentes dont abonde la vie, une scène d'un caractère fort différent se passait entre deux personnages qui sont restés assez longtemps dans la coulisse, comme ces marionnettes que feu Séraphin accrochait dans un coin lorsqu'il n'en avait plus besoin, mais que 16 lecteur n'a peut-être pas complètement oubliés.

De ces deux personnages, assis dans une àalle basse et enfumée de SalutationJnn, que l'amour-propre du landlord avait pompeusement décorée du nom de Commerctal room^ de ces deux personnages, dis^je, l'un était grand, maigre, efflanqué, portait de longs favoris rouges, taillés en côtelettes, avait dans l'œil un verre qui y semblait collé, et se faisait d'ailleurs remarquer par sa raideur et sa mise correcte. L'autre, au contraire, ne brillait que par le lustre de son habit râpé et sa figure enluminée. On devinait en lui l'un de ces hommes d'afîaires de bas étage, comme il y en a dans tous les pays, mais à Londres plus qu'ailleurs, qui ne

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s'occupent que d'opérations véreuses, de procès scan* daleux, et ne quittent les bancs des tribunaux correctionnels que pour ceux ûupublic-house. Le premier, buvait du bout des lèvres un verre de sherry et fumait un havane ; le second, buvait à plein gobelet du whisky, h peine mélangé d'eau, et fumait du caporal anglais, dans une pipe grossière en terre. On les a reconnus : c'étaient le très honorable Fitz-Morice et son estimable ami Sharp!

Comment le squire de Haugton-le «Prince en était-il arrivé à se lier avec cet attorney douteux ? C'est là un de ces mille et un mystères de Londres qu'il est plus facile de deviner, par à peu près, que d'expliquer, et d'ailleurs, cela importe assez peu à l'histoire* Ce qu'il y a de certain, et c'est là l'essentiel, c'est que Sharp était la créature du très honorable Fitz-Mûrice, mais ' à la façon dont une maîtresse habile et peu consciencieuse est l'esclave de son amant : Il aimait à se répéter son humble serviteur, et, de fait, il était son maître. Cela s'explique, db reste, facilement. Sharp justifiait par^ faitement son nom. Il était subtil, fin, insinuant, très instruit, très ferré sur la loi anglaise, et surtout très malhonnête. Sir Fitz-Morice, lui, était viveur, orgueilleux, ignorant, sot et d'une faiblesse qui avait plus d'une fois côtoyé le chemin équivoque (pour me servir d'un terme modéré) dont l'attorney était l'un des gentilshommes les plus distingués.

Depuis l'aventure qui lui avait permis de payer ses dettes criardes, en devenant un mari in partibus, le très honorable Fitz-Morice avait considérablement perdu. Il s'était pour ainsi dire effondré, et ressemblait à un vieux cheval de courses que le turf aurait répudié et vendu à l'administration des postes. Sharp n'avait pas beaucoup changé, par cette raison excellente que, n'ayant jamais été jeune dans l'expression technique du mot, il n'y avait plus apparence, depuis longtemps déjà, qu'il pût vieillir beaucoup, et qu'il appartenait à

cette classe de bipèdes qui se conservent dans Tespritde-vin. Son nez était seulement devenu d'un rouge un peu plus vif, tout en conservant cette forme tuberculeuse qui est Tune des transmutations de la pomme de terre, aborbée trop librement à Tétat de liquide alcoolique.

— Voyez-vous, sir, disait l'homme de loi, en achevant sans doute une éloquente oraison sur la tempérance, tous les hommes seraient sobres s'il n'y avait ni brandy ni gin ni whisky et vice versa : tous seraient des ivrognes si la pluie qui tombe en ce moment, par exemple, était une pluie d'eau-de-vie. Ce n'est donc pas une question de morale ou de tempérament, mais une question d'argent.

— Ah ! nous y voilà 1 fit le très honorable Fitz-Morice; c'est toujours là qu'aboutissent toutes vos conclusions !

— Parce que c'est là, en effet, qu'est le nœud gordien des mille et une questions humaines. L'argent est le nerf de la société. Elle n'existe, elle ne marche que par lui. Il est le pivot des institutions sur lesquelles elle repose. Par lui, l'homme devient roi de la terre. Il lui achète honneur, considération, popularité. 11 réhabilite les banqueroutiers et les femmes perdues. 11 établit la réputation des hommes d'Etat. Il grandit la justice. L'Église lui fait les doux yeux, et l'amour luimême s'incline devant lui. L'armée le paie de son sang. La marine, l'industrie et le commerce sont ses esclaves. Les écrivains et les artistes travaillent pour lui, en le colorant des noms de succès ou de gloire. Bref, il est la corne d'abondance qui distribue ici-bas tous les biens qu'offre la terre, et sa puissance ne s'arrête que devant la tombe, cette suprême limite à laquelle tout finit.

— Pour recommencer au delà sous une autre forme, interrompit gravement le très honorable Fitz-Morice, qui avait retenu cette phrase de l'un des sermons du

révérend Meiwin, et qui était bien aise d'en trouver le placement.

— C'est possible, reprit Tattomey en faisant claquer sa langue contre son palais, après l'avoir fortement humectée de whisky, mais ce n'est pas sûr, et les adorateurs du veau d'or jouissent du bénéfice du doute. En ce qui vous concerne personnellement, mon cher client, la question se résume, du reste, en cqs deux termes : To be or not to be.

— Voys devenez éloquent, monsieur Sharp.

— Vous voulez dire classique. J'avoue que je connais mon répertoire et que je fais volontiers des emprunts au grand Will !

— Ce n'est cependant pas là votre spécialité.

— Je vous la laisse, mon très honoré squire, me contentant de prêter, et si j'avais eu l'honneur de vivre au temps de l'immortel barde de l'Avon, il est possible que nous eussions pu nous arranger ensemble. Je lui aurais prêté l'argent dont il avait quelquefois besoin, et emprunté les aphorismes philosophiques que j'admire.

— Pas au môme taux, j'imagine? fit le mari de lady Jane avec un sourire qui voulait être spirituel.

— Cela dépend, mon cher client. Vous comprenez, en effet, que traiter avec des fils de famille et des fils d'Apollon sont deux choses très différentes, et vous ne pouvez raisonnablement pas exiger qu'un pauvre homme d'affaires comme moi, qui a cependant de la littérature, traite sur un pied d'égalité parfaite un Shakespeare et un très honorable Fitz-Morice. Pour l'auteur d'Bamkt. J'aurais été capable de devenir désintéressé et de manipuler les affaires pour l'amour de Tart. Mais confessez que c'est déjà bien joli de se charger des vôtres pour un modique profit, qui m'a souvent donné de la* tablature à réaliser?

Le baronnet ne répondit pas, et se contenta de regarder l'heure à sa montre, sans doute pour indiquer

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à Tattorney qu'ils n'avaient pas le temps de se livrer à de vaines discussions, et qu'ils avaient à employer plus utilement leur soirée.

— Je me résume, reprit Sharp, qui connaissait son très honorable sur le bout du doigt, et qui lisait dans sa pensée comme dans un livre ouvert ; il vous faut de l'argent pour reprendre à Londres la position que vous y ambitionnez. Pour quatre ou cinq mille livres, vous vous ferez envoyer au Parlement par votre bourg, et une fois que vous pourrez ajouter à votre, nom les deux glorieuses lettres : M. P., qui sont le moderne Sésame de notre société, vous verrez se rouvrir devant vous toutes les portes, que Ton a eu l'impertinence de vous fermer au nez* Or, s'il est vrai, comme je suis disposé à le croire, que la vengeance soit le plaisir des dieux, vous goûterez pour commencer ce plaisir inestimable. Non -seulement vous battrez sir John sur le terrain politique, en lui enlevant le succès de son élection, et en donnant au pays un bon tory de plus, mais encore, ce sera avec son propre argent. Quant à la belle lady Jane, elle sera doublement humiliée dans son orgueil, car elle ne sera ni la fille, ni la femme d'un M. P. La défaite de sir John l'attristera, mais votre triomphe la confondra. C'est bien quelque chose, après la façon un peu cavalière dont elle vous a traité. Qu'en dites-vous?

— Ma foi, Sharp, je dis que vous avez raison, et qu'il faut punir de cette fière beauté.

— Soyez tranquille, mes filets sont bien tendus cette fois, et je ne la laisserai pas échapper. Seulement, ne vous en mêlez que dans la mesure de ce qui est absolument nécessaire; je me charge du reste.

— Ainsi, reprit le baronnet au bout d'un instant de silence, vous croyez donc réellement que lady Jane aime ce docteur français, et que c'est là le motif principal de son aversion pour moi?

— J'en suis certain, quoi qu'il puisse en coûter à votre amour d'avoir à partager cette conviction.

i<B ROI DU looa 367

^-- Oh ! il ne s'agit pas de mon amour, mais de mon amour-propre, car je me sens humilié, presque dégradé, par cette préférence donnée à un homme qui n'est rien, par une femme qui a l'honneur de porter mon nom.

•~- Oui, oui, je sais bien que l'honneur est considérable, ût l'attorney avec une grimace involontaire, mais l'amour a des gr&ces d'Etat. Le cœur ne bat plus sur parchemin, et l'aristocratie elle-même perd son près* tige. Et puis, les femmes sont devenues une si curieuse engeance. Elles ont le mauvais goût de préférer de beaux et honnêtes garçons, qui sont instruits, intelligents et généreux, aux derniers des preux! Cela fait pitié, j'en conviens volontiers, et je me demande comment il peut se faire que lady Jane n'ait pas été tou* cbée de la grâce divine en vous apercevant. Mais enfin, c'est comme cela, et il faut bien en prendre son parti, Aussi, je vous l'ai dit dès le principe. Il y a un amour sous roche. J'ai agi en conséquence et je l'ai découvert.

-^ Je conviens que les apparences sont favorables à votre supposition. J'ai pourtant peine à croire que ce Français soit l'amant de lady Jane. Pensez donc, Sharp, un homme de rien, un docteur!

•^ Remarquez que je n'ai pas dit qu'il fût son amant. Mais je soutiens qu'il est aimé d'elle et qu'il la paie de retour. Quels sont les droits qu'elle lui a donnés, je l'ignore, et cela vous regarde plus que moi. Tout ce que je sais, à n'en pas douter par exemple, c'est qu'elle est ce soir avec lui, et cela me suffit. Après un entretien, qui n'aura vraisemblablement pas roulé sur la recomposition du futur Parlement, les deux amants se mettront poétiquement en route pour Seabam-Hall, au clair de lune, à travers bois. Nous les surprendrons, et dans quarante-huit heures j'introduirai une action devant la Cour du banc de la Heine, contre sa gracieuse seigneurie lady Jane, pour (t conversation criminelle », à moins que son digne père ne consente,

comme je le suppose, à vous remettre, de la main à la main, une somme de cent mille livres sterling, à titre de dédommagement amical.

— Il ne le fera pas.

— Eh bien, alors, nous plaiderons, et nous irons, s'il le faut, jusque devant la Cour ecclésiastique, jusque devant le Parlement lui-môme. Gela fera du bruit, cela coûtera une grosse somme d'argent, mais ce sera sir John qui l'aura voulu, et comme c'est lui qui paiera les pots cassés, nous n'avons pas à nous en occuper.

— Et ma conscience, Sharp, qu'en faites-vous en tout ceci ?

L'attomey se contenta de lâcher une bouffée de fumée au plafond, en la regardant s'enrouler autour du bec de gaz qui les éclairait ; puis, il prit une nouvelle gorgée de whisky, et continua :

— Vous comprenez que votre conscience n'a rien à voir là-dedans. La conscience et l'argent sont deux choses complètement distinctes. Lorsque vos moyens VOUS' permettront de vous occuper delà première, vous ferez comme bon vous semblera. En attendant, laissezla en paix. Gela ne vous sera pas trop difficile, j'espère, vu que vous l'y avez habituée et qu'elle est complaisante.

— Monsieur Sharp, dit le baronnet avec humeur, vous oubliez ce que vous me. devez !

— Je vous demande pardon, c'est vous! répliqua l'attomey aigrement.

Il y eut un instant de silence au bout duquel le très honorable Fitz-Morice reprit :

— Ne pensez-vous pas qu'il soit temps de nous mettre en route?

— Non, pas encore. Les heures passent plus vite pour lady Jane que pour vous, et elle ne se doute pas que vous attendez avec une légitime impatience sa sortie de chez M. le docteur Daniel.

— Peut-être retoumera-t-elle seule à Seaham, et eût-il mieux valu aller tout de suite la surprendre chez son amant?

— Mon cher baronnet, j*ai déjà eu nombre de fois roccasion de constater que vous ne savez pas le premier mot du cœur humain, et je vois maintenant que vous ne connaissez pas davantage les Français. Gomment pouvez-vous admettre un seul instant qu'un gentleman né de l'autre côté du détroit, et amoureux, puisse permettre à sa belle de regagner seule le logis, à pareille heure et à travers bois ?

— Et la prudence, Sharp ?

— Ce n'est pas précisément par là que les Français brillent, et ils préféreraient s'exposer à tous les dangers possibles que de manquer à un devoir de simple galanterie. D'ailleurs, en allant frapper mal à propos à la porte du docteur Daniel, nous nous serions exposés à ce qu'il nous jetât par la fenêtre, tandis que votre femme se serait éclipsée par une autre voie.

— C'est possible.

— Ce que j'ai décidé , est donc ce qu'il y a de plus sage. Mes dispositions sont bien prises, et mon intérêt répond d'elles. Jem Tweddel, mon principal clerc, que j'ai placé en faction, nous préviendra aussitôt que nos deux pigeons auront pris la clef des champs, et nous irons les attendre par un chemin de traverse, dans le dene. Votre témoignage ne serait naturellement pas admis par la Cour, mais le mien suffira, et vous aurez vos cent mille livres sterling de dommagesintérêts. J'avoue que dans les clubs de Londres on trouvera que c'est une grosse somme, et que vos amis n'auraient pas taxé aussi haut votre honneur, si le juge, sir Creswell-Greswell, les consultait à cet égard Mais heureusement pour vous, il n'en fera rien, et vous obtiendrez l'indemnité à laquelle vous estimez votre droit.

— L'affront fait à un Fitz-Morice vaut bien cent

370 lE ROI D0 JOUR

mille livres, je crois ! dit fièrement le très honorable, en mettant sa main dans son gilet, à la façon d'un candidat à la députation qui atteste la pureté de ses intentions.

— Sans doute, répliqua l'attorney avec la grimace qui lui était habituelle et qui ressemblait plus à un sarcasme qu'à un sourire, surtout quand celle qui s'en rend coupable s'appelle lady Jane. Je suis certain que sir Creswell-Creswell, qui s'y connaît, prendra plus en considération la beauté de l'accusée que les titres du plaignant. Il sait que le fait d'être trompé par sa femme est le pain quotidien des ménages dans certaines classes de la société. Mais ce n'est pas tous les jours qu'un mari comme vous est trompé par une femme comme lady Jane, et il y aura égard.

En ce moment, trois coups ftirent légèrement frappés du dehors contre la fenêtre.

— Avez- vous entendu? demanda le baronnet en se levant.

— Oui. C'est Jem Tweddel, répondit tranquillement Sharp, en posant sa pipe; je le reconnais au signal convenu.

— Alors, ne perdons pas de temps et partons.

— Oh ! rien ne presse, mon cher client. La pluie a cessé, il fait clair de lune et nos deux amoureux prendront le chemin de l'école pour se rendre à Seaham.

— C'est égal, j'ai hâte de les rejoindre.

— Et moi, je désire les laisser ensemble le plus qu'il se pourra.

— C'est que vous n'êtes pas le mari de lady Jane, monsieur Sharp I

— Non, mais je suis l'attorney du très honorable Fitz-Morice, et je dois veiller à ses intérêts.

— En laissant lady Jane courir les bois, à cette heure, avec le docteur Daniel?

— Oui, car plus il est tard, plus la promenade est longue, et plus notre cas est bon.

LE ROI DU jotm 371

— Pas pour moi du moins ! s'écria le baronnet avec colère.

— Si, légalement, répondit Tattorney sans s'émouvoir, tout en savourant une longue gorgée de whisky, et c'est l'essentiel. Vous comprenez bien, mon cher client, qu'après toute une soirée passée ensemble au coin du feu par nos amoureux, une promenade nocturne dans le dene n'est plus qu'un accident sans importance, au point de vue romantique de l'aventure. Mais au point de vue de la juridiction, c'est très différent.

— Vous ne voyez donc pas que je suis un mari outragé, monsieur Sharp?

— Je vois tout au moins, depuis assez longtemps déjà, que vous êtes ce que le docteur Daniel, en sa qualité de Français, doit appeler un mari ridicule. Mais ce sont là vos affaires, et cela ne me regarde en aucune façon, car je n'ai à envisager que le côté légal de la question. Je ne crois môme pas, avec tout le respect que je dois à votre seigneurie, qu'elle s'en préoccupe elle-même outre mesure, et je lui conseille de garder sa vertueuse indignation pour le banc de la Reine.

En parlant ainsi, l'attorney s'était levé, avait lentement passé son paletot, pris son chapeau et s'était dirigé vers la porte. Le baronnet en fit autant, et tous les deux se trouvèrent bientôt sur la place du village, où les attendait Jem Tweddel. Celui-ci se dirigea sans rien dire vers le dene, et pendant un instant on n'entendit que leurs pas sur la chaussée et le bruissement des arbres au-dessus de leurs têtes. La pluie avait cessé, je l'ai dit, il faisait clair de lune, et la brise, en s'élevant, inclinait la cime des branches, encore mouillées, desquelles tombaient de larges gouttes.

Le très honorable Fitz-Morice, oubliant les sages recommandations de prudence que lui avait faites précédemment l'homme de loi, allait ouvrir la bouche, et prononcer Tun des jurons favoris qu'il reçardaii

comme l'un des apanages de sa caste, lorsque Sharp, qui l'observait du coin de l'œil, lui serra fortement le bras, en lui montrant devant eux sous la feuillée deux ombres qui cheminaient ensemble, inclinées Tune vers l'autre, et assez absorbées sans doute dans leur commune contemplation, pour se coiitenler de cette muette promenade à travers bois.

Ces deux ombres, on les a reconnues : c'étaient le docteur Daniel et lady Jane, regagnant Seaham, bras dessus bras dessous, la main dans la main, les yeux un peu perdus dans le ciel, c'est-à-dire dans l'immensité, heureux de ne plus former qu'un seul être en deux personnes, et allant en silence, au milieu de la nuit, comme si leur doux rêve d'amour ne devait point finir.

Au bout de quelques instants, cependant, ils s'arrêtèrent au détour d'un sentier, s'assirent sur le tronc d'un vieux chêne, qui se trouvait là juste à point, et comme d'un accord tacite, se mirent à contempler la mer, que l'on apercevait à travers les arbres, semblable à une nappe d'argent, et qui venait mourir sur les galets de la grève, en leur donnant son humide baiser. Daniel et Jane étaient toujours silencieux, toujours immobiles, mais plus que jamais unis par les mille liens mystérieux que forme l'amour partagé. Aussi comment cela se fit-il? Je ne sais ; mais il arriva que, sans s'en apercevoir, sans le vouloir, peut-être, le docteur se laissa glisser aux pieds de la jeune femme, qui ne songea pas à s'en offenser, qui lui fit au contraire une étroite chaîne de ses deux bras autour du cou ; puis, 'leurs lèvres se confondirent dans un long et étroit baiser, comme dans une communion sainte de leurs âmes et de leurs cœurs, et ils restèrent longtemps ainsi noyés dans leur amoureuse extase, en pleine félicité céleste, oubliant la terre, et ne pensant pas plus au très honorable Fitz-Morice, je dois l'avouer, que s'il n'avait jamais existé.

Tout à coup, ce ciel éthéré se déchira. Un éclat de rire strident résonna au-dessus de la tête delady Jane, et maître Sharp montra sa face de fouine entre les arbres. La jeune femme poussa un cri d'efTroi et de douleur, tandis que Daniel, bondissant comme un lion blessé, saisissait à la gorge le malencontreux attomey, le renversait par terre et allait lui faire un mauvais parti, répétant d'une voix menaçante :

— Misérable, tu vas mourir!

Quand, heureusement pour celui-ci, le baronnet et Jem vinrent tous les deux ensemble à la rescousse et Tarrachèrent des mains du docteur. Mais cela ne dura qu'un instant. A peine revenu de son étonnement, Daniel se précipita sur ses trois adversaires, et, comme il était aussi fort que prompt et agile, il les eut bientôt mis hors de combat. Les laissant alors compter ensemble, sur le sol défoncé, les quelques rapides, mais sérieux horions qu'ils avaient reçus, il se redressa, prit lady Jane dans ses bras, l'enleva avec cette force passionnée que donne l'amour, emporta son précieux fardeau tout d'une haleine à travers le dene, et ne s'arrêta qu'à la porte du château de Seaham, où il déposa tendrement la jeune femme, après l'avoir pressée une dernière fpis sur .son cœur, et lui avoir répété encore dans un baiser:

— Jane, je t'aime!

A une heure de là, maître Sharp, un peu éclopé, son clerc Jem et le baronnet, regagnaient péniblement Hyhope, tirant fort la jambe, et montrant une mine piteuse, qui prouvait que les poings du docteur Daniel ne les avaient pas ménagés.

• — Il faut convenir, Sharp, hasarda le très honorable

Fitz-Morice, que ce satané Français vous a assez malmené.

— Hum I parlez pour vous, répondit l'attomey avec aigreur en se tâtant les côtes ; d'ailleurs, vous n'y perdrez rien, allez, et vous me paierez cela I

— Moi ! fit le baronnet de cet air étonné qu'il avait toujours, et qui contribuait tant à en faire un être impossible.

— Parbleu I vous imaginez-vous pas que je vais me faire rosser, comme jadis un soldat du guet, pour le seul plaisir de rendre service à votre seigneurie?.., Non, non, cher client. Autres temps, autres mœurs, et les coups de ce soir figureront bel et bien sur votre note. Je parle des miens, non des vôtres, que vous passerez en compte, et qui resteront à votre passif avec le reste. Quant à ceux de Jem, vous les arroserez avec quelques bouteilles de vieux whisky, et, comme c'est un bon garçon, il se tiendra pour content...

— Et battu I fit le clerc en se frottant l'échiné du revers de la main.

— Allons, reprit le baronnet, nous arrangerons tout cela au jour du règlement définitif. Mais croyez-vous, Sharp, queTafiTaire de ce soir soit bonne?

— Excellente, à l'exception des coups, et encore je m'en console en pensant que c'est vous qui avez reçu les meilleurs, et que, pour les autres , nous les ferons payer double.

— Décidément, vous y tenez? dit le baronnet à demi railleur.

— Si j'y tiens I répliqua l'attorney vivement, autant qu'à ma peau, et c'est pour cela que je vous ferai financer en conséquence.

— Bien! mais « légalement», que pensez-vous du résultat de tout ceci ?

— Ehl pardieu ! mon cher client, je pense que c'est simplement le gain de notre procès, à moins que sir John ne consente h délier à l'amiable les cordons de sa

tB KOI DU jotm 375

boarse. Mais il est tard, prenons le grogde Tétrier, pui$ allons nous coucher.

— Oui, allons nous coucher ! répéta Jem, qui n'en pouvait plus.

— Et à demain les affaires sérieuses! acheva sentencieusement l'homme de loi.

