‹ Le roi du mondeChapitre 1 sur 10 · FABRIQUE DE TOILES VERNIES · texte numérisé non relu

FABRIQUE DE TOILES VERNIES

Une partie de l'enceinte est occupée par des ateliers légèrement bâtis et par le séchoir, sur lequel on voit étendues 'des pièces de toile enduites, à différeats degrés, de préparation. Mais, vers l'extrémité du parallélogramme I. 1

i2 LE ROI DU MONDE.

formé par la clôture d'arbustes, s'élève une maisonnette composée d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage ; elle est séparée des bâtiments d'exploitation par des massifs de noisetiers, de lilas et de chèvrefeuilles marquant les limites du jardin. Celui-ci occupe le dernier tiers de l'enclos. La main qui l'a dessiné y a semé, en proportions presque égales, les fleurs, les fruits et les ombrages. Dé petites pelouses d'herbe bordées de fleurs se montrent, de loin en loin, à travers les percées de verdure et de longues treilles ombragent les allées.

C'est sous l'une de ces tonnelles que nous prions le lecteur de se transporter, par la pensée, au moment où commence notre récit.

On était à la mi-octobre de l'année 1849; le soleil, déjà déclinant, inondait les pampres de ses flots d'or; la brise du soir, qui glissait sur les chrysanthémums et sur les résédas, semljlait secouer en passant une pluie embaumée ; de joyeux cris d'enfants retentissaient au milieu des massifs de verdure.

Tout à coup un petit garçon et une petite fille apparurent à l'extrémité deTallée, les yeux brillants,- le rire aux lèvres et les mains pleines de feuilles vertes, qu'ils venaient d'arracher à la- vigne. Ils accouraient vers la tonnelle, où une jeune femme s'occupait à ranger des fruits dans plusieurs corbeilles déposées sur une table rustique.

— Maman, maman, c'est moi qui t'apporte les plus belles ! s'écria la petite fille, qui, plus légère, avait pris les devants.

— Oui, mais Henriette ne dit pas que j'ai grimpé à l'espalier pour les cueillir, ajouta le petit garçon haletant.

Tous deux arrivèrent en même temps dans les ])ras de leur mère, qui les reçut avec un sourire et les tint un instant immobiles sous ses baisers. Placé ainsi à l'ombre

(le la tonnelle, au travers de laquelle filtraient les riches lueurs du soleil couchant, le groupe eût été digne du pinceau de Raphaël. Madame Lambert (car c'était elle) pouvait avoir vingt-six ans, mais conservait encore tout Téclat de fraîcheur qui semble le privilège de la première jeunesse, l'âge y avait seulement ajouté plus d'épanouissement. On eût vainement cherché dans ses traits fins, mais un peu courts, et dans ses formes richement gracieuses cette élégance conventionnelle composée de fragilité et de pâleur dont la mode a voulu faire, dans ces derniers temps, le type suprême de la beauté. Tout chez madame Lambert respirait la gaieté, la vie et la santé.

Les deux enfants qu'elle pressait dans ses bras lui ressemblaient, mais avec le mélange d'une autre expression qu'ils tenaient sans doute de leur père. Autant que l'on pouvait le démêler dans ces traits arrondis du premier âge, où le temps et les habitudes n'avaient point encore eu le temps de marquer leur empreinte, ils devaient refléter un jour moins de sérénité. 11 y avait place, sous lescheveux blonds d'Henriette, à un nuage de mélancolie, et, dans les yeux de Fernand, à un éclair d'amertume ; mais pour le moment ils semblaient tout entiers à la joie.

C'était, en effet, jour de fête dans la maison, où l'on attendait à dîner le père de madame Lambert. Le vieux Claude Poirier, sculpteur-ouvrier dont le talent, développé tard et contrarié par les nécessités de la vie, n'avait jamais pu s'apphquer qu'aux meubles ornés, aux frises ou aux boiseries, habitait Montmartre depuis trente ans; sa femme y était morte peu après le mariage de sa fille avec M. Lambert, et celui-ci avait alors voulu emmener son beau-père à la fabrique, où il devait retrouver les soins et la compagnie qui lui étaient subitement enlevés ; mais le vieux sculpteur avait refusé.

— C'est ici que j'ai vécu les trente meilleures aimées de ma vie, avait-il répondu à sa fille et à Lambert ; ce que vous regardez comme une solitude est pour moi peuplé de souvenirs ! Ici pas une place qui ne me parle de celle qui vient de nous quitter. Aller ailleurs, ce serait la perdre plus complètement; laissez-moi au milieu de ce qui me la rappelle. Nulle part je ne serais aussi bien pour penser à elle et pour aller visiter, de temps en temps, le trou de terre qui doit un jour nous réunir.

Forcés de respecter la volonté du vieux sculptem*, Lambert et sa femme avaient au moins exigé qu'il vînt dîner avec eux régulièrement chaque semaine; depuis dix années il n'y avait encore jamais manqué, et on l'attendait précisément ce jour-là.

Un cri de joie poussé par Henriette, qui venait de monter sur une borne d'où elle pouvait voir par-dessus la haie, annonça enfin son arrivée. D'un bond l'enfant fut à terre : elle s'élança vers l'entrée du jardin, suivie de son frère qui battait des mains, et tous deux reparurent un instant après avec Claude Poirier.

Ce dernier était vêtu d'une large redingote bleue, dont la forme eût paru un peu surannée, sans son apparence à moitié m^ifitaire et l'austère noblesse de celui qui la portait. Grand, maigre, légèrement voûté, Poirier avait dans toute sa personne quelque chose de l'énergique sévérité attribuée par les peintres au type de Michel- Ange. Son front chauve, et traversé par deux grandes rides, annonçant l'habitude de la méditation, s'élevait presque en ligne droite, ses yeux semblaient plus brillants dans l'ombre d'orbites profonds, et sa barbe d'un gris d'acier donnait à son visage une grandeur sévère dont on était frappé au premier regard. On eût dit le modèle d'une de ces médailles de philosophe antique gravées dans le bronze de Corinlhe.

Cependant, pour le moment, lamcdaille avait perdu quelque chose de son caractère stoïque, car lorsque la figure du vieillard apparut au bout d'une des allées, elle était rayonnante de sour-ires. 11 S'avança tenant un enfant par chaque main et se penchant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, pour écouter leurs confidences empressées. Depuis huit jours qu'ils n'avaient point vu le grand-papa, chacun avait tant à lui raconter, que tous deux parlaient en même temps, et qu'il ne savait auqueV entendre.

Madame Lambert vint heureusement interrompre cet assaut de paroles, qui menaçait de devenir aussi confus qu'un débat de l'Assemblée législative. Elle embrassa tendrement le vieillard en imposant silence à Femand et à Henriette; mais, comme tous les grands-pères, Claude Poirier prit le. parti de ses petits-enfants.

— Laisse-les, ma Louise, dit-il, à leur âge on a besoin de parler comme de respirer : c'est une des expressions de la vie. Tout ce qu'ils sentent, il faut qu'ils le disent ; la pensée ressemble chez eux au germe des plantes qui ne peut se développer sans percer la terre , l'expérience leur apprendra assez tôt à se murer le cœur et à cadenasser leurs lèvres.

—A la bonne heure, dit la jeune femme, qui écarta doucement l'un des enfants pour prendre le bras du sculpteur. Mais moi aussi j'ai droit que le père m'entende, c'était mon bien avant qu'ils fussent au monde, et ce bien-là, j'en suis avare, je ne veux céder ma part à personne.

Le vieillard baisa sa fille au front, tandis que les enfants,' dont la préoccupation était déjà changée, se montraient un volume qu'il tenait sous le bras.

— Y a-t-il des images, grand-père ? demanda Henriette, qui se haussait sur la pointe du pied pour atteindre le livre.

— Hélas ! non, chère fille, dit Claude Poirier en ouvrant

le volume et le feuilletant pour preuve ; c'est une vieille histoire romaine achetée l'autre jour au bord de Feau et que j'avais prise pour la route.

— Vous augmentez donc toujours votre bibliothèque, cher père? reprit Louise, qui avait conduit le vieux sculpteur sous la tonnelle pour le faire asseoir.

— Ne faut-il pas bien que je continue mes études? répliqua celui-ci en souriant; tu sais que je les ai commencées tard, ma chère, et que, pendant quarante ;ins, je n'ai pu leur donner que mes heures de repos, c'est-à-dire un jour sur sept, juste ce qu'il a fallu au bon Dieu pour se reposer après la création; ce qui prouverait qu'on ne nous juge pas ipoins robustes que lui! xVussi, tu conçois, mes progrès n'ont pas été très-rapides.

—C'est vous qui le dites, mon père ; mais quand je vous entends parler, je suis toujours dans l'émerveillement. Le sculpteur en bois sourit.

— Oh ! si c'était moi seule , vous auriez le droit de récuser le jugement d'une ignorante, reprit la jeune femme; mais vous ne pouvez avoir oublié celui de tant d'autres, par exemple de votre propriétaire, qui a des livres jusque dans son grenier, et qu'on vient de recevoir à l'Académie des inscriptions.

— Oui, les hommes de cabinet s'étonnent toujours quand une espèce d'ouvrier comme moi connaît autre chose que i'almanach, reprit Claude Poirier; ils ne se doutent pas de tout ce qu'on peut apprendre avec quelques pauvres volumes glanés sur le parapet des quais, qu'on aime, qu'on relit, et dont on fmit par tout prendre. Ils sont habitués â ce qu'on serve chaque matin un nouveau ragoût à leur esprit et ne comprennent pas qu'on puisse manger toujours le même plat. Mais pour l'intelligence comme pour le corps, vois-tu, la cuisine la plus simple est la meilleure. Le

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pain et le cresson, quand on le digère, suffisent, comme au temps de Cyrus, pour faire des hommes.

— Et cependant, cher père, fit observer gaiement Louise, vous ajoutez tous les ans une étagère à votre bibliothèque.

— Pure friandise de vieillard et d'oisif, répondit le sculpteur sur le même ton; depuis que je ne travaille qu'à mes heures il faut qu'on m'amuse; mon esprit s'alanguit avec ces vieux amis; il ne sait plus en rien tirer de nouveau; il veut faire d'autres connaissances. Voilà où conduit Fétat de rentier, chère amie : je suis trop riche, et je deviens un vrai Sybarite.

— Pauvre père, ne dites donc pas cela, interrompit la jeune femme en api:fuyant sa tête sur l'épaule du vieillard avec attendrissement, vous qui, pour me doter, vous êtes ruiné.

— Ruiné! repéta Claude Poirier avec une'fîerté plaisante; que dites-vous là, ma chère, et pourqui me prenezvous? Moi, ruiné! Savez- vous bien que je suis plus riche que la France, et la preuve, c'est que je l'ai aidée de mes économies . Je suis son créancier pour une somme de dixhuit mille francs, dont elle me paye l'intérêt en honnête femme : quatre cent cinquante francs par semestre, c'està-dire environ deux francs cinquante centimes par jour, autant pour moi tout seul qu'ont la plupart des bons ouvriers pour faire vivre une famille. Ah ! vous appelez cela ruiné ! mais savez vous bien, madame, que je fais des économies?

— Gomment ne le saurais-je pas? elles nous reviennent toutes, à moi ou à mes enfants, que vous accablez de cadeaux.

— Donc, je suis riche! conclut triomphalement le sculpteur, plus riche que vous, puisque je vis de loisirs, tandis que vous êtes toujours à la chaîne.

— Ton mari est encore à Paris pour ses affaires?

— Oui : depuis quelque temps je le vois à peine.

— Preuve que le travail donne.

— Jamais Lambert n'a eu tant de commandes ; il ne peut suffire aux acheteurs.

— Bravo ! mes enfants ; vous marchez à la fortune par la capacité et le travail, c'est la bonne route.

— Certainement, mais...

— Hein? que signifie ce mais..

— Cela signifie que plus notre industrie s'agrandit, moins je jouis de Charles.

— C'est tout simple, il a plus d'occupation.

— Quand je le vois, il est silencieux, absorbé.

— Parce que son esprit est aux affaires. Je connais cela, vois-tu. Quand j'avais en tête quelque composition, ta digne et sainte mère (il se découvrit) avait coutume de dire :

«Claude est parti, me voilà veuve ! »

« Et c'était la vérité qu'elle ne pouvait rien tirer de moi jusqu'au moment où j'étais hors de souci. »

— Mais ce moment arrivait vite, objecta Louise; il n'y avait à passer que quelques mauvaises heures, tandis que la préoccupation de Charles ne cesse plus. Dehors presque tout le jour, il me quitte tous les soirs pour travailler dans son bureau, et souvent le malin je l'y trouve encore.

— Au fait, c'est trop de labeur.

— Puis autrefois il me parlait de ses entreprises, me faisait connaître ses espérances; maintenant, rien! Vous savez que j'aidais même à la comptabilité; eh bien, il m'a tout retiré, sous prétexte que c'était m'imposer un ennui inutile.

— Et quelli: cause supposes-tu enfin à ce changement? demanda Poirier devenu plus attentif.

— Mon Dieu ! je ne sais, répliqua Louise ; je vois venir

ici de loin en loin des hommes inconnus, à mine étranf^e, avec lesquels il s'enferme. Parfois j'entends parler haut, comme si on se querellait; puis tout s'arrange sans doute, car les inconnus se retirent, mais pour revenir plus tard. —C'est, en effet, une chose singulière, murmura le sculpteur pensif. Ton mari serait-il embarrassé dans ses affaires ?

— C'a été ma première pensée, et je l'ai interrogé ; mais il a repoussé bien loin mes craintes, et moi-même je me suis rassurée quand j'ai réfléchi à l'accroissement de notre clientèle, aux travaux d'agrandissement entrepris par Charles, à ce bruit d'écus que j'entends compter tout le jour. Autrefois ces mouvements n'avaient lieu qu'aux fins de mois; maintenant ils se multiplient, ils se croisent, il y a autour de nous comme un flot d'argent qui monte sans cesse ; mais je cherche en vain d'où il vient et où il va, car toute la conduite de Charles est un mystère qui me désole et qui m'épouvante.

— Et tes interrogations à ton mari ?

— Ont paru le contrarier, puis exciter son impatience. J'ai voulu insister, il s'est emporté. Alors moi... moi...

Et elle s'arrêta suffoquée.

-—Toi, tu as pleuré... comme tu le fais encore... dit Claude en passant un bras autour de son cou et la rapprochant de son cœur. Allons, ne t'exalte pas ainsi, chère créature ; je suis sur que, triste de voir moins souvent Charles tu auras laissé courir ton imagination, les moindres circonstances auront été transformées, assombries, et tu auras pris tes rêves pour des réalités.

La jeune femme fit un mouvement comme pour protéger.

— Au reste, j'examinerai, continua le vieillard ; mais, au milieu de tout cela, voyons, penses-tu être moinsaimée de Ion mari ?

— Oli ! non, s'écria-t-elle vivement, Charles a toujours le même cœur. Hier encore, comme il m'a vue triste de cet acharnement au travail qui le tenait éloigné de moi, il m'a prise dans ses bras en me disant presque les larmes aux yeux :

— Xe m'en veux pas, Louise, il faut que cela soit. Songe que ton père s'est dépouillé à notre profit ; qu'il t'a donnée à moi, qui n'avais rien, avec toutes les épargnes de toute une vie laborieuse ; qu'en acceptant de lui un pareil sacrifice j'ai pris l'engagement tacite de faire fructifier ces épargnes par mo'n intelligence et mon travail : ce n'est entre mes mains qu'un placement dont je dois vous payer la rente en aisance, à toi, et à tes enfants.

— Et qu'as-tu répondu?

— Que nous préfériCns Tavoir en intimité et en caresses.

Le vieux sculpteur passa la main sur les cheveux de sa fille.

— Allons, tu es bien une vraie femme, dit-il avec une douceur souriante, toujours prête à manger ton pain sec, pourvu que ce soit aux parfums de ton amour ! Mais le chef de la famille a d'autres devoirs à remplir, chère insensée; il faut qu'il bâtisse le nid pendant que vous chantez sur la branche voisine. Laisse Charles à la liberté de sa conscience, elle l'inspirera mieux que les exigences de ton affection, et surtout ne te désole pins d'être trop heureuse?

— Vous avez raison, père, dit la jeune femme en essuyant quelques larmes arrêtées à ses cils noirs; oui, je demande trop, je suis injuste, je ne mérite pas le dévouement de Charles.

— Allons, c'est à son tour, maintenant, interrompit Claude Poirier en riant; elle va se trouver mille torts!