Le même soir, en rentrant, au château, lady Jane s'était fait annoncer chez son père et avait eu un long; entretien avec lui, au sortir duquel on aurait pu remarquer qu'elle avait les yeux un peu rouges et que sir John était plus sérieux que d'habitude. Mais, du reste, le père et la fille avaient conservé le calme et la sérénité qui formaient l'un des traits distinctifs de leur caractère, et c'est avec une tendresse particulièrement accentuée qu'ils prirent congé l'un de l'autre.

— Surtout, mon père, n'allez pas rêver de sir Pitz- Morice, avait fait lady Jane en posant son front pur «t tranquille sous les lèvres du baronnet.

— ' Et toi, du docteur Daniel ! avait répondu celui-ci, tout en la menaçant doucement du doigt, mais avec un sourire qui n'avait rien de bien terrible.

A douze heures de là environ, un petit homme maigre et sec, la face légèrement enluminée, quoique d'ailleurs parfaitement sobre en ce moment, et dont les vêtements étroits et luisants avaient un faux air de fourreau de parapluie, se dirigeait sous bois vers Seaham-Hall, avec la rigidité mécanique d'un automate articulé. Le lecteur l'a reconnu, c'était Thomme de loi. M. Sharp sentait, sans doute, que la partie qu'il allait jouer était sérieuse, car lui, qui d'ordinaire esquissait volontiers un sourire, observait un calme et une solennité presque officiels. On eût dit, à le voir passer, qu'il allait faire un exploit. On ne se serait pas trompé en donnant cependant au mot exploit le sens que lui prêtent les huissiers. Le petit attomey de Saf&on-Hill repassait dans sa tête une leçon apprise h l'avance, eténumérait complaisamment sur ses doigts

les principaux points de Targumentation brillante qu'il comptait employer. Parvenu en face de la grande grille à écussons dorés, par laquelle le château ouvrait sur le dene, il s'arrêta, épousseta avec soin, du bout de son mouchoir, la poussière qui couvrait ses gros souliers ferrés, rajusta son col et arrangea les deux mèches de cheveux récalcitrantes dont ses tempes étaient ornées. Après ce dernier détail donné à sa toilette, il s'approcha de la loge du portier, et demanda délibérément :

— Sir John est- il dans sa bibliothèque?

Sur la réponse affirmative, il se dirigea vers l'appartement du baronnet, de l'air aisé d'un homme qui n^aurait fait que cela toute sa vie, et fut bientôt sur le seuil du cabinet de sir John. Il est juste d'ajouter qu'il avait bien pris d'avance ses informations, qu'il avait étudié à fond son terrain, afin de ne pas être arrêté par un obstacle vulgaire, et qu'il connaissait le château par cœur. Avant de frapper, il se recueillit un instant, comme un acteur qui va entrer en scène, puis fit entendre trois petits coups distincts, et la porte s'ouvrit devant lui. Sir John était assis dans le fauteuil et devant la table de travail que le lecteur connadt déjà. Il portait son traditionnel et large gilet blanc, paraissait fort occupé, et ne se dérangea nullement quand Sharp entra.

— Ah! c'est vous? fit-il de l'accent tranquille d'un homme qui aurait attendu la visite de l'attorney.

— Oui, sir, répondit celui-ci sans s'étonner de cet accueil. Puis, ayant déposé sa carte sur le bureau du baronnet, il prit une chaise, s'assit, se croisa les jambes, et attendit. Pendant quelques minutes, le bruit de la plume du baronnet, qui courait rapide sur le papier, et celui de la respiration de son visiteur, qui sifflait malgré lui, en passant à travers ses dents de commande, furent les seuls qui se fissent entendre. Après quoi, sir Tohn, ayant jeté un coup d'œil indifférent sur la carte

LE BOI DU JOim 377

de rhabitant de Saffron-HiU, reprit, sans d'ailleurs cesser d'écrire :

— Eh bien! monsieur, parlez.

— C'est que votre seigneurie paraît fort occupée? fit observer l'attomey, en tirant lentement des profondeurs de sa poche un de ces longs papiers bleus où il y a tant et si peu de choses à la fois, où la calligraphie épuise tous les trésors de son art, pour ne rien dire, et qui coûtent si horriblement cher à ceux qui les envoient ou à ceux qui les reçoivent.

— Very well, my dear sir, comme il vous plaira, répondit le baronnet sans sourciller ; seulement, si vous attendez pour parler que je cesse de travailler, vous avez chance d'attendre longtemps, vu qu'il n'est pas probable que vous me rencontriez jamais sans rien faire.

— Je sais, en effet, que votre seigneurie est le plus rude travailleur du Royaume-Uni, et que si l'activité humaine était bannie de la terre, on la retrouverait à Seaham-Hall. Mais l'affaire qui m'amène aujourd'hui est très grave, et elle mérite, je crois, toute l'attention de monsieur le baron.

Sir John ne pensa sans doute pas ainsi, car il continua comme si de rien n'était.

— Très grave, dites-vous? reprit-il plaisamment au bout d'un instant ; le serait-elle donc davantage que celles qui m'occupent en ce moment? Tenez, voici cependant une petite opération de banque qui rapportera à elle seule plus de dix millions sterling. C'est un joli chiffre, hein? et vos exploits de Saffron-Hill, quoique assez jolis, je l'avoue, ne l'atteignent pas tous les jours. Avez-vous des fonds^ dont vous puissiez disposer, monsieur? En ce cas, prenez des bons américains. C'est une valeur excellente, garantie par l'Etat, qui se relève tous les jours, et qui, dans quelques mois, offrira 10 p. 100 d'intérêt. Préférez-vous les opérations européennes? Nous avons les actions du câble transat-

ST8 IS. ROI DO lOUA

lantiqtie et celles des mines ou des docks de Sunder* land. Mais je ne sais vraiment plus s'il en reste sur le marché.

-— Je suis un pauvre homme de loi, ût M. Sharp, d'un air humble et modeste, ce qui est dire que je ne puis me permettre aucune de ces spéculations, qui sont l'apanage de la fortune. Mais tout en appréciant la richesse à sa juste valeur, il est quelque chose, néanmoins , que j'estime plus encore, c'est l'honneur, sir.

L'attomey s'était redressé en prononçant ces paroles, et il avait cherché à mettre une certaine solennité dans son geste et dans sa voix.

— Oh! fit pour toute réponse le baronnet, en continuant à s'occuper des bons américains.

Au bout de deux ou trois minutes, il ajouta :

— Qu'est-ce que l'honneur et vous avez de commun, monsieur Sharp ?

— Sir, s*écria d'un air outragé Tattomey, voilà une insulte que vous allez rétracter, ou bien...

— J'aurai à payer pour elle, interrompit le baronnet avec un flegme désespérant. Allrigkt! je payerai, s'il le faut, mais je ne rétracterai rien du tout. Voyons, allons au fait, de quoi s'agit-il?

— De lady Jane, sir, fit l'attomey, que l'attitude dégagée et légèrement impertinente du baronnet commençait à déconcerter un peu.

En entendant le nom vénéré de sa fille sortir de la bouche tarée de l'homme de loi, sir John ne put pas réprimer un mouvement de colère et d'indignation. Mais il redevint bientôt maître de lui et répondit sans cesser d'écrire :

— De lady Jane? Ah! oui, j'oubliais que vous l'avez suivie, épiée, hier au soir, et que vous avez reçu, pour cet acte honorable, la plus jolie volée de bois vert qu'ait jamais méritée un coquin de votre espèce. Est-ce là ce que vous aviez à me dire?

us ROI DU JOUR 879

En trouvant le baronnet si bien informé, si froid et si calme, l'attomey voyait manquer tout son plan d'attaque, et ce fut d'un air assez embarrassé qu'il reprit :

«— Les droits d'un époux offensé sont assez respectables en 6ux«mômes pour justifier l'emploi de moyens...

~ Que votre conscience, monsieur , flétrirait , si TOUS en aviez unel N'en ayant pas, vous avez du moins des épaules, et c'est sur elles qu'est tombée, n'est*ce pas, la correction qui vousétait si bien due?

-^ Sir, essaya de nouveau M. Sharp en affectant la dignité offensée, je m'attendais à trouver dans vos sentiments de père une autre expression au sujet d'une conduite...

-*- Que lady Jane, monsieur, expliquera elle^môme devant la cour, fit le baronnet d'une voix un peu triste, mais sévère.

Si la foudre fût tombée en ce moment sur Tattorney , elle ne l'eût pas plus complètement paralysé qu'il ne l'était par cette déclaration si simple de sir John, que lady Jane irait elle-même se justifier devant la justice; car, si d'une part l'accusation subsistait tout entière, appuyée sur l'évidence que l'on se rappelle, de l'autre, il fallait la soutenir, et Sharp avait trop l'expérience des hommes et des tribunaux, pour ne pas se dire qu'un arrêt n'est jamais certain tant qu'il n'est pas rendu. De plus, il connaissait son client, il savait com* bien l'estime dont jouissait celui-ci était mince, et il

Î'ugeait, par contre, le poids dont pourrait peser dans la )alance de dame Thémis la jeunesse, la beauté et la ré^ putation de charité de lady Jane.Tout cela ne compromettrait-il pas le gain de son procès, ou ne réduirait-il pas, tout au moins le chiffre de l'indemnité à laquelle pourrait être condamnée la jeune femme? et si le très honorable Fitz-Morice ne recevait pas une très grosse somme de son beau-père, comment paierait-il ses dettes?

— Non-seulement, pensa Sharp, je puis perdre tout l'argent que j'ai avancé à ce snob, mais encore je ne toucherai jajnais les sommes dont j'avais fondé Tespoir sur sa bêtise. C'est grave !

En effet, l'homme de loi avait tout à fait compté que sir John, avec son immense fortune et son plus immense amour pour sa fille, serait trop heureux d'arranger cette affaire pour cent ou deux cent mille livres sterling, afin d'éviter le scandale, et tous, ses projets se trouvaient déjoués par le calme avec lequel le baronnet semblait envisager la perspective d'une action judiciaire. Cependant, tout à coup une idée subite traversa le cerveau de M. Sharp, et ses traits se rassérénèrent comme par enchantement.

— Sir John est un bon Anglais, se dit-il ; il est fort en matière de transactions. Ce doit être une feinte.

Et alors, se remettant aussitôt, il rentra en possession de tous ses moyens, et reprit l'offensive.

— Allrigktl fit-il d'un air dégagé en se levant, et en laissant retomber dans la vaste poche de son habit son long papier bleu, il en sera comme vous et lady Jane le voudrez. Seulement, ajouta-t-il d'une voix plus lente et pleine de réticences en se dirigeant à pas comptés vers la porte...

— Seulement, quoi? lui demanda brusquement le baronnet, sans même lui faire l'honneur de tourner la tête et de le regarder.

— Il m'avait semblé, ajouta l'attorney du même ton bénin, qu'il aurait mieux valu terminer cet incident regrettable...

— Avec de l'argent, n'est-ce pas? acheva sir John légèrement, tout en continuant son travail.

— Dame! vous savez le proverbe, sir : Un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès!

— Parfaitement I Et à quelle somme aviez- vous fixé ce a mauvais arrangement? x> A cent ou deux cent mille livres sterling, je suppose?

— Environ I répondit M. Sharp, plein de confiance, croyant que le baronnet entrait dans ses idées.

— Je l'aurais parié, reprit sir John avec un sourire imperceptible, mais sans cesser d'écrire.

— Oserai-je demander à votre seigneurie pourquoi? fit l'attomey un peu moqueur déjà, à mesure qu'il renaissait à l'espoir de pratiquer une saignée au cofirefort du baronnet.

— Oh! c'est bien simple. J'ai dit : « Cent ou deux cent mille livres sterling, » parce que c'est, je crois, le chiffre auquel s'élèvent les dettes de votre client.

— Le trouvez -vous exagéré, sir?

— Moi ? cela ne me regarde pas I Le très honorable Fitz-Morice est libre de ses actions. Il fait les dettes qu'il peut ou qu'il veut, je n'ai rien à y voir, n'ayant pas à les payer.

— Aussi, n'est-ce pas du chiffre des dettes que je parle, mais de celui de la réclamation que je soumets à M. le baron.

— ^Ah I fort bien, dit celui-ci négligemment, c'est différent. Et combien votre client vous a-t-il promis pour cette agréable négociation ?

— Rien n'a été déterminé, répliqua M. Sharp en s'inclinant profondément. Gela dépendra de la générosité de votre seigneurie.

— En ce cas, monsieur, fit sir John sèchement, en levant cette fois la tête et en montrant la porte d'un geste significatif, vous n'avez rien à attendre et vous pouvez vous retirer. Je ne donnerai pas un farthing à l'homme qui est tombé assez bas pour pouvoir spéculer sur l'honneur de sa femme !

— Nous plaiderons donc ? demanda l'attomey déconcerté, en se retirant.

— Aussi longtemps que vous le voudrez, monsieur, et nous épuiserons tous les degrés connus de la juridiction, pour peu que cela puisse être agréable à sir Fitz- Morice. Je vous préviens seulement, et ceci est un avis

9M tu Hoi Dd loim

oharitable de ma part, que je m*arrangerai de façon à ce que les frais du procès ne soient pas payés par lady Jane. Maintenant, je ne vous retiens plus ; vous pouvez aller communiquer le résultat de votre mission à votre intéressant client, et lui dire que vous aviez malheureusement compté, pour son succès, sans l'obstination de John Bull. Je ne céderai pas, je me défendrai et je vous battrai, vous et votre client.

•^ C'est votre dernier mot, sir? ût M. Sharp, du seuil de la porte.

— Oui, à moins que vous ne préfériez me forcer à une expression plus éloquente, répondit le baronnet, en se soulevant à demi.

Mais l'attomey, se tenant pour satisfait, ne lui laissa pas le temps d'achever sa pensée, et disparut lestement. Le baronnet l'entendit même descendre les escaliers quatre à quatre, ce qui était pousser l'intelligence aussi loin que possible, et ce dont il lui sut gré, car il eût été désolé de se voir dans l'obligation désagréable de le faire passer par la fenêtre.

Dès qu'il fut seul, sir John, qui avait, on se le rappelle, un appareil télégraphique dans son cabinet, envoya à Newcastle le télégramme suivant :

EDWARD GLTNNi BfQ««

7» Collingwôod Btreet»

î want you. Corne ai once* Yours very truly.

John Mombrayy bar^ (1).

A quoi le premier clerc du solicitor aimé de la Tyne répondit par le même procédé, ayant, lui aussi, un fil électrique à sa disposition dans son office :

(1) J'ai besoin da vous. -~ Vdaes immédiatemeiit. -^ Votre» t Adèle, ete., etc.

LB 1U)I DO iOJiïï tt8

Slft JOHN MOWnUT, BARt.

Seakar/^HalL 1 am Mrry^ M* E. Glynn %ê a U}ay far a week or two. Adr; LincoMi mn Fields, n'>24. lôndon, C. W.

Your oôedt s^rvon^i MitcheU (1).

Au reçu de cette dépôche, qui le contraria beaucoupi le baronnet télégraphia de nouveau à M. Glynn, mais cette fois à l'adresse qui précède, et l'homme de loi lui répondit bientôt qu'il savait de quoi il s'agissait, qu'il n'y avait pas péril en la demeure, et qu'il s'occupaiti d'ailleurs, de Taffaire en question, etc., etc.

— Curieux homme I pensa-t-il, plus de cent lieues nous séparent ; c'est hier soir que Jane a été suivie par son mari, flanqué de ses deux acolytes; c'est à l'instant que Sharp vient de me quitter, et il prétend être au courant de tout et veiller à mes intérêts. Ce serait à n'y pas croire si je ne savais, par expérience, que pour lui l'impossible est faisable, et qu'une chose faisable est déjà chose faite.

Là-dessus, le baronnet, parfaitement rassuré, se remit au travail, avec autant de calme et une confiance aussi absolue que si rien ne fût arrivé, et lorsqu'il descendit à la salle à manger pour s'asseoir à table, en face de lady Jane, qui, elle, était un peu pâle, on n'aurait jamais pu se douter, en regardant sa bonne figure épanouie, des émotions qui avaient traversé son cœur depuis la veille au soir.

— Pauvre enfant I dit-il à sa fille, en l'embrassant

(1) Je ftuis désolé. M. B. Olyxm est absent poor une MiuAiiM ou deux. Adresse à Londres : Liacoln'e, eto«, etc.

384 LE ROI DU iOUR

tendrement au front, tu as pleuré, tu souffres, et je suis décidément un mauvais père, car c'est moi qui suis cause de tout. Mais rassure-toi, ma Jane chérie, si j'ai été aveugle, M je t'ai laissé te sacrifier, je serai maintenant de bonne garde. Je justifierai ce nom de John Bull que l'on me donne, et je prouverai à sir Fitz-Morice qu'en s'en prenant à toi, ce qui est s'en prendre à moi, il s'est attaqué à trop forte partie. Ahl il a voulu la lutte, ce chevalier du guet-apens et du mariage forcé. Eh bienl il n'a qu'à se tenir solidement en selle, s'il ne veut pas que je lui fasse vider honteusement les étriers! Nous lui montrerons, ma Jane, de quel charbon nous nous chauffons et de quel bois nous sommes faits.

La jeune femme ne répondit pas, mais elle sourit avec mélancolie, et tendit tendrement sa jolie petite main à son père, qui la serra dans les siennes d'un air heureux, puis souffla bruyamment, comme c'était son habitude chaque fois qu'il éprouvait une émotion vive, et finit par se laisser tomber, plutôt qu'il ne s'y assit, sur sa chaise, en disant laconiquement.

— Dînons !

Tandis que ceci se passait au château, le très honorable Fitz-Morice et le peu honorable Sharp étaient en conférence secrète, au coin du feu, à Salutation-Inn. Le baronnet avait l'oreille fort basse, et par contre l'attorney avait le verbe très haut. On sentait, sous la mauvaise humeur à peine contenue de ce dernier, que c'était lui qui était maître de la situation et qui dictait

ses conditions. Du reste, il faut le reconnaître, l'homme de loi avait le droit de ne pas se montrer satisfait. Son plan était honteusement tombé. Créancier de son client pour une somme assez importante, qu'il avait bien toujours pensé ne pas perdre, il se voyait menacé d'être dupe, lui dont c'était le métier d'en faire; sir John, qu'il avait espéré intimider, ne s'était pas laissé effrayer, et l'attendait de pied ferme ; ni l'intrigue, ni la menace, ni le chantage n'avaient réussi. Le procès réussirait-il mieux? Obtiendrait-il gain de cause? Ses avances seraient- elles remboursées? La Cour accorderait-elle une large indemnité? Et si elle ne l'accordait pas, qui paierait les frais, que deviendrait sa dette? Graves questions que M. Sharp s'adressait simultanément et auxquelles son esprit, pourtant si lucide et si clairvoyant, ne parvenait pas à faire une seule réponse satisfaisante. D'un autre côté, il n'y avait pas à reculer. Un arrêt honorable pouvait seul tout sauver. Il fallait l'obtenir à n'importe quel prix, ou du moins ne rien négliger pour cela.

— - Sharp, encore un verre de whisky, fit tout à coup le très honorable Fitz-Morice, pour dire quelque chose.

— Non, merci, répliqua brusquement Tattorney, j'en ai déjà pris deux, et c'est suffisant pour le moment. Vous savez que je ne bois jamais quand je cause affaire. Or, celle dont il s'agit est assez sérieuse, pour que je veuille conserver toute ma tête, en y pensant.

— A votre aise. Je croyais vous être agréable, en caressant votre faible, voilà tout 1

— Mon faible? répéta aigrement Sharp, je n'en ai pasl

— En ce cas, mon cher, disons votre fort, si l'autre expression vous offense.

— De votre part, sir Pitz-Morice, fit l'attomey avec un rire dédaigneux, rien ne peut m'offenser. Mais ni la première, ni la seconde des expressions, dont vous

886 LB ftOI DU ioim

voas êtes servi, ne saurait, du reste, m'atteindre, car elles sont toutes les deux également fausses.

-— Quoi I vous n'aimez pas le whisky ? s'écria le baronnet ébahi.

— Si, répondit sèchement M. Sharp, mais je l'aime comme l'homme supérieur sait aimer toutes choses ici-bas, sans passion. En un mot, je ne suis pas plus l'esclave de la bouteille que de la table, des cartes, du tabac ou des femmes. Je sais en jouir, quand l'occasion s'en présente, mais je puis parfaitement m'en passer. Au surplus, ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. A quel parti vous arrôtez-vous ?

— A celui que vous jugerez le meilleur et que vous m'indiquerez.

— AU right I fit l'attorney , intérieurement flatté de cette soumission. Eh bien, écoutez-moi : puisque le vin est versé, il faut le boire ; puisque la guerre est commencée, il faut la poursuivre à outrance.

— Je ne demande pas mieux.

— Pour cela, tous les moyens sont bons, et il faut attaquer à la fois notre ennemi par ses points les plus vulnérables, le battre en brèche, non-seulement dans son honneur et sa fortune, mais encore dans son amour-propre. Sir John, n'est-ce pas, se présente à la députation, et il est très désireux de réussir?

— On le dit, du moins.

— C'est bien; vous présenterez votre candidature en opposition à la sienne.

— Oîi cela? demanda le très honorable Pitz-Morice, que cette seule pensée fit légèrement pâlir.

— A Sunderland même 1 répondit l'impitoyable attorney.

— Vous n'y songez pas, mon cher Sharp, c'est là que la victoire est le plus difficile.

— Oui, mais c'est là également qu'elle sera la plus éclatante.

— • Sir John est un enfant de Sunderland , c^est lui

qui fait viyre la moitié de la ville, qui y a créé le port, qui y est le roi du charbon et des chemins de fer. •— Je le sais parbleu bien.

— Il y est donc sur son terrain,

— C'est précisément pour cela que c'est l'endroit où il faut le battre. Le coup lui en sera d'autant plus sensible.

-«* Mais si je ne le bats pas ?

— Vous l'aurez au moins tenté, et, faute de mieux, vous lui aurez été désagréable.

— Ce n'est pas le moyen de me faire bien venir de lui?

— Que vous importe, puisque vous n'avez plus rien à en attendre? Soyez d'abord vainqueur devant les électeurs, et vous le serez ensuite devant laCour, tant le prestige d'un M. P. (1) est grand. Or, vous ne ferez délier les cordons de sa bourse à sir John qu'en l'y forçant.

— Je le crains, fit le très honorable Fitz-Morice, devenu rêveur.

— Et pour l'y forcer, il faut lui mettre le pied sur la gorge', acheva Tattomey.

Le baronnet alluma un cigare, jeta en l'air quelques boufTées de fumée en regardant le plafond, puis re* prit :

-^ Jadis, cela s'appelait demander la bourse ou la ^ vie!

— Sauf la phrase, répondit M. Sharp négligemment, c'est toujours la môme chose. J'ai commencé par demander la bourse h sir John, Je l'ai fait poliment, j'y ai mis toutes les formes imaginables, il a refusé, par conséquent les bons procédés sont de notre côté, et si maintenant il nous contraint à prendre sa

(1) if. p. signifie u& membre du Parlement; mais c'est une abréviation qui est demeurée teUement en usage que Von n*ap^ pelie plus autrement les législateurs anglais.

388 hE ROI DU JOUR

vie, pour parler au figuré, ce sera sa fauta et non la nôtre ! Nous sommes sans reproche, comme nous serons sans peur. A quelle époque ont lieu les élections?

— Dans quelques mois, mais la campagne préparatoire commence la semaine prochaine.

— En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre pour poser votre candidature, former votre comité, ouvrir la salle de ses délibérations, faire afficher votre profession de foi, voir les électeurs, préparer vos meetiîigs, et donner votre premier coup de grosse caisse.

— Vous y tenez donc sérieusement?