Pauvres cervelles de femmes! c'est toujours comme le canon; plus l'explosion a été forte, plus il y a de recul. 11 avait pris à deux mains la tête de Louise, qu'il baisa; la jeune femme lui jeta un bras autour du cou et lui rendit son baiser.

— Ah! vous êtes mon courage et ma raison, mon père, dit-elle attendrie; quand je vous écoute, tout s'apaise en moi, je comprends mon bonheur, je le sens, j'en remercie Dieu.

— Et aussi un peu celui qui nous arrive là, j'espère, acheva le sculpteur en tendant le bras vers une petite allée.

A la \ue de son mari, Louise passa vivement la main sur ses paupières pour effacer jusqu'aux dernières traces de son émotion ; et, se levant avec la prestesse gracieuse d'une jeune fille, elle courut au devant de Lambert.

Celui-ci, qui lisait une lettre, tressaillit en sentant une main se poser sur son bras ; il replia vivement le papier ; puis, reconnaissant Louise, dont le regard semblait solliciter une caresse, il se pencha vers elle et effleura son front des lèvres. Un geste de la jeune femme lui indiqua alors Claude Poirier, qui s'était levé, et il courut lui prendre les mains avec toutes les marques d'une cordialité sincère.

Averti par la confidence qu'il avait reçue de sa fille, Claude Poirier examina plus attentivement son gendre, à qui il trouva quelque chose de préoccupé et d'abattu. Tout accusait, du reste, en lui une de ces frêles constitutions qui demandent qu'on leur mesure la bise et le soleil. Ses cheveux bouclés, mais blonds et un peu rares, donnaient à son visage païenne sorte de grâce féminine. Cependant, quand l'éclair de l'intelligence ou de l'indignation s'allumait dans ses. yeux, tous ses traits prenaient une énergie passagère ; la narine se gonflait, les lèvres devenaient frémissantes et la mate blancheur du front se colorait d'un

flot de sang ; mais hors ces surexcitations venues de l'âme, l'apparence du jeune fabricant était douce et semblait annoncer moins de force que de pénétration. Son seul défaut, ainsi que le disait souvent Claude, était d'avoir des nerfs; capable de tous les dévouements et de toutes les applications, il résistait mal aux mille difficultés de la vie pratique : c'était, en un mot, un de ces bénédictins de l'industrie, plus propres aux découvertes fécondes et au travail persistant qu'aux calculs compliqués qui font de la fabrique moderne une question de finance bien plus que de production.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, il accueillit son beaupère avec une effusion pleine de respect et s'excusa de n'être pas venu plus tôt.

— Je sais que toutes tes heures sont occupées, répondit Claude." qui le regardait en face : trop occupées, si j'en crois ta femme ; mais quand la voile est hissée, nous devons profiter du vent, n'est-ce pas? et je crois que tu en profites. Il m'a semblé que tu faisais construire un nouvel atelier

— Il le faut bien, dit Lambert, j'ai contracté de nouveaux marchés auxquels je ne puis satisfaire qu'en doublant le nombre de mes ouvriers.

— Et par suite tes bénéfices ?

— Sans doute.

— Décidément, vous avez trouvé la veine d'or, mes enfants ; c'est bien ; piochez ferme pendant que vous y êtes, pour la laisser ensuite à d'autres. Que dirais-tu, garçon, si, grâce à toi, la pauvre fille d'un vieux sculpteur en bois allait devenir une dame à équipage?

— Ah ! Dieu le veuille ! s'écria Lambert dont les traits s'animèrent ; vous assurer à tous les jouissances de la fortune, vous faire entrer dans ce paradis terrestre qui ne

s'ouvre qu'avec la clef d'or, quelle joie et quel triomphe ! Mais pour cela il faudrait l'argent sans lequel tout perfectionnement reste à l'état de projet, toute activité à l'état de turbulence fiévreuse et inféconde. L'argent qui nous opprime, qui nous égorge...

Et comme il vit que Claude faisait un mouvement.

~ Je ne dis pas cela précisément pour moi, ajouta-t-il, puisque, comme vous le voyez, tout marche, et que vous me montrez vous-même un million en perspective. Je crains seulement de courir longtemps avant de l'atteindre ; tandis qu'avec une centaine de mille francs...

— Tu marcherais plus vite, acheva le sculpteur en riant, je le crois pardieu bien ! C'est avec des écus qu'on chaulTe la locomotive de la fortune : plus on en a, mieux la machine court. Mais encore la faut-il, cette machine, et Dieu te l'a donnée, ajouta Poirier en touchant le front de son gendre; profites-en sans demander davantage, et surtout ne force pas trop la vapeur.

Ici ils furent interrompus par les deux enfants qui accouraient pour les avertir que le dîner était servi.

Le père Loulou. — L'inconnu. — Tristesses de ménage. — Ce qu'on peut voir à travers des rideaux mal fermés. — Le logement du père Lottlou et de sa serine Follette.

Le vieux commis de Lambert l'attendait dans la salle à manger avec des lettres. Louis Godart, emploi dans la maison depuis son enfance, avait été cédé au jeune fabricant par son prédécesseur, comme un des instruments

obligés de l'exploitation, et le brave homme avait reporté sur son nouveau maître tout l'intérêt voué à Tancien. Le petit nom de Loulou^ sous lequel on l'avait d'abord désigné dans la fabrique lorsqu'il y remplissait les fonctioBs de courantin^ lui avait été conservé malgré ses soixante ans, et l'on s'était contenté d'y joindre l'épithète de père, qui mitigeait le sobriquet enfantin.

Le père Loulou était un petit homme gros et court, dont la démarche, grâce à ses jambes d'inégale longueur, tenait précisément le milieu entre la majesté de l'oie en promenade et le balancement jovial du poussah. Il était coiffé d'une perruque rousse, que ses lunettes à chaque instant relevées sur le front et la plume fourrée derrière l'oreille exposaient à de continuels changements d'assiette. Il en résultait une succession de physionomie dont le grotesque variait sans cesse et qui faisaient du vieux commis un grime involontaire de première force. Ses gros yeux myopes et arrondis, son nez en bec de cane, sa bouche toujours riant aux anges, achevaient ce type à la fois bonhomme et effaré. Il portait un habit vert, dont le haut collet et la taille courte accusaient au moins quinze ans d'âge, un gilet jaune très-ample, sous lequel pendait une chaîne d'acier chargée de breloques en coco et en graines d'Amérique; toujours à l'état de roulis sur un pantalon marron. Quant aux manches en toile noire qui défendaient l'habit du vieux commis contre les injures de l'encrier, il les retirait toujours au moment du repos; c'était ce qu'il appelait faire un bout de toilette.

Il répondit, avec une déférence cérémonieusement plaisante, au salut et aux questions amicales de Poirier, tandis que Lambert s'occupait des lettres qu'il venait de lui apporter. Après les avoir parcourues, il les. remit au vieux commis.

— Encore des demandes, dit-il; nous pourrions tripler notre fabrication, sans crainte d'encombrement d'ici à deux ans. Père Loulou, il faudra répondre que j'accepte la commande aux conditions indiquées.

~ Allons, voilà qui va, j'espère, te mettre en appétit, dit Poirier, qui prit place à table. Savez-vous, enfants, qu'il n'y a pas au monde de plus doux spectacle que la réussite du travail associé à la probité.

— Par malheur, l'association enrichit rarement, fît observer Lambert.

— Et sans elle, pourtant, il n'y a pas de véritable prospérité, reprit le sculpteur; vois ce qui est arrivé à mon voisin, le riche féculier de Montmartre.

— Qu'est-ce donc? dirent en même temps Lambert, et Louise.

— Je ne vous l'ai pas raconté? dit Claude. Eh bien, il y a une quinzaine d'années, M. Lefèvre n'était qu'un pauvre diable de petit fabricant, vivant à la semaine, et toujours en quête d'une pièce de six livres. Habile, du reste, mais ne pouvant, comme tant d'autres, filer sa corde faute de chanvre. Cependant, après s'être débattu longtemps entre les emprunts et les protêts, mon homme se trouva tout à coup à flot, sans qu'on put savoir de quel oncle d'Amérique il avait hérité. Il paya ses dettes, étendit ses relations, augmenta sa fabrique, et finit par être inscrit sur la liste électorale, à la tête des plus imposés de Montmartre. Il y a quelques années, nous avons môme failli l'avoir pour maire.

— Eh bien? demanda Louise.

— Eh bien, ma chère, il y a trois jours qu'on est venu l'arrêter au milieu de ses ouvriers.

— M. Lefèvre! Et pourquoi cela?

— Parce que le point de départ de sa fortune est une

somme de 20,000 fr., soustraite à un étranger qu'il avait vainement cherché plus tard pour la lui restituer. Une correspondance imprudemment engagée au sujet de cette restitution l'a fait découvrir.

— Malheureux? dit Lambert avec émotion; ainsi, le voilà perdu pour une faute douloureusement expiée peutêtre, une faute qu'il voulait réparer! Et qui sait comment il y a été entraîné? Ces 20,000 fr., avant de les dérober, il les aura vainement demandés partout; sans eux il restait misérable, impuissant ; avec eux il a aplani toutes les routes. Capacité, persévérance, probité, tout ce que Dieu lui avait donné était autant d'outils inutiles tant qu'il lui manquait ce manche d'or! Oh! le capital! le capital! on en a fait l'unique condition de notre importance, de notre bien-être, de notre honneur même! et l'on s'étonne que l'on puisse tout oiiblier pour lui !

11 y avait dans l'accent du jeune fabricant une amertume dont le sculpteur fut frappé ; mais avant qu'il eût eu le temps de répondre, la domestique rentra vivement et annonça que Ton voulait parler à M. Lambert. Louise, étonnée de l'espèce de trouble que trahissait sa voix, lui demanda qui était là.

— Je ne sais, madame, répondit la servante, qui regardait derrière elle, c'est un homme en noir qui tient des papiers et qui parle bas. Il est entré tout seul, mais il a laissé au dehors trois compagnons mal mis et armés de grosses canoës... On dirait des gens de justice.

— Des gens de justice! répéta Lambert qui tressaillit et devint très-pàlc... C'est... c'est impossible.

— Pardieu! qu'ils viennent, nous verrons bien, dit Claude, dont le regard s'attachait sur son gendre. Mais celui-ci balbutia une excuse, se leva, parut encore hésiter, et se décida eulln à sortir.

Son départ fat suivi d'une longue pause. Louise regardait avec une interrogation pleine d'angoisse le vieux sculpteur, dont la figure était devenue sérieuse, tandis que le père Loulou semblait complètement absorbé par le pilon d'une cuisse de poulet. Bientôt, à travers les deux portes, que Lambert avait pris soin de refermer en sortant, on distingua une voix étrangère qui s'élevait par instants, puis s'abaissait tout à coup, sans doute sur l'observation de Lambert. L'entretien se prolongea longtemps ainsi, très-bas de la part du fabricant, et sur des tons très-variés quant au visiteur inconnu. L'immobilité et le silence des convives avaient fini par gagner les enfants eux-mêmes, qui regardaient leur mère avec une surprise presque effrayée ; la servante se tenait debout, une serviette sur le bras, près de la porte sans oser sortir : on sentait qu'une douloureuse attente pesait sur tout le monde. Un bruit de pas, qui retentit enfin dans l'antichambre, puis au dehors, rompit cette espèce de saisissement. Louise courut à la fenêtre et aperçut l'inconnu, suivi de ses trois compagnons, que Lambert reconduisait jusqu'à la grande porte d'entrée avec une déférence que leur aspect ne semblait point justifier. Lui-même reparut enfin l'air composé et tranquille en apparence. Il s'excusa de ce dérangement involontaire, déclara brièvement qull s'agissait d'une affaire en litige avec quelques ouvriers compagnons, et se mit à interroger Claude Poirier sur ses travaux avec une prolixité évidemment destinée à détourner l'attention. Le sculpteur, qui ne voulait point que son étonnement augmentât l'inquiétude très- visible de sa fille, se prêta à ce détour comme s'il n'en eût pas deviné le motif. Il parla de boiseries projetées dans le dernier grand château resté aux mains d'une de nos familles historiques, et pour lesquelles on réclamait son ciseau. Il hésitait seu-

seulement devant la longueur et l'importance de l'entreprise.

— Jadis, ajouta-t-il, j'aurais regardé la proposition comme une bonne fortune, mais la main est devenue moins ferme, l'imagination plus lente ; une fois à l'œuvre, j'ai peur d'écrire trop lisiblement mon extrait d'âge avec mon ciseau.

— Que dites-vous là, mon père ! s'écria Louise ; et vos dernières sculptures pour Notre-Dame ! et le bahut renaissance envoyé à l'Exposition! Avez-vous oublié le jugement des commissaires et l'admiration du public?

— Au fait, qui sait? reprit gaiement Poirier, ma défiance n'est peut-être qu'une ruse de ma paresse, La fortune vous gâte. Je me suis habitué à ne travailler qu'à mes heures, à lire la moitié du jour, près de ma fenêtre, entre mes pots de giroflée et d'héliotrope, à griffonner mes réflexions pour qu'elles me tiennent mieux compagnie, et à laisser mes regards planer des heures entières sur Paris du haut de Montmartre. Voilà comme on tourne au pacha, et, quand le travail arrive, on se fait modeste afin de continuer à ne rien faire.

— Le temps du repos n'est-il donc pas venu pour vous, pauvre père? reprit la jeune femme avec une caresse. Oh! je vous en conjure, pour vous, pour moi, pour tous ceux qui vous aiment, ne vous remettez pas à cette meule que vous avez tournée si longtemps ; défendez vos loisirs et gardez vos chères habitudes ! Plût à Dieu que tout le monde pût être libre comme vous !

Ces derniers mots étaient accompagnés d'un coup d'œil jeté à Lambert qui, en se levant de table, avait attiré dans un coin le vieux commis auquel il parlait à voix basse, mais très-activement. Quelques mots saisis au passage prouvèrent qu'il s'agissait de chiffres. La jeune femme

poussa un soupir et passa avec son père dans sa chambre à coucher, où le feu avait été allumé.

Bien qu'on ne se trouvât encore qu'au mois d'octobre, les soirées étaient devenues longues et humides. Un brouillard glacé, qui s'élevait dans la plaine, flottait comme une gaze transparente devant les arbres et les maisons, effaçait à demi leurs formes et donnait à l'ensemble du paysage quelque chose d'invraisemblable ! On eût dit une de ces confuses perspectives qui nous apparaissent en rêve. Après avoir contemplé un instant l'aspect fantastique de la campagne et du hameau, dont les fenêtres s'éclairaient dans la brume, le sculpteur s'approcha du foyer, où sa fille pensive se tenait assise sur une chaise basse, les deux enfants appuyés à ses genoux.

Claude regarda vers la porte d'entrée comme s'il eût attendu Lambert. La jeune femme, qui comprit son regard, secoua la tête.

— Nous ne le verrons pas, dit-elle ; il vient de me prier de l'excuser près de vous ; il est forcé de régler des comptes et de travailler à sa correspondance.

En parlant ainsi sa voix était tremblante et deux larmes vitraient ses yeux. Poirier, certain qu'une explication amènerait l'explosion de cette douleur contenue, ne répondit pas. Lui-même flottait d'ailleurs inquiet et incertain. Il essayait vainement de s'expliquer la conduite de son gendre, et son esprit traversait toutes les suppositions, sens oser s'arrêter à aucune. Mais le doute convenait mal à cette âme simple et absolue. Après quelques instants de débat intérieur, il secoua les soupçons confus qui l'assiégeaient, ajourna tout jugement et fit effort pour reprendre sa sérénité.

Henriette et Fernand, encouragés par son silence et par celui de leur mère, avaient repris une de ces conversa-

tiens sans but et sans fin dont les enfants ont seuls le secret. Claude n'eut qu'à s'y entremettre pour devenir bientôt le principal interlocuteur. Placés des deux côtés de son fauteuil, le frère et la sœur multipliaient leurs questions sur toutes choses, tandis que Louise, la tète appuyée sur le marbre de la cheminée, regardait tristement les étincelles jaillir et s'envoler dans les tourbillons de fumée.

Cependant elle parut enfin sortir de sa rêverie, se leva et vint à son père.

— Mon Dieu ! dit-elle en appuyant un bras sur l'épaule du vieillard, je vous abandonne à ces enfants! Pardon, père; mais... quand il n'est point là, je me cherche moimême, je ne sais que faire ni que dire.

— As-tu le journal ? demanda Poirier qui voulait empêcher la conversation de revenir sur ce sujet.

— Oui, je Pai vu... et... il ne le lit plus, regardez, l'enveloppe ^y est encore.