— Certes, cela fait partie de mon plan d'attaque, et je compte même beaucoup sur cette manœuvre, s'il vous faut l'avouer, pour pratiquer une brèche dans la forteresse de Seaham-Hall. Il est très possible que sir John, malgré sa popularité et sa confiance dans le succès, se décide à entrer en pourparlers avec moi, quand une fois il sera bien convaincu que j'ai décidément lancé votre candidature.

On sait, en effet, qu'en Angleterre ce sont les solicitors qui prennent en main le soin d'une élection, comme celui d'un héritage ou la direction de toute autre affaire. La première chose à laquelle songe un candidat à la représentation nationale, c'est donc le choix d'un habile solicitor. Il confie ses intérêts à ce dernier, qui organise tout le côté administratif et financier de l'élection, et qui est son véritable représentant.

Le baronnet poussa un soupir, car il savait qu'il faudrait forcément payer de sa personne, et il n'aimait pas aie faire toutes les fois qu'il ne le pouvait pas sans impunité. Lorsqu'il s'agissait simplement de poser ou déjouer les personnages muets d'importance, il était toujours prêt, de même que lorsqu'il y avait à faire un speech insignifiant, à la fin d'un dîner quelconque, en présence d'auditeurs de commande. Mais parler en public devant des électeurs, qui peuvent être assez mal appris pour vous interrompre, vous siffler ou vous rire

au nez, c'était bien différent, et cette partie de la candidature déplaisait fort au très honorable Fitz-Morice, qui eût sans doute voulu que les gens de qualité comme lui fussent membres c'e la Chambre des communes par droit de naissance, et représentassent le peuple sans avoir à lui demander si cela lui convenait.

— Pouah! pensait- il, être obligé de se compromettre avec des manants, de serrer la main à des épiciers, de boire avec des taverniers et de saluer des femmes de marins, c'est humiliant !

Malheureusement pour lui, il n'était pas libre d^ reculer. En empruntant de l'argent à Sharp, ou par son entremise, il avait accepté sa tutelle, et l'attomey en abusait d'autant plus, qu'ayant moins d'espoir d'être jamais remboursé, il jouait le tout pour le tout.

— Vous comprenez très bien, disait-il au très honorable Fitz-Morice, qu'il n'est nullement question de ce qui vous convient, mais de ce que je crois utile. Pour moi, vous ne représentez plus qu'une créance mauvaise, déjà plusieurs fois protestée, et que je veux chercher à escompter. Ça n'est pas flatteur, j'en conviens, mais cela a le mérite d'être vrai. Payez-moi tout l'argent que je vous ai prêté, ou fait prêter, et je vous abandonne à votre heureux sort, mais tant que vous êtes mon débiteur, j'ai le droit et le devoir de veillera mes intérêts, et voilà pourquoi je veux faire de vous un M. P.

— Merci.

— Je vous conseille de vous plaindre! Vous allez obtenir,* grâce à un titre qui ne vous a coûté que la peine de naître, et à mon argent, qui vous coûte moins encore, ce que la probité et le talent euxmêmes sont souvent impuissants à faire donner: un siège au Parlement ! Que vous faudrait-il donc de plus pour vous contenter?

Le très honorable Fitz-Morice ne répondit pas; mais à la façon dont il caressa successivement ses deux

fayoris, taillés en côtelettes, Tattorney comprit qu'il poursuivait une idée, un rêve quelconques, et il insista pour savoir ce qu'ils pourraient bien (être,

-* Tenez, je vais sans douie vous étonner beaucoup, fit le baronnet, poussé dans ses derniers retranchements, et d'un air qu'il s'efforçait de rendre aussi régence que possible, mais je songeais qu'en somme je n'ai jamais été le mari de ma femme, que lady Jane est une jolie créature, et que je prendrais volontiers la place de ce maudit Français.

M. Sharp haussa les épaules avec dédain, prit un journal sur la cheminée, et, feignant de le lire, répliqua légèrement :

— Vous n'allez pas me faire croire, par hasard, que vous soyiez amoureux de lady Fitz*Morice.

— Amoureux, non, répliqua le baronnet, en affectant de jouer avec sa badine, mais je ne serais pas éloi* gné d'avoir un caprice pour elle, depuis que je l'ai vue au bras d'un autre. Avouez qu'elle était vraiment séduisante, sous sa capeline, et que ce docteur Daniel est un heureux coquin !

— Oh 1 j'irai même plus loin si vous le voulez, et je dirai qu'ils avaient l'air de si bien s'aimer tous les d«ux, d'être si bien faits l'un pour l'autre, qu'ils formaient un couple si gracieux, que c'était vraiment un crime de lèse-adoration que de venir brutalement les troubler ] comme nous avons eu le mauvais goût de le faire. Pour moi, qui suis artiste, au fond, je ne sais pas ce que j'admirais le plus, de l'abandon craintif et de la grâce touchante de lady Jane, ou de la fervente passion de son amant.

Le baronnet fit la grimace à ce mot et eut un geste de dépit qui visait à la grandeur.

— Voyons, Sharp, pourquoi me dites-vous cela? vous savez bien que cet infernal docteur n'est pas l'amant de lady Jane ?

-- Il peut le devenir, répliqua négligemment l'homme

iS BOI DU JOUB 891

de loi, les yeax toujours plongés dans son journal. D'ailleurs, « légalement, » il Test, et vous devez vous habituer à le considérer comme tel. Cela peut être désagréable, j'en conviens, mais cela est utile. Quant h vos sentiments ou vos caprices, si vous en avez, la gravité de la situation ne nous permet pas d'en tenir compte en ce moment. Plus tard, je ne dis pas, mais ce sont là vos affaires et non les miennes!

La conversation an resta là. Seulement, la semaine suivante, un nouveau journal^ the Libéral, fut créé à Sunderland, et l'on sut bientôt que son but était de poser et de soutenir la candidature du très honorable Fitz-Morice. En effet, il ne tarda pas à arborer franchement son drapeau et à dire « que les électeurs de » la Wear avaient fait choix de leurs deux candidats D pour le prochain Parlement, et que ces candidats » étaient MM. Fenwick et Fitz-Morice, wLa vérité est que Sharp, qui à défaut d'autre mérite avait celui d'ôtre habile, et qui savait parfaitement le sort réservé à son client, s'il n» dissimulait pas sa véritable couleur sous un pavillon déjà connu, avait intitulé : the Libéral, la feuille appelée à défendre l'élection de son candidat conservateur, et cherchait à faire accepter celui-ci à la faveur du nom estimé de M. Fenwici, auquel il l'avait accolé. Certes, s'il pensait que le baronnet devait représenter les intérêts du passé plutôt que ceux de l'avenir, ce n'est pas qu'il lui fit l'honneur de lui donner une valeur politique quelconque. Pour lui, le très honorable Fitz-Morice n'était pas plus tory que whig, et il eût été l'un et l'autre selon les besoins de la circonstance. Mais il convenait que le seigneur de Houghton-le-Spring eût l'air d'appartenir au parti conservateur. Cela offrait des dangers, sans doute, dans une ville libérale comme Sunderland, où chaque électeur est fils de ses oeuvres et appartient à la classe bourgeoise ou populaire. Seulement, il est plus difficile d'être candidat progressif que rétrograde, et l'on

comprendrait que le descendant des Fitz-Morice restât fidèle aux traditions de sa famille ! Or, d'une part, on s'assurait par cette tactique toutes les voix des conservateurs du comté, et de l'autre, le baronnet n'avait pas besoin de puiser autant dans son propre fonds, de payer autant de sa propre personne. Il suffisait de sauver les apparences, de nager entre deux eaux, et de passer pour libéral, sans le dire, aux yeux des libéraux, tandis que pour les conservateurs, il serait entendu qu'il était des leurs. Par malheur, the Sunderland Times, la feuille de l'alderman Williams, que rédigeait si habilement M. Brockie, et qui était l'organe de sir John, ne tarda * pas à deviner cette manœuvre, à l'exposer au grand jour, et à mettre le très honorable Fitz-Morice au pied du mur^ en le forçant à s'expliquer.

— « Oui ou non, demanda-t-il, le seigneur de » Houghton-le-Spring est-il libéral ou conservateur ? » Et s'il est libéral, votera-t-il pour la réforme, pour » le scrutin secret, pour la séparation de l'Eglise et de » l'Etat, pour l'instruction gratuite et obligatoire, en » un mot, pour toutes les grandes mesures que sou- )> tiendra le parti auquel appartiennent M. Fenwick et » sir John, et que le pays attend? »

C'était court, net et précis. The Libérai y répondit par trois colonnes de plaisanteries et d'injures, dans lesquelles il reprochait à l'alderman Williams d'avoir accepté la présidence du board of Health et à M. Brockie d'avoir écrit une Histoire de South- Shields, mais qui évitaient soigneusement de s'expliquer sur les différentes questions que lui avait adressées the Sunderland Times. L'article était spirituel, vif, amusant. Seulement, il en disait à la fois trop et pas assez. Sharp comprit qu'il fallait appeler un meeting et donner un grand coup de grosse caisse pour efiTacer l'effet de ce coup d'épingle. Il loua donc le principal théâtre de la ville, couvrit les rues d'affiches et annonça que le très honorable Fitz-Morice, baronnet, aurait l'honneur d'exposer

ses principes politiques à ses électeurs, le lundi suivant, à huit heures du soir. Il va sans dire que Tattomey fit faire à un politician de ses amis le discours que devait prononcer en cette circonstance son client. Celui-ci n'eut que la peine de l'apprendre par cœur et de l'étudier devant une glace pour ne pas l'émailler de gestes à contre-sens.

— Si vous ne vous troublez, ni ne perdez la mémoire, ni ne prenez le hoquet, comme cela vous arrive quelquefois, dit M. Sharp qui avait assisté à l'une de ces répétitions, je crois que cela pourra aller à peu près.

— Mais si Ton m'interrompt? demanda le baronnet.

— Vous vous arrêterez, et, une fois le calme rétabli, vous continuerez comme si de rien n'était.

— Cependant, il se pourrait que l'on me fît des objections?

— C'est probable; mais ne vous avisez pas d'y répondre. J'aurai quelqu'un dans la salle que je chargerai de ce soin.

Les choses ayant été ainsi réglées, le meeting fut annoncé à grand son de trompe et renfort d'affiches.

On sait comment ces sortes d'affaires se passent, ou du moins se passaient en Angleterre avant la réforme électorale. L'attorney, qui en avait l'habitude, et qui, à une intelligence très vive joignait une très grande activité, organisa admirablement son bureau et tout ce qui avait trait à la publicité. Comme président, il s'assura le concours d'un alderman, particulièrement estimé dans la ville, dont les opinions politiques, bien que libérales, étaient tempérées par un esprit de conciliation qui permettait presque aux différents partis, whig et tory, de le considérer comme un des leurs. Grand et habile constructeur de navires, M. Masson, l'alderman en question, s'occupait davantage de son chantier que du vaisseau de l'Etat, qu'il laissait un peu voguer à sa guise, et sa juste influence, son incontes-

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table popularité proyenaieut plus de son caractère personnel comme homme de bien, comme magistrat intègre et comme Ship builder émérite, que de sa valeur politique. Les autres membres du bureau, avec une intention que le lecteur devine du reste, avaient été choisis de même. Us formaient tous une collection de gens très honnêtes, très bien posés, très intelligents, mais dont les opinions avaient cette nuance vague qui convenait à une candidature aussi peu accentuée que celle du très honorable Pitz-Morice, laquelle candidature, pour avoir quelques chances de succès, devait rester sagement entre deux eaux et demeurer conservatrice, tout en gagnant celles des voix libérales qui pouvaient être

ralliées*

La tâche n'était pas facile, il faut l'avouer, mais elle n'avait rien d'absolument impossible, et, par cela même, elle devait plaire à M. Sharp, l'avocat de toutes les causes, sinon perdues d'avance, du moins douteuses quand ce n'était môme pas pis que cela. De plus, il s'était assuré le concours de quelques pasteurs, dont la propagande auprès de leurs troupeaux devait avoir son importance. Il leur avait donné le très honorable Fitz-Morice pour un défenseur zélé de l'Eglise, sachant bien qu'en matière de religion le pavillon couvre la marchandise, que tous les bigots, à quelque communion qu'ils appartiennent, s'entendent ensemble, et que libéraux et conservateurs sont d'accord sur le chapitre du triomphe de la foi.

Il va sans dire, d'ailleurs, qu'à partir de ce moment il promena son client dans toutes les chapelles et bazars pieux de la ville, qu'il le fit souscrire aux différentes œuvres charitables, et qu'il trouva môme le moyen hardi de lui concilier un certain nombre de votes irlandais, en affirmant aux prêtres catholiques qu'un réel et bon chrétien ne saurait voir que des frères dans les fils de l'Eglise de Rome 1 La ville fut inondée de circu* laires, the Libéral fut envoyé gratis à tous les électeurs

OU à toutes les personnes qui pouvaient les influencer, et enfin aucun moyen d'énergique réclame ne fut négligé. Le malheur, pour Sharp, est qu'il avait affaire à un terrible adversaire; sans cela le succès eût été assuré d'avance à l'habileté de ses manœuvres.

Nul, en effet, n'était plus populaire, et justement populaire, dans le Nord, que sir John. Il lui suffisait de se présenter, avec sa bonne et honnête figure, pour tout entraîner avec lui, et il n'avait qu'à souffler sur l'ingénieuse trame ourdie par l'attorney, pour qu'il n'en restât pas vestige. Sharp le savait parfaitement. Mais il savait également que le baronnet refusait de se mesurer avec un aussi mince adversaire que le très honorable Pitz-Morice, et il avait compté sur ce mépris ou cette indifférence pour faire passer- son candidat.

— Sir John et ses amis, avait-il pensé, ne nous feront pas Thonneur de nous combattre, et c'est ce qui assurera notre victoire. Mais si, par contre, ils se donnaient la peine de se mesurer avec nous, ils nous écraseraient si complètement que nul ne saurait même que nous avons jamais existé.

Le lecteur se demandera peut-être pourquoi Sharp, se rendant aussi bien compte du peu de chances réelles de son client , avait mis en avant sa candidature? Je lui répondrai que c'est par cette simple raison que la situation était mauvaise, qu'il avait cru devoir jouer le tout pour le tout. Il n'aurait fait ni procès à lady Jane, ni opposition à la candidature de sir John, s'il avait trouvé ce dernier disposé à se laisser un peu rançonner. Mais ayant rencontré une volonté bien arrêtée de n'en rien faire, et tenant, d'autre part, à rentrer dans ses déboursés, ou tout au moins à le tenter avec l'âpreté qui le caractérisait, il avait résolu de courir les chances d'une lutte, dont l'issue était loin d'être certaine, mais qui pouvait, en somme, lui être favorable. Au surplus, il savait très

bien que s'il abandonnait le très honorable Fitz-Morice à son malheureux sort, ses propres intérêts en souffriraient, comme solicitor et comme créancier, et puis, pour tout dire, il ne lui déplaisait pas, au point de vue de l'art de la chicane, d'engager ce duel avec sir John. Vainqueur ou vaincu, il en rejaillirait sur sa personne, à lui Sharp, un éclat, une notoriété qui n'étaient pas à dédaigner.

Le' soir du meeting arriva, et ainsi que l'avait bien prévu l'homme de loi, le candidat libéral de Seaham- Hall et ses adhérents en prirent si peu ombrage, ils lui accordèrent une importance si minime, qu'ils ne songèrent même pas à y aller. C'était évidemment une faute, car à la guerre il n'y a pas de petite manœuvre dont l'ennemi ne doive se préoccuper ; mais, par bonheur, sir John avait tant d'amis inconnus, que, parmi ceux dont il se doutait le moins, il s'en trouva quelques-uns qui résolurent d'assister à la réunion préparatoire annoncée par le très honorable Fitz-Morice. C'étaient de simples ouvriers mineurs, tellement il est vrai que c'est sous la veste du travailleur que battent les cœurs les plus chauds, lesquels ouvriers voulaient être là, pour jouer de la langue ou du poignet, dans le cas où quelque parole malsonnante aurait été dite sur le baronnet par son concurrent.

A l'heure fixée, les portes du théâtre furent ouvertes. Le public envahit aussitôt la salle, et, ainsi que c'est l'usage en ces sortes d'occasions, où il y avait place pour dix on se mettait vingt, ce qui, du reste, n'enlevait rien à la bonne humeur générale. On se pressait, on se bousculait, mais sans colère, et avec ce sans-façon jovial des peuples qui sont libres et qui savent qu'ils doivent payer ce bienfait de quelques petits inconvénients, peu sérieux, au fond. Les délégués de Ryhope-Colliery s'étaient casés où et comme ils avaient pu, les uns au parterre, les autres dans la galerie, d'autres encore dans les loges, mais ils se retrouvèrent

bientôt dans la foule et échangèrent des quolibets ensemble, de leurs différentes places, au fur et à mesure que les membres du bureau faisaient leur apparition sur la plate-forme. Lorsque ceux-ci furent tous entrés et que le président se fut assis sur le siège qui lui avait été réservé derrière la table classique du verre d'eau sucrée, un silence religieux se fit, et chacun se serra les coudes, afin d'être moins gêné et d'entendre le mieux possible. Le très honorable Fitz-Morice, irréprochablement vêtu de noir, entra, accompagné de son attorney et de quelques-uns de ses amis. Sharp, en le précédant sur la scène, crut devoir donner le signal des applaudissements, et, par courtoisie^ un certain noinbre de bravos éclatèrent dans la salle. Mais, par malheur, en se glissant à travers les décors, le baronnet fit tomber un arbre qui, dans sa chute, éteignit tous les becs de gaz de la rampe et souleva un véritable tourbillon de poussière. Plusieurs des membres du bureau étemuèrent bruyamment, un immense éclat de rire accueillit cet incident grotesque, et l'un des ouvriers mineurs de Ryhope s'écria :

— Dis donc, Jem, est-ce là l'homme des lumières?

Une hilarité générale accueillit cette question, d'autant plus bouffonne en ce moment de ténèbres, que le très honorable Fitz-Morice dans ses professions de foi s'était intitulé : l'homme aux lumières.

— Nous le saurons tout à l'heure, Dick, quand on aura rallumé la rampe, répondit une voit du paradis.

— Alors, qu'on se dépêche, un futur M. P. aussi éclairé ne peut pas rester longtemps dans Tobscurite.

Un garçon de théâtre vint réparer le désordre causé par la maladresse du baronnet, qui, le lorgnon dans l'œil, regardait dans la salle d'un air satisfait, contrastant assez sensiblement avec celui de Tattorney.

— Qu'y a-t-il donc, Sharp? demanda le très honorable Fitz-Morice à son homme de loi.

398 t*B ^01 DU JOUR

Il y a, répondit oalui-ci aigrement, que vous commencez bien. Continuez comme cela, et nous pourrons baisser le rideau : la farce sera jouée»

Bien que cette phrase peu encourageante eût été dite à demi-voix, le malheureux candidat n'en perdit pas un mot, et elle ne lui rendit pas Tassurance dont il avait besoin.

— - Pourquoii mon cher, êtes- vous aussi désagréable?

ajouta-t'il.

— Et vous, sir, riposta l'attorney, pourquoi êtes-

vous aussi unlucky ?

— Ce n'est pas ma faute si je ne sais pas marcher dans votre végétation de carton, tandis que c'est la vôtre, quand vous me troubleas par vos remarques 'roturières.

— Plaîtril ? fit M. Sharp qui n'avait pas compris, bien qu'il eût parfaitement entendu.

Ce petit colloque, au moins inopportun, menaçant de se prolonger, le président jugea à propos d'y mettre un en se levant. Vu sa popularité personnelle, on l'applaudit beaucoup. Il en profita pour boire un grand verre d'eau. Heureux applaudissements ! Le baronnet, se sentant déjà la gorge sèche, en iit autant, mais on ne l'applaudit pas. En revanche, on rit un peu.

— Mauvais signe I pensa l'attorney, tout en arrangeant ses papiers; puis, voyant que M. Fairbairû, l'habile rô/>orfer-sténographe du Times, prenait des notes, il lui soufûa à l'oreille : J'espère bien, cher msdtre, que vous ne direz rien de l'incident de l'arbre et de la

rampe l

— J'en suis désolé, répliqua l'excellent journaliste,

en taillant son crayon, mais je suis ici pour dire tout ce qui se passe au meeting, pour en' donner la physionomie générale, et je ne puis omettre votre arbre; il fera trop bien dans le paysage I

Tandis que le digne garçon reprenait consciencieusement son travail et que M. Sharp s'éloignait en

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étouffant un soupir, le président commençait son speech d'ouyerture, dans lequel il retraçait d'abord le tableau fidèle des libertés dont jouissait la vieille Angleterre ; il fit réloge de sa Constitution, qui en était la gardienne sûre ; il conjura l'assemblée de faire de ses droits un usage patriotique et intelligent, et finalement, il lui présenta le candidat qui allait avoir Thonneur de lui exposer ses principes politiques et de solliciter ses suffrages.

Cette allocution, dans le genre familier qu*affection* nent les Anglais, et qui n'était d'ailleurs pas dénuée d*élégance, obtint à plusieurs reprises l'assentiment général, et lorsque l'orateur eut achevé, les bravos édà* tèrent de tous côtés.

Le baronnet se leva, à la faveur de ces marques d'approbation, en les prenant pour lui. Il fut bientôt déçu, car les mineurs de Ryhope Taccueillirent par une bordée bien nourrie et prolongée de sifflets, quand il s'approcha de la table présidentielle pour parler à son tour.

— Silence ! écoutez 1 cria-t-on ; mais les sifflets avaient à leur service de vigoureux poumons, et ils continuèrent leur discordant concert avec un ensemble qui n'avait rien de rassurant. Au bout d'un instant, le président rappela rassemblée à l'ordre , et le calme se rétabUt.

— Ladies et gentlemen, fit-il, vous êtes Anglais, c^est-à-dire que vous voulez la liberté pour tout le monde?

— Oui, oui, répliqua-t-on en chœur»

-^ fih bien, avant de condanmer, écoutez, et qu^il ne soit pas dit que, dans ce pays, une réunion politique a pu étouffer la voix d'un orateur lui demandant de rentendre et de lui expliquer loyalement ses vues sur les différentes questions qui agitent tous les esprits en ce moment, et que doit résoudre le prochain Pariement.

Parler du respect que Ton doit, même à la liberté d'un adversaire, est toujours un moyen sûr, en Angleterre, d'obtenir l'attention d'une assemblée. Ce fut donc au milieu d'un silence , sinon très sympathique», du moins presque religieux, que le baronnet put débiter le discours composé pour lui, et comine ce dernier, en somme, était fait avec talent, il aurait même pu obtenir un certain succès de curiosité, si le très honorable Fitz-Morice n'avait pas, çà et là, altéré le texte original, e;i substituant sa prose à celle de l'auteur. Mais, tout à coup, au milieu d'un beau mouvement oratoire, la mémoire lui fît complètement défaut, et il s'arrêta avant d'avoir pu achever la phrase commencée?

— Après? cria-t-on dans la salle.

— Après... quoi? fit le baronnet, cherchant vainement à ressaisir le fil de son discours, et incapable de trouver une idée s'adaptant à son sujet.

Il s'agissait de l'élargissement du cens électoral.

— Il nous faut une réforme ! lui souffla M. Sharp.

— Il nous faut une réforihe 1 répéta docilement son client. '

— Seulement, continua l'attomey de même, je ne sais pas si nous pourrons l'obtenir.

— Seulement, reprit le baronnet, qui n'avait pas bien saisi, je ne désire pas que nous l'obtenions!