— Alors tu la briseras pour moi.

Louise arracha la bande, déploya la feuille et la présenta à son père ; mais celui-ci, qui voulait l'empêcher de retomber dans ses méditations mélancoliques, déclara qu'il avait la vue fatiguée et la pria de lire haut. La jeune femme s'assit près du guéridon, recommanda le silence aux enfants et commença la lecture demandée.

La nuit était alors complètement close. Du fauteuil dans lequel il était assis, Claude Poirier voyait la cour verdoyante qui séparait la maison du terrain consacré à la fabrique. En plongeant dans la nuit, son regard apercevait le petit rez-de-chaussée, construit en retour, dans lequel Lambert avait transporté depuis peu son bureau particulier. La lumière d'une lampe brillait à Pintérieur et un des rideaux de soie verte qui garnissaient la porte vitrée,

alors écarté à demi, permettait de voir une partie de la pièce dans toute sa profondeur.

Claude n'avait d'a])ord distingué que la silhouette du jeune industriel, caché par le rideau fermé, mais il le vit bientôt apparaître dans l'espace qu'on apercevait librement et s'y promener les bras croisés. De loin en loin, il s'arrêtait court, portait une niain à son front par réflexion ou désespoir, puis reprenait sa prom.enade d'un pas tantôt lent, tantôt précipité. Autant que l'on peut juger des sentiments par le geste et l'attitude, le vieux sculpteur pensa qu'il agitait en lui-même quelque problème difficile; enfin, il parut avoir pris son parti. Boutonnant avec soin l'habit qu'il portait, il s'enveloppa d'un manteau, tira d'une armoire un chapeau à larges bords que Claude ne lui connaissait point, ouvrit son secrétaire, y prit une paire de pistolets dont il examina l'amorce, puis repassa dans la partie de la pièce n^oins éclairée où l'on ne distinguait plus que son ombre.

Le vieux sculpteur saisi s'était penché en avant ; ses regards, ardemment fixés sur la porte vitrée du bureau, cherchaient à percer le rideau de soie qui lui cachait Lambert ; tout à coup celui-ci reparut dans la zone lumineuse, retourna la tête, et le vieillard eut peine à retenir un cri. Une barbe et des moustaches blondes avaient complètement transformé le visage du jeune industriel, qui regarda autour de lui, redoubla les plis de son manteau et disparut.

Claude se leva à moitié, la jeune femme qui continuait à lire s'interrompit.

— Vous souhaitez quelque chose, mon père? demandât-elle.

Et suivant la direction du vieillard, toujours tourné vers le côté où venait de lui apparaître cette étrange vision, elle ajouta plus vivement :

— Que regardez-vous ? qu'y a-t-il ?

— Rien, interrompit Claude, qui la voyait se pencher vers la fenêtre; rien, te dis-je; continue, j'écoute, je suis tout à toi.

— Mon Dieu! pardon, dit Louise en souriant avec effort; je suis folle, mais... faut-il Favouer... vous m'avez fait peur.

— Moi?

— En vous voyant ainsi regarder dans la nuit, j'ai cru que vous aviez aperçu quelque chose... Ces lugubres histoires de vol dont le journal est plein finissent par vous frapper Timagination.

— Ah! le journal parle de vols? dit Poirier. Sa fille le regarda.

— Comment, vous n'avez donc pas écouté ce que je viens de lire sur ces attaques de nuit et ces boutiques dévalisées ? dit-elle.

— • Parfaitement ! parfaitement ! répliqua le vieillard, qui ne voulut point laisser soupçonner sa distraction ; mais nous n'avons rien à voir dans tout cela; continue, je t'en prie.

Louise reprit sa lecture, mais sans que son père pût lui prêter un seul instant d'attention. La voix de sa fille n'était pour lui qu'un bruit qui justifiait son silence et lui permettait de poursuivre ses réflexions.* Cependant celles-ci se succédaient dans son esprit sans pouvoiry faire la lumière. D'où venaient les préoccupations de Lambert? Pourquoi ces visites d'inconnus à l'aspect sinistre? Dans quel but cette sortie mystérieuse et ce déguisement? Le champétait ouvert à toutes les conjectures, et toutes aboutissaient également à l'impossible. Incapable de se donner à lui-même une explication plausible, le vieux sculpteur se débattait douloureusement dans im chaos de suppositions contradictoires.

Il en fut enfin retiré par le silence subit qui se lit autour de lui ; Louise avait achevé le journal tandis que Fernand et Henriette s'étaient endormis sur une bergère. Claude remercia sa fille, qui sonna la bonne pour coucher les enfants, et s'informa en même temps de son mari.

— Je pense que monsieur est toujours au bureau, répliqua la servante, car sa lampe de travail est allumée.

— Ainsi, vous ne l'avez point vu sortir? demanda Poirier.

— Sortir? répéta la bonne, non monsieur, c'est impossible ; j'ai moi-même fermé la grande porte à clef après le dîner.

La surprise du vieillard redoubla. Évidemment Lambert était absent; mais comment avait-il pu franchir l'enclos de planches et d'acacias qui n'avait qu'une seule entrée ? et pourquoi surtout ce mystère ? Il essaya d'interroger adroitement sa fille ; mais elle ne put que répéter ce qu'elle avait déjà dit. Craignant d'ailleurs que ses plaintes n'eussent indisposé le vieux sculpteur contre son mari, elle en revint bien vite à le justifier. Elle parla de son amour, de son dévouement ; puis, exaltée par ses propres paroles, elle se mit à raconter, chapitre par chapitre, avec toutes les interruptions habituelles à ces monologues attendris, le roman de ces huit années, que Lambert avait su lui faire plus doux et plus beau que ses rêves de jeune fille. Après la reconnaissance vint la glorification. Elle parla des découvertes du jeune fabricant, de l'amitié passionnée que lui avaient vouée ses ouvriers, de l'auréole d'estime qui entourait son nom. Claude écoutait en silence, heureux de ses paroles, et pourtant agité de doutes... Mais tout à coup il cessa de l'entendre. Son regard, reporté vers la porte vitrée du bureau, venait de voir glisser une ombre, qui reparut bientôt plus distincte: c'était Lambert.

Il promena les yeux autour de lui, comme s'il eût craint d'être observé, entr'ouvrit les pans de son manteau et en retira quelque chose de volumineux et de brillant, que le sculpteur ne put saisir du premier coup d'oeil ; mais au moment où il posa le tout sur le pupitre qui se trouvait devant lui, l'espèce de faisceau étincelant s'éparpilla et laissa voir des pièces d'argenterie.

Un nuage passa sur les yeux de Claude Poirier ; il porta sa main à son front, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination, se leva droit et pâle, et s'approcha de la fenêtre. Mais cette courte distraction avait suffi pour faire tout disparaître. Quand son œil se fixa de nouveau sur la porte vitrée, la lampe était éteinte et le bureau plongé dans l'obscurité.

Claude resta quelque temps à la même place, la tête appuyée sur la vitre, attendant une nouvelle apparition ; mais son attente fut trompée ; au bout de quelques instants des pas se firent entendre dans la pièce voisine, et Louise se leva avec un cri de joie, en disant :

— Le voici !

C'était en effet Lambert, non tel que le sculpteur venait de le voir un instant auparavant, mais revêtu de son costume habituel et le visage souriant. 11 prit dans ses bras la jeune femme, qui était accourue à sa rencontre, la baisa au front avec tendresse, et s'avança vers son beau-père les mains tendues.

— Merci d'être resté plus tard que d'habitude, dit-il d'un accent plein d'effusion; je craignais de ne point vous retrouver, et j'avais besoin de m'excuscr près de vous. Je remplis bien mal mes devoirs d'hôte: mais il faut me pardonner... et me plaindre.

— Nous plaindre plutôt, dit Louise, qui, la tête appuyé sur l'épaule de Lambert, avait déjà oublié toutes ses tris-

LE ROI DU MOXDE. 2o

tesses; quand vous n'êtes point là, le père ne dit rien, et moi j'attends. Savez-vous à quoi nous avons passé notre soirée? à lire dans le journal des histoires de voleurs. J'ai été vingt fois sur le point d'aller vous chercher au Lureau.

Lambert tressaillit imperceptiblement.

— Vous voyez que c'était inutile, chère amie, reprit-il, puisque je viens prendre le thé avec vous.

Louise courut à la table, où, tout en faisant à son père les confidences dont nous avons précédemment parlé, elle avait allumé une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle la petite bouilloire de cuivre bronzé commençait à faire entendre ses frémissements, et, aidée de Lambert, elle se mit à tout préparer pour la collation du soir.

Claude Poirier suivait d'un regard scrutateur les mouvements de son gendre. Ses traits, qu'assombrissait un nuage lorsqu'il l'avait quitté, semblaient avoir repris leur épanouissement. Il prodiguait à Louise ces petits services, et échangeait avec elle ces agaceries caressantes, habitudes ordinaires de la lune de miel. Aussi la jeune femme avait-elle repris toute sa gaieté. Elle achevait les préparatifs en courant de l'un à l'autre, embrassant son père au passage, rieuse et si légère dans ses mouvements qu'elle semblait seulement effleurer la terre. Le vieux sculpteur ne voulut point troubler ce retour de joie par une explication ; il venait de songer d'ailleurs à quelqu'un qui pouvait l'éclairer. Aussi, après avoir bu une tasse de thé, il se leva pour prendre congé, refusa Lambert, qui voulait le reconduire jusqu'à l'omnibus de Yaugirard, et partit seul pour le rejoindre.

Il suivit quelque temps la ruelle qui aboutissait au carrefour où stationnait la voiture; mais, près de l'atteindre, il tourna brusquement à droite, s'engagea dans une rue faiblement éclairée, parut faire quelques efforts pour rc-

connaître la maison qu'il cherchait, et se décida enfin à frapper à une grande porte peinte en jaune. Au-dessus se balançaient des échantillons de sparterie, des guirlandes de boutons et des chapelets de viroles de cuivre, enseignes ordinaires de ces colonies de petits fabricants connus sous le nom d'ouvriers en chambre.

La loge du portier était elle-même un atelier de tourneur pour bâtons de chaise. Elle était à peine éclairée par une maigre chandelle flottant dans un bougeoir de ferblanc accroché au mur. Eu avançant la tête par la porte entr'ouverte, Claude ne distingua personne dans la pénombre; mais, comme il entendit les ronflements du tour mis en mouvement par un travailleur invisible, il cria avec assurance :

— Le père Godard?

— Quatrième au-dessus de l'entresol, troisième porte à droite, répondit une voix qui dominait le bruit de la machine.

Le sculpteur en bois se mit à chercher l'escalier à tâtons ; aucune lueur n'en facilitait la découverte ; mais en se dirigeant vers un point plus noir, qui semblait tacher l'obscurité du porche, il heurta bientôt du pied la première marche et commença son ascension. Une raie de lumière glissant sur les seuils à chaque étage lui permit de les compter et de reconnaître celui du vieux commis. Il distingua de même sa porte, à laquelle il frappa.

Une exclamation de surprise retentit à l'intérieur ; il y eut comme un moment d'hésitation, puis le bruit d'un pas qui s'approchait, et la voix de Godard cria :

— Qui est là?

Le vieillard se nomma.

— M. Poirier! répéta le vieux commis effaré; est-ce bien vrai? en ctes-vous Lien sûr?

— Allons, père Loulou, ne reconnaissez- vous donc pas ma Yoix? Je viens de chez ma fille, je me suis rapelé que vous demeuriez ici proche, et j'ai voulu, en passant, vous souhaiter le bonsoir.

Godard, tout à fait rassuré, s'empressa d'ouvrir avec mille excuses et en s'extasiant sur l'honneur que lui faisait M. Poirier. Le sentiment en était si vif, qu'il en perdit la tête. Il offrit au vieux sculpteur un tabouret, qu'il lui retira aussitôt pour lui présenter une chaise, à laquelle il voulut enfin substituer un fauteuil.

— Au nom du ciel! ne vous donnez pas tant de peine, dit Claude, qui se hâta de s'asseoir pour éviter un nouveau ravisement de son hôte.

Mais celui-ci courut à sa cheminée, sur laquelle se dressaient deux bougies de l'Étoile enrubannées de manchettes de papier découpé, comme les gigots d'auberge, et se hâta de les allumer. ^

— Que faites-vous? de grâce, ne changez rien pour moi, j'y vois assez clair, reprit le sculpteur.

Godard ne l'écouta pas. Il venait de courir au cabinet noir, qui lui servait de bûcher, et commençait à scier une falourde pour dresser le feu. Claude se leva, alla le prendre par les deux mains, et le reconduisit à un fauteuil, où il le força de s'asseoir. Mais à peine eut-il lui-même repris sa place, que Godard se leva en criant que la porte n'avait point de bourrelets, que le vent de l'escalier était très-froid, et qu'il voulait emprunter le paravent du voisin. Il fallut que le sculpteur menaçât sérieusement de partir s'il ne demeurait en repos.

C'était, du reste, la première fois qu'il rendait visite au vieux commis, et l'aspect de la seule pièce qui lui servait de logement le frappa.

Les meubles étaient assez nombreux; mais, achetés suc

cessivement, ils appartenaient tous à des époques différentes. A côté d'un lit de Tempire à colonnes plates garnies de hideux chapiteaux de cuivre, se trouvait un fauteuil dédoré dans le style Pompadour, dont la soie avait été remplacée par un coussin de cotonnade. Une commode du temps de Louis XYI, lourde parodie des meubles de Boule, coudoyait un secrétaire de noyer contemporain, ^t, sur la cheminée, entre deux vases de porcelaine de Saxe remplis de graine pour les serins, s'élevait une de ces crèches sous verre représentant un enfant Jésus, en cire, couché sur des raclures de baleine entre un àne et un bœuf de carton. Près de la fenêtre était suspendue une cage, recouverte d'un fragment de vieux gilet de flanelle. Le commis vit l'œil de Claude s'y arrêter.

— Ah! vous regardez Follette^ dit-il en riant avec une certaine fierté ; c'est ma belle serine, monsieur... les enfants ont dû vous en parler à la fabrique... je la leur apporte quelquefois... Une canarie pur sang, aussi jaune que l'œuf dont elle est sortie... voyez plutôt.

11 avait découvert la cage, qui apparut toute brodée de mouron, d'échaudés et de grappes de millet. A droite était une mangeoire en fer battu aussi brillante que l'argent, et à gauche une coupe de cristal où l'eau, éclairée par la bougie, étincelait comme un diamant. Les barreaux de fil de cuivre étaient diaprés çà et là de verroteries coloriées, et l'on avait semé de sable fin le fond de la cage. Au milieu de ce luxe et de cette profusion, un serin couleur safran dormait, la tête- sous son aile. Cependant la lumière le réveilla. 11 tressaillit, effrayé, voleta un instant dans la cage; puis, rassuré par la voix du père Loulou, il s'arrêta, pencha la tête, et laissa échapper une modulation joyeuse.

— Entendez- vous? dit le commis d'un air de triomphe;

elle reconnaît son maître ; elle voudrait chanter si c'était l'heure... Pauvre Follette!... C'est une vraie virtuose, monsieur! qui sait les trois airs de ma serinette.

— Et cela égayé votre logis, dit Claude; cela vous tient lieu de famille et de compagnie.

— C'est-à-dire que cela m'en tenait lieu autrefois, dit Godard, qui recouvrit la cage avec un soupir; Follette me causait jusqu'à neuf heures, avant mon bureau, et quand je rentrais à quatre, elle recommençait plus fort. J'avais de la musique pendant le dîner, comme les princes ! mais à cette heure, tout est changé. Dès que je suis debout, il faut partir pour la fabrique; j'y mange, et je ne reviens qu'à la nuit close, de sorte que je ne jouis plus de Follette! Quand je sors elle se réveille à peine, quand je rentre elle est déjà endormie. Nous ne nous voyons que le dimanche. Cela ne peut pas continuer, monsieur Poirier ; la petite s'attriste d'être toujours seule, et, à vrai dire, ce n'est pas une vie pour un oiseau chanteur. Il lui faut des oreilles qui l'écoutent, des voix qui lui répondent ; aussi prendrai-je un grand parti. ..je donnerai l'oiseau.

X ces mots le père Loulou retira ses lunettes, qu'il se mit à essuyer vivement avec le coin de son mouchoir, ce qui était toujours chez lui la preuve d'une forte émotion. Le sculpteur parut prendre sincèrement part à son chagrin, et saisit l'occasion qui lui était offerte. A propos du surcroît de travail qui retenait le commis à la fabrique, il se mit à l'interroger indirectement sur les affaires de son gendre, sur ses habitudes nouvelles, et sur les re mar ques que le père Loulou pouvait avoir faites ; mais celui-ci était un de ces hommes qui ne savent point regarder en dehors du cercle de leurs occupations journalières. Son horizon, hmité par sa plume, sa règle et ses cartons, était resté le même depuis trente ans, et jamais une image étran-

gère à ses attributions n'avait osé s'interposer entre ses lunettes et son grand-livre. Il ne comprit rien aux questions de M. Poirier et ne put rien répondre, sinon que tous les comptes étaient en ordre, les factures à jour, et la correspondance en état. Quant à la caisse, elle était tenue par M. Lambert, qui s'occupait seul des payements. Après avoir vainement essayé d'obtenir quelque autre éclaircissement, le sculpteur dut repartir aussi perplexe et aussi tourmenté que lorsqu'il était venu.

Le veuvage de Claude. -- L'argenterie sans chiffres. — Le père Loulou et le turkisch-hund. —Dîner interrompu.— Un juge d'instruction à Tœuvre

Le lendemain de sa visite à la fabrique , l'impression qu'en avait rapportée Claude Poirier s'était malgré lui affaiblie. Toutes ses réflexions tendaient à le rassurer sur le compte de son gendre et à lui persuader que ce qu'il avait vu finirait par s'expliquer. Les jours suivants cette assurance alla encore grandissant. A mesure qu'il s'éloignait de l'étrange soirée, le souvenir en devenait moins vif et moins distinct. Il en arrivait à se demander si ses yeux ne l'avaient pas trompé sur quelque détail et si, l'imagination araplitlant, l'erreur n'avait pas improvisé un de ces rêves éveillés, parfois si difficiles à distinguer delà réalité.

La vue de sa fille, et de Lambert qui avaient l'habitude de lui rendre tous les quinze jours sa visite de la semaine précédente, vint encore accroître son incertitude. Jamais le jeune fabricant n'avait été plus affectueux et pluscauseur. On eût dit qu'il voulait racheter lespfC'occupations trop al>

sorbantes dont s'était plainte Louise ; aussi cette dernière rayonnait de bonheur. La soirée passée avec Claude fut un continuel épanchement. Avant d'arriver chez le vieux sculpteur, lajeune femme avait, selon son habitude, visité la tombe de sa mère avec son mari, et y avait cueilli quelques fleurs, les dernières de la saison; elles furent placées dans un petit vase sculpté autrefois par Claude Poirier pour la morte et posé au chevet de son lit.

Ces réveils d'un souvenir toujours aussi cher ne manquaient jamais d'exciter chez l'austère ouvrier un sourd attendrissement. Assis dans le grand .fauteuil de chêne embelli parles caprices de son ciseau, une main sur la tète de Louise accroupie à ses pieds, et serrant de l'autre sa pipe d'écume de mer, il contemplait d'un œil voilé ces pâles roses du Bengale sur lesquelles les gouttelettes de pluie roulaient comme de petites larmes. Pendant ce temps Lambert et la jeune femme racontaient à demi-voix les douces heures passées près de la morte, rappelaient sa force inépuisable pour le sacrifice, sa bonté vaillante et sa douceur sans faiblesse. Le père écoutait en silence ; mais à ses inspirations plus pressées, à ses yeux plus brillants on devinait son émotion intérieure. Enfin, sa pipe éteinte, il étendait la main pour qu'on se tût, et restait quelques instants comme enseveli dans un recueillement dont il sortait toujours plus ferme et plus tendre. Aussi, après les souvenirs vinrent les espérances, après le tableau du passé celui de l'avenir. Une émotion commune avait ouvert tous les cœurs, Lambert lui-même montre plus de confiance. Un banquier auquel il s'était déjà adressé dans quelques occasions, M.Pierre Duroc, avait visité sa fabrique et s'était rendu compte des perfectionnements accomplis par le jeune industriel, avait compris ses chances de succès et paraissait disposé à lui venir en aide. Grâce à lui, Lambert pour-

rait donner à son exploitation tous les développements nécessaires et marcher avec confiance ; le banquier avait promis une réponse définitive dans huit jours.

La fin de la journée s'écoula dans cette alternative d'attendrissements et d'heureux projets, sans laisser place aux soupçons de Claude ; ce fut seulement après le départ de Lambert qu'il se reprocha de ne les avoir point éclaircis et qu'il se promit de provoquer directement une explication à sa première visite.

Il se rendit à la fabrique avec cette résolution bien arrêtée.

Au moment où il arriva, Lambert était occupé à fixer quelques planches déclouées qui permettaient de franchir l'enclos en évitant rentrée. Cette découverte fortuite expliquait au sculpteur la sortie de son gendre, le jour où il avait disparu malgré la porte fermée, et allait lui fournir une transition naturelle, quand Louise vint les rejoindre et le força d'ajourner l'entretien.

La jeune femme s'étonnait du retard du vieux commis, dont l'exactitude était proverbiale dans la fabrique et qui, envoyé en recouvrement par Lambert, n'avait pas encore paru, bien que l'heure du dîner fut passée. Elle s'inquiétait d'autant plus de son retour, qu'il devait rapporter, sur sa prière, un de ces turkisch-buncl si célèbres au delà du Rhin et qu'un seul pâtissier savait fabriquer à Paris. Son père avait appris à les apprécier lorsqu'il avait parcouru l'Allemagne pour étudier les vieilles boiseries de ses cathédrales, et c'était un régal assaisonné de souvenirs qu'elle aimait particulièrement à lui procurer. Claude l'embrassa pour la remercier de son intention, lui fit espérer que le père Godard arriverait avant le dessert, et, tout en se mettant à table, demanda à son gendre s'il avait vu M. Duroc.

-- Ce matin mémo, répondit Lambert avec un embarras.

— Et VOUS avez conclu?

— Rien encore.

Poirier fit un mouvement.

— Ah! cela vous étonne, continua le jeune fabricant; je croyais en effet tout convenu; mais j'avais compté sans Jacques Lillebois.

— Qu'est-ce que c'est que Jacques Lillebois?

— Un cousin de M. Duroc, arrivé de son village il y a une vingtaine d'années pour occuper une petite place dans les bureaux du banquier et devenu, à force de flatteries et de bassesses, le tyran de son ancien maître.

— Et cet homme vous est contraire?

-^ Je le suppose, malgré ses doucereuses politesses. L'autre jour M. Duroc paraissait décidé, et ce matin il m'a demandé quelques jours de réflexion. Au reste, je crains d'être arrivé mal à propos, à la suite de quelque débats orageux ; le banquier avait le visage enflammé et la voix tremblante comme un homme furieux, tandis que Jacques Lillebois était plus pâle, plus sournois et plus louche que je ne l'avais encore vu.

— M. Duroc a-t-il donc à se plaindre du cousin?

— Jamais en apparence ; maître Lillebois ne lui parle que la tête rentrée dans les épaules et les yeux fixés sur la pointe de ses bottes. Seulement, sous ce manteau de servilité, il a successivement usurpé tous les droits du patron. C'est un de ces commensaux qui ne se permettraient jamais de demander la clef de votre logis, mais qui ont un passe-partout secret avec lequel ils ouvrent jusqu'à votre secrétaire. Initiés aux affaires de M. Duroc, à ses habitudes, à ses faiblesses, il a su en faire une sorte de filet dans lequel il le tient prisonnier ; c'est la gouvernante du vieux garçon, et, comme elle, il espère bien en hériter. Cependant celui-ci sent parfois le joug et s'en in-

digne ; depuis quelque temps surtout, le cousin semble lui devenir à charge ; il laisse échapper des réflexions amères, et ce matin encore il a fait une allusion menaçante aux quêteurs de testament.

— Alors il se peut que l'opposition de ce Jacques Lillebois soit vaine et que le banquier, mieux disposé, reprenne sa première résolution,

— Sans doute, ce n'est, j'espère, qu'une solution ajournée.

— Mais qui vous embarrasse peut-être? demanda Claude, les yeux fixés sur le jeune fabricant.

— Pourquoi donc? ^^'ullement, répliqua-t-il avec une sorte de précipitation ; n'ai-je point marché seul- jusqu'ici?

Et s'efforçant de prendre un air enjoué :

— Le tout est de savoir s'y prencbe, continua-t-il ; quand on le veut bien, on peut toujours battre monnaie ; il y a mille ressources...

Une exclamation de Louise l'interrompit : elle tenait à la main une de ces petites cuillers de vermeil en usage pour le dessert, et l'examinait avec surprise.

— Qu'y a-t-il? demanda son père.

-— Ce qu'il y a, répéta la jeune femme ; mon Dieu ! mais je me rappelle bien pourtant.... Ce service de vermeil, c'est vous qui nous-l'avez donné, mon père? et notre chiffre y était gravé, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Eh bien, voyez il n'y a rien! Ces couverts ne nous appartiennent pas !

Claude Poirier leva brusquement les yeux sur son gendre; il avait rougi. 11 lui tendit la pièce de vermeil.

— Louise a raison, dit-il, regardez.

— Eli efl'et, balbutia le mari.

— Et comment expliquerez-vous ce changement? continua Claude, dont l'œil ne le quittait pas.

-— Je ne sais... Peut-être... quelque erreur... quelque oubli.

-^ Non, interrompit la jeune femme qui continuait son examen, le chiffre manque également aux autres... Et là, cette argenterie ne nous appartient pas davantage ; elle n'a ni la même forme ni les mêmes filets... Comme on ne s'en sert que rarement, je n'y avais point jusqu'ici pris garde; mais maintenant je le vois, j'en suis sûre.

Lambert, qui était devenu très-i^âle, gardait le silence. Le vieux sculpteur se leva avec une expression si sévère, qu'il tressaillit et que Louise, elle-même, s'arrêta saisie. Mais avant qu'il eût pu prononcer un seul mot, la porte de la salle à manger s'ouvrit comme poussée par un souffle d'orage, et le vieux commis parut sur le seuiJ, haletant, couvert de boue, les lunettes de travers, et dans un tel effarement que tous les regards se tournèrent involontairement de son côté.

Le père Loulou tenait de la main droite le sac qui lui avait servi pour ses recouvrements, et sous le bras gauche le turkisch'bund imparfaitement enveloppé dans un journal.

— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? demanda Louise effrayée.

Au lieu de répondre, le commis referma la porte et s'y appuya en bégayant :

— Je me suis trompé; ce ne sont pas eux, c'est impossible !

— Qui cela ? Que voulez-vous dire ? D'où venez-vous ? s'écria Lambert, qui s'était également levé.

Le père Loulou^ trop troublé pour répondre aux trois questions du fabricant, ue saisit que la dernière.

— D'où je viens ? répéta-l-il ; monsieur sait bien qu'il m'avait envoyé toucher des traites.

— Sans cloute, mais ensuite.

— Ensuite, reprit le vieux commis qui suivait malgré lui l'ordre de demande de son patron, ensuite j'ai, selon la recommandation de madame, acheté le tuck... turisch... Je n'ai jamais pu prononcer le nom ; mais voici la chose... qui sortait du four.

Il posa sur la table le gâteau allemand.

— Mais, enfin, que s'est-il passé, et pourquoi cet air d'effroi ? interrompit Poirier à bout de patience.

— C'est vrai, c'est vrai, je suis effrayé, dit le commis qui releva ses lunettes et chercha à reprendre possession de lui-même ;. mais aussi, mon Dieu ! si vous saviez...

— Cela dépend de vous, parlez ; voilà dix fois que je vous interroge, s'écria Lambert.

— Eh bien, reprit le père Loulou avec une résolution suprême dans la voix et dans le geste, je vous dirai tout d'un mot : M. Duroc le banquier vient d'être assassiné !

Trois cris partirent en même temps, Lambert recula jusqu'au mur et parut foudroyé.

— Oui, assassiné! répéta Godard, que ses propres paroles épouvantaient, assassiné dans son appartement il y a quelques heures ! Quand je me suis présenté pour loucher la facture que vous m'aviez remise, j'ai trouvé l'hôtel occupé par les gens de justice ; depuis ce matin on fait une enquête.

— Ce matin... Mais vous l'avez vu ? dit Claude à Lambert.

— Sans doute, répliqua le jeune homme, que cette nouvelle semblait avoir écrasé; je vous ai raconté... le résultat de notre entrevue.

LE ROI DU MONDE. ô l

— C'est cela, inlerrompit le commis en se frappant le front ; on va appeler M. Lambert en témoignage.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu en traversant le carrefour tout à l'heure, j'ai vu un fiacre arrêté ; il m'a semblé que le cocher demandait le chemin de la fabrique, et j'ai cru reconnaître quelques-unes des figures que je venais de voir chez M. Duroc. Je m'étais dit que c'était peut-être le saisissement qui me faisait entendre et voir partout la même chose... d'autant que la voiture n'arrivait pas, mais elle aura été forcée de faire le grand tour par la nouvelle route. Et... tenez... je l'entends qui s'arrête devant l'enclos; la voilà!

Tout le monde courut à la fenêtre, d'où le père Loulou montra plusieurs agents de police descendus du fiacre, et qui s'avançaient vers la maison. Sans savoir pourquoi, Louise épouvantée se serra contre son mari.

— Que peux-tu craindre? dit celui-ci, qui semblait avoir recouvré son calme, et la baisa au front.

Le vieux commis ouvrit la porte ; les hommes de justice entrèrent. Ils étaient conduits par un commissaire qui, à la vue du sculpteur et de sa fille, salua avec politesse; puis, s'adressant au jeune fabricant, lui demanda s'il était M. Lambert. Ce dernier répondit affirmativement.

— Dans ce cas, reprit le commissaire, qui jeta un regard de côté sur Louise, je désirerais vous parler un instant en particulier.

— Si c'est pour m'épargner la connaissance du crime commis, la précaution est inutile monsieur, fit observer la jeune femme; car je viens de tout apprendre...

L'officier de paix s'inclina.

— Alors, dit-il avec une certaine hésitation, il ne uic reste plus qu'à prier M. Lamlxirl de m'accompagnor.

— C'est pour l'instruction, n'est-ce pas, monsieur? reprit Louise; on veut interroger mon mari?

— Précisément, madame.

— Et vous ne le retiendrez pas longtemps?

— Je l'espère.

— Alors, va, dit-elle en prenant la main de Lambert, et surtout reviens bien vite.

Il l'embrassa tendrement, la rassura à demi-voix et avec un sourire, puis se tourna vers Claude Poirier pour prendre congé ; mais celui-ci, qui avait jusqu'alors tout observé en silence, ne prit point la main qu'il lui tendait.

— Sortons, je vous suis, dit-il d'un accent bas et altéré.

— Quoi! vous voulez! s'écria Lambert.

Il fît un geste sans répondre, et tous deux rejoignirent le fiacre avec le commissaire.

Ce dernier parut d'abord hésiter à admettre le vieux sculpteur; mais, sur l'observation qu'il pouvait donner certains éclaircissemnets à la justice, il lui permit de monter à ses côtés. Claude remarqua seulement que son gendre était placé loin des portières entre deux agents, que le ton du commissaire avait complètement changé dès qu'ils s'étaient trouvés en fiacre, et qu'il évitait de répondre aux questions qui lui étaient adressées. Il en résultat bientôt un silence sinistre, qui finit par agir sur Lambert lui-même. Son beau-père s'aperçut qu'il jetait au dehors des regards inquiets; mais le fiacre roulait rapidement et ne s'arrêta qu'à la porte de l'hôtel Duroc, où des flots de curieux se tenaient groupés. Le commissaire fit entrer la voiture sous le porche, dont la porte fut aussitôt refermée ; puis les agents descendirent les premiers, aidèrent le fabî-icant à mettre pied à terre, et montèrent l'escalier à sa suite.

Bien qu'il y eût encore dans leurs manières un reste

d'égards, il était évident qu'ils prépaient leurs précautions pour prévenir tout essai de fuite. Lamhert et son beau-père atteignirent ainsi le premier étage, et, lais^-int à droite les bureaux, entrèrent dans Faite gauche, où se trouvait l'appartement du banquier. Us traversèrent j^lusirurs pièces gardées par des agents de sûreté, et arrivèrent enf^n à la porte du bureau de M. Duroc, où le commissaire ieu»' lit signe d'attendre tandis qu'il entrait seul.

Les sensations s'étaient succédé si rapidement chez Claude Poirier, et tant d'obscurités flottaient sur son esprit, qu'il ne chercha à échanger aucune parole avec Lambert; il demeura debout à la même place, muet et les bras croisés. Au reste, l'attente fut courte. L'officier de paix reparut au bout de quelques instants, ouvrit la porté, et fit signe au fabricant d'entrer. Le sculpteur le suivit sans qu'on y mît obstacle, mais s'arrêta près du seuil.