— Qu'est-ce? que signifie ce tumulte? 'interrogea l'infortuné candidat.

— Vous auriez mieux fait de vous taire, grommela l'attomey avec humeur.

— J'aurais mieux fait de me taire, continua le très honorable Fitz-Morice, sans savoir au juste ce qu'il disait.

— Ah! oui, s'écria l'un des interrupteurs, c'est la plus grande vérité que vous ayez encore prononcée ce soir.

— Il nous faut ime réforme, ricana un autre, et vous

désirez que nous ne Tobtenions pas ? G*est naïf, mais c'est franc, et nous vous devons des remerciements pour Tavenir. Seulement, ce qu'il nous faut, à nous, ce sont des représentants qui veuillent et qui demandent la réforme !

— Je la demanderai, reprit le baronnet ahuri.

— Sans désirer l'obtenir? répéta un autre mauvais plaisant.

— Comme l'instruction primaire, gratuite et obligatoire? ajouta un troisième en criant.

— Et comme la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? fit un autre.

— Je tiendrai toutes mes promesses, essaya de reprendre le baronnet, au milieu du bruit des interpellations.

— Quelles promesses?

— Celles que j'aurai faites !

— Quand cela?

— Ce soir.

— Où?

— Quelles sont-elles ?

— Je ne me les rappelle p^s toutes maintenant...

— Ah I ah I s'écrièrent les interrupteurs.

— Mais je les tiendrai.

— Trop aimable, monsieur le baron. Nous ne voulons pas tant de complaisance ; nous voudrions un peu plus de mémoire.

— Et un peu moins d'inconséquence.

— Soyez donc chair ou poisson, libéral ou conservateur!

— Je le suis, messieurs.

— Quoi, libéral? conservateur? hurla-t-on à la fois des loges, de la galerie et du parterre.

M. Sharp, voyant à ' la tournure que prenaient les choses et à l'attitude de plus en plus embarrassée du baronnet, que le meeting allait mal finir, et voulant avant

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tout éviter une déroute, M. Sharp, dis-je, vint à la rescousse.

— Messieurs, s'écria-t-il de sa voix claire et inci* sive, il y a malentendu entre vous et Thonorable candidat qui sollicite vos suffrages. Je me fais fort de vous le prouver en deux minutes. Et d*abord, je dois vous apprendre, bien qu*il m'ait recommandé de n'en rien faire, que sir Fitz-Morice est ce soir tellement souffrant qu'il n'aurait jamais dû prendre la parole devant une assemblée aussi intelligente, aussi illustre que celle-ci. Ayant quitté son lit pour venir ici, affaibli par quatre saignées successives, pouvant se soutenir à peine, il compromet, en restant sur cetterplate-forme, non-seulement la noble cause que nous représentons tous ici, mais encore sa propre santé et peut-être même sa vie. Eh bien, ce qu'il n'a plus la force de vous dire, je le sais, moi, connaissant le fond de sa pensée, et je m'en vais vous le dire à sa place.

Puis, sous prétexte d'expliquer en deux minutes, comme il l'avait annoncé, le soi-disant malentendu qui aurait existé entre le baronnet et ses électeurs, il parla pendant cinq quarts d'heure pour ne rien expliquer du tout. Seulement, comme il parla bien et fut tour à tour vif, spirituel et entraînant, nul ne songea à s'en plaindre, et il obtint même de fréquents applaudissements.

Mais lorsque le président formula à l'assemblée les résolutions par lesquelles le meeting reconnaissait que le très honorable Fitz-Morice était capable de représenter la ville de Sunderland au Parlement, de nombreux sifflets se firent entendre et l'épreuve fut tellement douteuse, qu'il fallut la recommencer trois fois. A la fin, une faible majorité se déclara en faveur du malheureux candidat, qui crut devoir remercier les électeurs, par un geste d'un haut comique, et dont la retraite s'opéra au milieu des éclats de rire unanimes de l'assemblée. Néanmoins, cela ne l'empêcha pas de crier à l'attomey :

— Grâce à TOUS, mon cher, tout est sauyé.

— Oui, comme à Pavie, répliqua M. Sharp avec humeur, rhonneur seul est sauf, et quand je dis Thonneur, c'est du mien que je parle.

— ^Allons donc,reprit le baronnet en se dandinant, voudriez-vousinsinuerpar là que tout est au contraire perdu?

— Dame, cela y ressemble beaucoup. *

Le lendemain matin, le Sunderland Times avait un amusant article de M. Fairbairn sur la réunion de la veille, et Ton en rit d'un bout de la ville à Tautre. C'est à ce point que les passants ne s'abordaient que par ces mots î

— Avez-vous lu le compte-rendu de notre jovial chroniqueur sur le meeting d'hier au soir?

— Oui, répondait-on, pauvre Fitz-Morice I

— C'est le plus joli éreintement que l'on ait fait d*un homme à terre.

— Et le baronnet ne s'en relèvera jamais. Ce sont les funérailles de sa candidature.

The Libéral essaya bien une faible défense, mais on semtait que le rédacteur lui-même pensait comme son spirituel collègue du Times dont il enviait le sort, et son article était médiocre en même temjs qu'il manquait de conviction.

Le très honorable Fitz-Morice songea un instant à aller demander raison de son compte-rendu à M. Fairbairn. Puis, il réfléchit que lui, homme d'épée, — il avait le commandement des pompiers de son village ! — ne pouvait pas se commettre avec un homme de plume, et il abandonna cette idée, comme indigne d'un personnage de son importance.

— J'ai envie d'écrire à ce chroniqueur, dit-il à Sharp, et de lui tailler des croupières.

— Gardez-vous-en bien, car si vous attaquez M. Fairbairn avec l'épée, je vous vois très malade, quoiqu'il soit myope ; mais si vous l'attaquez avec la plume, vous êtes mort!

. Ce dernier argument acheva de faire rentrer le baronnet en lui-môme.

Quant à sir John, il ne s'occupa pas plus de la candidature du très honorable Fitz-Morice que si elle n'avait jamais existé.

— N'importe, s'écria M. Sharp, la veille des élections, en frappant avec colère du poing sur son bureau, il ne sera pas dit que, faute de mieux, je n'ai pas du moins causé de l'ennui à notre concurrent.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il alla immédiatement chez les différents loueurs de voitures de la ville.

— Sir John, demanda-t-il, a-t-il retenu beaucoup de cabs pour demain?

— Aucun, monsieur.

— En vérité, fit l'attomey avec joie, alors je les prends tous.

— Tous? répétèrent les loueurs de voitures étonnés.

— Oui, tous I c'est bien entendu?

— Certainement, mais c'est que nous en avons beaucoup.

— Tant mieux, plus vous en aurez, mieux cela vaudra. Je n'y mets qu'une seule condition, c'est qu'il n'y aura demain aux stations de la ville aucun de vos véhicules.

— Nous nous y engageons et nous supprimerons même les omnibus qui vont aux chemins de fer pour prendre les voyageurs.

— Combien en avez-vous de ces omnibus?

— Sept, monsieur I

— C'est bien, je les retiens également.

Là-dessus, M. Sharp rentra à son hôtel, en se frottant les mains de joie, et en grimaçant de triomphe, à la pensée qu'il avait enfin joué un bon tour à sir John, et que celui-ci ne trouverait pas de voitures le lendemain, pour aller chercher ses électeurs.

— Eh ! eh ! fit-il, ceci est un point important, et pour peu. que le ciel se déclare en notre faveur, en

LE ROI nu JOUR 405

nous envoyant quelques bonnes ondées, cet incident vulgaire peut changer la face des choses.

Et de fait, ce raisonnement avait quelque apparence de vérité, dans un pays où le mauvais temps règne à l'état chronique, et où il est d'usage que les candidats à la députation voiturent .leurs électeurs. Sir John, qui trouvait le moyen de penser à tout, aurait dû y songer; mais comment cela s'était-il fait? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'avait complètement oublié. Il s'aperçut qu'il avait fait une faute, dès qu'il devina la manœuvre de son concurrent. Puis, il poussa cette simple interjection de surprise, qui est si caractéristique chez les Anglais : « Oh ! »

Et qu'ils prononcent d'une façon flegmatique qui n'appartient qu'à eux ; il tira son callepin de sa poche, y traça quelques mots, déchira la page et se dirigea tranquillement vers le bureau du télégraphe. Après quoi, un bon rire franc s'épanouit sur ses lèvres, et il se dit à lui-même, tout en allumant un excellent cigare de la Havane :

— Vous n'êtes pas encore assez fort pour John Bull, monsieur Sharp. Il en sait plus long que vous, et il vous en remontrera.

Le lendemain matin de bonne heure, tout ce qu'il y avait de voitures disponibles dans la ville, y compris tous les vieux berlingots au rancart, faisait son apparition à la porte du comité de sir Fitz-Morice. C'était une jolie collection de machines roulantes de toutes les époques et de tous les styles, traînées par des chevaux impossibles, conduites par des cochers d'occasion, et disparaissant sous d'immenses pancartes rouges, bleues, violettes et vertes, portant ces mots stéréotypés en énormes lettres noires :

« Votez pour Fitz-Morice! »

Une foule considérable s'assembla pour passer la revue de cette respectable et grande armée des véhi-

cules de louage, anciens et modernes, de la ville, et, comme toujours, les gamins ne se firent pas faute de lancer leurs remarques et leurs quolibets sur bêtes, gens et machines, car les loueurs avaient fait consciencieusement les choses. Ayant reçu Tordre d'envoyer tout ce qu'ils avaient de voitures, ils avaient fait sortir de dessous la remise et de Técurie tout ce qu'ils comptaient de haridelles et de berlingots au rebut. Aussi y en avait-il de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs et pour tous les goûts. Les jeunes populations en guenille, espoir de la vieille Angleterre, et n'ayant que leur gaîté pour tout bien, qui stationnaient sur le trottoir, s'en donnaient à cœur-joie de rire et de plaisanter.

— Regarde donc, Jack, ce vieux cheval de bataille, qui a Pair d'avoir un verre dans l'œil.

— Tu veux dire qu'il est borgne, Harry?

— Oui, il ressemble à sir Fitz-Morice.

— Tu as raison, alors il va voter pour lui-même aujourd'hui.

— En ce cas, je demande qu'on le consulte, et il votera pour qu'on le ramène à l'écurie, vu qu'il ne tient pas sur ses jambes.

— Néanmoins, fit un troisième, c'a été une belle bête dans sa jeunesse, et on ne pourra jamais en dire autant de sa seigneurie d'Houghton-le-Spring.

— Sans compter qu'elle a bien plus fait de chemin dans sa vie que le baronnet ne sera jamais capable d'en faire.

— Même s'il entre au Parlement.

— Allons donc, est-ce qu'on y envoie les ânes ! Et là-dessus toute la galerie de rire.

— Tiens, Sam, voilà celui qui a fait le discours, l'autre soir, qui se met à la fenêtre.

— M. Sharp? il est bien nommé pour un solicitor! *Eh! l'homme, dites donc, pourquoi votre mère, vous ayant fait Sharp, ne vous a-t-elle pas fait une autre figure pendant qu'elle y était?

LB ROt DU JOUR 407

— Le fait est que c'est indécent. Il n'est pas permis d'être laid comme ça !

— - On devrait lui défendre de sortir dans la journée !

— Ou le mettre dans un champ, pour effrayer les oiseaux !

— G*est le fils d*un marchand de marrons /qui Taura changé en nourrice pour une poêle à frire I '

— N'est-ce pas, monsieur, qu'en venant au monde vous étiez un amour?

— Et qu'on vous a marqué pour ne pas vous perdre? Ce dernier mot eut un grand succès, M. Sharp ayant

le malheur d*étre ridiculement grêlé de la petite vérole. Le très honorable Fitz-Morice se mit à la fenêtre, dans l'espoir d'y obtenir une ovation et de détourner l'attention de dessus l'attorney, mais sa présence ne fit que redoubler la gaieté et l'entrain moqueurs des gamins.

— Tiens, s'écria l'un d'eux, voilà le grand cheval de cabriolet qui se montre lui-môme. Il n'est donc plus à la voiture?

— Ehl monsieur, faites unspeech pour nous amuser.

— Vous en devez un à vos électeurs, puisque celui de l'autre soir ne comptait pas.

— Tu vois bien, Paddy, que monsieur ne peut pas parler, n'ayant pas encore remonté sa machine.

— Quelle machine, Jack?

— Tu ne la connais donc pas, c'est son râtelier h musique I

— Bah! est-ce qu'il a de fausses dents? Elles sont cependant bien vilaines.

— Elles sont aussi fausses que les cheveux de M. Sharp. Tout est faux chez ces gens-là.

— Alors, le ressort s'était cassé hier au soir?

— . Justement, et il n'a pas eu le temps de le faire réparer. N'est-ce pas, monsieur, que votre mâchoire à musique ne fonctionne pas aujourd'hui? Elle est comme les tabatières suisses d'occasion ; elle ne joue son petit

air que quand ça lui fait plaisir. Une fois qu'elle s'est arrêtée, bonsoir la compagnie, c'est fini.

Le très honorable Fitz-Morice fit un geste de dégoût et tourna le dos au public.

— Ahl tu nous montres ta bosse, grand chameau! cria Paddy. Eh bien I attrape ça pour Rapprendre.

Et le gamin lui lança habilement entre les deux épaules un gros œuf pourri, qui, en s'y aplatissant, forma une large omelette.

La foule, naturellement, de rire aux éclats, et le baronnet de se retourner aussitôt.

C'était ce qu'attendait le jeune Irlandais (on a reconnu sa nationaUté à son nom), qui tenait déjà un second œuf à la main, prêt à compléter son omelette par devant.

— Vlan! dit-il en lâchant l'œuf, les deux font la paire.

Et de fait, il réaUsa si complètement son buriesque dessein que le très honorable Fitz-Morice n'eut que le temps de se retirer à la hâte et d'aller changer de linge.

En dépit de ces incidents ridicules, les choses prenaient néanmoins une assez bonne tournure pour le client de M. Sharp. D'une part, en'efiTet, les électeurs qui avaient promis de voter pour lui se rendaient au scrutin, dès la première heure, en assez grand nombre, ainsi qu'on le leur avait bien recommandé, et de l'autre, le temps s'était mis à la pluie, ce qui pouvait décider les hésitants ou les indifférents à voter pour le candidat qui les enverrait chercher en voiture. Or, selon les calculs, justes d'ailleurs, de l'attomey , il ne restait plus en ville un seul moyen de transport disponible.

— Ah I ah I sir John, répétait-il à part lui, en se promenant dans la chambre, les mains derrière le dos, à la façon d'un général d'armée qui combine un plan de campagne, on i\e saurait penser à tout, et voici une

ondée plus éloquente que tous les speechs que vous awz pu faire. Sans voitures, par un temps aussi humide et des rues pareilles, vous perdrez au moins un tiers de vos électeurs.

Il est certain que les premiers bulletins semblaient donner raison à Thomme de loi. Le très honorable Fitz-Morice occupait la tête de la liste et tenait la corde de plusieurs longueurs de votes. A midi même, il semblait déjà avoir la majorité assurée, car généralement, à ce moment-là, Télection est considérée comme faite, et il est bien rare que le candidat qui remporte alors ne soit pas vainqueur à la clôture du scrutin, c*ést à dire à trois heures et demie. De plus, le ciel menaçant jusque-là et d'où tombaient par intervalles d'abondantes ondées, se mit franchement à Torage, et il n'y avait plus à songer à sortir à pied. C'était ce que M. Sharp avait désiré, ce qu'il avait tout bas demandé au Seigneur, mais ce qu'il n'osait espérer. Aussi, crutil pouvoir se permettre un verre de whisky, qu'il savoura avec délice. Gela lui porta malheur. Au moment même où il s'essuyait les lèvres, un grand bruit de roues sur le pavé se fit entendre. Ce bruit venait du côté de la rue du Pont, qui est la route de Newcastle, et à sa sonorité on devinait qu'il était produit par le passage de plusieurs voitures de maîtres. Un nuage passa sur le front de l'attorney, qui posa son verre d'une main agitée et qui eut comme une révélation du coup qui allait déjouer ses plans. Vingt-cinq calèches attelées à la Daumont débouchèrent ensemble dans Highstreet et descendirent au grand trot vers la Bourse. M. Sharp pâlit et dut s'appuyer contre un meuble pour ne pas se laisser tomber.

— Nous sommes joués ! murmura-t-il.

Et il l'était en effet, aussi complètement que possible. Sir John, ayant deviné ses projets en s'apercevant que toutes les voitures de la ville étaient louées, avait expédié un télégramme à son agent de Newcastle, en lui

recommandant de lui envoyer, vers midi, les plu8 jolis attelages disponibles de la métropole du Nord. L'agent avait répondu :

— AU right I

Ce qui voulait dire que la chose serait faite ; sir John, sachant bien qu'il pouvait y compter, avait adressé le môme soir une petite circulaire à tous ses électeurs pour les prévenir de ce qui arrivait, les informer, en même temps, qu'il les enverrait chercher le lendemain dans Taprès-midi et les prier de vouloir bien attendre chez eux les voitures qui iraient les prendre.

Aussi, au bulletin de deux heures, sir John avait-il déjà regagné toutes les voix qu'il avait perdues depuis le commencement de la lutte ; à celui de deux heures et demie, la majorité s'était déplacée ; à trois heures, vcUe s'était encore accentuée, et à la clôture du scrutin elle était telle que la défaite apparente du matin s'était changée en brillant triomphe.

Lorsque les trois candidats, sir John, élu, M. Fenwick, également heureux, et le très honorable Pitz- Morice, hautement battu, se présentèrent à la fois sur leurs estrades respectives, les deux premiers pour remercier leurs électeurs et leur apprendre leur double victoire, le troisième pour constater son échec, ils furent reçus d*une façon très difTérente, quoique tout aussi bruyante. Sir John et M. Penwick furent acclamés, couverts d'applaudissements enthousiastes, et toutes les mains comme tous les cœurs, se tendirent vers eux. Mais le pauvre Pitz-Morice, lui, ne reçut que des sifflets, des grognements, des huées, et l'an fit littéralement tomber sur lui, ime pluie d'œufs pourris, de lapins, de chats et de rats morts, de pommes cuites, de légumes gâtés et d'immondices de toute nature.

M. Sharp en eut d'ailleurs sa bonne part, bien qu'il fît tous ses efforts pour se mettre à l'abri derrière son malheureux client, et qu'il ouvrît son parapluie pour se défendre de son mieuic. Cette dernière circonstance

LB BOI DU JOUK 4ii

lui fut mCme fatale, ainsi qu'à 9on client et à tou9 ceux qui les entouraient, car un mauvais plaisant eut la fâcheuse idée de signaler une pompe à incendie qui passait, et la foule, se ruant sur elle, s'en empara, la dirigea sur Testrade du très honorable Fitz-Morice et inonda totalement sa seigneurie, son attomey et ses amis d'une eau impure, mais abondante. Ce fut le bou* quet.

xu

Tandis que ceci se passait à Sunderland, et que M. Glynn et le jeune marin, Hippolyte d'Herblay, étaient à Londres, Daniel et lady Jane, agités de sentiments très divers, éprouvaient qu'ils s'aimaient plus que jamais, plus qu'ils ne l'avaient pensé eux-mêmes, et que la séparation leur était de plus en plus intolérable. Ce qu'ils souffraient de l'absence, nul ne pourrait le dire, excepté ceux peut-être qui ont éprouvé le même tourment; quant au besoin ardent qu'ils avaient de se revoir, d'échanger leurs impressions, de former ensemble des projets concernant leur avenir commun, il est plus facile à deviner qu'à exprin^r. Daniel se disait qu'il avait compromis lady Jane par sa faute, qu'il avait agi en clerc étourdi et non en homme de raison et de cœur, qu'il avait, enfin, trahi la double confiance que la jeune femme et sir John avaient placée en lui. La fille du baronnet, au contraire, une fois le premier moment de surprise passé, ressentait, pour ainsi dire à son insu, une joie profonde d'avoir couru un danger avec le docteur, de lui avoir fait, malgré lui, le sacri* flce de son honneur et de sa réputation. Cela avait, achevé de la rendre vaillante et forte, c'était comme le baptême définitif de leur amour,

4iâ LE ROI DU JOUR

— Si je dois être perdue, répétait-elle, je le serai avec Daniel.

Et elle trouvait dans cette pensée une volupté étrange, inconnue. N*étaitrce pas lui, en effet, qui était tout pour elle désormais, qui la possédait cœur et âme, et qui était, en somme, son véritable époux? Que lui faisait donc le monde? Que lui importait l'arrêt que rendrait contre elle la justice? Eu face de sa conscience et de Dieu, qu'avaitrelle à craindre? N'était-elle pas restée pure? ne le serait-elle pas toujours? Et si Daniel s'était montré vraiment généreux et grand envers elle, n'y'avait-il donc pas aussi quelque chose d'élevé dans l'idée qu'elle s'était faite de la dette à. lui acquitter? N'avait-elle pas confondu ses deux amours en un seul, en voulant mourir pour eux? Qu'auraient pu lui reprocher son père et son amant, puisqu'elle s'était offerte en holocauste pour tous deux? Or, si le sacrifice avait dû être fait, elle l'aurait fait avec joie, avec ivresse, sans hésiter. Mais maintenant qu'elle savait que Daniel ne l'exigeait pas, qu'il était aussi fort qu'elle était dévouée, que lui iniportait tout ce que Fitz-Morice pourrait lui reprocher.

— N'ai-je pas toujours le droit, se disait-elle, de lever haut la tête, et ne suis-je pas sans peur comme je suis sans reproche ? Eh bien ! quoi ! on m'accusera d'en aimer un autre que mon mari? Je ne m'en défendrai pas, car je suis heureuse et fière de cet amour, et en le persécutant, on me donnera simplement une occasion de l'affirmer. Oui, je les présenterai à la justice, à la conscience publique, ces deux hommes, et ce sont elles qui les jugeront I Ah ! cher Daniel, on voudrait me faire un crime det'aimer? Hélas! le crime serait de pouvoir te préférer le misérable qui a volé le titre sacré d'époux que t'avait donné mon cœur, et qui prétend réclamer, au nom de la loi, ce que toi seul pourrais demander au nom de l'amour I

Le caractère de lady Jane, je l'ai déjà dit, je crois,

était trempé de Tacier le plus fin. Rien n'était plus loyal, plus droit, plus solide et plus brave. Une fois que la jeune femme avait pris une résolution, et qu'elle croyait être, selon l'expression favorite de sir John, (( dans le droit chemin, » nulle force au monde n'aurait pu l'en faire dévier.

— n faut que je revoie Daniel, se ditrelle, et je le reverrai !

Or, sur ces entrefaites, il arriva que le soir même du fameux meeting que j'ai raconté dans le chapitre précèdent, Diane Glermont, la jeune Française, demoiselle de compagnie et amie de lady Jane, entra chez cette dernière en s'écriant :

— Je sais, chèremilady, pourquoi M. d'Herblay n'est pas venu me voir comme je l'en avais prié.

— Ah ! fit celle-ci, sans môme chercher à dissimuler l'intérêt qu'elle prenait à cette nouvelle, et qu'est-ce qui l'en a empêché ?

M"® Glermont, au lieu de répondre, continua comme se parlant à elle-même :

— Aussi, je me disais bien qu'un médecin français et un Parisien ne pouvait pas manquer de la sorte à son devoir, sans des raisons très graves...

— Qui sont? demanda lady Jane en pâlissant.

— Que mon pauvre compatriote, acheva Diane, est malade lui-même I

— Malade, dites-vous ?

— Oui, très sérieusement, parait-il.