Pour quiconque entrait, l'aspect de la pièce où le crime s'était commis avait quelque chose de saisissant, qui faisait taire d'abord toute autre préoccupation. Les hommes justice n'y avaient rien dérangé depuis leur arrivée, afin de pouvoir lire en quelque sorte, dans le désordre même du lieu, tous les détails du drame qui venait de s'y accomplir. Les sièges étaient dispersés çà et là ou renversés, comme s'ils eussent servi de défense dans la lutte; un des rideaux de soie avait été arraché de sa tringle dorée ; des livres, des papiers jonchaient le parquet; la petite caisse, dans laquelle M. Duroc conservait ses principales valeurs, était encore ouverte. Au coin le plus reculé de la pièce, et à demi caché sous les plis du tapis, on apercevait le cadavre du banquier. Sa tête, appuyée au mur, montrait une plaie béante d'où coulaient encore quelques filets d'un sang noir, qui allait se perdre dans ses cheveux gris. Le juge d'instruction. M. Delurc, était assis près d'une

petite table placée dans la baie de la fenêtre à laquelle il tournait le dos, de manière à rester lui-même dans Tombre, tandis qu'il apercevait en pleine lumière le A'isage de tous les assistants. 11 avait devant lui les plus proches parents de M. Duroc, accourus à la nouvelle de sa mort. Au premier rang se remarquait Jacques Lillebois, dont les traits étaient bouleversés par la douleur ; un peu plus loin M. Arthur Riollard, lion sur le retour, qui travaillait depuis vingt ans à se donner les vices et les ridicules d'un marquis de la Régence, et M. Ambroise Lefort, capitaliste hasardeux, longtemps en lutte ouverte avec tous les garder du commerce, et aujourd'hui millionnaire. Derrière eux se tenait, seul et à l'écart, Antoine Pacot, simple nourrisseur de la banlieue, cousin du défunt au même degré que Lillebois. A l'entrée de Lambert, tous s'étaient écartés avec un murmure qui témoignait de l'impatience que l'on avait de le voir. Le jeune homme salua et fit un pas en avant ; mais ses regards rencontrèrent le cadavre, et il recula avec un geste d'horreur; le juge, qui l'observait à travers ses lunettes bleues, lui fit signe d'approcher.

— Pardon, monsieur, dit Lambert d un accent troublé, mais je n'étais point préparé à un pareil spectacle.

— Vous saviez pourtant la mort de M. Duroc? fit observer le juge de cette voix lente et sans modulation qui ôte, pour ainsi dire, tout sentiment â la parole.

— Il est vrai, répliqua Lambert; mais, malgré moi, je doutais encore; mou esprit ne pouvait accepter la pensée d une fin si prompte et si terrible. 11 y a quelques heures à peine que j'ai vu, plein de force et de vie, celui qui n'est plus là qu'un cadavre.

— Ainsi, reprit le magistrat avec un air d'indifférence et en feuilletant des papiers, tandis que le greffier écrivait, vous lui avez parlé?

— Ici même, monsieur.

— Quand cela ?

— Ce matin.

^- Vous veniez le voir pour une affaire?

— Qui n'a pu se terminer.

— Ah!... il s'agissait de recouvrements à effectuer, peut-être!

— Non, monsieur, d'une commandite promise par M. Duroc.

— Qu'il a ensuite refusée?

— Ou du moins ajournée.

— De sorte que vous êtes parti mécontent du défunt ?

— Je suis parti trompé dans mes espérances.

— Cette commandite vous était peut-être indispensable?

— Je ne dis pas cela, monsieur.

— Alors vous marcherez, bien qu'elle vous manqiie?

— Sans doute... Mais, pardon, monsieur, il me semble que ces détails de commerce n'intéressent que moi, et que nous nous écartons de l'affaire principale.

— Vous croyez? dit le juge toujours impassible; revenons alors à votre entrevue. — Vous dites qu'elle a eu lieu ici?...

— Ce matin?

— Ce matin.

— Et pourriez-vous préciser l'heure?... Vous comprenez que ce détail importe beaucoup à nos recherches.

— Attendez, dit Lambert en réfléchissant, lorsque je suis passé devant la Bourse, l'horloge marquait midi ; vingt à trente minutes avaient pu s'écouler depuis ma sortie de l'hôtel; j'avais donc quitté M. Duroc vers onze heures et demie.

Tous les assistants firent un mouvement ; le juge se

contenta de Laisser la tête ; il y eut un assez long silence. Le jeune fabricant, étonné, promena les yeux autour de lui, et demanda si l'on avait rien de plus à lui demander.

— Rien, pour le moment, répondit le magistrat.

— De sorte que je puis me retirer, ajouta Lambert.

Le juge le guigna de nouveau par-dessus ses lunettes, secoua ses papiers, et, enfin, le regardant bien en face, les deux coudes sur la table et les mains croisées :

— Permettez, monsieur Lambert, reprit-il de sa voix sans accent, vous nous avez fait votre déclaration mainnant nous, voici ce que nous avons à ajouter. Il paraîtrait que les augmentations apportées à votre établissement et raccroissement de votre fabrication se sont trouvés hors de proportion avec vos ressources, si bien que, depuis plusieurs mois, vous vous trouvez dans un sérieux embarras.

Lambert voulut interrompre ; le juge d'instruction lui imposa silence.

— Je dis sérieux, répéta-t-il en appuyant, et la preuve, c'est que les assignations et les arrêts de saisie se sont succédé sans interruption; c'est qu'il y a quinze jours un garde du commerce, maître Arnout, c'est présenté chez vous pendant votre dîner, avec ses gens, pour vous arrêter, et que vous avez obtenu à grand'peine de lui un délai de vingt-quatre heures.

— Mais j'ai fait honneur à sa créance, monsieur, interrompit le jeune homme.

— En échangeant votre argenterie contre du ruolz! acheva tranquillement le juge.

Claude Poirier ne put retenir une exclamation et fit un geste comme s'il eût voulu saisir la main de son gendre; la révélation du magistrat venait de lui expliquer

tout ce qu'il avait vu et de dissiper les inquiétudes qui le tourmentaieut depuis tant de jours.

Le juge reprit aussitôt :

— M. Lambert paraît surpris de nous voir si bien renseignés; mais il doit comprendre qu'avant de devenir son commanditaire le défunt avait voulu connaître au juste sa situation, et il y était parvenu grâce à M. Lillebois.

— Alors je ne m'étais pas trompé, dit Lambert, qui jeta au cousin un regard d'aversion ; c'est à lui que je dois le changement d'intention de M. Duroc.

— Changement qui vous perdait, acheva le juge. Lambert baissa la tête d'un air sombre et ne répondit

rien.

— Ainsi, reprit M. Delure, vous sollicitiez du mort une commandite sans laquelle vous vous trouviez, selon toute apparence, sous le coup de la faillite : elle vous avait été promise; vous veniez ce matin pour tout terminer, quand celui sur lequel vous comptiez pour vous sauver a déclaré tout à coup qu'il s'était ravisé, et que vous ne deviez plus rien attendre de lui et que vous restiez par conséquent exposé à la ruine. Ne sont-ce point là les faits établis?

Le fabricant releva la tête.

— Sans doute, dit-il, étonné de la persistance et de la forme de cet interrogatoire ; mais, qu'en voulez-vous conclure, monsieur?

— Voici, reprit le magistrat, dont l'accent perdait insensiblement son indifférence étudiée. Vous êtes venu ici ce matin; vous avez eu une entrevue avec M. Duroc, qui vous a enlevé vos dernières espérances : vous étiez déjà son débiteur ? Or nul n'est entré après vous, et M. Duroc a été trouvé assassiné.

Ces mots prononcés d'une voix haute et sévère produisirent sur Lambert un effet indicible. Bien que surpris de

44 LE nOI DU MONDE.

la conduite tenue à son égard, il n'avait point semblé jusqu'alors soupçonner l'accusation redoutable qui venait le frapper. Ce fut comme un coup de foudre. Il poussa un cri, étendit les mains et voulut repondre; mais ses lèvres saisies d'un tremblement convulsif ne purent articuler que quelques exclamations confuses. Claude, plus maître de lui, s'élança vers la petite table du juge.

— Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, s'écria-til ; songez qu'il y va de la vie d'un homme et de l'honneur d'une famille.

Le juge fit un signe; deux des agents qui se trouvaient là vinrent prendre le vieillard par les coudes et le forcèrent à reculer. Pendant ce temps, Lambert était un peu revenu de son saisissement.

— C'est impossible ! balbulia-t-il... un pareil soupçon... ne peut être sérieux.

— Écoutez-moi , monsieur, reprit le magistrat, dont la voix était devenue ferme et accentuée, ^ous avons examiné avec soin les lieux, relevé les moindres détails; voici ce qui a dû arriver. L'assassin était là où vous vous trouvez, causant avec M. Duroc; celui-ci refusait ce qui lui était demandé, car il y a eu un débat ; on a entendu des bureaux la voix du banquier qui semblait s'emporter. Enfin, il s'est dirigé vers sa caisse qu'il a ouverte... dans une intention que nous n'avons pu encore deviner... A ce moment son interlocuteur a poussé le verrou de la porte d'entrée et, saisissant le grand timbre qui se trouvait sur le bureau, il a frappé à la tête la victime qui lui tournait le dos et a redoublé avec une rage désespérée jusqu'à ce que la mort lui a paru certaine. Alors il a traîné le cadavres où vous le voyez, il a fouillé dans la caisse, où il s'et emparé d'une somme qui sera plus tard appréciée, il a retiré le verrou sur lequel sont restés des empreintes sanglantes

et est ressorti tranquillement, protégé par l'audace même de son crime... —Dites, monsieur, n'est-ce pas ainsi que tout s'est passé?

— Comment pourrais-je le savoir?... répondit Lambert palpitant... et qui peut faire croire... que je sois l'assassin?

— C'est ce que je vais maintenant vous dire, continua M. Delure, sans rien perdre de son calme implacable... D'abord vous êtes le seul qui ayez eu affaire aujourd'hui à M. Duroc, le seul avec qui il ait pu avoir l'altercation que l'on a entendue, le seul enfin que sa position difficile et son désappointement aient dû conduire à une pareille violence. Ce sont là déjà de puissantes présomptions; mais nous avons une preuve, monsieur, une preuve aussi irrécusable qu'inattendue. Vous déclarez vous-même que vous avez dû voir M. Duroc entre onze heures et midi. Eh bien, dans le bouleversement qui s'est fait ici dans la courte lutte entre l'assassin et la victime, un des candélabres de la cheminée a été renversé, la pendule, déplacée, s'est arrêtée, et son aiguille accusatrice dénonce l'instant môme du crime, regardez plutôt!

Tous les yeux se portèrent sur le cadran, que le juge désignait du doigt; Lambert et Claude laissèrent échapper un cri. L'aiguille marquait onze heures et quart.

Il y eut une pause pendant laquelle l'attention générale se concentra sur le jeune fabricant. Ce dernier coup semblait l'avoir terrassé. Il portait les mains à son front, sur lequel perlait une sueur froide, regardait autour de lui comme s'il eût cherché quelque indice qu'il pût invoquer pour sa défense et murmurait à demi- voix des mots sans suite. Mais tout à coup une main saisit sa main; l'austère figure de son beau-père se trouva devant la sienne; son regard sembla lui plonger jusqu'au cœur.

— N'as-tu donc rien à répondre? demanda- t-il ; et trem-

bles-tu d'horreur ou d'épouvante? Dois-je enfin te plaindre ou te repousser?

Lambert tressaillit ; un flot de sang remonta jusqu'à ses joues.

— Ni l'un ni l'autre, mon père, dit-il avec une indignation pleine de noblesse ; on ne repousse que les coupables et on ne plaint que les lâches! Le mari de votre fille ne mérite aucun de ces noms. Au premier instant j'ai été atterré, je l'avoue; plus une accusation semble impossible, plus elle nous étourdit. Jamais dans ses plus tristes pressentiments mon esprit n'avait supposé la honte d'une telle justitication; mais puisqu'une fatalité inouïe m'y condamne, je tâcherai de ne pas être au-dessous de l'épreuve. Vous, seulement, mon père, n'ajoutez point votre anxiété à mon supplice et ne doutez point de moi si vous voulez que je garde toute la force de mon innocence.

L'accent de Lambert avait une simplicité si digne et si sincère que Claude n'y résista point. Il l'attira à lui avec un élan de tendresse conûante,|le baisa au front comme uu enfant, et, posant une main sur [son cpaule, sembla le mettre sous la protection de sa vieille probité. Lejuge,qui feuilletait les pièces de l'instruction, sans avoir l'air de rien remarquer, mais qui n'avait perdu aucun détail da cette scène, s'adressa alors au fabricant.

— Je vous ai fait connaître les charges qui s'élèvent contre vous, monsieur, dit-il; innocent ou coupable, je conçois votre trouble, et je ne veux point en abuser... Remettez-vous, tâchez de vous recueillir et de rassembler dans votre mémoire tout ce qui peut servir à votre défense : plus tard, je reprendrai cet interrogatoire.

11 donna tout bas quelques instructions à rofficier do paix, qui fit signe à Lambert et à Claude et les cnimenj dans une pièce voisine.

A peine furent-ils sortis qu'un personnage jusqu'alors passif et mêlé aux agents qui gardaient la porte sortit de leurs rangs, s'avança vers le juge et l'attira à l'écart.

Le juge d'instruction et M. Jean. — Le testament du banquier; un légataire universeL — M. Jean fait un article de la Gazette des Tribunaux. — Danger qu'il y a à vouloir signer un procès-verbal avec une main gantée.

C'était un homme de petite taille, au cou très-court et au visage coloré. Rien dans ses traits, d'une expression vulgaire, n'eût attiré l'attention , sans le prodigieux éclat de ses petits yeux ronds, que faisaient encore ressortir des cheveux noirs coupés en brosse et plantés très-bas. Il avait l'allure vive, la voix brève, les gestes énergiques ; son costume tenait le milieu entre celui du maître-ouvrier et du bourgeois.

Il parla longuement à M. Delure, qui laissa plusieurs fois paraître son étonnement, puis parut exprimer des doutes ; mais l'homme de police (car on ne pouvait se méprendre à son apparence) insista avec l'autorité que donnent l'expérience et la conviction, jusqu'à ce que son interlocuteur eût paru se rendre. Ils échangèrent encore quelques paroles, puis M. Jean (c'était le nom du gros homme) fit de la main un geste d'approbation, et tous deux se retournèrent vers les héritiers de M. Duroc.

Ceux-ci avaient assisté à cet aparté avec une impatience visible. M. Ambroise Lefort, à qui ses deux ou trois millions de fortune authentiquement constatés donnaient

une assurance naturelle, se chargea de porter la parole pour tous et demanda si Ton ne s'occuperait pas enfin des actes de conservation indispensables aux intérêts des ayants droit. La caisse de M. Duroc, restée ouverte depuis le moment du crime, n'avait point été inventoriée; elle devait renfermer, outre une partie des valeurs du mort, des titres qui leur importaient à tous. M. Delure répondit qu'il allait y procéder aussitôt l'arrivée du juge de paix, qui venait d'être averti.

Jacques Lillebois, resté jusqu'alors à l'écart, son mouchoir sur la bouche, sortit enfin de son abattement et s'approcha avec les autres héritiers. Tous avaient les yeux attachés sur ce coffre-fort dont on allait sonder les mystères. Arthur Riollard se frappait le menton avec son stick afin de se donner une contenance, M. Lefoi t toussait en pétrissant une prise de tabac d'un air profond, et Antoine Pacot, l'œil fixe, la bouche entr'ouverte, la main demi tendue, attendait avec l'expression de féroce convoitise du loup qui guette sa proie. Le cousin Jacques seul baissait les yeux et continuait à cacher une partie de son visage tachetée de marbrures rougeâtres causées par les larmes.

Le juge de paix, qui arriva sur ces entrefaites, permit enfin de procéder à un examen régulier. On inventoria successivement tous les titres renfermés dans le portefeuille du mort ; parmi eux se trouvaient plusieurs billets de Lambert ; et le juge d'instruction s'étonna qu'il ne les eût point fait disparaître.

— Le malheureux n'aura pas eu le temps de fouiller le carnet, murmura Lillebois avec un soupir.

— Je croirais le contraire, fit observer M. Jean, qui aidait les magistrats dans leurs recherches, car voici des taches de sang.

Il montrait un papier plié en quatre, dont M. Delure voulut s'emparer comme d'une pièce de conviction ; mais Jacques Lillebois s'écria qu'on ne devait point y toucher, que c'était le testament du défunt.

— Vous le connaissiez donc ? demanda l'homme de police en se retournant.

— Moi!... c'est-à-dire... que je connaissais... son existence , répliqua Lillebois embarrassé.

—En tous cas on peut savoir ce qu'il en est, repritM. Jean, qui déplia la feuille.

Le juge de paix l'arrêta, en rappelant que, d'après les articles 716 et 920 du Code de procédure, elle devait être remise au président du tri])unal ; mais M. Delure objecta que la pièce portait témoignage du crime, qu'elle était indispensable à l'instruction et il l'ouvrit sans attendre davantage.

Tous les héritiers se précipitèrent vers lui, en cherchant à surprendre du regard quelques-unes des dispositions ; mais il recula jusqu'à la fenêtre et se mit à lire à demi- voix comme s'il lisait pour lui seul.

Les premiers articles ne renfermaient que les volontés du défunt au sujet de ses funérailles ; puis venaient quelques legs particuliers aux plus vieux employés de sa maison. Deux fois le juge se trompa sur les chiffres , et Jacques Lillebois le rectifia de mémoire ; enfin arriva le principal article qui déclarait ledit Lillebois légataire universel de tous les biens meubles et immeubles du banquier.

Ce fut un coup de théâtre d'un comique lugubre : le millionnaire et le fashionable se regardèrent avec un désappointement indigné, tandis que Pacot le nourrisseur,les poings fermés, l'œil injecté de sang et les traits crispés, rugissait une malédiction sur le mqrt. Quant à Lillebois, immobile>u milieu de ces colères impuissantes, il lais-

sait percer malgré lui sur son visage blafard l'éclair d'une joie sournoise.

Cependant son œil , qui se promenait en dessous, semblait suivre avec une certaine inquiétude ses adversaires. Ceux-ci firent heureusement un mouvement vers la porte et se préparaient à partir en murmurant le mot de captation mêlé à de sourdes menaces, lorsque M, Delure, qui avait causé bas un instant avec le gros homme, les rappela.

— Pardon, messieurs, dit-il, vous ne pouvez partir sans que chacun de vous ait signé le procès-verbal de son interrogatoire.

Les trois héritiers frustrés revinrent sur leurs pas d'un air maussade.

— Aucun de vous n'a-t-il rien à ajouter ? demanda M. le juge d'instruction.

— Rien ! répondirent les trois voix.

11 regarda Jacques Lillebois.

— Rien, absolument, monsieur, répéta ce dernier à son tour... Je suis heureux que ma déclaration ait pu mettre sur la voie du coupable.

— Je ne sais trop, dit M. le juge en faisant signer M. Riollard ; à dire vrai, je commence à craindre que nos soupçons ne se soient égarés.

— Comment cela? demanda vivement Lillebois.

— Mon Dieu ! reprit le magistrat, j'ai été frappé de plusieurs remarques faites par M.Jean (il indiqua l'homme de police). Je ne parle pas seulement des billets que l'assassin aurait négligé de faire disparaître ; mais ce testament ensanglanté...

— Il y aura porté la main en cherchant ses obligations, fit observer Jacques.

— C'est ce que j'ai pensé d'abord, reprit M. Delure»

qui passa la plume au millionnaire ; — mais M. Jean m'a fait remarquer que ce n'était point une trace de ce genre ; — ce sont des gouttelettes telles qu'il en peut jaillir d'une blessure ; de sorte que, dans son opinion, M. Duroc aurait été frappé tenant à la main son testament, et que l'assassin aurait pris la peine de le replacer dans le carnet.

— Ceci est... une supposition! dit Lillebois en toussant pour raffermir sa voix.

— Évidemment, continua le juge ; mais M. Jean a également remarqué des marques rouges le long de la tapisserie, dans les chambres voisines, ce qui lui ferait croire que le meurtrier n'est point sorti par cette porte, mais qu'il a traversé tout l'appartement, au risque de vous y rencontrer... ce qui est une singulière imprudence... — A vous de signer, monsieur Pacot.

Le nourrisseur prit à son tour la plume, et se mit à tracer laborieusement son nom au bas du procès-verbal.

— Enfin... comment alors M. Jean explique-t-il l'événement? demanda le cousin, toujours plus préoccupé.

— Moi?. dit l'homme aux petits yeux de vautour, voici mon histoire. — Mettez que c'est un article de la Gazette des Tribunaux^ ou un feuilleton à grands tremblements.

— Pour lors donc, je suppose que le banquier aura eu à se plaindre de quelqu'un des légataires... il y en a plusieurs... Il l'aura appelé, il lui aura fait des reproches ;

— ce qui explique que, du bureau là-bas, on l'ait entendu se mettre en colère.— Dans le débat, il aura pris le testament pour le changer ou pour le détruire. C'est alors que le susdit légataire, poussé à bout et sachant que les commis venaient de quitter le bureau (car il faut qu'il l'ait su pour oser faire le coup), c'est alors, dis-je, qu'il aura mis la main sur le timbre et frappé. Le vieux

n'est pas tombé au premier coup, il n'y a qu'à voir le boulevari du local pour en être sûr. Il se sera défendu, il aura même appelé... dans la pensée que vous étiez là, assez près pour entendre; mais l'autre aura récidivé jusqu'à ce que Taffaire ait été faite. Puis il se sera emparé du testament, que le défunt avait machinalement gardé à la main, comme le prouve le papier froissé ; il l'aura replacé dans le carnet, certain désormais qu'on ne lui retirerait plus ses rentes, et il sera tranquillement rentré dans l'appartement.

— Mais, permettez, balbutia Lillebois ; d'après ces conjectures, monsieur, ce serait quelqu'un de la maison même.

— A votre tour de signer, interrompit M. Jean, sans répondre et en montrant que Pacot avait achevé.

Le cousin tourna sur lui-même tout troublé.

— Voici, reprit le petit homme qui montrait le procèsverbal ; monsieur n'écrit pas avec ses gants, je suppose.

Lillebois tira celui de la main gauche et avança la droite vers la plume que maitre Jean lui présentait; mais au moment où il allait la prendre, ce dernier saisit vivement par le bout des doigts le gant qu'il avait conservé et l'enleva d'un seul coup. Lillebois voulut retirer sa main avec un cri; mais l'homme de police la retint et montra à tous les yeux une morsure encore sanglante.

Il y eut, à cette vue, parmi les spectateurs, un mouvementde stupéfaction et d'horreur; Jacques Lillebois éperdu regarda autourdc lui, joignit les mains; puis, se ranimant sous l'aiguillon de l'épouvante, il s'élança vers la porte d'entrée; mais dix bras s'avancèrent en même temps jour l'arrêter.

Il voulut se débattre, bégayer des explications, s'adresser au juge, puis aux autres parents; mais bientôt i:\uie par le silence d'horreur qui l'entourait et par les regards

qui se fixaient sur lui, il sentit sa voix s'éteindre, ses yeux se couvrir d'un voile, et il tomba sans force aux pieds de ceux qui le retenaient.

ne ruine. — L'économie politique de Viou, dit Os-à-Moelle, réfutée par Bidois. — Belle action du père Loulou. — Comment un père sauve ses enfants de la faillite. — La guerre au capital.

Trois mois s'étaient écoulés depuis l'assassinat du banquier; Jacques Lillebois, traduit devant la cour d'assises, où rhorreur qu'inspire aux jurés la peine de mort avait fait admettre en sa faveur des circonstances atténuantes, venait de partir pour le bagne. Quant à Lambert, dont maître Jean avait si heureusement détourné les soupçons, et que le juge d'instruction avait aussitôt rendu à la liberté avec l'expression de ses regrets, il s'était vainement débattu depuis contre les difficultés de sa situation. Séduit par la faveur généreuse qui avait accueilli ses produits, et voulant profiter du flot qui le portait à la fortune, le jeune homme avait agrandi sa fabrication au delà de ses ressources, contracté des engagements qu'il n'avait pu remplir que par des emprunts onéreux, fatigué son crédit et creusé ainsi rapidement l'abime dans lequel tout devait s'engloutir. Ses bénéfices certains, mais ajournés, ne pouvaient satisfaire à des obligations immédiates, et la prospérité de son industrie rendait sa ruine plus douloureuse, sans la retarder.

L'heure de cette ruine était enfin venue. Poursuivi par

des créanciers que la prudence ou le besoin d'argent rendait impitoyables, Lambert avait épuisé tous les délais de la loi, et le jour même sa fabrique devait être saisie en vertu d'un jugement exécutoire, pour être mise en vente au profit des ayants droit.

Les ouvriers, avertis depuis la veille de la cessation des travaux, étaient venus recevoir leur dernier salaire de quinzaine et se tenaient groupés dans l'enclos, à quelques pas de la maison d'habitation. Leur attitude à tous était triste, et dans les paroles qu'ils échangaient à demi-voix, la plupart s'associaient de coeur au désastre du patron. Un seul faisait exception : c'était Yiou, plaisamment surnommé par ses compagnons Os-à-Moelle, en souvenir de ses préférences pour les morceaux choisis.

Le dos appuyé à la palissade, l'air soml)re, et peignant d'une main son épaisse barbe noire, Viou écoutait en haussant les épaules les expressions de sympathie et de compassion de ses camarades pour le fabricant ; mais lorsqu'il entendit le contre-maître Bidois demander avec émotion ce que ce dernier allait devenir, ainsi dépouillé de tout ce qui assurait son existence et celle de sa famille, il ne put retenir un ricanement.

— C'est juste, au fait, dit-il d'un ton ironique ; pauvre respectable bourgeois ! Il va se trouver dans la même catégorie que les dix-neuf vingtièmes de ses semlDlables, c'est-à-dire obligé de travailler pour vivre.

— De sorte qu'à ton compte il n'a rien fait jusqu'ici? demanda le contre-maître.

— Excusez, mossieu Bidois, reprit Os-à-Moelle en raillant, il a pris la peine de nous exploiter et de vivre d'une part de notre travail.

— Ah bah ! dit Bidois, qui se mit au diapason de son interlocuteur; alors, mon vieux, c'est toi qui lui as indi-

que la préparation des toiles et qui as découvert la composition du nouveau vernis.

— Il ne s'agit pas de ça ! interrompit Viou.

— C'est vrai, reprit le contre-maître, tu ne t'occupes que des impressions, toi ; et les rouleaux gravés qui ont remplacé les anciennes planches sont le résultat de tes recherches.

— Au lieur de blaguer, fit observer Os-à-Moelle d'un ton rogue, il faudrait raisonner.

— Et tu l'as prouvé, mon petit, continua gravement Bidois, en faisant construire notre nouveau fourneau, sans compter le séchoir à ventilateur, les châssis mobiles et les doubles brosses.

— Connu, connu! interrompit Viou impatienté; on sait que tu es l'admirateur du patron, rapport à ses drogues et à ses trucs! Suffit que ce soit un bourgeois, pour que tu lui trouves plus d'esprit qu'à nous autres ouvriers. Mais quand ça serait, voyons, est-ce une raison pour que la société le favorise? S'il est plus doué et plus instruit que nous, c'est un hasard et non pas un privilège.

— Tiens, tiens, mais voilà une idée! s'écria Bidois ; dis-moi donc un peu, Os-à-Moelle, pourquoi est-ce que tu gagnes plus que le petit Ballot ? Parce que tu as plus de force et d'adresse, que tu vas me dire; mais, fistot., c'est pas un privilège, ça, c'est un hasard! Et puis, dis donc, est-ce que l'éventaillère, ta voisine, à qui tu fais les yeux en coulisse, n'est pas aussi recherchée par le petit bossu du sixième? Faut pas te prévaloir de ton physique, au moins, et croire que tu l'emporteras pour ça sur le Mayeux; le physique, mon fils, n'est que du hasard et ne crée pas de privilège.

Tous les ouvriers se mirent à rire ; Os-à-Moclle tordit sa moustache en haussant les épaules.

— C'est bon, dit-il, comme s'il trouvait indigne de lui de continuer à discuter contre un pareil adversaire ; vous êtes tous des esclaves de Tordre établi, vous ne comprenez rien aux droits imprescriptibles du travailleur.

— Minute ! s'écria Bidois vivement, uous ne nous trouvons pas assez bien couchés pour ne vouloir rien refaire au lit, mon vieux ; mais encore faut-il y mettre de la justice ; tous les outils ne sont pas également précieux et ne se payent pas le même prix ; ainsi des hommes qui sont les outils de la fabrication ! Youdrais-tu nous faire accroire que M. Lambert n'est pas un travailleur, parce qu'il ne sue que de la cervelle, et qu'il ne doit pas avoir une part proportionnée à son utilité ? Songe que c'est le piston, mon cher, tandis que nous sommes seulement les rouages ; et c'est pour le piston qu'on chauffe à mort, sans lui regretter l'eau ni la houille. Avec ça que le bourgeois nous a toujours traités comme des hommes, rendant un coup de chapeau pour un coup de casquette , que sa femme a soigné les nôtres d'amitié, qu'elle n'a jamais vu nos enfants sans les embrasser, et qu'aux moments de maladie nous l'avons toujours vue arriver avec quelque douceur. Quand on a du zing, vois-tu, tout ça vous rattache aux gens; et pour les voir dégringoler sans crier : malheur! faudrait pas avoir plus de cœur qu'un potiron.

Tous les assistants appuyèrent le contre-maîtr-e par un murmure approbatif qu'interrompit presque aussitôt l'arrivée du père Godard.

Le vieux commis tenait d'une main un sac d'argent, et de l'autre l'état des salaires de la quinzaine. Le trouble de ce douloureux moment s'exprimait dans toute sa personne par un désordre qui lui donnait quoique chose de tristement grotesque. Sa perruque retournée laissait pendre une de ses faces au milieu du front, tandis que ses

lunettes, ternies par quelques larmes mal retenues, étaient glissées jusqu'à l'extrémité du nez où elles demeuraient de travers et en équilibre sur l'abîme ; les joues gonflées et soufflant bruyamment comme s'il eût voulu se soulager d'une oppression intérieure, le père Loulou marchait très-vite en répétant machinalement les comptes qu'il venait d'achever. La voix de Bidois lui fît retourner la tête, et il s'avança vers les ouvriers réunis.

— C'est vous que je cherche, mes amis, dit-il avec le bredouillement d'un homme qui a peine à surmonter son émotion, j'apporte ce qui vous est dû... de la part de M. Lambert... Lui-même viendra tout à l'heure... prendre congé de vous.

— Où est-il maintenant? demanda le contre-maître en baissant la voix.

— 11 est... il est dans le bureau... répondit le père Loulou^ qui feuilletait l'état de quinzaine sans pouvoir distinguer le commencement de la fin ; il réunit ses papiers, ses plans.

— Et madame Lambert?

— Madame Lambert habille ses enfants pour partir. Une exclamation de pitié sympathique se fit entendre

parmi les ouvriers.

— Mais où va-t-elle? reprit Bidois.

— Où irait-elle ailleurs que chez M. Claude? dit le commis ; il doit venir la chercher tout à l'heure.

— Pauvre vieux ! fit observer un ouvrier ; le pain qu'il mangeait seul sera pour cinq à cette heure, et il faudra rapetisser diablement les bouchées.

— Non pas! s'écria Godard, qui plongeait dans le sac une main tremblante et aA'ait commencé la paye; non pas, tant qu'il me restera un écu! Depuis vingt-cinq ans, je ramasse décime sur décime , j'ai des économies, messieurs»

S8 LE ROI nu MONDE.

(les économies placées en lieu sûr II ne manquera rien à M. Lambert... ni à madame Lambert... ni aux enfants!

Ici la voix du père Loulou fléchit, et il fut obligé de porter les mains à ses lunettes, qu'une larme venait d'obscurcir,

Bidois parut attendri.

— Eh bien, vous êtes un brave homme, monsieur Godard, dit-il, en passant familièrement la main surFépaule du commis; je l'ai toujours dit et je suis bien aise d'en avoir la preuve, foi de chrétien! Je n'oublierai jamais ce ce que vous faites là.

— Je fais mon devoir, cher monsieur Bidois, rien que mon devoir! reprit avec une dignité plaisante \q père Loulou, qui continuait sa distribution d'argent... Je ne travaille pour M. Lambert que depuis huit années, mais il m'a toujours traité comme un ami, comme un parent... Et puis, c'est le chef de la maison où j'ai commencé... qui m'a fait vivre depuis trente ans... On n'oublie pas ces choses-là, monsieur... Pardon, c'est bien votre compte, soixante francs, les voilà !