— Et comment le savez-vous ?

— Dame Jessamihe, qui est venue au château voir sa nièce Jenny, vient de me le dire, en me présentant les excuses du docteur.

414 IiB ROI DU JOUR

*-* Dame Jesiamine est id? Quand estr«lle arrivée?

— A rinstant, et elle prétend qu'elle a laissé M. d'Herblay fort soufflant au coin de son feu, tellement qu'elle ne voulait pas le quitter. Mais il a insisté et elle est partie. «Dame Jessamine, lui a<t-il dit (vous savez » combien il est bon), vous avez promis à votre ûUeule » Jenny d'aller passer la soirée avec elle, à Toccasion » de son hirthday. Elle s'en est fait une véritable fête. » Vous même avez préparé tout espèces de gâteaux à » cette occasion, je ne veux pas que vous soyez Tune » et l'autre privées d'un plaisir, parce que j'ai fait la » sottise de prendre la fièvre, et vous allez me faire » l'amitié de me laisser tout seul comme si de rien » n'était. »

-* Cher docteur ! ne put s'empêcher de s'exclamer lady Jane.

— N'est-ce pas, reprit M"' Clermont avec enthousiasme, puis elle ajouta : « Mais, monsieur, essaya de » dire dame Jessamine, j'ai été placée ici pour prendre » soin de vous, non pour courir les champs, et je tiens » à remplir mon devoir. — Votre devoir, lui répliqua )) M. d'Herblay, est de m'obéir. Or, je vous ordonne » d'aller passer la soirée avec votre filleule Jenny, » ainsi que vous l'aviez projeté, et de lui porter de ma » part ce petit présent, comme témoignage de la haute » estime dans laquelle je tiens sa tante. »

— Le docteur a envoyé un présent à Jenny? fit lady Jane surprise.

— Une bourse contenant cinquante livres sterling, continua M"' Clermont, c'est-à-dire,je crois, la somme dont Jenny avait besoin pour pouvoir se marier I Vous voyez, chère milady, que mes compatriotes ne sont pas tous aussi légers qu'on veut bien les représenter et qu'ils pensent aux choses sérieuses ? Toujours est-il que dame Jessamine et sa nièce sont bien heureuses et que l'office sera en fête ce soir. Mais, c'est moi qui suis la victime en cette affaire.

— Comment cela, je voua prie?

— Dame, c'est moi que le docteur néglige, continua gaiement la jeune Française.

— Rassurez-vous, chère Diane, vous n'en mourrez pas encore I

— Je Tespère bien, quoique je sois plus souffrante que vous ne voulez le croire et que la présence du docteur me soit souvent nécessaire. Mais^ je ne suis pas égoïste, et dès que M. d'Herblay est malade lui-même, je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir aller le soigner à mon tour. Du reste, je n'y manquerais gas, si sa fièvre se prolongeait ou devenait sérieuse.

— A la bonne heure, voilà qui est parler.en femme!

— En attendant, j'agis en véritable étourdie, car j'oubliais de vous dire que votre buggy est attelé, et qu'il vous attend à la petite porte du parc. Ferez-vous une longue promenade ce soir ?

— Je ne sais, répondit d'un air indécis ladyjane; pourtant si je n'étais pas rentrée pour le thé, ne m'at^ tendez pas.

Le regard de la jeune femme avait brillé, son front s'était coloré et un spasme nerveux avait pUssé sa lèvre. Mais comme il faisait déjà obscur, M"®Glermont ne s'aperçut de rien. Du reste, si elle s'en fût aperçue, rien n'assure qu'elle n'eût pas fait semblant de ne rien voir ; car en effet, si bien voir est une science utile dans la vie, ne pas voir en est une autre. Le tout est de les appliquer à propos l'une et l'autre.

— Quoi qu'il en soit, reprit cette dernière en posant le doigt sur un timbre, je vous conseille de prendre une capeline et une mante unpeu chaudes, vu que l'air est humide et froid.

Une femme de chambre parut à la porte, M"* Clermont lui donna l'ordre déporter dans le buggy les vêtements dont elle avait recommandé l'adoption à lady Jane, et serrant la main à celle-ci, elle. ajouta avec un ton plaisamment sérieux :

— Milady, je vous souhaite une agréable promenade.

La fille de sir John descendit rapijlement rescalier, sinstalla dans la légère voiture, saisit les rênes, et partit à Tallure la plus rapide de son trotteur américain. Cinq minutes après, elle traversait le dene avec cette vitesse vertigineuse que Ton ne connaît que dans les pays^ anglais ou américains, et dont nul d'ailleurs n'aurait songé à s'étonner, tous les habitants des environs étant accoutumés à voir passer lady Jane seule dans son buggy, conduisant et allant de ce train de chemin de fer qui déconcerterait si fort nos cochers, mais qui, de l'autre côté du détroit et de l'Atlantique, est à l'ordre du jour. Quant à lady Jane elle-même, sa résolution avait été bientôt prise. Au moment même où M"' Clarmont était entrée chez elle avec la nouvelle que l'on sait, elle se disait qu'il fallait qu'elle revit Daniel. En apprenant qu'il était chez lui, seul et malade, elle ajouta : « Ce soir même I » Et voilà pourquoi elle se dirigeait si rapidement vers Ryhope. L'occasion était au surplus excellente, non pas seulement parce que sa visite serait deux fois la bienvenue, mais encore parce que nul danger ne l'entourait. Elle savait très bien, en effet, que ce soir-là les préoccupations de son mari et de M. Sharp ne seraient pas de son côté, et qu'ils étaient trop absorbés par la politique pour s'occuper de ce qu'elle faisait. N'était-ce pas de bonne guerre, d'ailleurs, et ne vengeait-elle pas un peu sir John ? Ce qu'il y a de plus probable, cependant, c'est qu'elle ne s'était rien dit de tout cela, c'est qu'elle ne s'était tenu aucun de ces raisonnements, et n'avait obéi qu'à l'impulsion de son cœur. Toujours est-il qu'elle arriva bientôt à Ryhope, qu'elle arrêta résolument son buggy à la porte du docteur, qu'elle attacha son cheval à la grille, et qu'elle monta chez le docteur.

— Vous voyez, ami, fitrcUe en entrant dans le cabinet de travail de ce dernier, me voilà !

Daniel, qui était seul chez lui, au coin du feu, ainsi que dame Jessamine Tavait dit, et qui tenait à la main une revue ouverte, qu'il ne lisait pas, Daniel tressaillit au son de cette voix aimée, comme sous le choc d'une commotion électrique; l'impression de tristesse qui contractait son visage fit place à un rayonnement de bonheur, il se leva en tendant les deux bras, et lady Jane se laissa tomber sur son cœur.

Tous ceux qui ont mangé leur part du gâteau de Tamour (et qui est-ce qui n'y a pas mordu au moins une fois dans sa vie?) n'auront qu'à consulter leurs souvenirs pour savoir ce que ces joies muettes de la réunion, après une séparation toujours trop longue, ont d'infini et de complet! 0! silences enivrants, ÔI communion des âmes, 61 mystère divin de l'amour combien vous valez mieux que tous les récits que l'on en pourrait faire I Lady Jane et Daniel se sentaient à peine vivre, tellement ils voguaient dans le pays du bleu, tellement ils étaient loin de tout ce qui touche à la terre. C'est à peine s'ils sentaient le battement de leur propre cœur. Tout ce qu'ils savaient, c'est qu'ils étaient ensemble, c'est qu'ils étaient heureux.

A la fin, cependant, la jeune femme se dégagea de l'étreinte du docteur, répara un peu le désordre de sa chevelure, et lui dit avec une sollicitude mêlée de sourires :

— Je vous avais bien dit, Daniel, que je reviendrais. J'ai tenu ma promesse. Donc, vous ne pouvez plus douter de moi.

— En ai-je jamais douté? demanda le docteur tendrement.

— Non, aussi n'est-ce pas pour le passé que je parle, mais pour le futur.

— Eh bien, chère lady Jane, dites-vous que j'ai pu douter de mon bonheur, que je n'aurais môme pas osé le rêver, encore bien moins y croire, mais que je ne

418 tB ROI DO JOlt&

saurais pas plus douter de vous que l*oii ne doute de la lumière du soleil ou de la bonté de Dieu.

— A la bonne heure, mon ami, c'est ainsi qui! faut être, et je serais tout à fait contente de vous si vous n'étiez pas malade.

~ Oh I cela ne mérite pas la peine d'en parler, et moi, Jane, je serais de mon côté tout à fait content de vous, si...

— Si quoi? interrompit-elle avec une petite moue charmante.

— Si vous n'étiez aussi cérémonieuse ce soir.

— Je vois ce que c'est, reprit-elle en souriant, tu veux que je te dise que je t'aime?

— Précisément, et que tu ne te serves plus de ce vilain mot : vous, chaque fois que nous serons seuls ensemble.

— Mon seigneur et maître n'a qu'à ordonner, on lui obéira.

— Alors, j'ordonne, bien que je n'aime pas le mot, que tu m'embrasses de nouveau.

. — Et moi, comme j'aime la chose, je t'obéis.

Après l'échange de quelques longs et tendres baisers, lady Jane reprit :

— Maintenant, cher Daniel, causons un peu d'aiTaires.

— De quelles affaires, milady?

— Des nôtres, j'imagine.

— En ce cas, asseyons-nous au coin du feu.

— Volontiers.

Une fois installés devant la cheminée, Daniel voulut attirer à lui lady Jane.

— Non, fit-elle, pas aussi près. Quand je repose sur ton cœur, je suis trop bien, et alors cela me gêne.

— Etre trop bien te gêne ? répéta le docteur en souriant. Ordinairement, c'est le contraire qui arrive.

— Je veux dire que cela me gêne pour penser à autre chose qu'à mon amour et qu'à toi. Or, ce soir,

ÎM ROI D0 IOtT& 410

j*ai à te parler de politique, de procès et d'arrangé» ments à prendre.

•^ En ce cas, mets-toi là, à côté de moi, donne-moi ta main et parle. Je suis tout oreilles.

— Je commence par le commencement.

— On voit que tu as lu Gicéron.

Lady Jané se recueillit un instant, comme pour cher* cher dans ses souvenirs, mais en réalité parce qu'elle était un peu embarrassée pour expliquer ce qu'elle avait à dire, puis eUe continua :

•— * Tu te rappelles, n'est-ce pas, la scène du dene?

-^ Si je me la rappelle I fit Daniel, dans les yeux du* quel brilla un éclair de colère. Elle n'est pas un seul instant sortie de ma pensée, et c'est à cause de cela que j'ai été malade depuis. En effet, je t'ai compromise, c'est mon imprudence qui est cause de tout, j'ai Pair d'avoir manqué à la parole que je m'étais donnée à moi-même de respecter la pureté de notre amour, et bien que nous ne soyions coupables ni l'un ni l'autre, nous le paraîtrons peut-être.

«>- Qu'importe I dit la jeune femme en levant fièrement la tête, dès que nous ne le sommes pas ? Notre seul vrai juge, c'est notre conscience, et devant celuilà nous n'avons à rougir de rien. Si j'avais failli, je ne te l'ai pas caché, j'en serais morte, et le monde entier l'eût ignoré. Mais, restée pure, je ne craindrais pas d'apprendre mon amour à la terre entière. Tu vois que j'ai le courage de mes sentiments.

■^ Tu es la plus brave comme la plus angéhque, la plus radieuse et la meilleure des créatures.

— Je t'aime bien, Daniel, voilà tout.

— Pas plus que tu n'es aimée, ma Jane adorée.

— Je continue, mon ami. En rentrant au château, j'allai trouver mon père, je me jetai dans ses bras et je lui dis tout. Tu connais la bonté de sir John et sa ten^ dresse pour moi? Eh bien! elles ne se montrèrent jamais plus grandes, plus adorables. « Si Pitz-Morice

» était un tout autre homme, fit mon père, je pourrais » le plaindre. Mais il n'est pas plus digne de pitié qu'il » ne Test même de mépris. C'est simplement un misé- » rable qu'il faut ignorer, mais cependant éviter, » comme on évite la boue et tout ce qui tache. »

^- C'est justement ce à quoi je me suis borné avec lui, dit le docteur.

— Ohl pas tout à fait, ajouta lady Jane en réprimant avec peine son envie de rire, au souvenir de la leçon que Daniel avait donnée à son mari, et je suis sûre que tes trois victimes du dene sont de mon avis. Ce qui le prouverait, du reste , c'est que, dès le lendemain, elles faisaient un appel à la caisse de mon père.

— Est-il possible?

— Ceci te donne la mesure de leur moralité. Sir John, qui avait tout deviné, et qui ne consent jamais à rien de ce qui est honteux, resta inflexible.

— Il refusa?

— Absolument!

— Et à combien, demanda le docteur avec une ironie dédaigneuse le très honorable Fitz-Morice estimaitil ce qu'il appelle son honneur ?

— Ohl sur ce chapitre-là, répondit de même lady Jane, et une fois que le principe est admis, le chiffre importe peu...

— Tu as raison.

— Qu'il te suffise de savoir que ma faute personnelle était évaluée à environ 200,000 livres sterling. Les horions que tu y avais ajoutés passaient par dessus le marché.

— Je^ regrette alors de n'en avoir pas profité davantage.

— Sir John a fait la sourde oreille, il a mis à la porte le diplomate chargé de la négociation et lui a renvoyé par la poste son ultimatum. Le résultat de cette conduite a été une déclaration de guerre dont le meeting de ce soir est le premier acte.

— Grois-tu que cette candidature ridicule puisse nuire à celle de sir Jobn?

— Non, bien que tout soit possible. Mais si cela était j'en serais plus fâchée pour Sunderland que pour mon excellent père.

— Le baronnet désire cependant représenter sa ville natale au Parlement?

— C'est vrai, mon ami, mais c'est bien plus pour elle que pour lui, car tu connais assez sir John pour savoir qu'il n'est pas plus accessible à l'orgueil qu'à la vanité, et que s'il a une ambition, c'est celle de pouvoir être utile à son pays et à ses concitoyens.

— Sans doute.

— Je suis bien convaincue, pour ma part, qu'il serait bientôt un aussi grand législateur qu'il est déjà un grand industriel, un grand financier et un grand philanthrope. Mais j'ai de l'amour-propre pour mon père, et si les électeurs de Sunderland pouvaient hésiter un seul instant entre lui et son concurrent, j'aimerais franchement mieux qu'ils ne le nommassent jamais I

— Je comprends cela et je partage cette susceptibiUté. Mais rassure-toi, chère enfant, un semblable danger n'existe pas. Les Sunderlandais sont trop intelligents pour pouvoir hésiter une minute, et ils répondront par un éclat de rire aux prétentions du très honorable Fitz-Morice.

— Je le crois, et mon père le pense également, j'imagine. Mais, quoi qu'il en soit, il aurait regardé toute transaction à cet égard comme une honte, et il n'aurait pas plus voulu acheter le désistement de son concurrent, qu'il ne consentirait à s'occuper de sa candidature. Voilà donc pour le côté politique de la question. Quant au procès, c'est une autre affaire. Kous ne l'éviterons pas, je suppose, et j'ignore quelle en sera l'issue. Tout ce que je sais, Daniel, c'est la conduite que j'adopterai et que je suivrai devant la Cour. Je dirai la vérité, rien que la vérité, mais toute la vérité. Je

4SS LB «01 DU lOUR

désire que tu en fasses autant. Les magistrats apprécieront. Mais si leur arrêt nous condamnait, nous aurions du moins pour nous notre conscience et l'estime des gens de bien. Notre accusateur ne pourrait pas en dire autant.

— Non, certes I

— Seulement, mon ami, reprit lady Jane avec douceur et fermeté à la fois, pour être tout à fait dignes de nous et de notre amour, il faudra cesser de nous voir.

— Cesser de nous voir ! répéta Daniel tristement. *- Jusqu'à ce que Tarrèt soit rendu, reprit lady Jane,

en soulignant ses paroles d^un sourire. Une fois le procès terminé, nous aviserons, et quoi qu'il arrive, tu sais bien une chose, n'est-ce pas? c'est que je t'aimerai toujours I

Daniel ne répondit pas, mais il prit lady Jane sur son cœur et l'y serra tendrement. N'était-ce pas la meilleure de toutes les réponses? La jeune femme le pensa, car elle n'en demanda pas d'autre, et ses lèvres ne se firent nullement prier pour rendre les baisers qu'elles reçurent. Le bon Dieu les compta peut-être, pour les mettre à l'acquit de leur amour et en augmenter le capital, mais eux, ils ne les comptèrent pas!

M. Glynn, qui allait souvent à Londres, où l'appelaient constamment les devoirs de sa profession, et qui, en bon Anglais qu'il était, aimait ses aises, M. Glynn, dis-je, avait un confortable pied^-à^-terrâ dans le West-End. C'était à la fois plus économique et plue

Ii8 BOI DU JOUR 4S8

agréable que ThôteL U avait là une bonne .cave et une bonne gouvernante, une bonne table et un bon lit, toutes choses qui ne font pas le bonheur, je le sais, mais qui y contribuent. Lorsqu'il était forcé de partir subitement poi^r la métropole, il n'avait pas même besoin d'çmporter avec lui ce fameux sac de nuit que l'Anglais en voyage a rendu célèbre. Il prenait un pardessus et sa couverture, puis à la première station il télé* graphiait qu'il larrivait, et cela suffisait pour lui assurer un cab au débarcadère, un dîner servi à l'arrivée, des vêtements tout prêts et un excellent feu en hiver. Le jour où le jeune marin raccompagna, il en fut de même, à cette seule différence près que la gouvernante reçut l'ordre de préparer deux chambres et deux lits, et de monter deux bouteilles de vin au lieu d'une.

— Savez-vous, lui dit Hippolyte d'Herblay, en s'asseyant à table, le dos au feu, que ceci me rappelle les contes de fée de mon enfance, ou, pour rester davantage dans la vérité, les châteaux du comte d'Ossuna?

— Qu'avaient-ils donc de particulier, ces châteaux? lui demanda M. Glynn, en servant le potage.

— Ils avaient, reprit le jeune marin, que dans chacun d'eux, le couvert était mis tous les jours, comme si la duc y eût été, que les maîtres d'hôtel entraient dans la salle à manger en grande tenue, la serviette sur le bras, et que le dîner était servi cérémonieusement.

— Vraiment?

— C'est comme je vous le dis.

— Et pendant ce temps-là, où était le maître du logis ?

— Quelquefois à Saint-Pétersbourg, à Londres ou à Gonstantinople, inais le plus souvent à Paris. Seulement, il tenait à ce que dans ses résidences d'Espagne, toutes choses restassent toujours en l'état, prêtes à le recevoir, afin de n'avoir pas à attendre un bain, un lit ou un dîner, si par hasard la fantaisie lui prenait d'aller y faire un tour.

— « C'est bien invraisemblable dans un pays où il y a

peine des chemins de fer ; mais enfin l'idée est originale, excentrique, et à ce titre elle me plaît.

— Vous remarquerez, reprit Hippolyte après avoir vidé un verre d'excellent vin du Rhin, queje ne garantis rien ; je raconte, voilà tout.

— Et quelle est votre source d'informations ?

— Le foyer d'un petit théâtre d'opérettes, où j'ai entendu relater l'histoire par une chanteuse légère, qui justifiait son titre.

— De chanteuse?

— Non, l'autre.

— Était-ce une de vos amies ?

— Je crois que oui, du moins on le disait.

Oh ! je vois ce que c'est, fit M. Glynn en souriant , c'était à l'époque où vous n'étiez pas amoureux.

— Bien entendu, répondit Hippolyte subitement sérieux, car depuis le jour où j'ai eu vu Maud, il n'y a plus eu de chanteuse légère ou autre pour moi. Quant au château du duc d'Ossuna, comme ce sont des châteaux en Espagne, je vous avouerai que je n'y ai jamais

cru beaucoup.

Vous avez peut-être tort, mon jeune ami,, car il

n'est tel château en Espagne qui ne puisse se réaliser à un moment donné.

— Vous dites cela, n'est-ce pas, à cause des projets que j'avais un instant formés?

— C'est bien possible.

— Vous savez, cependant, reprit le jeune marin avec mélancolie, qu'ils ne sont pas de ceux qui peuvent jamais devenir une vérité?

— Qui sait? dit M. Glynn en se versant un nouveau verre de johannisberg, je crois atout, pour ma part, jusqu'à la mort. Mes doutes ne commencent que là!

— C'est, au contraire, sur le seuil de l'éternité que les miens cessent et que je vois le salut.

— N'allez pas au delà de ma pensée, car moi aussi

je suis un croyant. Je voulais seulement dire que, si j'ignore la nature de l'avenir qui nous attend de l'autre côté de la tombe, rien ne saurait m'étonner tant que nous sommes ici bas. Et vous même, dans votre existence de marin, n'avez-vous jamais constaté que le calme suit de bien près la tempête? C'est alors que l'on croit tout perdu que tout est sauvé.

— Certainement, mais il y a sur l'Océan des retours de fortune inconnus sur terre I

— Vous croyez? On voit bien, mon jeune ami, que vous aimez votre élément. Ces retours-là sont le pain quotidien des choses de ce bas-monde, et si je n'y étais un peu habitué moi-même, je ne vous aurais pas prié de m'accompagner ici. - •

— Vous espérez donc encore?

— Si j'espère I Certes, tant que je n'ai pas épuisé jusqu'à la dernière toutes les preuves du contraire. J'ai d'ailleurs pour devise celle de sir John, qui est la devise de tout bon Anglais : Nil desperandumauspice Deol

— En d'autres termes, vous pensez...

— Je ne pense rien, mais, je vous le répète, j'espère, et c'est pour cela que je suis venu à Londres.

— Ah I puisse le Ciel vous entendre ! puisse mon pauvre Daniel être heureux! «c'est tout ce que je lui demande.

— Eh bien, et vous ?

— Oli! moi, je viendrai après, et nous en parlerons une autre fois.

— Digne cœur! s'écria M. Gljmn; vous faites comme tous les vrais marins ; vous vous dévouez d'abord en vous jetant le premier à la mer. Mais heureusement je veille sur votre salut du bord de la rive, et je vous sauverai malgré vous.

— Je vous assure, cher ami, que je me laisserais bien voloriliers ramener à terre si ce pouvait être avec Maud.

— Nous verrons, nous verrons ; en attendant, buvons à sa santé.

— Oh I de toute mou âme. i

Le café et les cigares ayant été apportés, M. Glynn reprit, en véritable sybarite qu'il était :

-^ Maintenant, songeons à nos plaisirs, k demain les affaires sérieuses.

-^ Soit, ajouta Hippolyte avec un soupir.

— Et encore, fit M. Glynn, quand je dis à demain, c'est une manière de parler, c'est à la semaine prochaine que j'aurais dû dire, car il faut bien que je vous montre un peu Londres, avant de nous y mettre en campagne pour retrouver l'église où miss Palmer a été mariée et la voiture qui l'y a conduite (1).

'Plusieurs mois s'étaient écoulés. Une foule nombreuse et inaccoutumée se pressait ce matin là aux abords de la cour du Banc de la Reine.

On devinait qu'une affaire extraordinaire, im cas tout spécial devait y être plaidé ; car, indépendamment du public habituel des assises, de celui qui va chercher dans ses drames réels des émotions plus vives, plus acres que celles que peut lui offrir le drame joué, il y avait des physionomies et des toilettes peu communes généralement en ces sortes d'assemblées. A la porte même se tenait la foule quotidienne, sordide, basse, avinée, repoussante. Mais un peu plus loin, sur les trottoirs, et divisés par phalanges à l'aspect respectable, on ppu-

(1) Ici 86 plaçait oatureUement un autre petit roman, que la longueur de celui-ci m'a forcé dé supprimer mais que nous publierons à part,

( Note de r Auteur.)

LB 101 DU JOUH 4i7

vait voird«9 groupes nombreux, discutant aveo animation, et' ne ressemblant en rien aux habitués de l'en* droit. Enfin, à une certaine distance, des équipages attendaient, et dans ces équipages on reconnaissait des visages aristocratiques que Ton avait rencontrés la veille à Ciovent-Garden, à Hyde-Park ou à Westminster. L'heure d'ouvrir au public sonna, quelques police* men se placèrent à rentrée pour maintenir l'ordre, il se fit un mouvement dans la foule, et dix minutes après tout le monde était placé. En Angleterre, les choses se passent peut-être avec moins de solennité que chez nous dans les tribunaux, avec moins de précision méthodique, mais avec plus de vrai respect pour la justice. On sent que le silence et Tordre ne sont pas maintenus d'une façon rigide, par la force brutale, mais bien par la soumission à la loi et la majesté du temple où elle est appliquée. D'ailleurs, il faut bien le dire, la race anglo-saxonne n'est pas bruyante dans l'expression de ses sentiments, à moins que celle-ci n'ait atteint un degré voisin du paroxysme, auquel cas c'est un ouragan qui se déchaîne et auquel rien ne résiste. Ainsi, au théâtre même, elle reste calmQ, et l'on pourrait parfois s'y croire à l'église, tellement elle y ressemble peu à notre public des petites places. Quoi qu'il en soit, la Cour avait un aspect encore plus sérieux que d'ordinaire. Les gens à équipages, la bourgeoisie et le peuple semblaient s'être donné le mot pour se comporter à qui mieux mieux, et Ton aurait entendu voler une mouche quand on annonça la Cour. Sir Creswell-Greswell, le célèbre juge célibataire, qui, plus tard, par un étrange caprice du sort, devait être appelé au nouveau tribunal pour le divorce, sir Creswell-Greswell, disais-je donc, présidait la Cour en question. Il portait, bien entendu, la perruque traditionnelle, mais avec tant de bonne grâce et d'esprit, qu'il ne prêtait à rire à personne, pas même aux plus jeunes clercs de la basoche. Aussi chacun se leva*t-il et le

salua-tril avec courtoisie. Le digne juge promena un long regard scrutateur sur son auditoire, ne parut nullement surpris des toilettes qu'il aperçut, et fit de la tête un signe amical, quoique imperceptible, à deux ou trois personnes qu'il reconnut. Parmi celles-ci était sir John Mowbray, vêtu de noir, avec sa cravate et son gilet blancs habituels, toujours aussi coloré et aussi calme, et vers lequel s'étaient tendues de nombreuses mains sympathiques. Près de lui, au banc de la défense se tenaient M. Glynn, le soliciter, et M* Grimshaw, l'avocat, tous les deux munis de leurs fameux sacs de comédie, des profondeurs desquels ils tirèrent tout un monde de papiers et de livres, qu'ils étalèrent sur la table avec une complaisance, qui indiquait suffisamment que l'affaire serait longue et chaude. MM. Glynn et Grimshaw, cela va sans dire, étaient flanqués de cinq ou six clercs, à la mine fine et éveillée, et de deux ou trois jurisconsultes jirstement célèbres, comme deux généraux d'armée, à la tête des forces qu'ils vont offrir à l'ennemi. En face de la défense, on apercevait M® Sharp et M* Burnsidej le fameux barrister, celui qu'on avait surnommé V athlète du Nord, vu sa prodigieuse force et la façon dont il ^om^aiV tous ses adversaires. Derrière eux venait également leur bataillon sacré de la chicane, représenté par quelques vieux attorneys, desséchés comme les plantes à longues tiges d'un herbier, et par quelques jeunes solicitors de l'avenir, tous appartenant plus ou moins, au fond, à l'intéressante famille des oiseaux de proie. Perdu au milieu d'eux, ou plutôt cherchant à se dissimuler derrière la perruque magistrale de W Bumside, était le très honorable Fitz-Morice, en grande toilette, plus que jamais son verre dans l'œil, mais se sentant médiocrement à son aise, sous le feu croisé de regards peu sympathiques qui le couvrait. Il aurait même volontiers, je crois, répété la phrase célèbre de Lepeintre jeune : (( Je voudrais bien m'en allei:, »

LE ROI DU lOUK 429

Mais le vin était versé, il fallait qu'il le bût. Sharp n'avait au surplus rien négligé pour qu'il gagnât la partie engagée, et il devait bien reconnaître après tout que Tenjeu en valait la peine. Seulement, avant d'en arriver au quart d'heure agréable du succès il avait à passer un moment difficile, et c'est ce moment-là qu'il aurait voulu éviter. En effet, le très honorable Fitz- Morice n'était pas un malhonnête homme dans l'expression cynique du terme, c'estrà-dire avec toutes les qualités d'exécution que réclame ce vilain métier. Il y a des degrés dans le vice, comme en toutes choses icibas, et il avait expérimenté qu'il n'était pas taillé dans le drap qui fait les hardis coquins. Il n'y avait rien de grand en lui, pas même dans le mal, et s'il savait méditer les actions basses, il n'avait pas l'audace de les accomplir. Une fois à la vérité, il avait su mener à bonne fin un projet honteux, celui de son mariage forcé avec lady Jane. Mais une fois n'est pas coutume, et l'on se rappelle, du reste, toutes les perplexités par lesquelles il avait passé avant d'en arriver là. Donc, ce qu'il avait fait, il ne l'aurait peut-être pas refait, et puis, il s'agissait alors d*un plan ténébreux, exécuté dans l'ombre et le mystère, tandis que, maintenant, c'était au grand jour et cartes sur. table qu'il devait jouer. Or, d'une part, il craignait ses adversaires, lui qui n'était pas brave, et il craignait surtout la galerie, dont il lui faudrait affronter l'examen pendant toute une longue journée, car il savait qu'il y aurait là, à côté du tribunal, ses juges naturels et implacables. C'est pour cela qu'il essayait de se dissimuler en se faisant aussi petit que possible, et en se plaçant avec persistance derrière la large perruque de son avocat. Mais le soin même qu'il mettait à se cacher le signalait à la curiosité publique, et chacun le désignait du regard, du sourire ou du doigt.

Lorsque sir Greswell-Creswell ouvrit l'audience, il se fit dans la Cour un silence religieux. On se serait cru à l'église, au moment où un prédicateur fameux com

430 us ROI DU lOUB

mence un sermon impatiemment attando, ou à TOpéra, quand la chanteuse aimée prélude à son grand air par un récitatif connu.

Le savant juge, qui était homme du monde et qui en appréciait les succès, parut flatté de l'attention qu'on lui prêtait, et, bien qu'il en coimût les motifs, il ne fut pas fâché d'en profiter un peu pour son propre compte. Il apporta donc quelque chose de plus théâtral, de plus conventionnel, dans sa pose, dans son organe, dans son geste, et ce ne fut qu'après avoir pris toutes les précautions oratoires recommandées qu'il commença à peu près en ces termes :

— Messieurs de la Cour, messieurs du jury 1

Après quoi il s'arrêta avec intention, promena son regard perçant sur tous les coins de la salle où il y avait une mantille et un châle, fit une pause calculée et continua au bout d'un instant :

— Le cas qui se présente aujourd'hui devant vous est l'un des plus complexes et des plus particuliers que l'on puisse imaginer. Il offre à la fois ce double caractère d'être très commun et très étrange , et il faudra toutes vos lumières, toute votre impartialité, tout votre calme, pour pouvoir discerner la vérité de son apparence et rendre un jugement aussi juste que sagement motivé.

Icinouveau silence, suivi de cesparoles enguirlandées :

— La tâche est difficile, messieurs de la Cour, mes-< sieurs du jury ; elle est ardue, mais elle n'est pas audessus de votre intelligence, de votre savoir et de votre dévouement.

Les dignes marchands de chocolat, do thé, de café, et les dignes industriels qui formaient les membres du jury se sentirent hautement flattés du compUment que leur faisait sir Greswell-Greswel, et se renfermèrent dans un modeste mouvement de dénégation qui [signifiait :

— Vous avez raison I

Le vieux juge esquissa un sourire qui voulait dire :

— Bien entendu I

Puis, il reprit avec une sorte d'enthousiasme juvénile :

— Oui, messieurs, proclamons-le bien haut et soyons-en fiers, rien n*est impossible pour la justice de ce pays-ci et elle se montre à la hauteur de toutes les missions qu'il plaît à la Providence de lui imposer.Vous saurez discerner le vrai du faux et forcer le mensonge démasqué à s'incliner devant la sagesse de vos arrêts.

Un des jurés, qui était enrhumé du cerveau, n'ayant pu s'empêcher d'éternuer, sir GreswellrCreswell en profita pour tirer un élégant mouchoir brodé de dessous sa robe et pour s'essuyer délicatement les lèvres, après quoi il continua :

— Messieurs, voici en quelques mots la cause qui va être soumise à vos justes décisions. Je serai bref et je tâcherai d'être clair. Un homme qui a tout pour lui, la jeunesse, l'honorabilité, la fortune, le rang, est épris d'une jeune fille aussi vertueuse que belle, parée de tous les dons de l'esprit et du cœur, et qui répond bientôt aux sentiments qu'elle a si naturellement inspirés.

Ici le baronnet, sir John Mowbray, poussa l'un de ces bruyants soupirs qui lui étaient habituels, lorsqu'il ne pouvait pas exprimer ses sentiments d'une façon plus énergique, mais qui étaient si significatifs pour ceux qui le connaissaient.

— Cet amour, continua le juge, était couronné de la sanction paternelle, et tout semblait devoir lui sourire. C'était un beau jour de printemps, que l'on aurait dû croire à l'abri des orages, et qui, cependant, fut tout à coup troublé par un coup de tonnerre.

Sir Creswcll-Creswell, qui avait arrondi la voix, froncé les sourcils et forcé le geste en risquant cette image, crut devoir s'arrêter de nouveau pour juger de son effet, mais voyant qu'il ne se traduisait que par des sourires bienveillants sans doute, mais involontairement un peu maUns, il ajouta bien vite en homme d'esprit qu'il était :

— Ce coup de tonnerre, j'aurais dû l'appeler de son

vrai nom et ne pas me servir, sous ces augustes voûtes, d'un langage qu'elles comprennent, mais qui s'éloigne de la simplicité chère à la justice. Ce fut donc tout bonnement un acte de jalousie, d'impatience ou de désespoir, qui vint apporter le trouble dans cet amour si heureux la veille. Le fiancé, inquiet sans raison, commit un acte, regrettable sans doute, mais enfin que justifiaient peut-être sa passion et la beauté de celle qui en était l'objet.

Il enleva la jeune fille qu'il aimait, et don| la main lui avait été promise, et il l'épousa secrètement.

En cet endroit, sir John lança un regard si foudroyant de mépris au très honorable Fitz-Morice, que celui-ci ne put le supporter sans rougir, et qu'il dut s'appuyer la tête dans les deux mains, sous prétexte d'attention soutenue, mais en réalité pour cacher son embarras.

— Cet acte regrettable, reprit le savant juge, fut certainement regretté par celui qui l'avait commis. Mais, enfin, justifiait-il la rigueur dont il se vit dès lors l'objet? That is tke question, comme a dit notre immortel Shakespeare, et je ne saurais mieux faire que de le répéter après lui. Mais, quoi qu'il en soit, ce mariage resta lettre morte, et fut suivi d'une séparation immédiate. On fit expier à l'époux la faute commise par l'amant, et celui-ci, fidèle à l'engagement d'honneur qu'il avait pris, de respecter la décision de sa fiancée de la veille, quelque cruelle qu'elle fût pour lui, se retira dans une retraite rendue digne par sa conduite exemplaire. Mais l'existence brisée et solitaire qu'il acceptait, il voulait n'être pas seul à la mener. En un mot, il voulait avoir la certitude qu'elle serait leur lot commun, à elle comme à lui, et que l'amour qu'on refusait au mari, on ne l'accorderait pas à un autre. Vous avouerez, messieurs, qu'il .était difficile de se montrer moins exigeant. Voici, cependant, et c]eslr là qu'est tout le procès, qu'on prévient ce mari in parUbus .

Sir Greswell-Creswellneputs^empôcher de souligner ce dernier mot et de sourire malicieusement en le prononçant, mais il ajouta presque aussitôt :

— On prévient donc ce mari qu'il est tronipé, que sa femme donne à un autre les preuves d'affection dont eUe le prive, on lui indique le lieu où se tiennent les coupables rendez-vous, il refuse d'abord d'y croire, puis il s'y rend, et là, en présence de deux témoins, il a la douleur de constater son déshonneur ! Tels sont, messieurs, dans toute leur simplicité, les faits que le plaignant allègue, et qu'il se dit fort d'établir par des témoignages irrécusables.

Un silence glacial accueillit cette partie du résumé de sir Greswell-Creswell, qui continua :

— D'autre part, la prévenue se défend : 1® en proclamant hautement qu'elle ne s'est pas rendue coupable du crime d'adultère qu'on lui reproche ; 2* qu'il est faux qu'elle ait jamais aimé l'homme, devenu son mari, et que si elle a consenti à l'épouser, c'était pour échapper à l'infamie de devenir sa maîtresse ; 3® que le piège dont elle a été victime de la part du plaignant n'avait pour but que d'extorquer une dot; 4*^ que le procès qu'on lui fait a pour mobile un besoin d'argent ; 5® et qu'enfin elle répondra, au fur et à mesure qu'elles se produiront à toutes les accusations qui seront proférées contre elle.

Cette fois-ci un murmure approbateur^ aussitôt réprimé, parcourut la foule.

— Maintenant, reprit le savant juge, en tendant au chef du jury une longue feuille de papier bleu, il ne me reste plus qu'à vous demander d'examiner la pièce que je vous présente, et de me retourner, en votre âme et conscience, l'impression sincère de messieurs les jurés. Je n'ai à ajouter qu'une seule chose, ce sont les noms des hautes parties qui comparaissent aujourd'hui à votre barre : Le plaignant est le très-honorable Fitz-Morice, baronnet; la prévenue est ladyJane,

fille de sir John Mowbray, baronnet, et son co-accusé est un certain Daniel d'Herblay, médecin IDrançais, diton, des facultés de Paris et d'Edimbourg ; le chiffre de rindemnité réclamée est de cent mille Uvres sterling I Un sourire ironique plissa la lèvre de M. Glynn, tandis que sir John étouffait de nouveau Fun de ces bruyants soupirs qui contenaient tant de choses, et que toutes les femmes jetaient sur le très honorable Fitz-Morice Tun de ces regards de superbe dédain qui tuent plus vite un homme que toutes les bonnes lames de Tolède, inventées par Alexandre Dumas.

— Oh ! cent mille livres sterling l fit M. Glynn d'un air ébahi, en se courbant sur ses dossiers, pour y coucher une note, mais en réalité pour souligner simplement cechiffre. Aussi, le public, qui ne s'y trompa point, en proûta-t-il pour montrer son sentiment par mi murmure significatif.

— Mister Glynn, dit sir Creswell-Creswell, avez-vous quelque objection à ce que le plaignant pose ses conclusions?

— Aucune, mylord, répliqua courtoisement Tattorney en continuant à écrire; je craignais seulement d'avoir mal entendu.

Toute la partie féminine de Tauditoire réprima une violente envie de rire, et le digne juge, ayant sans doute peur de partager cette disposition, chercha dans la poche de sa robe une exquise petite boîte en or, dans laquelle il y avait des bonbons, et il y puisa une pastille pour se donner une contenance. Après quoi, il fit un signe, etlesofficiers de service introduisirentles deuxprévenus.

Lady Jane et le docteur Daniel vinrent tous les deux s'asseoir aux places qui leur étaient réservées, dans une sorte de petite loge étroite et basse, et toutes les têtes se tournèrent de leur côté avec une expression non dissimulée de sympathie, et cette sourde rumeur du peuple, que Ton appelle la voix de Dieu, se fit entendre en leur faveur.

LE ROI bu JOUR 435

C'est qu'aussi ils étaient jeunes tous deux, beaux tous deux, et sur leur double front il y avait cette auréole de Tamour qui élève et poétise. Le petit roman esquissé sur eux les avait rendus intéressants, et quand on les vit, cet intérêt ne fit que grandir encore. La jeune femme, vêtue d'une robe de soie noire très simple, avec des manchettes et un petit col blanc, et portant un élégant chapeau de gaze qui retenait à peine les longues touffes soyeuses de son abondante chevelure, s'était avancée avec l'aisance d'une reine. Elle était la grâce, la distinction mêmes ; tous les charmes, elle les avait, tous les dons que la nature peut répandre sur une fille d'Eve, elle les possédait, et il lui suffisait de se montrer pour être aimée, tellement on devinait que chçz elle la beauté servait d'enveloppe à un cœur d'or, à une intelligence d'éUte, et que tout le bien qu'on en disait n'était qu'une faible expression de la vérité. Bref, elle appartenait à cette catégorie d'êtres privilégiés qui captivent et subjuguent sans s'en douter, comme sans le vouloir, et que l'on devine être si parfaits qu'ils semblent devoir appartenir à un monde meilleur.

Quant à Daniel, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, c'était également un beau cavalier, dans toute la force du terme, et avec le charme de plus qu'y ajoutent le malheur et la réflexion. Il avait l'air très doux, très intelligent, un peu mélancolique, et son sourire était charmant. Sa mise, comme celle de lady Jane, se faisait surtout remarquer par sa grande simpUcité, laquelle d'ailleurs n'excluait pas le bon goût ; et l'on sentait, en les voyant ensemble, elle et lui, tous les deux si pleins de sève, de bonté et de poésie, qu'ils étaient réellement faits l'un pour l'autre, qu'ils se complétaient et que les séparer eût été un crime. Mais cette impression augmentait encore, lorsqu'on regardait le très honorable Fitz-Morice, qui aurait pu réellement s'appeler le chevalier de la Triste-Figure en ce moment, tellement celle qu'il faisait était longue et piteuse. Aussi, lesfem-

mes se montraientrelles sans pitié pour lui, et leur dédain profond était un premier jugement anticipé.

En passant devant sir John, lady Jane lui envoya un sourire qui était tout amour filial et dans lequel on sentait qu^elle avait mis ce qu'il y avait de meilleur en elle. Daniel slnclina avec une dignité affectueuse, et le baronnet leur rendit à tous les deux ce salut amical qui lui avait été au cœur.

Une fois les deux prévenus installés à la place qui leur avait été assignée, et le calme, troublé par leur entrée, rétabli entièrement, M. Burnside se leva, rajusta sa perruque, arrangea ses papiers, toussa, se moucha, cracha, comme tout orateur qui se respecte un peu et veut préparer ses effets, puis il se décida enfin à commencer.

— Messieurs de la Cour, messieurs du jury, dit-il, je comprends combien la tâche que j*ai acceptée est immense, combien elle dépasse mes forces, et combien j'ai besoin à la fois de toute votre indulgence et de toute votre attention. Ce procès, vous le connaissez. Sir Creswell- Greswell vous Ta exposé avec cette lucidité merveilleuse qui n*est qu'un des côtés de cet admirable talent, devant lequel nous nous inclinons tous avec respect. Quelle fidélité lumineuse, quel tact exquis, quelle justesse d'observation dans cet exposé rapide d'une affaire, aussi compliquée dans ses détails que difficile à bien saisir dans son ensemble! On ne saurait mieux dire, car tout est dans ce résumé impartial, et j'oserais affirmer, si je ne craignais d'offenser la dignité de cette Cour et la modestie du juge illustre qui préside à ses décisions, que la cause est entendue et que je n'ai plus qu'à me rasseoir.

Sir Greswell-Greswell sourit finement derrière le mouchoir de délicate batiste avec lequel il venait de s'essuyer les lèvres, et se contenta de répondre :

— Continuez, mister Burnside.

Ce qui était bien inutile, vu qu'un avocat ne s'arrête

jamais tout seul, une fois qu'il a commencé, et que M. Bumside était de ceux qui gagnent consciencieusement leur argent sous ce rapport-là. Fort comme un Turc, ayant des soufflets d*orgue pour poumons, parler ne l'effrayait guère, et quand sa machine à paroles était lancée, il n'y avait pas moyen de placer un seul mot entre ses engrenages, encore bien moins d'y mettre im frein. Le digne juge, qui le savait parfaitement et qui n'avait prié que pour la forme l'illustre avocat de continuer, tira sa montre, vit l'heure qu'il était, et s'installa sur son siège rembourré de façon à passer le plus confortablement possible la meilleure partie de la journée. Il était clair, en effet, pour quiconque avait un peu l'habitude des Cours de Londres, que M. Bumside plaiderait pendant toute la matinée au moins, et peut-être même jusqu'assez avant dans l'après-midi. C'est ce qui arriva, et si je ne reproduis pas ici sa brillante improvisation, c'est que ce ne serait pas le moyen d'abréger. D'ailleurs, ce qu'il affirma sur l'honneur se résume à peu près à ceci : C'est que lady Jane et le docteur Daniel étaient coupables, et que son client, à lui, était l'homme le plus malheureux et le plus honnête de la terre. Or, comme le lecteur sait à quoi s'en tenir, il est inutile de le condamner gratuitement à trois ou quatre heures d'audience.

M. Burnside fut successivement pompeux, spirituel, éloquent, chaleureux; il fit de l'histoire, de la philosophie, de la morale, de la critique; il cita tous les grands hommes de l'antiquité ; il éreinta en passant ceux de notre époque ; il accusa la littérature moderne d'être la cause de tous les maux qui désolent la société ; il décocha en souriant quelques traits agréables à la France, à propos de ce docteur parisien qui était venu importer les mœurs de la nouvelle Babylone dans ce paisible et naïf village anglais ; bref, il n'oubUa rien de ce qui concerne son état, et il se montra d'autant plus convaincu qu'il l'était moins.

Lorsqu'il eut fini, tous ses confrères s'approchèrent de lui pour le complimenter, et son client vint lui serrer la main avec cette spontanéité mécanique dont il avait seul le secret. Sir Greswell-Creswell lui-même lui adressa un petit sourire satisfait qui pouvait se traduire ainsi :

— Oufl ça y esti

Ou de toute autre façon plus ou moins triviale, ad libitum.

Quant à l'auditoire, il avait été charmé par cette parole claire, limpide, entraînante, beaucoup plus que convaincu, et il regrettait que tant de talent fût dépensé au service d'une cause aussi peu sympathique.

— Eh I Harry, fit un sténographe à Tun de ses voisins, il est donc bien riche, le baronnet, que le grand Burnside ait parlé aussi longtemps en sa faveur?

— Dame 1 il faut bien qu'il ait quelque chose pour lui, cet homme I

— Mais non, il est pauvre comme Job, au contraire, dit un troisième interlocuteur, et c'est Sharp qui paie.

— Alors, c'est pour le faire coffrer après?

— Je n'en serais pas surpris !

A cette dernière plaisanterie, les reporters cessèrent leur conversation à voix basse et reprirent leur travail.