Le sac était vide ; le vieux commis le plia soigneusement par un reste d'habitude, y joignit Fétat de quinzaine, et après avoir fait glisser le tout dans la vaste poche de son habit vert, il salua de la main et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.

Cependant Bidois et ses compagnons étaient restés à la même place, tenant l'argent qu'ils venaient de recevoir. Après avoir compté ses douze pièces, le contre-maître les fit sauter dans sa main :

— Gueuse de monnaie ! dit-il avec une sorte de dépit ; penser qu'on ne peut rien faire sans elle, que ces blanchets-Va vous donnent tous les contentements de la terre, et que si on en avait assez, on pourrait tirer de peine tant d'honnêtes sens.

LE ROI DU MONnE. 59

— Vas-tu pas nous proposer d'ouvrir une souscription pour le patron ? demanda Os-à-Moelle en raillant.

— Pourquoi non, si ça pouvait le sauver? répliqua vivement Bidois. Veux-tu que je te dise, Viou, à force de jalouser ceux qui sont au-dessus de toi, tu as fini par ne plus te rappeler que c'étaient des hommes. Le malheur en habits fins te réjouit le cœur, et tu oublies que sous la blouse et l'elbeuf c'est toujours la même peau? Eh bien, moi, vois-tu, je ne suis pas de ton écot : j'ai pas encore pu distinguer la couleur des larmes de l'ouvrier ou du bourgeois, et celui-là qui pleure me semble toujours mon pareil.

— Oui ! s'écria un gros ouvrier qui avait jusqu'alors écouté en silence, et si mes quarante francs peuvent servir au patron, Bidois n'a qu'aie dire; quinze jours de misère ne sont pas la mort d'un homme.

— C'est ça! répétèrent plusieurs voix, faut laisser l'argent à M. Lambert.

— Et lui proposer une diminution sur les journées, ajoutèrent quelques autres.

— Merci, mes amis, merci! s'écria le jeune fabricant qui sortait du bureau et avait entendu ces dernières propositions ; votre générosité est en même temps pour moi une récompense et une consolation; j'en garderai un éternel souvenir, mais je ne dois point l'accepter, car elle vous appauvrirait sans me sauver. Je ne puis satisfaire à mes créanciers et garder cette fabrique qu'en trouvant aujourd'hui même vingt mille francs. Pour les avoir, j'ai frappé chez tous les banquiers, tous m'ont demandé des garanties. Je n'avais que mon activité, mon expérience, ma probité; leurs caisses sont restées fermées. Au moment même où je vous parle, l'acte qui me dépouille est près de s'accomplir ; j'attends l'huissier chargé d'exécuter le jugement qui ordonne la saisie. Il ns me reste donc plus

désormais aucun espoir, et nous nous voyons pour la dernière fois ! peut-être nous retrouverons-nous plus tard : mais, quoi qu'il arrive, séparons-nous comme des amis, comme des frères en travail ; ma femme et mes enfants viennent avec moi vous faire leurs adieux.

A ces mots le fabricant montra Louise qui sortait de la maison avec Fernand et Henriette. La jeune femme avait les yeux pleins de larmes, et les enfants, émus de l'émotion de leur mère, tenaient ses mains serrées dans leurs petites mains. A cette vue, par un mouvement subit, tous les ouvriers se découvrirent ; Yiou, vaincu lui-même, ôta son képi et le sourire ironique s'effaça sur ses lèvres. Lambert prit dans ses bras sa famille et la présenta aux ouvriers attendris.

— Mes amis, dit-il d'une voix vibrante, ceux qui ont vécu de vos efforts communs vous remercient et vous souhaitent une chance heureuse! Puissiez-vous trouver un maître qui vous aime et vous garde plus longtemps ; quant à nous, bien que séparés, nous n'oublierons jamais que vous avez fait partie de notre communauté laborieuse et vous serez toujours pour Louise et pour moi les membres dispersés d'une même famille.

11 tendit les mains à Bidois, puis à ses compagnons, qui répondirent à son étreinte avec respect. Quelques-uns, plus hardis, se penchèrent vers les enfants qu'ils embrassèrent, mais le tout sans parler, car chacun contenait avec peine son attendrissement. Comme ils achevaient, Lambert entendit qu'on le demandait et reconnut l'huissier dont il avait annoncé l'arrivée.

A sa vue Louise recula involontairement et attira les enfants contre son sein. Les ouvriers qui s'étaient retournés vers le nouveau venu firent entendre une rumeur de niLTontentement.

— C'est le chien de chasse des créanciers qui vient relever le gibier ! murmura, à demi-voix, le contremaître.

— Et nous emporter notre morceau de pain, ajoutèrent quelques autres.

— Encore un satellite du privilège et de la propriété, fit observer Os-à-Moelle en se tordant la barbe.

— Au diable les corbeaux de la justice! ajguta Bidois exaspéré, leur présence annonce toujours un mallieur.

Cependant l'huissier, dont le regard s'était arrêté sur tous ces visages assombris et qui avait deviné le mauvais effet de sa venue, se tenait à quelques pas, le chapeau à la main et l'air embarrassé. Lambert alla poliment h sa rencontre.

— Vous pardonnerez h ces braves gens leur réception un peu froide, monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir; nous étions habitués les uns aux autres, et notre séparation les afflige.

L'huissier s'inclina en répondant qu'il comprenait ce que sa mission avait de douloureux pour tous et s'excusant de la remplir. Lambert tendait déjà la main vers le papier qu'il lui présentait, quand Fernand et Henriette poussèrent un cri de joie, échappèrent aux bras de leur mère et coururent vers la porte d'entrée où Claude Poirier venait de paraître avec le vieux commis.

Le fabricant tressaillit, fit un signe à l'homme de justice et voulut l'emmener afin d'éviter à son beau-père une vue pénible ; mais celui-ci l'arrêta du geste.

— Un moment, dit-il de l'accent ferme et libre qui lui était ordinaire ; je ne veux point vous interrompre ; il faut que les affaires se fassent, et je prie monsieur de ne pas se déranger pour moi.

L'huissier interrogea Lambert du regard.

— Ohî ne craignez rien, continua Claude; je suis au fait de la chose.

— Il est vrai, dit le fabricant, dont le courage luttait avec peine contre cette dernière éjDreuve, notre père connaît toute l'étendue de notre désastre ; il Fa examiné avec nous et a vu Tinutilité de nos efforts pour Téviter; j'aurais voulu lui épargner la tristesse de ces dernières formalités; mais puisqu'il préfère y assister, vous pouvez parler librement.

— En ce cas, dit l'huissier avec gravité, monsieur n'a qu'à lire lepapier que jeviens d'avoir l'honneur de lui remettre.

— C'est un commandement? demanda Claude.

— Qui déclare saisie de Timmeuble habité par monsieur et de l'usine y attenante.

— Sans aucune alternative?

— Sans aucune alternative.

— Vous vous trompez, monsieur, dit le vieux sculpteur avec confiance; la loi en laisse une à mon gendre.

— Et laquelle, monsieur? demanda l'huissier surpris.

— Celle de vous payer les 21,643 francs qui constituent le total de la créance.

— Incontestablement, reprit Thomme de justice; mais monsieur m'a déclaré à l'instant la chose impossible.

— Tout à Theure, d'accord, répliqua Claude, mais maintenant?

— Eh bien, maintenant?

— Elle l'est devenue, monsieur.

— Quoi! possible de payer les 21,000 francs? s'écrièrent à la fois Louise et Lambert.

— A telle enseigne qu'on les lui paye ! reprit tranquillement Claude, qui tira d'un portefeuille vingt-deux billets de banque ; monsieur voudi'U bien nous rendj'C la différence.

L'huissier prit les billets d'un air abasourdi et se mit à les compter; tous les ouvriers se rapprochèrent avec une exclamation de joie, et le père Loulou se frotta les mains en éclatant de rire. Quant à Louise et à Lambert, ils étaient restés à la même place, muets, éperdus, regardant sans en croire leurs yeux et n'osant remuer, de peur de sentir que c'était un rêve. Le vieillard alla à eux et leur prit les mains

— Allons, enfants, dit-il gaiement, plus de tristesse ; la fabrique vous reste et nous sommes tous sauvés.

— Sauvés ! répétèrent-ils en même temps.

Et Lambert porta les deux mains à son front comme s'il s'efforçait en vain de comprendre.

— Mais c'est impossible ! continua-t-il ; vous-même m'avez dit encore hier que de nouvelles tentatives d'emprunt seraient inutiles, que tout le monde me refuserait de l'argent.

— Aussi, n'en ai-je demandé à personne, répliqua Claude; dès le premier moment j'avais prévu que les coiTres-forts se fermeraient, et ma résolution a été prise. Je me rappelais heureusement le nom et l'adresse de l'agent de change qui m'avait acheté mes rentes sur l'État.

— Et vous êtes allé le trouver? demanda la jeune femme.

— Pour les faire revendre, acheva triomphalement le vieillard.

Louise et Lambert poussèrent un cri.

— Eh bien, eh bien, qu'est-ce que c'est? reprit en riant le sculpteur; pourquoi ces visages renversés, ces mains jointes? Savez-vous que j'ai fait un marché superbe? Vendus à 94, 25, mes enfants ! le taux le plus élevé qu'ait atteint la rente depuis deux ans... Allons, voilà-t-il pas maintenant que tu pleures, toi... Voyons, Louise, ma fille, un peu de raison.

Mais la jeune femme n'entendait plus. Elle était tombée aux genoux de son père, dont elle embrassait les mains avec des sanglots. Fernand et Henriette partageaient son émotion sans en comprendre le motif et se suspendaient au bras du vieillard, tandis que de l'autre côté Lambert, la tête découverte et comme foudroyé par cette générosité sublime, ne pouvait retenir ses larmes. Claude se sentit gagné par l'attendrissement général.

— Assez, assez, de grâce... enfants... dit-il en forçant sa fille à se relever ; vous voyez que tout le monde doit être content et que ce n'est pas le moment de pleurer... puisque vous voilà hors de peine.

— Mais, vous, vous! s'écrièrent en même temps Louise et Lambert.

— Moi ! parbleu ! croyez-vous que je n'ai pas pris mes précautions ? répliqua le vieillard ; vous savez qu'on m'offrait une grande entreprise de boiseries sculptées... Eh bien, j'ai accepté... Voilà trois jours que le châtelain et moi nous discutons l'affaire, et ce matin j'ai signé le marché en recevant une avance de 3,000 francs dont j'avais besoin pour parfaire la somme que vous attendiez.

— Ainsi! s'écria Lambert douloureusement, pour nous vous avez achevé de vous dépouiller ; à cause de nous, vous allez rentrer dans le labeur à l'âge où l'on a droit au repos ; par nous vous allez perdre une aisance laborieusement acquise et toutes vos douces habitudes !

— Un moment ! ne crois pas cela ! interrompit le sculpteur, qui posa amicalement la main sur l'épaule de son gendre ; je ne vous ai point donné mon argent ; je l'ai placé chez vous.... placé à fonds perdu s'entend, et c'est moi qui fais les conditions. D'abord je vous avertis que j'ai donné congé à Montmartre et que je viens demeurer ici. Je prends la chambre du pignon qui est vide; Lara-

hert m'abandonnera de plus la maisonnette des impressions, qu'il voulait abattre, et où j'installerai mon atelier. Au lieu d'avoir mon couvert à votre table une fois par semaine, je l'aurai sept fois, de sorte que vous m'assurerez, selon la formule antique, le toit, le pain et le sel; le reste viendra au bout de mon ciseau.

Le fabricant et sa femme ne purent répondre, ils se jetèrent daus les bras du vieillard, qui les tint longtemps serrés sur sa poitrine ; mais il les écarta enfm doucement, et apercevant le vieux commis qui avait perdu ses lunettes à force de s'essuyer les yeux :

— Eh ! malheureux que je suis, j'allais oublier ce digne père Loulou^ s'écria-t-il.

Et courant le prendre par la main :

— Vite, monsieur, dites ce que vous veniez faire ici, quand je vous ai rencontré ?

— De grâce, monsieur Poirier, murmura le commis confus.

— Répondez, je le veux !

Godard lui jeta un regard suppliant et épouvanté.

— C'est impossible, reprit-il en voulant s'échapper. Mais Claude le retint d'une main ferme.

— Eh bien, puisque vous avez honte d'avouer vos actions, je les dénoncerai, moi ! reprit-il avec un éclat de voix qui fit frissonner le père Loulou ; sachez donc qu'il venait avec ses économies de trente années pour vous forcer à les accepter.

Et comme le vieux commis voulut l'interrompre :

— Oh ! n'essayez pas à atténuer la chose ! acheva le sculpteur d'une voix plaisamment menaçante, vous avez l'argent sur vous! 6,400 francs... Tout à l'heure, vous me l'avez montré.

Godard, interdit, faisait tourner ses breloques sans oser

lever les yeux ; mais les mains de Lambert et de Louise qui saisirent les siennes et l'expression de leur reconnaissance qu'ils témoignaient encore, moins par des paroles que par des larmes, réussirent enfin à l'enhardir ; il releva la tête et tournant sa perruque avec le geste d'un homme que rien n'arrête plus :

— Eh bien, oui ! s'écria-t-il ; puisqu'il faut l'avouer, je m'étais permis d'apporter mes petites économies... dans l'espoir que M. Lambert ne refuserait pas un vieux serviteur.

— Dites un ami ! interrompit le fabricant.

— Alors... à ce titre... j'ai des droits ! ajouta le père Loulou avec plus de chaleur... M. Claude a soldé les dettes ; la fabrique est maintenant libre de toute obligation et ne demande qu'à marcher... Mais pour cela il faut un capital d'exploitation. Sans capital, nous retomberons forcément dans les emprunts, dans les crédits, et ce qui est. arrivé se renouvellera... tandis qu'avec ces 6,400 livres nous travaillerons sur nos fonds et tout marchera à la vapeur... si M. Lambert voulait vérifier le groupe et encaisser.

Il avait retiré de sa poche un paquet soigneusement fermé, dont il défit les trois enveloppes et retira enfin une brochette de billets qu'il présenta au jeune fabricant. Celai-ci, qui avait d'abord hésité, parut se raviser :

— Soit, monsieur Godard, dit-il avec dignité, mais à la condition que cet argent sera votre mise de fonds dans l'entreprise, dont vous deviendrez l'associé.

Le commis fit un mouvement de surprise et de protestation.

— C'est mon ultimatum, continua vivement Lambert; j'accepte votre argent, parce qu'avec ce secours et délivrée de toutp charge, la fabrique doit offrir desgiuns certains;

mais ces gains, j'en devrai une partie à vos fonds et à votre travail, il est juste que vous en profitiez comme moi ; venez donc, et nous allons convenir de la part que l'équité doit faire à chacun.

En parlant ainsi, il prit le vieux commis par le bras, tandis que Louise s'emparait de son père et tous quatre rentrèrent au logis.

Les ouvriers réunis à quelques pas avaient assisté à cette scène ; sans avoir saisi tous les mots échangés, ils en avaient assez entendu pour comprendre ce qui venait d'avoir lieu ; restés seuls, ils causèrent longtemps de ce dénoûmcnt inattendu. Tous s'en réjouissaient pour le patron et pour eux-mêmes; mais la première émotion passée, chaque opinion reparut et chaque nature reprit ses droits. Bidois admirait le dévouement du père et le généreux mouvement du vieux commis, tandis que Viou était surtout frappé de la facilité avec laquelle les bourgeois sortaient des plus difficiles épreuves.

— 11 n'y a pas à dire, s'écriait-il; qu'un gueux comme nous s'embourbe jusqu'au genou, il en aura bientôt pardessus la tête et tout le monde passera sans lui dire : Dieu vous bénisse ; mais les habits noirs, c'est autre chose ! dès qu'ils ont seulement de la crotte jusqu'aux basques, les parents et les amis accourent en fiacre pour les tirer de gêne.

— Eh bien, vas-tu pas leur en vouloir de ce qu'ils s'aident entre eux ? dit Bidois ; de ce qu'ils tiennent à l'honneur l'un de l'autre? Yaudrait-il pas mieux en faire autant dans l'occasion?

— Faudrait encore avoir les moyens, objecta le gros ouvrier qui avait déjà parlé une fois: j'suis pas comme Os'à-Moeîle^ moi, j'en veux pas aux bourgeois de porter des paletots de Louviers, vu que la blouse me paraît une

plure commode et qui ne peut faire de déshonneur quand elle couvre le cuir d'un honnête homme; ce qui m'ostinc, c'est ce gredin d'argent qui fait la loi à tous les travailleurs, patrons et ouvriers.