Le très honorable Fitz-Morice venait de se lever et de jurer sur la Bible de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Et pour dignement tenir cette promesse, il affirma qu'en recherchant l'alliance de lady Jane, il n'avait fait qu'obéir au cri de son cœur; qu'il n'avait jamais pensé à sa fortune ; qu'elle lui avait donné le droit de se croire aimé ; qu'en l'enlevant, il avait exécuté simplement une partie d'un programme arrêté entre eux ; qu'aussitôt le mariage célébré, elle avait, il est vrai, changé d'avis ; mais qu'il n'avait voulu, d'abord, voir là qu'un caprice de femme, devant lequel il s'était cependant incliné en véritable gentilhomme; et que, plus

tard, s'il avait accepté certains arrangements, proposés par sir John, il ne fallait voir dans cette déférence à la volonté d'un vieillard qu'un acte de respect pour un homme queTAngleterre honore, et pour une femme qui portait son nom I II termina en racontant les faits que Ton connaît, et en disant d'un air désespéré cette phrase à eifet :

— J'avais été fou d'amour, j'étais fou de jalousie, c'est là que serait mon excuse, pour la violence dont j'ai fait preuve, si un mari outragé avait besoin d'excuse pour revendiquer son honneur perdu I

Cette péroraison, comme tout le reste, avait été apprise par cœur, et cette fois rien n'étant venu troubler le très honorable Fitz-Morice, nulle interruption ne lui ayant fait perdre la mémoire, il se tira assez bien de sa tâche. On mit même ses hésitations sur le compte de l'émotion, et sa rougeur fut attribuée à la même cause. En somme, l'impression générale, sans se modifier sensiblement, ne fut cependant pas défavorable à ce que Ton croyait être l'expression spontanée de ses sentiments.

— C'est un imbécile et un homme peu délicat, pensait-on encore, mais, enfin, il a peut-être aimé sa femme, après tout, et elle est assez jolie pour que sa jalousie puisse être vraie.

Pendant que ceci se passait, et que chacun prenait, à des points de vue différents, un vif intérêt au déroulement de ce procès, dans lequel la comédie se mêlait parfois au drame, M. Glynn paraissait seul absorbé dans un autre ordre d'idées. Il semblait même rester si étranger aux phases successives que traversait l'affaire, que sir John s'en montra préoccupé à une ou deux reprises :

-^ Cher ami, lui soufflaiMl tout bas dans le tuyau de l'oreille, vous avez entendu?

— * Oui, répondait-il en souriant.

— Eh bien?

— Cest aU righti

Et là-dessus, il se mettait à tracer des arabesques à la plume sur une grande feuille de papier blanc, qu'il s'amusait ensuite à découper. Or, comme l'expression d'ail right! dans la boucbe de Tattorney, inspirait une confiance absolue à sir John, il se tranquillisait. Mais tout en croyant à la bonté de la cause de lady Jane, il se demandait comment il se faisait que M. Glynn fût aussi calme et restât pour ainsi dire aussi indifférent à tout ce qu'avançait la partie adverse.

— Il y a donc là-dessous quelque chose que je ne m'expUque pas ? pensait-il.

Alors, il interrogeait du regard l'attomey, qui lui répondait par un sourire significatif.

Le très honorable Pitz-Morice avait fait assigner un grand nombre de témoins, qui, tous, vinrent attester qu'il était un véritable gentilhomme, plein de loyauté, de désintéressement et de moralité. La Reine n'avait pas de sujet plus fidèle; le pays, de citoyen plus dévoué; le pauvre, d'ami plus sûr; la religion, de soutien plus ferme.

Tout cela passa comme une lettre à la poste. Il n'y eut que lorsque M. Sharp et son clerc firent leur d^ position, que M. Glynn leva un peu la tête et dressa l'oreille.

— ^A attomey , attomey et demi I pensa-t-il sans doute.

— Faut-il relever leurs contradictions et celles de leur client? lui demanda à voix basse M" Grimshaw, l'avocat de lady Jane et du docteur Daniel.

— Oh ! comme vous voudrez, répondit-il de même d'un air dégagé, cela ne signifie pas grand'chose, mais si vous voulez vous amuser un peu à leurs dépens, faites-le.

M® Grimshaw se leva donc, avec Taisance d'un homme qui est sûr de son affaire, et prit la parole avec cette bonhomie affectée de Tavocatqui a dans son dossier la preuve de ce qu'il demande.

— Mylord, dit-il en sinclinant devant sir Greswell- Greswell, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux membres du jury, mon rôle est aujourd'hui si facile ; il me suffira, pour le faire s'écrouler, de souffler si peu sur l'échafaudage de cartes que mon illustre confrère a élevé si ingénieusement devant vous, que j'avais fermement résolu de ne prendre la parole que pour faire justice en quelques mots des accusations peu sérieuses que l'on a formulées contre nous. Mais quelque décisive, quelque écrasante que soit la réponse que j'aurai à y opposer tout à l'heure, je ne puis pas, je l'avoue, me soustraire au devoir de prouver k la Cour la façon dont on se joue de sa majesté.

— Prouvez, maître Grimshaw, dit maître Bumside en se levant et en regardant son confrère d'un air de défi.

— Rassurez-vous, mon illustre ami, nous le ferons en temps et lieu, et vous ne perdrez rien pour attendre. Mais, pour commencer et usant du droit que me donne la loi, je vous demanderai la permission d'examiner moi-même le très honorable Fitz-Morice, baronnet, ainsi que M. Sharp, son attorney, et l'un de ses témoins.

— Certainement, très volontiers, fit M® Bumside, d'un air enjoué qui cachait un ennui véritable, et il échangea avec son client un regard expliquant sa mauvaise humeur.

— Sir Fitz-Morice, commença M. Grimshaw, puisque vous êtes animé de sentiments aussi chevaleresques, aussi désintéressés que veut bien le dire mon honorable ami M* Bumside, il doit vous être facile de répondre aux deux ou trois questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser.

— Je l'espère, monsieur.

— Très bien! Seriez-vous assez bon pour m'apprendre quel était le genre de relations qui existaient entre vous et une certaine miss Gora, du corps de ballet, et un prêteur d'argent de la Gité, du nom de Jarvis, à l'époque où vous faisiez votre cour à lady Jane?

Autant M* Grimsbaw avait Pair à son aise, en faisant cette demande au très honorable Fitz-Morice, autant celui-ci se montra interdit en entendant prononcer les deux noms de Cora et de Jarvis, et avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la bouche, son avocat s'était levé et avait prot63té dans les termes suivants contre l'interrogatoire auquel son client était soumis :

— < Maître Grimshaw, s'écria-t-il, je m'oppose à la question, comme étant étrangère au procès. Miss Cora et M, Jarvis n'ont pas été cités, et leurs noms ne doivent pas être invoqués.

— Very tvell I dit flegmatiquement M* Grimshaw, en remettant dans son grand sac toute une liasse de papiers qu'il tenait à la main; en ce cas, je n'apprendrai pas à la Cour que le très honorable Fitz-Morice promettait de payer les dettes de ladite demoiselle Cora, qui l'appelait : My own beloved babyl au moment même où il espérait épouser lady Jane, C'est, du reste, peu important, messieurs, en présence de la surprise que je vous ménage pour le dénoûment de ce mémorable procès. Donc, sir Fitz-Morice, puisque mon. illustre ami, maître Bumside, s'oppose à ce que vous nous fassiez connaître la nature des intérêts qui vous avaient rapproché de miss Cora et de M. Jarvis, il n'aura peut-être pas les mêmes objections à ce que vous nous disiez s'il est vrai, oui ou non, que vous eussiez des dettes criardes, lorsque vous avez cru devoir faire à lady Jane l'honneur de l'enlever pour la conduire à Boulogne?

Le très honorable Fitz-Morice, de plus en plus embarrassé, et tortillant fort la pointe de ses deux longs favoris rouges, allait répondre, lorsque son avocat, se précipitant de nouveau à la rescousse, demanda à sir Creswell-Creswell de rappeler M* Grimshaw à la question.

— Comme vous voudrez, reprit celui-ci; alors, je vais rester strictement dans les termes de la déposition du plaignant.

— C'est justement ce que je réclame de vousl fit M* Burnside.

L'avocat de lady Jane parcourut des yeux une longue feuille de papier bleu sur laquelle il avait pris des notes pendant que le très honorable Fitz- Morice récitait sa petite leçon, puis il demanda brusquement ;

— Quel vent faisait-il, je vous prie, le jour oîi vous proposâtes à lady Jane d'aller faire avec vous la jolie petite promenade en mer, qui se termina parle mariage d'amour que vous savez?

— Un vent quelconque, j'imagine, répondit le très honorable Fitz-Morice , en regardant tour à tour son avocat et son attorney d'un air indécis.

— Oh I sans doute, fit M® Grimshaw avec un sourire moqueur, mais comme le vent a joué un rôle assez important en cette affaire, je tiendrais à savoir dans quelle direction il soufflait au moment où vous vous êtes embarqué? La question n'a rien d'excessif, je pense, mylord?

— Non, certainement, répondit sir Creswell-Creswell, auquel s'adressait cette dernière partie de la phrase, c'est une question toute naturelle, à laquelle je prie le plaignant de vouloir bien répondre.

— Eh bien, reprit le très honorable Fitz-Morice, je ne me le rappelle pas.

— Vous en êtes bien sûr?

— Parfaitement sûr.

— Cependant, la première chose dont on se préoccupe, quand il s'agit d'une promenade, et surtout d'une promenade en mer avec la femme aimée, c'est généralement du temps.

— Je ne dis pas, mais j'ai une fort mauvaise mémoire pour toutes ces s.ortes de détails, et je ne me souviens que de ceci, c'est qu'il faisait très beau.

— A cet égard, donc, nul doute?

— Aucun, fit le plaignant d'un air triomphant.

— Voilà qui est étrange I répliqua M* Grimshaw.

— Allons, mon cher confrère, interrompit son adversaire, l'incident est vidé. Reconnaissez au moins de bonne grâce que mon client a répondu de la manière la plus satisfaisante à toutes vos questions?

— Je ne demanderais pas mieux que de vous être agréable, maître Burnside, mais le très honorable Fitz-Morice est infiniment moins précis que vous. Il ne se rappelle pas le vent qu'il faisait le jour en question, et pourtant j'ai tout lieu de croire qu'il avait d'excellentes raisons pour le savoir.

— C'est une supposition gratuite, contre le caractère de laquelle je m'inscris.

— Soit ; mais votre client, qui a la mémoire si courte dans certains cas, se rappellera peut-être s'il a reçu un télégramme quelques heures avant de quitter le port de Seaham?

— Non, je ne me le rappelle pas, dit le très honorable Fitz-Morice, que son assurance commençait à abandonner et qui mordillait le bout de sa moustache en homme légèrement embarrassé.

— Alors, je vais me le rappeler pour vous, monsieur. Vous avez reçu un télégramme, que vous attendiez avec impatience depuis plusieurs jours, et dont voici la copie I

Cette déclaration inattendue de M* Grimshaw fit sur le plaignant l'effet d'un coup de foudre ; il pâlit, chancela et finit par s'asseoir.

— Je m'oppose à la lecture de ce document, s'écria M® Burnside en s'élançant au secours de son client.

— Vous vous opposez à beaucoup de choses, mon cher confrère, dit M* Grimshaw, et je le comprends. Mais il y en a une, du moins, à laquelle vous ne pouvez pas vous opposer, c'est celle d'où je tire la preuve matérielle que cette excursion en mer était un piège, et que votre chevaleresque client, criblé de dettes, avait attendu, pour la faire, le télégramme de l'obser-

vatoire météorologique qui lui annonçait une tempête du Nord-Ouest, c'est-à-dire celle dont il avait justement besoin pour descendre la mer du Nord et ûler sur la côte de France. D'ailleurs, si je Tavais voulu, je vous aurais écrasé sous des témoignages nombreux, impartiaux, positifs, démontrant clair comme le jour que le très honorable Fitz-Morice avait très peu honorablement surpris la religion de lady Jane, qu'il s'était muni à Londres d'une licence lui permettant de se marier sans publications, et qu'il avait enfin résolu de compromettre, par un séjour forcé sur son yacht, celle dont il avait besoin de faire sa femme, pour la jeter ensuite en pâture à la meute affamée de ses créanciers et de ses maîtresses. Mais ces moyens-là, nous les avons négligés, comme indignes de la cause que nous défendons, et qui est celle de la société, de la morale et de la religion. Nous renonçons même au droit que nous aurions de prendre M. Sharp, l'attorney et son premier clerc, en contradiction flagrante avec les faits, avec la vérité. Il nous répugne d'étaler au grand jour de ce tribunal toutes les bassesses et toutes les infamies, toutes les manœuvres et tous les mensonges auxquels a donné lieu le ténébreux projet de s'emparer de la fortune de cette jeune et noble femme, providence des malheureux, grâce et honneur de son sexe, que l'on n'a pas craint de traîner à cette barre, comme une criminelle, alors qu'elle ne devrait y apparaître qu'en accusatrice I Ah I vous nous avez contraints à ce procès, sir Fitz-Morice I Ah! ayant vainement épuisé toutes les voies obscures, qui conduisent à un chantage honteux, vous vous redressez et vous cherchez à nous perdre, après avoir tenté de nous intimider I Ah I vous vous posez en mari outragé, honnête, indigné, et demandant réparation, n'est-ce pas?

— Oui, oui, oui I fit énergiquement M* Burnside.

— Eh bien, reprit de même M® Grimshaw, il est te^ips d'intervertir les rôles et d'arracher les masques!

416 Ll ROI DU lOUl

— Que voulez-vous dire ? demanda d*un air de dignité offensée l'avocat du très honorable Fitz-Morice.

— Je veux dire, répliqua son confrère de la défense, que je vous plains, illustre maître, d'avoir prêté Tappui de votre talent et de votre conscience à cette mauvaise cause, et que tout à Theure vous allez le regretter.

-— C'est une question que l'arrêt de la Ciour décidera.

— Je vous demande pardon, c'est une question toute décidée.

M* Grimshaw fit un signe à l'un de ses clercs, qui se tenait devant la porte de la chambre des témoins, prêt à exécuter ses ordres ; aussitôt une femme, couverte de longs vêtements de deuil et voilée, parut et s'avança vers la Cour. On ne voyait pas ses traits, mais sa démarche était celle d'une jeune femme, souf> frante et accablée, et un frisson électrique parcourut le tribunal. On sentait qu'il y avait là une douleur et un mystère, et qu'un coup de foudre allait éclater. Lady Jane, le docteur Daniel et sir John réprimèrent un mouvement d'involontaire sympathie, et malgré eux tout leur cœur vola au devant de l'inconnue. Le très honorable Fitz-Morice, au contraire, devint Uvide, et l'on aurait dit que le regard de la femme voilée, perçant l'épaisse dentelle qui cachait ses traits, l'avait glacé.

Un sentiment d'étrange curiosité s'empara de tout le monde, un silence solennel se fit, et tandis que l'inconnue montait lentement et péniblement les marches de la tribune où se placent les témoins, toutes les res« pirations s'arrêtèrent, et il y eut un moment d'an*goisse et d'émotion indescriptible. Sir Greswell-^res'well lui-même, quoique très habitué cependant aux drames terribles dont les tribunaux sont souvent le sombre théâtre, partagea l'impression générale. Deux seules figures restaient calmes et rayonnaient même au milieu de tous ces visages inquiets et agités, c'étaient celles de M* Gljrnn et de M* Grimshaw.

C'est que ces deux hommes étaient dans le secret

Ul ROI DU JOUR 447

de ce qui allait se passer, c'est que nul autre qu'eux, et la femme qui devait y jouer un rôle si important, ne savaient le dénoûment qu'aurait cette scène inattendue. — Nous récusons ce témoin! essaya de dire M* Bumside, se cramponnant à toutes les arguties possibles, comme tout bon avocat qui se noie.

— Pourquoi? lui demanda froidement M* Grimshaw.

— Parce que nous ne le connaissons pas I

— Oui-dà I mon cher confrère, mais le très honorable Fitz-Morice le connaît, lui, il le connaît tropl

— Non, ça n'est pas vrai I articula le malheureux plaignant en s'afPaissant sur lui-même.

— Ah I ça n'est pas vrai I répéta M* Grimshaw d'une voix tonnante, dans laquelle on sentait vibrer le mépris et l'indignation; alors, enlevez votre voile, lady Fitz-Morice, et confondez le misérable bigame dont vous avez le malheur et la honte de porter le nom I

Un cri de stupéfaction et de colère s'échappa de toutes les poitrines, et se changea en un long murmure d'admiration et de pitié, quand Maud, car c'était elle, laissa lentement tomber sur ses épaules le double voile qui avait dissimulé ses traits charmants. Elle ne dit pas un mot, aucun de ses muscles ne se contracta, mais elle jeta -sur le très honorable Fitz- Morice un regard de douleur et de pardon qui fut la condamnation de celui-ci. La pauvre jeune femme était ainsi plus belle, plus poétique et plus touchante qu'elle ne l'avait jamais paru, même aux yeux fascinés de l'amoureux Hippolyte.

En ce moment, lady Jane, obéissant à un mouvement spontané, ouvrit ses deux bras par un geste ravissant à Maud, qui lui tendit les siens avec non moins de grâce, et ce fut un spectacle adorable que celui de ces deux victimes résignées, de ces deux femmes, également jeunes et belles, de ces deux créatures angéliques, s'élançant pour ainsi dire l'une vers l'autre, du sein de leur commune douleur.

En le contemplant, chacun se disait :

— La beauté, Tamour et la vertu sont donc encore de ce monde?

— Oui, mylord, oui, messieurs, reprit M" Grimshaw d*une voix grave et austère, vous avez là les deux femmes vertueuses, nobles, dévouées, séraphiques, dont cet homme, ce bigame honteux, s*est fait le bourreau! Ah I il a du moins le sentiment de son crime, car il n'ose plus regarder en face ces deux martyres de son infamie, et il baisse la tête, sentant bien qu'il ne pourra plus jamais la relever. Que ce soit là le commencement de son châtiment! L'intrigue dont lady Jane a été la victime, vous la comprenez maintenant ; mais ce que vous ne savez pas, ce sont les tourments auxquels il a eu le triste courage de condamner lady Fitz-Morice. Après avoir su se faire aimer d'elle, et ayant vainement cherché à la séduire, il l'épousa dans une obscure chapelle de l'un des faubourgs de Londres, sous ,1e nom de Fitz-Gérald, qui est aussi le sien, car il s'appelle Fitz-Gérald par sa mère et Fitz-Morice par son père, et l'emmena en Australie, où il ne la présenta que comme lady Fitz-Gérald, où elle lui donna un ûls, et où il les abandonna lâchement tous les deux, en se faisant passer pour mort !

Un murmure d'indignation, auquel M® Burnside luimême ne put s'empêcher de prendre part, en sa qualité de bon mari et d'excellent père qu'il était, courut dans l'auditoire, et la sympathie pour lady Jane et lady Maud en augmenta d'autant.

— Le plan, continua M" Grimshaw était odieux, mais je suis forcé d'avouer que sa conception ne manquait pas d'habileté. Ce séducteur évincé, qui voulait cependant rester libre, en profanant le mariage comme il profanait toutes choses respectables et saintes, ce mari qui ne sentait rien battre en lui pour sa femme et pour son fils, il simula un naufrage sur une côte désolée, se fit passer pour mort, et bien convaincu que

la. veuve de sir Fitz-Gérald n'aurait jamais la possibilité de retrouver sir Pitz-Morice, il repartit tranquillement pour liverpool, laissant derrière lui sans pain cette pauvre lady Maud et son enfant, qu'il fallait bien abandonner à la charité publique, pour qu'ils ne pussent avoir ni l'idée, ni les moyens de retourner en Angleterre. Mais il avait compté sans le courage des mères, il avait compté sans Dieu, qui les soutient, cet homme qui pensait pourtant à touti

— Honte! honte! crièrent plusieurs voix dans la foule.

Sir Creswell-Creswell rappela le public à l'ordre par quelques paroles bien senties, en disant que le meilleur moyen d'otenir que la justice fût respectée par tous, c'était de la respecter soi-même, en observant dans son propre temple, la réserve et le calme les plus grands.

— Ce n'est pas à vous, ajouta-t-il en terminant, qu'il appartient de rendre des arrêts. Ce droiWà, vous l'avez délégué à des tribunaux spéciaux qui sont dignes de votre confiance, et si vous voulez qu'ils la méritent toujours, il faut d'abord commencer par leur laisser l'indépendance et le recueillement dont ils ont besoin pour délibérer en paix.

Ces remarques, présentées avec une dignité simple, furent accueillies avec une faveur réelle, et, lorsque le silence se fut rétabli, M* Grimshaw continua :

— Or, s'il est une vérité au monde, mylord et messieurs, c'est que Dieu n'est pas une vaine fiction, c'est qu'il guide vers le but mystérieux qui leur a été assigné par la Providence ceux qui se sont adressés à elle. La maladie de notre époque, c'est le doute. Mais, pour ceux qui ont souffert et prié, le doute a fait place à la foi, car ils ne sauraient pas plus nier l'existence de Dieu qu'ils ne sauraient nier celle du soleil. Lady Maud avait souffert enfant, jeune fille, épouse et mère, sans perdre jamais dans le Très-Haut cette confiance

aveugle qui fait les vrais chrétiens, c'est-à-dire les ftmes fortes et les cœurs vaillants. Elle demanda à Dieu de la protéger, elle mit en lui son seul espoir, et Dieu ne Tabandonna pas. C'est pour cela qu'elle revint en Angleterre, qu'elle arriva dans ce modeste village de Ryhope, où elle rencontra lady Jane; c'est pour cela qu'elle est aujourd'hui ici.Âhl mylord, ahl messieurs, cet homme sans conscience et sans cœur, il se croyait bien sûr de l'impunité! Mais, je le répète, dans toutes ses habiletés, dans tous ses plans machiavéliques, il n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'au-dessus de l'homme, il y a Dieu , et qu'une heure sonne où celuici, du seul souffle de sa volonté, détruit tous les projets de celui-là. Lady Maud, laissée sans appui dans le monde, y trouva des amis, et ces amis l'ont aidée à découvrir le père de son enfant et à empêcher son indigne mari de commettre une nouvelle lâcheté. L'un d'eux, un intrépide marin français, et le frère de cet honnête docteur Daniel que je vois au banc des accusés, a été en AustraUe pour y demander certaines informations dont nous avions besoin. L'autre, que vous connaissez tous, mon excellent collaborateur, M° Glynn, est parvenu, à force de soins, de recherches et de persévérance, à découvrir le cocher qui avait conduit à l'église le très honorable Fitz-Morice et sa jeune femme. Par celui-ci, il est arrivé à connaître le nom de l'église où le mariage avait été célébré, et par l'église, bien entendu, il a appris le reste. Les preuves de tout cela, mylord et messieurs, je les tiens à la maini

Et en parlant ainsi M^ G.rimshaw brandissait en l'air une liasse de papiers, dont la couleur et le timbre indiquaient suffisamment la provenance.

Cette dernière déclaration fut suivie d'un long silence, solennel, au bout duquel sir Creswell-Creswell demanda :

— Sir John, n'est-ce pas vous qui êtes inscrit, maintenant, pour prendre la parole ?

— Si, mylord, reprit le baronnet en se levant; mais après ce que la Cour vient d'entendre, ce que j'avais à dire est de bien peu d'intérêt. Ma déposition ne concernait que moi et la conduite dont j'avais à m*accuser.

— Vous, sir John? fit le célèbre juge avec surprise.

— Oui, mylord, reprit le père de lady Jane, de cette voix nette et franche qui disait si bien Thomme loyal, énergique et bon qu'il était, j'avais à faire une confession, pour me soulager le cœur d'un poids énorme ; j'avais à déclarer que s'il y avait eu un coupable dans ma famille, à propos de ce mariage que vous allez annuler, ce coupable n'était pas lady Jane, mais sir John I C'était moi seul, en effet, qui avais d'abord songé à cette union, et en môme temps que je m'en accuse, je dois expliquer par quel égoïsme paternel j'en étais arrivé à commettre cette faute. Je suis, mylord et messieurs, à la tête de grandes entreprises, et si j'occupe cette position élevée, moi,, simple enfant du peuple, si j'ai le bonheur de pouvoir y faire quelque bien, c'est que Dieu a béni ma maison, en me donnant une fille que j'associe à tous mes travaux, et qui m'aide à répandre le bien-être autour de moi, en élargissant mes idées de tout ce que le cœur de la femme peut y ajouter de bon et de dévoué. Si l'on cite mes villages de mineurs pour leurs excellentes dispositions hygiéniques, pour leurs écoles, leurs églises, leurs infirmeries, leurs bibliothèques, et si, en un mot," on s'y occupe autant de l'âme et de l'intelligence de l'ouvrier que de son confort matériel ; si dans tous les établissements divers et importants que j'ai fondés, les mêmes soins ont présidé à l'arrangement général, ce n'est pas parce que j'ai été moi-même ouvrier et sais ce que le peuple vaut, c'est parce que lady Jane, semblable au bon ange des travailleurs, m'inspire tout ce que je dois faire pour améliorer leur position, pour soutenir les faibles et encourager les forts. Eh bien 1 faut-il le dire? je n'avais pas

le courage de me séparer d'elle et de me passer de son concours. L*égo!sme paternel y était sans doute pour quelque chose ; mais je me disais aussi que je n'avais pas le droit d'enlever leur providence aux malades et aux malheureux que lady Jane avait pris sous sa protection, ni sa précieuse collaboration aux vastes et utiles projets que je formais. Voilà pourquoi, ayant consulté son cœur, et le croyant libre, j'avais arrangé ce mariage avec sir Fitz-Morice. Une mère ne s'y serait pas trompée ; elle eût arraché son tendre secret à sa fille, elle eût démasqué le misérable intrigant, qui m'avait été présenté comme un honorable gentilhomme et que j'avais pris pour tel. Mais j'ai été aveugle et je m'en accuse. J'ajouterai, cependant, que l'école que je viens de faire ne sera peut-être pas inutile aux institutions de ce grand pays ; car j'ai compris que le divorce, dans certains cas, pouvait être réclamé, au nom même de la religion surprise et de la morale publique outragée, et je présenterai prochainement à l'examen du Parlement un projet de bill que plusieurs de mes collègues et moi étudions en ce moment, dont j'ai pris l'initiative, et qui aura pour résultat de rendre le divorce désormais possible pour tous ceux qui pourront en invoquer le bénéfice, sous les réserves inscrites dans la loi.

Sir Greswell-Creswell prit tous les documents que lui avait tendus M** Glynn, les examina un instant avec autant d'attention que de surprise, puis les fit passer au président du jury, et demanda ensuite à l'avocat du soi-disant plaignant :

— Maître Burnside, avez-vous quelque chose à répliquer?

— Oui, mylord, fit celui-ci, en se levant et en accompagnant ses paroles d'un geste plein de dignité, j'ai à déclarer que mon honorable confrère. M* Grimshaw, avait raison, et que je regrette amèrement d'avoir pu prêter mon concours à un homme et à une

cause dont le moins qu'on puisse dire est le mieux. Mylord, mes honoraires m'ont été payés par avance ce matin. Les voici. Je rougirais maintenant de les recevoir; mais la charité purifie tout, et je prie votre seigneurie de vouloir bien les faire distribuer aux pauvres de ce district.

En prononçant cette dernière phrase, le célèbre avocat tendit à l'un des officiers de service une petite bourse en soie rouge qui contenait 400 livres sterling.

— Au nom de ceux qui souffrent et dont votre touchante offrande adoucira les douleurs, fit sir Greswell- Creswell, je vous remercie, maître Burnside, et je suis heureux que cet exemple de délicate générosité ait été donné par vous. Il honore votre profession et le barreau tout entier.

M* Grimshaw sortit de son banc et alla serrer cordialement la main de son illustre confrère, qui lui tapa amicalement sur l'épaule.

— Que voulez-vous, lui dit-il, ce sont là de ces choses malheureuses qui peuvent nous arriver à tous.

— Oui, cher ami, mais tous ne s'en seraient peutêtre pas tirés en hommes d'esprit et hommes de cœur comme vous.

— Bast! je vous connais, mon vieux Grimshaw, vous en auriez fait autant. Avouons même que nous ne serions pas les seuls, et que, dans notre profession, nous ne sommes pas aussi noirs que nous en avons l'air.

En prononçant ces derniers mots, qu'il souligna, M® Burnside montrait leurs robes d'avocat.

Le jury, qui s'était retiré un instant pour délibérer, rentra en ce moment.

— Mylord, dit le président en s'inclinant, le verdict du jury est que le plaignant, dans le cas qui vient d'être soumis à sa délibération, ayant été convaincu de bigamie, lady Jane est déclarée libre de tout mariage contracté avec lui, et que, en ce qui le concerne, il doit faire cinq années de prison, et payer à lady Fitz-

m LÉ ROI DY JOAR

Gérald-Fitz-Morice, sa femme légitime, la somme de vingt mille livres sterling. Le docteur Daniel est renvoyé de la plainte.

— Condamné, demanda sir Creswell-Creswell, avezvous quelque chose à ajouter?

— Non, mylord, fit le malheureux baronnet d'une voix profondément émue, mais plus ferme, je suis coupable et je mérite mon châtiment ; je remercie la C!our de me Tavoir infligé. Je prie Dieu d'avoir pitié de moi, et je demande à ma femme et à mon fils de me pardonner.

— Ils le font de tout leur cœur, s'écria la pauvre Maud, les yeux pleins de larmes, les bras tendus vers le condamné que Ton entraînait, et ils invoqueront également pour vous le pardon du Ciel, comme vous avez déjà le leurl

— Pauvre femme I dit une tendre épouse à son heureuse moitié, qu'elle était de taille et de nature à mener à la baguette, voilà comme nous sommes toutes ! Vous nous maltraitez, monstres d'hommes , et nous pleurons encore quand on vous punit !

— Oui, mon ange, répondit avec un soupir gros de révélations le « monstre d'homme, » qui avait l'air d'être la bête du bon Dieu, mais qui aurait volontiers changé son « ange » pour n'importe quel autre démon féminin!

Une heure environ après la scène que je viens dé raconter, sir John, lady Jane, Daniel, Maud, Hippolyte, M^ Glynn et W Grimshaw étaient réunis dans un élé-

LB HOI DÛ JOUR an

gapt salon, à Hyde-Park, où le baronnet avait une splen*didc habitation.

— A quand la noce? demanda gaiement le digne attomey, en reposant alternativement son regard heureux sur les deux prétendus coupables, désormais acquittés.

— Quand ils voudront I répondit de même sir John, vu que, cette fois, c'est lady Jane seule qui doit s'en occuper.

Puis, se frottant les mains, il ajouta en riant :

— Je ne m'en mêle pas ; si elle est malheureuse, elle n'aura à s'en prendre qu'à elle seule.

— Elle en accepte joyeusement la responsabilité, fit la jeune femme en mettant de la façon la plus tendre et la plus charmante ses deux mains dans celles du docteur; seulement, Daniel fera comme moi, il atten* dra quelque temps.

— Pourquoi attendre ? reprit M. Glynn, ne savezvous donc pas qu'il y a deux choses qui ne doivent jamais attendre : un bon dîner et l'amour I

— Oh I cher ami, se récria Daniel, je n'accepte pas votre accouplement barbare. L'amour qui est vraiment l'amour dure toute la vie, ce qui lui donne le droit d'être patient.

— D'ailleurs, ajouta lady Jane avec une petite moue adorable, nous n'en abuserons pas. Mais il y a de doublés raisons de convenances qui nous obligent à remettre à un peu plus tard notre union. Daniel est comme moi, il ne voudrait pas se montrer égoïste.. •

Et la jeune femme, au lieu d'achever sa phrase, se dirigea vers Maud et la pressa tendrement sur son cœur. Cela ne valait-il pas mieux que tout ce qu'elle aurait pu dire ? Maud le pensa sans doute, car elle s'é* cria chaleureusement :

— Chère lady Jane, que vous êtes bonne ! Vous avez toutes les délicatesses.

— Je ne sais pas, reprit celle-ci avec enjouement^

mais ce que je sais bien, c'est que si tous m'appelez lady Jane à l'avenir, moi je vous appellerai lady F^tz- Morice. Ainsi, choisissez.

— Eh bien alors, ma belle et douce Jane, fit Maud d'une voix caressante, si vous voulez nous rendre bien heureux, M. Hippolyte d'Herblay et moi, vous retarderez le moins longtemps possible le bonheur de Daniel et...

— Le mien? acheva lady Jane en souriant.

— Oui, lui murmura Maud dans Toreille.

Les deux jeunes femmes s'embrassèrent tendrement. Hippolyte vint serrer en silence, mais avec une cordiale affection, la main de son frère ; et tandis que sir John contemplait ce tableau d'intérieur avec une joie paternelle, M. Glynn disait à M® Grimshaw:

— Avant trois mois, mon illustre ami, nous boirons à la santé des nouveaux époux.

Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit, et un domestique, irréprochablement vêtu de noir, raide comme un cuirassier prussien, grave comme un diplomate, vint annoncer que le dîner était servi.

xvn

M. Glynn avait deviné juste. Trois mois plus tard, en effet, le mariage de lady Jane et du docteur Daniel fut célébré à Ryhope, par le révérend Melwin, dans cette humble et poétique église où les deux jeunes époux s'étaient vus pour la première fois.

Le ciel était clair, le soleil radieux, les oiseaux gazouillaient dans les branches, la cloche tintait gaiement et c'était fête dans le village, car il n'y avait pas

un seul cottage où Ton ne fût heureux du bonheur de lady Jane et du docteur Daniel.

Les hommes, qui avaient mis leurs plus beaux habits des dimanches, célébraient les vertus de lady Jane, et les femmes, qui s'étaient fait des robes neuves, chantaient les qualités de Daniel, mais tous s'unissaient dans les vœux sincères qu'ils formaient pour eux.

La cérémonie fut très simple, sir John ayant voulu qu'elle conservât surtout son caractère privé, et quelques intimes, parmi lesquels on remarquait MM. Glynn, Gourley, Gameron, Brockie et Grimshaw, furent seuls invités. Mais le roi-CAar6on avait compté sans ses nombreux sujets. Dès la veille au soir, la petite église avait été décorée de Uerre et de houx, comme à Noël, par les ouvriers mineurs, et lorsque les voitures de la noce débouchèrent sur la place de Ryhope, elles y furent acclamées par la population mâle et femelle du village.

Lady Jane, plus jolie que jamais, et éclairée de ce reflet que répand l'amour partagé sur les fronts purs, était mise exactement comme le matin du jour où elle avait aperçu Daniel, arrivant. C'était une attention touchante dont celui-ci lui sut gré, et il le lui prouva, en la regardant et en lui serrant la main plus tendrement que jamais. Le seul changement que la jeune femme eût apporté à cette toilette, qui était à la fois un souvenir et une promesse, c'était un voile de tulle blanc, une couronne et un bouquet de fleurs d'oranger.

Ce dernier symbole avait bien également son éloquence et son prix. La nouvelle fiancée n'était-elle pas, en effet, une sorte de veuve restée vierge, et si elle était devenue jeune femme, en s'appelant lady Fitz- Morice, avait-elle cessé d'être la jeune fille que Daniel avait aimée?

Avant de monter en voiture, et tandis que les deux amoureux se disaient, dans l'embrasure d'une fenêtre^

458 tE ROI DU JOUR

ces riens charmants que les cœurs épris recueillent si précieusement, la poétique châtelaine de Seaham-Hall avait demandé au docteur :

— Savez-vous, mon ami, pourquoi j'ai tenu à être mariée à Ryhope, par M. Melwin, et au milieu de ces honnêtes travailleurs, auxquels vous et moi avons peut* être fait quelque bien ?

— Je crois que je le devine un peu, Jane.

— Eh bien 1 devinez-le tout à fait, Daniel, et vous saurez également pourquoi j'ai voulu être épousée dans la robe que je portais le jour où je vous ai vu pour la première fois. Et à ce sujet, cher, il faut que je vous confie un petit secret...

— Déjà? fit Daniel en souriant.

— Oh I ce sera le premier et le dernier, se hâta de répondre lady Jane, car désormais je n'en aurai plus pour mon mari.

— Ni moi pour ma femme.

— Or, ce secret, mon ami, ne le devinez-vous pas? reprit la jeune fiancée de sa voix la plus tendrement pénétrante, c'est que je vous aime depuis ce jour^là.

— Confidence pour confidence, chère Jane, mon amour est né à la même heure que le vôtre.

— Vrai? Quelle ivresse I Et quand je pense, Daniel, que j'ai mis si longtemps à deviner ce qui se passait ea moil

— Et quand je pense, mon amie , que* le sachant fort bien en ce qui me concernait, j'ai mis ù long»* temps à vouloir me l'avouer I

— Oh I ca n'est pas excusable ; de ma part, oela se comprend encore; j'étais une enfant; mais de la vôtre, à vous, qui êtes un homme, cela ne s'explique pas.

— Que voulez-vous? Cela me paraissait trop de boa« heur, Jane, que d'être aimé de vous, et j'étais eifrayé de me laisser aller même à le rêver.

— Et maintenant?

— Le bonheur n'est pas moins grand, mais j'y crois.

La jeune femme lui avait tendu ses deux jolies petites mains par un geste spontané et charmant; puis ils étaient partis pour l'église, accompagnés des vœux de tous, et trouvant en leurs cœurs reconnaissants que Dieu était bon.

Le révérend Melwin, inspiré par ses souvenirs, par son affection pour les deux nouveaux mariés et par la circonstance elle-même, fit certainement Tun de jses meilleurs sermons. L'histoire de Daniel et de Maud, venant un soir frapper à sa porte, pauvres, désolés et ne connaissant personne dans ce tranquille village de Ryhope, où ils devaient cependant jouer plus tard un rôle si important, lui fournit le texte de quelques-unes de ses plus heureuses et plus touchantes images. Il montra Dieu guidant et soutenant ses enfants de prédilection au milieu des épreuves et des difficultés de la vie, et n'abandonnant jamais ceux qui placent leur confiance en lui, même lorsque tout semble le plus désespéré pour eux.

— Le salut, dit-il, est souvent à côté de l'abîme, et son étoile brille au milieu des plus épaisses ténèbres, pour ceux qui savent la chercher. A vous, qui êtes maintenant heureux, je dirai donc : N'oubliez pas ce que vous devez au Seigneur et remerciez-le chaque jour par vos actes et par vos pensées. Faites le bien, qui porte en lui-même sa récompense, et qui élève à la fois ceux qui le répandent et ceux qui le reçoivent. A vous qui souffrez encore, je dirai : Patience, courage et résignation. Dieu aime ceux qu'il éprouve, il ne les oubUe pas. Et à tous, je répéterai : Foi, espérance et charité.

Parmi ceux qui montrèrent le plus de recueillement et de vraie piété pendant cette touchante cérémonie, au milieu de cette rustique église, remplie d'une foule naïve, mais sympathique et émue, Maud se faisait surtout remarquer. Elle était plus jolie, plus résignée, plus adorable que jamais, et l'on eût dit, à la voir ainsi, un ange prêt à regagner le Ciel. Hippolyte, qui

la contemplait tout en priant, remarquait qu'elle était seulement un peu plus pâle, un peu plus mélancolique qu'à l'ordinaire, et que, par moment, elle serrait convulsivement contre elle le pauvre Gharly, qui ne savait pas ce que cela voulait dire et la regardait avec étonnement.

Au sortir de l'église, il y eut naturellement force vivats de la part des populations enthousiastes , et ce fut sur un véritable tapis de fleurs que lady Jane regagna son équipage, au milieu d'une double haie de jeunes flUes qui lui présentèrent de magnifiques bouquets. On avait littéralement ravagé pour elle tous les jardins des alentours.

— Merci, mes amis, merci, dit-elle à tous, et Dieu vous bénisse, comme je le lui demande du fond du cœur.

Le môme soir, selon l'excellente et poétique coutume anglaise, les deux jeunes mariés quittèrent Seaham- Hall pour l'Ecosse, oîi ils devaient passer les premières semaines de leur vie conjugale. Sir John embrassa tendrement sa fille, fit entendre l'un de ces longs et bruyants soupirs qui lui étaient habituels quand l'émotion lui envahissait le cœur, et lui imposa les deux mains sur la tête, de l'air d'un patriarche qui bénit son enfant, après quoi il dit cordialement à Daniel, en lui frappant sur l'épaule :

— Je vous la donne, mais vous me la ramènerez, et je retrouverai un fils en vous, n'est-ce pas?

— Oui, cher père, lui répondit le docteur avec effusion, et c'est la seule différence que vous remarquerez dans votre famille. Au lieu d'un enfant, vous en aurez deux pour vous aimer, vous vénérer et tâcher de suivre un peu vos exemples.

Se tournant ensuite du côté d'Hippolyte, il le pressa tendrement sur son cœur, serra la main de Maud, en leur disant à tous les deux: Courage! il entraîna lady Jane rapidement, et un instant après il roulait avec son cher trésor sur la route d'Ecosse.

Tandis que les deux nouveaux mariés — ]es deux amoureux — gagnaient cette terre classique des lunes de miel» rendue célèbre par ses admirables lacs, ses hautes montagnes, les romans de sir Walter Scott et la tragique histoire de Marie SKuart, et que sir John donnait à Seaham-Hall un grand bal en l'honneur du mariage de lady Jane, Maud avait regagné avec son fils la maison du docteur Daniel, où elle habitait désormais, en sa qualité de directrice générale de toutes les écoles des mines du baronnet, et dame Jessamine venait de lui servir le thé.

— Ah I milady, s'écria la vieille gouvernante, en levant les bras au ciel, comme pour prendre Dieu à té-^ moin qu'elle disait la vérité, après lady Jane et le docteur Daniel, je ne connais que vous et M. Hippolyte qui soyez dignes d'habiter cette demeure. Je souhaite du fond du cœur que le très honorable Fitz-Mc'ce ait le bon esprit de vous laisser bientôt veuve. Ce serait la première chose honnête qu'il aurait faite en sa vie !

— Ohl dame Jessamine, lui reprocha Maud, pou- ' vez-vous bien parler ainsi d'un homme que la justice humaine a déjà puni I

— Certainement, milady, et si le bon Dieu doit lui pardonner, il lui tiendrait compte de cette bonne action.

En cet instant on sonna; dame Jessamine alla ouvrir, et le jeune marin entra. Il alla droit à Maud, lui prit la main, et lui dit d'une voix un peu altérée, mais ferme:

— Je suis venu pour prendre congé de vous, ma sœur.

Il insista d'une façon particulière sur ce mot.

— Vous partez? demanda lady Fitz-Morice en pâlissant.

— Oui, Maud, mon congé est expiré, je suis rétabli, j*ai accompli ma mission, plus rien ne me retient ici.

— Quoi! Hippolyte, pas même...

Mais la jeune femme ne put achever, un sanglot lui coupa la parole, et elle se cacha la tôte dans les deux mains.

— Oh I le yilain qui fait pleurer maman I s*écria CSharly; tu es donc méchant aussi, toi? Mais je ne veux pas que tu t'en ailles, et tu ne t'en iras pasi

En parlant ainsi, Tenfant avait fait une chaîne de ses deux bras autour du cou d'Hippolyte, le regardait d'un air câlin, et attirant également sa mère à lui, il les unissait dans un même embrassement.

— Mon pauvre Charly, dit le jeune marin au bout d'un instant, en se dégageant de cette douce et dangereuse étreinte, ta maman sait qu'il faut que je la quitte, mais elle sait aussi que je tiens toutes les promesses que je fais, et que tant qu'il me restera un souffle de vie, mon cœur battra pour ma sœur Maud.

— Maman est donc ta sœur? demanda l'enfant.

— Oui, répondit Hippolyte.

• — Alors, tu es mon oncle I s'écria Charly en battant des mains; puis, s'arrôtant tout à coup, il ajouta avec une sorte de mélancolie : j'aimerais mieux que tu fusses mon papa : ne veux-tu pas l'être?

— Hélas! je ne peux pas, Charly.

— Pourquoi, puisque tu es déjà mon oncle?

— Parce que ta maman a un autre mari I fit le jeune marin avec une amertume involontaire.

— Mère, est-ce vrai? demanda l'enfant.

La pauvre Maud, qui pleurait toujours, fit de la tête un signe affirmatif.

— Alors, reprit Charly, avec cette logique implacable des enfants, comment se fait>il que je ne l'aie jamais vu, ce père, et où est-il?

La jeune femme, que cette scène achevait de briser et que ses larmes suifoquaient, se redressa par un effort désespéré, et tendant convulsivement la main au jeune marin, elle répondit à son fils :

— Oui, Charly, notre ami Hippolyte a raison. Il faut qu'il quitte l'Angleterre, qu'il retourne en France, qu'il nous oublie, s'il peut ; mais nous, mon enfant, nous ne l'oublierons jamais, n'est-ce pas?

Déjà Maud allait prononcer le mot fatal d'adieu ; ils se séparaient, ces deux amants, qui ne pouvaient vi^ vre qu'ensemble, et on eût dit que la mort allait entrer dans cette petite maison, si bien faite pourtant pour l'amour et le bonheur, lorsque le rapide et traditionnel rap-rap du facteur se fit entendre en bas. Puis, les pas de dameJessamine résonnèrent dans Tescalier, la porte s'ouvrit et la digne gouvernante entra de son pas le plus agile.

— Milady, flt-elle, c'est une lettre pressée.

Maud jeta les yeux sur l'écriture, brisa le cachet, lut rapidement, resta comme foudroyée sur place, et dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour ne pas tomber.

— Qu'y a-t-il? lui demanda Hippolyte, en la prenant dans ses bras.

— Tenez, dit-elle en lui tendant la lettre, lisez.

Le jeune marin obéit et lut à son tour ce qui suit :

(( Milady, j'ai le regret de vous annoncer que sir )) Fitz-Morice n'est plus. Il a mis fin à sa misérable » existence, la nuit dernière, en absorbant une forte » dose de laudanum, qu'il était parvenu à se pro- )) curer, malgré les règlements sévères de la prison )) où il subissait sa détention. On a trouvé sur sa table )) différents papiers qui vous seront dûment restitués^

464 ^ LE ROI DU JOua

» et parmi lesquels était un [écrit portant ces mots : » Ma mort est vne expiation. Je me tue pour rendre la » liberté à la pauvre femme que j'ai enchaînée à ma vie de » honte, et dont j'ai fait une martyre. Puisse-t-elle être » heureuse et me pardonner I Pauvre Maud, pauvre » Charly, priez pour moi/ » L'enquête du coroner aura » lieu demain, et l'enterrement immédiatement après. » J*ai l'honneur de porter ces faits à votre connais- » sance, et je vous prie de me croire, milady, votre » très-obéissant serviteur.

» Pour Son Exe. le ministre][de l'intérieur,

» Le secrétaire^ ToM Aiken. »

Maud et Hippolyte sont aujourd'hui mariés et heureux. Lady Jane et Daniel ont déjà une jeune et charmante famille, qui ne s'en tiendra pas là. Sir John accomplit plus de grandes et belles choses que jamais, sans que cela l'empêche de faire en même temps beaucoup de bien. Il rajeunit en se sentant revivre dans ses petits-enfants. Bref, il est le plus vert, le plus aimable, le plus vertueux patriarche que je connaisse, et tout est toujours pour le mieux dans la meilleure des Angleterre.

Honni soit qui mal y pense/

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