— Pour ça, nous sommes d'accord, reprit le contre-maître.

— Preuve qu'il ne faudrait pas de riches ! s'écria Viou dont l'œil s'enflammait.

— M'est avis plutôt qu'il ne faudrait pas de pauvres ! fit observer le gros ouvrier, c'est pas l'opulence des autres qui me gêne, c'est ma misère.

— Et comment que tu en sortiras sans capital? reprit Os-à-Moelle ; n'as-tu pas vu ce qui vient de se passer là tout à l'heure... Bien que ce soit un bourgeois, M. Lambert n'est pas un fainéant, nous le savons, c'est pas non plus un imbécile peut-être ; et c'est pas davantage un fripon. Eh bien, malgré tout, le manque d'argent l'avait conduit à sa perte. Qui est-ce qui l'a sauvé? l'argent! et ce gros mollasse de père Loulou qui n'avait jamais été à la tête que d'une plume, d'une perruque et d'une paire de lunettes, comment se trouve t-il à cette heure l'associé du patron? Par l'argent! Dans notre société, vois-tu, tout est là; tu peux être un brigand, un propre à rien ; si tu as de l'argent, tout est dit, tu auras le monde à ta discrétion.

Les ouvriers firent un mouvement d'approbation.

— Au fait, je suis forcé de toper dans son opinion, fit observer Bidois; ici-bas, l'homme n'est que l'accessoire, le fond de tout, c'est le capital.

— D'où je conclus qu'il faut l'exterminer ! s'écria Yiou avec une sauvage énergie. Oui, guerre au capital qui nous exploite, au capital qui nous opprime ; à bas le capital et vive le travailleur !

— Tais-toi, interrompirent plusieurs voix en même temps; voici M. Claude Poirier.

Conversation sur l'économie sociale. — Définition (ivJOs-à-Moelle donne du capital; réponse de M. Claude. — Qui a établi l'hérédité. — A quoi a servi le capital dans les sociétés. — Oaverture de l'atelier du vieux sculpteur. — Les ébauches. — Première veillée.

Le vieux sculpteur sortait en effet de la maisonnette choisie pour son atelier, et, tout en examinant ce qu'il devait y faire pour l'approprier à sa nouvelle destination, il avait entendu la fin de l'entretien entre Viou et ses compagnons. Il s'approcha donc des ouvriers avec lesquels il avait toujours vécu sur un pied d'intimité familière et qui avaient pour lui une amitié tempérée de respect.

— Il paraît qu'on cause ici économie sociale ! dit gaiement le vieillard, on fait le procès à ce scélérat de capital?

— C'est vrai, monsieur Claude, répliqua Bidois en souriant.

— Eh bien, à la bonne heure, reprit le vieux sculpteur ; mais quand on est juge, il faut rendre bonne justice, et, pour cela, on doit d'abord connaître l'accusé. Savez-vous bien, dites-moi, les amis, ce que c'est que le capital ?

Les ouvriers se regardèrent un instant sans répondre,

— Le capital! répéta enfin Os-à-Moelle avec emphase, c'est notre ennemi à tous.

— Soit, reprit Claude tranquillement; mais qui le produit? d'où vient-il?

— Parbleu! dit Bidois, il vient... de ce qu'on met de côté.

— C'est-à-dire de Vipargne, et sur quoi épargne-t-on?

— Sur ce qu'on gagne en travaillant.

— D'où je conclus que le capital n'est autre chose que

du TRAVAIL AMASSÉ.

— C'est vrai, dirent les ouvriers avec un mouvement de tète prouvant qu'ils avaient compris.

— De sorte, continua Claude, que déclarer la guerre au capital, c'est, en définitive, déclarer la guerre au labeur et à l'économie; c'est encourager l'homme jeune à dissiper la totalité de ses gains pendant qu'il est fort et bien portant pour tomber à la charge de la société pendant la vieillesse et la maladie; c'est ôter aux individus le sentiment de la continuité, qui est le fondement de la société elle-même ; accoutumer chaque homme à ne penser qu a soi, à ne travailler que pour soi ; c'est engager enfin l'humanité à vivre au jour le jour, consommant à mesure ce qu'elle produit sans aucune réserve pour les temps difficiles.

— Ce serait vrai, fit observer Viou, si le capital était toujours comme dit M. Poirier, le fmit du travail; mais combien y en a-t-il qui, pour être riches, ne se donnent que la peine d'être les fils de leur mère ! Est-ce que leur fortune, à ceux-là, est aussi du travail amassé?

— Sans aucun doute ; seulement il l'a été par un prédécesseur.

— Alors quel droit ont-ils d'en profiter? Pourquoi nais sent-iis riches, quand ils ont des frères qui naissent pauvres?

— VA pourquoi es- tu venu au monde fort et bien portant, tandis que tu avais des frères qui y entraient faibles ou contrefaits? reprit le sculpteur. De quel droit as-tu joui des soins d'une mère plutôt que tant d'autres orphelins dès leur naissance? La bonne renommée qui te vient de ta famille, les parents et les ami? que tu lui dois, Tctat qu'elle

a eu soin de te faire enseigner, ne sont-ce pas là autant de privilèges refusés à mille autres? L'inégalité dont tu te plains, ce ne sont point les hommes qui l'ont d'abord créée ; le premier coupable est Dieu ! C'est lui qui a établi cette différence entre les êtres, qui a donné à l'un la vigueur, la santé, le courage ; à l'autre la débilité, la maladie et la peur. Lui seul a établi cette loi de succession de l'espèce par laquelle le fds remplace le père. Les hommes n'ont fait que traduire en coutumes sociales les règles établies par celui qui avait tout créé. Ils ont obéi en cela à des nécessités préexistantes auxquelles leur volonté ne pouvait rien changer. Si tu veux qu'un père ne cherche point à préparer pour son fils une place plus douce dans la vie, qu'il n'ait pas la volonté de se priver pour lui assurer l'abondance, d'en faire enfin le continuateur préféré de lui-même, commence par détruire le penchant naturel qui veut qu'il en soit ainsi ; fais que l'homme devienne semblable à l'animal qui, son petit une fois élevé, l'abandonne et ne le reconnaît plus! Mais tant que tu le laisseras tel qu'il est sorti des mains de Dieu, tu tenteras en vain ce qui répugne à sa nature. Les institutions peuvent régulariser les instincts, elles ne peuvent jamais les détruire.

— Possible, dit Viou embarrassé; mais alors il ne faut rien attendre, rien espérer, et, selon l'idée de M. Claude, c'est par la volonté de Dieu que le capital a toujours été le bourreau de l'humanité.

— Le bourreau ! répéta le vieillard ; c'est encore ce qu'il faudrait savoir, mes enfants. Raisonnons un peu, s'il vous plaît, et rappelons-nous le passé.

« Au commencement des âges, les hommes n'eurent d'abord pour règle que la violence ; le plus fort tuait le plus faible par férocité ou par colère. Celui-ci ne put se sauver qu'en faisant appel à l'intéi-ôt du vainqueur; il lui dit

« — Épargne ma vie, je t'enrichirai de tout l'argent produit par mon travail! »

» Le fort accepta, et le capital racheta ainsi l'existence du vaincu.

» Plus tard, celui-ci redoubla d'efforts, il employa à des labeurs secrets les heures qui lui étaient accordées pour le repos ou le sommeil, il économisa sur les vêtements, sur la nourriture, et dit enfin un jour à celui qui le possédait :

» — Renonce à être mon maître, je te livre mes épargnes !

» Le maître accepta, et le capital racheta ainsi la liberté de l'esclave.

« Plus tard encore, comme l'esclave, devenu vilain et enrichi par le commerce ou l'industrie, restait en dehors de l'État auquel il ne participait que par l'impôt, il dit à ses anciens maîtres.

» — Vendez -moi le droit de m'associer avec mes pareils et de régler entre nous les intérêts de notre commune!

» Les anciens maîtres acceptèrent, et le capital acheta ainsi un rang social au vilain.

n Plus tard toujours, celui-ci, devenu bourgeois opulent, voulut occuper des charges, commander des soldats, siéger comme juge, partager les honneurs de la noblesse ; tout lui fut accordé à prix d'or, et le capital acheta ainsi au tiers état Tégalité du citoyen.

» Plus tard, enfin, au temps où nous sommes, à tous les degrés et sous toutes les formes, le travailleur habile et probe, aidé par l'épargne, passe chaque jour de la condition de salarié à celle de maître, et le capital achète ainsi sans cesse l'affraneliissementde la capacité.

yy Et tout cela n'a point été le résultat de luttes violen-

LE ROI DU MONDE. là

tes; mais de compromis successifs, indispensables, qui continuent encore et continueront toujours! Car je suis loin de prétendre que nous ayons atteint le but ! La part faite à l'homme et à l'argent n'est point ce qu'elle devrait être; le producteur trouve trop d'obstacles; le capital a trop de prétentions, trop de défiances; mais l'accroissement des lumières et de l'activité industrielle modifiera le caractère de ses détenteurs. Plus éclairés, ils sauront mieux choisir les mains habiles à faire fructifier ; plus nombreux, ils devront borner leurs exigences ; plus habitués au grand mouvement moderne, ils s'y livreront sans timidité. Au total, le progrès pacifique et incessant des sociétés tend à faire, de plus en plus, de ce roi du monde, qu'on nomme le capital, l'associé indispensable, mais dépendant de LA MORALITÉ, de l'intelligence et du travail.»

Les ouvriers avaient écouté silencieusement et en faisant un effort visible pour suivre le raisonnement du sculpteur. Après son explication il y eut une assez longue pause. Enfin, le contre-maître, qui avait les bras croisés et la tête penchée comme quelqu'un qui achève de se rendre compte, releva les yeux et regarda en face le vieillard.

— Je crois bien comprendre ce que vous venez de dire, monsieur Claude, reprit-il lentement; mais que tout se soit passé dans les temps antérieurs comme vous le supposez... j'en ignore! — Faut pas vous blesser de mon incrédulité, au moins; elle vient de mon ignorance. — Nous autres qui vivons de nos bras, nous ne savons rien que ce que nous apprend l'atelier et la rue. Ce n'est ni bêtise ni indifférence; non, c'est manque de moyens et faute de emps. Pour ouvrir les deux battants de ma conscience à votre raisonnement de tout à l'heure, j'aurais besoin, voyez-vous, de m.e faire une idée de ce qu'étaient autre-

fois les sociétés et de suivre le capital à travers les siècles.

— Voilà î s'éctia le gros ouvrier qui avait déjà parlé : Bidois vient de vous dire la chose juste comme j'allais la penser.

Tous les compagnons déclarèrent que c'était aussi leur avis.

— Parbleu ! il ne sera pas dit que je laisserai ma démonstration à moitié route, répliqua M. Claude gaiement. Vous voulez connaître Fliistoire de l'argent dans les grandes civilisations qui nous ont précédés; eh bien, je vous la ferai.

— Ça sera un cours alors? demanda Os-à-Moelle avec une gravité ironique.

— Non pas, répondit le sculpteur en riant; diable! je ne suis pas assez savant pour me faire professeur. De mon temps, mon fils, il y avait encore moins d'académiciens que maintenant parmi les ouvriers. Pour m'avoir fait apprendre à lire, à écrire et à compter par sous et deniers, ma mère fut autrefois traitée de philosophe dans son quartier. Je sais tout juste ce que m'ont appris quelques livres étudiés après la journée de travail ou depuis que je vis en rentier. Ne vous attendez donc pas à des leçons, mais plutôt à des récits de veillées. Jadis on fortifiait la foi des chrétiens en leur répétant des légendes de saints ou des contes de revenants ; je tâcherai de fortifier votre raison en vous racontant le passé, et pour cela, je ne prendrai point le règne d'un roi ou la biographie d'un grand humme, qui ne sont jamais que des épisodes exceptionnels, mais une de ces existences de la foule qui résument la société, parce qu'elles y plongent et en reçoivent les chocs par tous les points.

— Et quand M. Claude commencera-t-il? demanda le contre-maîtri^ avec on^prcssemont.

— Dimanche prochain mon atelier sera prêt et on essayera le poêle, dit le vieux sculpteur avec cordialité; ceux qui aiment les contes n'ont qu'à venir après diner: il y aura du tabac pour les fumeurs, et, si le conteur les ennuie, des banquettes pour dormir

Huit jours après, à l'heure convenue, tous les ouvriers étaient réunis dans la maisonnette abandonnée, que l'industrie de Poirier avait transformée en atelier. La nudité des murs se déguisait sous les mille esquisses en plâtre, en bois ou en pierre qui avaient servi aux travaux exécutés par Claude; les fenêtres, voilées vers le bas par un châssis sombre et mobile, distribuaient à son gré la lumière, que le plafond garni d'une étoffe rouge lui renvoyait chaude et colorée. Sur plusieurs sellettes se dressaient des châssis de bois où la glaise modelée présentait, de loin, des ébauches hardies, mais inachevées; c'étaient les études de Claude pour son nouveau travail.

Ainsi qu'il l'avait promis, des banquettes garnissaient le pourtour de l'atelier, tandis que sur une petite table se dressait une potiche en grés bleuâtre, d'où s'exhalait la senteur acre et ambrée du maryland. Vu l'heure avancée, le quinquet de travail avait été allumé, et le poêle, qui ronflait sourdement, commençait à dissiper la fraîcheur humide du local longtemps inhabité.

Lambert avait voulu assister à la veillée. 11 aida son père à recevoir ses hôtes qui, après l'embarras et le silence des premiers instants, se groupèrent devant les bas-reliefs exposés sur les sellettes et commencèrent à se communiquer, à demi-voix, leurs sentiments ou leurs explications.

Bidois se hasarda enfin à demander ce que représentaient ces compositions dégrossies dont Paspect arrêtait déjà si impérieusement le regard.

— Vous ne tarderez pas à le savoir, mes enfants, dit le vieillard en souriant; car laissé libre de choisir mes sujets par le riche amateur auquel ma nouvelle œuvre est destinée, j'ai suivi naturellement la pente de mes préocupations et cherché dans l'histoire de ces temps que j'avais promis de vous faire connaître. A mesure qu'une image naissait sous mes doigts, mon esprit y attachait un caractère ou une aventure; je faisais le roman de chaque personnage sortant de l'argile ; je liais entre eux tous les épisodes où je le faisais paraître; je me racontais, enfin, à moi-même, un drame, dont je modelais à mesure les scènes principales. Ce que vous voyez là est donc pour moi comme un recueil de notes parlantes ; pour vous, ce seront les illustrations de mon récit.

— Écoutons alors tout de suite le récit, dit Bidois en se hâtant de prendre place.

Ses compagnons l'imitèrent après avoir allumé leurs pipes, sur l'expresse invitation de Claude.

Os-à-Moelle, qui n'avait pas oublié la permission du sculpteur, puisa à la potiche pour charger la sienne ; puis, choisissant dans l'ombre la banquette la plus commode^ il s'y étendit les pieds au feu, le dos à la muraille et fut bientôt à demi noyé dans les vapeurs parfumées du maryland.

Poirier s'assit, à son tour, devant un de ses bas-reliefs, l'éponge et l'ébau choir à la main.

— Je dois vous avertir d'abord, mes amis, dit-il, que lorsqu'on considère l'histoire au point de vue de notre siècle et de notre race, ou peut la diviser en quatre grandes époques qui correspondent à quatre civilisations ou états de la société.

» La première époque est celle des Romains, auxquels nous tenons par une foule de traditions et par le mélange

du sang gaulois au sang latin. C'est l'époque païenne et antique, le temps de Tesclayage.

» La deuxième époque, qui est généralement désignéepar le nom de moyen dge, fut la conséquence de l'invasion des peuples barbares, qui se précipitèrent de toutes parts sur l'empire romain et le mirent en lambeaux. Les vainqueurs sel partagèrent le sol auquel les vaincus restèrent attachés; mais ceux-ci trouvèrent une consolation et un appui dans l'Église ; ce sont les siècles féodaux et chrétiens; c'est le temps des serfs.

» La troisième époque est celle où la royauté, soutenue par les affranchis, après avoir abattu la féodalité et soumis l'Église, s'est constitué un pouvoir sans contrôle. C'est le temps de la souveraineté absolue.

» Enfin, la révolution de 1789 emporta cette royauté, en ouvrant un règne de liberté et d'égalité, que nous nous efforçons de raffermir depuis plus d'un demi-siècle. Ceci est notre époque contemporaine.

» J'ai donc à vous faire connaître quatre sociétés dans quatre récits, et nous commencerons par la société romaine.

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